‹ Le siége de ParisChapitre 8 sur 18 · NUVEMBUK · texte numérisé non relu

NUVEMBUK

— Nous serons obligés, dit-il, de nous rendre huit jours avant l’épuisement de nos ressources, parce que, si nous nous rendions à notre dernière bouchée, nous risquerions de mourir de faim avant d’être ravitaillés. Nous capitulerons au plus tard le 1®' janvier; d’ici là, on peut agir.

M. Hébrard, vivant, jeune, résolu, en relations suivies avec le ministère de l’intérieur, nous raconte les histoires les plus étonnantes sur les lettres qu’on y reçoit. Ce ne sont que sauveurs et sauveteurs de la France. Ce matin, une femme envoyait le plus joli gant du monde pour qu’on jugeât de sa main et qu’on l’envoyât en mission de Judith auprès de Guillaume Holopherne !

Partout le comique est mêlé au sublime dans les grands événements comme dans les grandes œuvres littéraires. La vie et l’art n’excluent pas le grotesque. Nous-mêmes, en un pareil moment, nous essayons de rire, parfois de nous distraire. Le courage tendu éclate, se brise, ne dure pas*

12 novembre.

Nous étions chez M“*' Doriari. M. Pierre Véron s’indignait contre les journaux qui parlent de paix. 11 a répondu ce matin dans le Charivari par un houspillage en règle de MM. les capitulards, M. Pierre Véron, qui est à l’état-major du gouverneur de Paris, croit à une sortie très-prochaine, à une vraie, grosse sortie.

Dorian crée des ateliers d’armes en plein Belleville. 11 connaît bien les ouvriers et les comprend; dans ses nombreuses usines des Pyrénées, de la Loire, il n’a jamais eu à subir une seule grève.

M. Charles Edmond, que je trouv'e en rentrant chez moi, me répond Pologne quand je lui parle France. Nous mêlons nos tristesses patriotiques.

— Les conditions matérielles, les pertes de territoire, me dit-il, les délimitations vagues, ne font pas rayer un pays de la liste des nations, parce qu’un vainqueur l’efface de la carte géographique. Voyez la Pologne! elle existe et vit

liy (-

lii NOVEMBRE.

sans terres, sans provinces. Elle est encore la Pologne, parce qu’elle possède de véritables patriotes, et que chaque génération signe avec du sang son droit à la nationalité.

14 novembre.

Bien des accommodements, bien des traîtrises, bien des lâchetés, trottaient dans Paris depuis plusieurs jours sous le couvert des mots d’armistice, d’Assemblée. Patatras ! tout est culbuté, tout rentre dans l’ombre : la lumière se fait, à bas les masques! Je suis si heureuse, que j’en deviendrais volontiers insolente. Oui, nous avons un succès, Alice, Alice ! Orléans est repris par l’armée de la Loire.

Ce succès que je demandais, que je désirais, que je réclamais, le voilà! Il vient du dehors, ce qui vaut cent fois mieux encore, puisqu’il détruit tous les soupçons, tous les doutes qu’on avait donnés aux Parisiens sur la province. Quel

lÆ SIÈGE DE PAÏUS.

encouragement pour les soldats de la garde nationale, de la mobile et de la troupe ! Quel coup de fouet pour nos généraux !

M. Rampont, directeur des postes, et M. H..., avocat américain , ont discuté toute la soirée chez moi sur les différences de mission, d’aptitude, de la France et de la Prusse. M. H... insiste sur cette idée que la Prusse fait aujourd’hui son unité, et qu’elle nous vaincra comme nous l’avons vaincue en 1792, par les mêmes raisons politiques et sociales. Il dit que la Prusse représente aujourd’hui en Europe l’instruction, l’organisation, la science, tandis que nous reprétons l’ignorance, le gâchis administratif, la légèreté, l’outrecuidance.

Merci bien! Nous sommes encore les soldats de l’idée, monsieur II...! Nous nous battions^ en 1792, pour l’unité libre, pour l’indépendance; la Prusse se bat pour l’unité autoritaire, pour'le régime de la monarchie absolue ; elle est enrégimentée, non administrée; elle compulse les travaux scientifiques, les met en ordre, mais ne les fait pas et ne crée rien. Pour son instructionj

Iti NOVKMnnK.

je la voudrais un ])eu moins forte et plus digérée ; elle est tout à la surface, pédante, étalée comme une parvenue, c’est-à-dire insupportable. Je voudrais que la l^russe fît un peu l’éducation de son instruction. L’instruction, sans l’éducation d’icelle, rend présomptueux, insolent, souvent immoral avec des formules, et méchant avec des sentences religieuses ou philosophiques.

Je vois, par M. H..., que l’Amérique, notre jeune sœur, n’est pas fâchée de notre abaissement; qu’elle ne fera rien pour nous aider à nous relever, et qu’elle nous laissera broyer par respect de la haute politique du droit de la force et pour la plus grande gloire des destins mathématiques de l’humanité.

— Paris vous a relevés de Sedan, nous dit M. H..., rondement, à l’américaine; acceptez l’humiliation du reste, et refaites-vous pour vous venger plus tard. Vous avez entrepris une mauvaise affaire; liquidez avec perte, s’il le faut, mais liquidez!

M. Rampont, Adam, s’indignaient de ce langage mercantile. Adam repartit ;

I,E SIÉr.K DE i>.\nis.

— Vous vous trompez sur nous. Mieux vaut, pour la France, être battue à fond que de céder trop tôt, avec le sentiment qu’elle n’a pas fait tout son devoir. Il ne s’agit pas pour la France, comme il s’agirait pour l’Amérique, de sauver des richesses matérielles. Sa vraie force est dans son caractère, sans peur et sans reproche!

Il y a eu aujourd’hui la revue des bataillons de guerre de la garde nationale ; rien ne peut rendre leur tournure militaire, leur aspect martial ; ils ont exprimé, par leurs cris, par leurs gestes, par leurs regards même, leur ardeur et l’impérieux désir qu’ils ont de mourir ou de vaincre I

tî5 novembre.

Mes chers Dorian sont aussi heureux que moi de la reprise d’Orléans; nous l’avons fêtée ensemble. Dorian me dit que M. Félix Dyatest remis en liberté. Le gouvernement reconnaît aujourd’hui

toutes les cliffieultés d’un procès, et il voudrait bien pouvoir ne pas donner suite à l’instruction commencée.

Louis Blanc, qui vient souvent le soir au boulevard Poissonnière, est joyeux du succès de sa très-belle lettre, pleine de bons conseils, de prédictions réconfortantes.

J’ai vu Edmond Texier, tout vaillant, tout redressé. Avec sa pauvre santé, sa poitrine si délicate, il monte la garde : il est content de la reprise d’Orléans, et puis... il a reçu des nouvelles de ses filles! Son gendre, sous-préfet à Vendôme, a envoyé par pigeon une dépêche en trois mots : « Allons tous bien. »

Cela suffit, mon Alice. Je ne demanderais pas autre chose sur toi, sur mon père et ma mère. Où êtes-vous? Qu’êtes-vous devenus? Vivezvous? Ah! vraiment, je suis, moi, trop malheureuse ; je me demande comment je supporte les inquiétudes de mes nuits, les désolations de mes jours. Ma fille! ma fille!

Je me plains, Alice, je pense à moi quand nous avons repris Orléans, quand je sais, quand

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