‹ Le siège, la prise et le sac de Constantinople par les Turcs en 1453. Septième éditionChapitre 19 sur 37 · GN · texte numérisé non relu

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sans résultats bien apparents, furent terrifiés par cette dernière nouvelle, se croyant déjà sur le point de devoir lever le siège. Les soldats, affirme notre chroniqueur, secrètement incités par les manœuvres de Khalil Pacha, murmuraient violemment contre le jeune et inexpérimenté Sultan, qui les avait ainsi placés entre trois feux. Hélas, ce ne furent que vaines rumeurs et vains espoirs. Aucune flotte, aucune armée chrétienne ne parut à l'horizon de la malheureuse cité. Pas plus le roi de Hongrie que le despote de Serbie, Georges Brankovich, n’accoururent au secours des Grecs. « Aucun prince chrétien, s’écrie douloureusement Phrantzès, n’envoya, ni secrètement ni ouvertement, ni un homme ni une obole au secours de Constantinople. Bien plus : aussi bien Georges Brankovich que Wladistlav, le nouveau roi de Hongrie, sur l’aide desquels les assiégés avaient tant compté, envoyèrent à Mahomet des ambassedes suppliantes pour le rassurer sur leurs intentions. Georges Brankovich méme, nous dit Phrantzès, aurait poussé si loin l’adulation à l'endroit du Sultan, que celui-ci en fut écœuré.

Quant aux Hongrois, Phrantzès surtout et Dukas racontent tous deux, ainsi que nous l'avons vu, qu’au commencement du siège, Hunyad, animé du désir de venir en aide aux Grecs, avait bien expédié des envoyés au Sultan chargés de le prier de lui rendre sa parole pour l'armistice de trois ans signé entre eux dix-huit mois auparavant. Mais naturellement Mahomet, après avoir fait traîner les choses en longueur, avait refusé. Toutes ces négociations des Serbes comme des Hongrois avec les Turcs, qui demeurèrent, hélas, absolument stériles, sont racontées en détail par M. Pears; elles n’ont du reste qu’un intérêt uniquement documentaire, car elles n’eurent pas pour résultat de retarder d’une minute la date de l'échéance finale.

Une nouvelle ambassade hongroise envoyée par le nouveau roi Wladistlav pour faire part de son avènement au Sultan semble étre arrivée au camp de Mahomet le 26 mai.

Le Sultan reçut dans sa tente en audience solennelle l’envoyé, qui eut ensuite une conférence avec le grand vizir assisté de deux pachas du plus haut rang. L’ambassadeur supplia Mahomet, de la part de son maître, de vouloir bien lever le siège de Constantinople, affirmant que sans cela la Hongrie serait forcée de prendre parti pour les Grecs. C’est même à la suite de cette ambassade, et parce que l’envoyé hongrois parla au grand vizir de cette rumeur de l'approche d’une flotte d'Occident, que tant de bruits pessimistes coururent à ce moment dans le camp turc.

De ces négociations si inutiles, nous retiendrons cette seule anecdote rapportée par Dukas avec force réticences, qui, si elle était prouvée, jetterait un jour curieux sur les sentiments vrais des Hongrois pour les Grecs. Comme l’envoyé de cette nation avait été autorisé officiellement à assister au bombardement, il se prit soudain à rire en constatant le peu d’effet que produisait l’action des canons turcs. Puis il enseigna lui-même aux canonniers interloqués à attaquer la muraille en procédant par un premier coup de canon, puis un second à quelque distance du premier sur la méme ligne, un troisième enfin formant le triangle. Le succès fut décisif dès la première expérience, et la muraille ainsi attaquée successivement en trois points mathématiques s’écroula, entraînant la tour la plus proche de la porte Saint-Romain. Il s’ensuivit une brèche de telles dimensions qu'assiégés et assiégeants se voyaient face à face.

Donc, circonstance étrange mais certaine, même dens ces derniers jours de siège, alors que la grande cité agontsait, le Sultan et son conseil, mal renseignés, semblent bien avoir sérieusement hésité entre ces deux alternatives si différentes : ou donner l'assaut, ou abandonner définitivement le siège de la grande ville. Très certainement, beaucoup parmi les assiégeants, aussi bien parmi les chefs que parmi les soldats, avaient perdu courage et confiance à la suite de tant de semaines de luttes sans issue, sans le

moindre succès notable. On se répétait couramment, dans le camp ture, que jamais on n’en finirait avec cette immense enccinte si intrépidement défendue. On y affirmait que les princes chrétiens d'Occident se préparaient à voler au secours de la grande capitale et ne permettraient jamais qu’elle tombât sous le joug du Croissant. Toutes les mêmes affolantes rumeurs en somme qui couraient les rues de Constantinople : armée de secours hongroise en marche, flotte chrétienne envoyée par le pape, dont l’avant-garde avait déjà paru à Chio, etc., etc., couraient aussi le camp turc. Certainement le Sultan lui-même en était fort influencé, et Phrantzès insiste, nous l'avons vu, sur son extraordinaire dépression morale en ces derniers jours de mai. Méme ces signes visibles de l'intervention divine, qui avaient tout d’abord épouvanté les Grecs et rasséréné les Turcs, étaient interprétés maintenant, au camp de Mahomet, comme signifiant que Dieu avait pris la grande cité sous sa plus efficace protection (1).

Comme toujours, Khalil Pacha, le protecteur des chrétiens, prétait l'appui de sa haute influence à toutes ces rumeurs défavorables.

Bref, les choses en vinrent à ce point à peine croyable que Mahomet, maître de cette immense armée, contre laquelle le basileus n'avait à opposer que quelques milliers de combattants épuisés, maître de cette puissante artillerie qui avait à demi démoli la superbe enceinte, n’hésita pas, tout à la fin de ce mois de mai, à tenter un effort suprême pour obtenir la reddition de Constantinople sans combat. Les historiens grecs, Chalkondylas (2), principalement, et Dukas (3), racontent assez longuement cet incident curieux. Le 23 mai (4), des cavaliers turcs, agitant des drapeaux et sonnant de le trompette, s’approchèrent de la

(1) Voy. Pzans, op. cit., p. 316.

(2) Op. cit., p. 390-392.

(3) Op. cit., p. 279-280.

(4) Voy. Muarovics, op. cit., p. 187.

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Si LE SIÈGE ET LA PRISE DE CONSTANTINOPLE

porte Saint-Romain. Ils demandaient la permission de pénétrer dans la cité pour un envoyé spécial du Sultan, qui devait remettre un message de son maître directement au basileus. Cette permission fut accordée. L’envoyé turc, Ismaïl Hamza Isphendiaroglou, dynaste ou émir de Sinope et de Kostamboly, fils du défunt Isphendiar-Khan (1), était par son mariage l’allié du Sultan son suzerain. Les Isphendiar-Khan entretenaient depuis des générations les plus amicales relations avec les basileis. Celui-ci fut reçu par l’empereur Constantin en vieil ami. Il lui exposa la mission dont l’avait chargé le Sultan. Comme il paraissait certain à tous que le sort de Constantinople était sans espoir, Mahomet, pour éviter les horreurs d’un assaut, offrait au basileus la liberté de quitter la ville sain et sauf et de s’en aller où il voudrait avec sa noblesse, sa cour et tous ses trésors. Ceux des habitants de Constantinople qui désireraient s’en aller de méme, avec tout ce qu’ils pourraient emporter de leurs richesses, en auraient la liberté. Le Sultan garantissait les biens et la sécurité de ceux qui resteraient. Mahomet offrait au basileus la souveraineté du Péloponèse sous sa suzeraineté à lui. Si le basileus refusait ces offres suprêmes, il n'avait plus à attendre que les horreurs de l’assaut et du pillage. Tous les hommes seraient égorgés; les femmes, les jeunes filles et les enfants seraient tous vendus comme esclaves.

Ismaïl supplia le basileus d'accepter ces conditions. Il insista sur la condition désespérée de Constantinople, le rempart presque démoli, les défenseurs si peu nombreux, épuisés, la population presque désespérée, convaincue que tant de malheurs n'étaient que le châtiment de Dieu pour les misérables fauteurs de l’Union.

Les assiégés consentirent à envoyer un ambassadeur, qui retourna au camp avec Ismaïl. Mais Chalkondylas nous dit que c'était un homme de peu, sans notoriété, sans

(4) « Alexandre » ou Iskander, appelé aussi Spentiar. Voy. p. 27.

influence. Le Sultan lui dit ou lui fit savoir que la ville pouvait se racheter de l'assaut, en consentant à payer chaque année l’énorme tribut de cent mille besants d’or. Sinon, ainsi que je viens de le dire, Mahomet voulait bien permettre que chaque habitant quittât la ville et s’en allât avec ses richesses où bon lui semblerait. Pour lui-même, il se contenterait de la cité désertée par ses habitants, qu'il repeuplerait vite avec des populations amenées d'Asie. Il offrait à l'Empereur la souveraineté de la Morée, sous sa suzeraineté, et des compensations pour ses deux frères qui régnaient alors sur cette province. Chalkondylas dit que, parmi les assiégés, on crut peu à la sincérité de pareilles offres, car le Sultan devait bien savoir qu’elles ne seraient point acceptées ; que, pour ce qui était du tribut, les ressources des assiégés ne leur permettaient pas de payer des sommes de cette importance. Tout cela semble bien avoir'été, de la part de Mahomet, plutôt une feinte pour s'assurer des sentiments vrais des Grecs. Malgré quelques divergences d'opinions, tout le monde fut ainsi d'accord dans la ville pour rejeter ces propositions fallacieuses. Ceci est le récit de Chalkondylas. Dukas, qui raconte à peu près la même histoire, mais qui ne nomme pas Ismail, parle d’une première ouverture faite par le basileus à Mahomet vers la fin du mois précédent. Constantin, selon lui, aurait fait offrir au Sultan de lui payer n'importe quel tribut qu’il lui plairait de désigner. Mais ceci paraît bien incertain. En tout cas, l'ambassade d'Ismaïl, prince de Sinope, vers la fin de mai, échoue complètement (1), et le basileus refusa avec noblesse toutes les avances du Sultan, auxquelles il attachait du reste une confiance très limitée (2). Ce souverain à l’âme si haute avait une conception très élevée de sa dignité et de ses devoirs. Dukas a mis ici dans

(1) L'historien turc Sa'ad-ud-din (p. 20) raconte que le basileus, s'étant déclaré prêt à céder tout son empire, à l'exception de la seule cité de Constantinople, le Sultan lui fit faire cette unique réponse : « Ou bien la

cité et Le sabre, ou l'Islam. »

(2) L'historien Kantemir raconte à ce sujet une histoire caractéristique.

sa bouche un fort beau discours. Il explique à l’envoyé du Sultan pour quelles raisons très précises il ne pouvait accepter d'aussi humiliantes et injustes conditions. « I n'est ni en mon pouvoir, ni dans le pouvoir de personne ici, dit-il en manière de conclusion, de rendre cette cité. Nous sommes prêts à mourir, et nous quitterons la vie sans regrets! »

Le Sultan avait perdu tout espoir de voir Constantinople capituler. Il fallait en finir. Le dimanche 27, peut-être déjà le samedi 26 (4), un grand conseil de guerre fut tenu au camp turc en présence de Mahomet. Les deux opinions contradictoires furent soutenues, l’une par le grand vizir Khalil Pacha, personnage habile, énergique, mais d’une insigne fausseté, le premier dans le conseil après le Sultan, l’autre par son rival et adversaire acharné, Zagan Pacha. Nous savons que Khalil, déjà avancé en âge, s’était, dès le début des hostilités, au dire de Phrantzès comme de Léonard et de bien d'autres, constamment montré hostile au siège de Constantinople, par peur de l'intervention occidentale. Il passait en outre pour secrètement favorable aux chrétiens, en faveur desquels on disait injustement qu’il trahissait son maîtse. L’archevôque Léonard, Phrantzès, Tetaldi donnent la chose comme certaine. Mahomet ne l’avait du reste jamais aimé, parce que c’était lui qui avait recommandé à son père, Sultan Murad, de le reléguer en exil à Magnésie du Sipyle. Bien que le fait semble peu croyable après ce que nous connaissons si exactement de l'épuisement absolu de la résistance, Khalil opina nettement, à ce moment encore, pour l'abandon du siège. Dans un discours dont Phrantzès nous donne le résumé, il rappela qu’il avait été constamment, et dès le début, opposé à cette grande opération militaire, et qu'il en avait prévu dès longtemps l'issue fâcheuse. Constantinople était suivant lui trop fortement défendue. L'union intime des Grecs et des Latins

(4) Voy. Pæans, op. cif., p. 320, note 4.

défiait toute chance de succès. Méme si on arrivait à s’emparer de Constantinople, jamais les souverains ot les peuples d'Occident n’accepteraient cet affront. Tous arriveraient à la rescousse, avant tout les Hongrois et la flotte de Venise. Méme les Génois, malgré leurs efforts actuels pour maintenir leur neutralité, seraient fatalement entraînés à entrer en lutte ouverte avec les Turcs si la guerre se prolongeait. Khalil termina en conjurant son maître de mettre un terme aux hostilités et de s’en aller durant qu'il pouvait encore le faire en toute sécurité (1). Pourquoi s'acharner à essayer de faire tomber trop vite ce fruit splendide, qui, une fois mûr, deviendrait pour le Sultan une proie certaine ?

L’Albanais Zagan Pacha, le troisième dans l’empire ture après le Sultan et Khalil, était plus jeune que ce dernier. Tous deux étaient divisés par une haine secrète des plus violentes. À l'opposé du grand vizir, Zagan était le plus déterminé adversaire des chrétiens. Il prit à son tour la parole et fit le discours violent qu’on devine (2), réclamant de son souverain quelque peu découragé la reprise de la plus énergique offensive.

Il cita l'exemple d'Alexandre qui avait conquis l’Asie à la tête d’une bien moindre armée. Il nia tout péril d’'Occident, insistant sur les divisions incessantes qui séparaient les souverains chrétiens. Affaiblis par leurs discordes, au sujet desquelles il s’étendit longuement, surtout pour ce qui regardait les États italiens perdant leur temps en vaines disputes, ceux-ci n’arriveraient jamais à envoyer à temps au basileus une flotte de secours. Même s’ils y réussissaient, on aurait à opposer à celle-ci une masse de combattants bien plus considérable. La fameuse lumière mystérieuse qui était apparue au sommet de Sainte-Sophie ne

(4) Au dire de Tetaldi, Les chrétiens qui étaient au eamp turc lançaiont dans la ville des flèches avec des billets donnant au fur et à mesure des nouvelles de ce qui se disait dans ce grand conseil de guerre.

(2) Voy. PananrTaës, op. cif., p. 266-268.

signifiait nullement que la protection divine couvrit la cité. Bien au contraire, elle annonçait que Constantinople allait tomber au pouvoir du Sultan. Il fallait avoir bon cœur et bon courage, poursuivre l'offensive la plus vive, le bombardement le plus impitoyable, doubler le nombre des brèches, abandonner absolument toute velléité de retraite.

Tous les plus jeunes parmi les chefs de l’armée, le vieux Turakhan aussi, commandant en chef des contingents de Thrace, c’est-à-dire des Bashi Bozouks, aussi le grand eunuque, un des principaux personnages de l'empire, le grand scheikh Ak-Schemzeddin-Effendi et le savant uléma Ahmed Kurani acclamèrent cette harangue enflammée. Le Sultan, ravi de cette unanimité, surexcité par la harangue de Zagan Pacha, s’en montra tout ragaillardi. « Quel de mes prédécesseurs, s’écria-t-il, a jamais eu ma puissance! » I1 ordonna à Zagan de consulter cette nuit même l’armée, en provoquant comme une sorte de plébiscite des soldats. L’archevéque Léonard va jusqu’à dire, probablement par erreur, qu'il lui enjoignit de fixer lui-même le jour de l’assaut général et de préparer l’armée en conséquence. Zagan s’empressa d'obéir. Il parcourut le camp tout entier et trouva partout les troupes joyeusement assemblées, brûlant d’en finir, réclamant l'attaque immédiate. Il affirme au retour à son maître que d'aussi merveilleuses troupes méritaient sa plus parfaite confiance et lui assureraient la victoire. Toutes ces curieuses indications sur ce conseil suprême de l'état-major turc, tenu par le Sultan, nous sont parvenues surtout par Phrantzès et par l’archevéque Léonard.

Donc le rapport enflammé de Zagan Pacha triompha des dernières hésitations du maître, qui annonça son intention de livrer incessamment l’assaut. Dès cet instant, Mahomet, fidèle à ses habitudes d'action énergique et immédiate, n'eut plus d’autre objectif et consacra fiévreusement

chacun de ses instants à la réalisation de cette formidable

spération.

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« Il trouva, dit Critobule, que tout allait selon ses vœux et que rien n'empéchait plus de livrer l’assaut. Car toute la Muraille de terre, intérieure et extérieure, était abattue jusqu’aux fondements; le fossé était comble; la Corne d'Or et ses remparts étaient devenus accessibles à l’attaque qui comprendrait maintenant la circonférence entière de la cité, sans la moindre solution de continuité. Les échelles, les châteaux de bois, tout le reste des engins d’escalade, étaient merveilleusement préparés. » Le siège durait depuis cinquante journées. La nouvelle encore, fausse ou vraie, peut-être bien inventée pour les besoins de la cause, venait de parvenir au Sultan qu’une flotte chrétienne de secours était arrivée à Chio. Il n’était plus temps de remettre l’assaut d’un seul jour,

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