‹ Le siège, la prise et le sac de Constantinople par les Turcs en 1453. Septième éditionChapitre 20 sur 37 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Préparatifs suprêmes de part et d'autre. — Harangues du Sultan et du basileus. — La veillée fuutlre du 28 mai. — Cérémonie grandiose à Sainte-Sophie. — Dernière chevauchée de l'Empereur le long de la Grande Muraille.

Cette journée du dimanche 27 mai devait étrè l’avantdernière du siège. De bonne heure, le Sultan se leva pour présider aux préparatifs suprémes. La veille, il avait ordonné pour ce jour un jeûne général de l’armée. Il avait décrété également que chaque combattant ferait les sept ablutions réglementaires, et que durant trois jours des prières solennelles seraient dites dans tout le camp et par toute l’armée pour le succès de l’assaut. Ce matin méme, il ordonna aux chefs de son artillerie de concentrer plus igoureusement que jamais le feu de toutes leurs plus grosses bombardes sur le mur de fortune qui défendait la brèche du val du Lycus. De même, il disposa pour l'assaut par corps distincts, se montant parfois à plus d’un millier d'hommes chaque, les régiments de sa garde, et régla l'heure de la marche en avant de chacun pour l’assaut final. Chacune de ces divisions devait se retirer après avoir combattu quelque temps, et céder aussitôt la place à une nouvelle division de troupes fraîches. Les défenseurs en si petit nombre ne sauraient résister aux attaques d'une semblable succession de ces troupes fraîches constamment renouvelées.

Il n’y eut pas une portion de cette immense enceinte que le Sultan ne visitât en personne. De la Corne d’Or à Marmara, tout le long de ce campement formidable, il pro-

digua à tous ses encouragements, donnant en personne ses ordres aux chefs, inspectant minutieusement les plus récents arrangements. En même temps, au dire de Tetaldi (1), il envoyait des messages aux Génois de Galata pour obtenir d'eux qu’ils s’abstinssent de porter une aide quelconque,

mème secrète, aux assiégés. De toutes parts, ses hérauts,

lancés à travers le camp, proclamaient que les troupes, après la victoire, auraient droit à trois jours de pillage. Au nom du Dieu Éternel, au nom de Mahomet et des quatre mille prophètes, sur l’âme de son père le Sultan Murad, sur la tête de ses enfants, sur son épée, le Sultan jurait solennellement qu'après le triomphe final, la population entière de l’immense cité, hommes, femmes et enfants, tous les trésors, toutes les richesses aussi qu'elle contenait, tout ce qui y serait trouvé, deviendraient la proie exclusive de ses soldats.

Cette proclamation, d’un caractère si sauvage, fut accueillie dans le camp de l’armée turque par un immense et non moins sauvage enthousiasme. Des applaudissements tumultueux, frénétiques, saluèrent cette effroyable promesse de pillage et d’esclavage faite à son armée par ce tout-puissant souverain, glas de mort de cette métropole superbe, qui comptait tant de siècles de gloire. « Oh! si vous eussiez entendu comme nous leurs cris incessants qui allaient jusqu’au ciel : « Allah Illallah, Mahomet Rusolallah! » «il n’y a qu'un Dieu et Mahomet est son prophète! » en vérité vous vous seriez émerveillés, » s’écrie l’archevéque Léonard.

Toute cette journée du dimanche, durant que chaque

(1) Le même auteur, qui nous a donné de cette lutte entre les deux | chefs un récit pittoresque, affirme que Khalil Pacha, furieux contre Zagan, :

fit prévenir secrètement le basileus de ce qui venait d'être décidé, le conjurant de ne pas s’effrayer des menaces de ce jeune inconsidéré et de continuer à se garder avec soin. Par de fréquents messages, le traître aurait continué à porter aide aux assiégés et à leur dicter leur attitude. Ces affirmations se rapportant à un aussi haut personnage de l'armée turque somblent bien audacieuses. Cependant Léonard de Chio porte contre Khalil les mêmes accusations formelles.

soldat turc dans l’immense armée regagnait son poste sous peine de mort et faisait ses préparatifs suprêmes pour l'assaut, les bombardes ne cessèrent de tirer, comme elles l'avaient fait tous les jours précédents, comme elles devaient le faire encore le lendemain. Le grand canon tira trois coups sur le rempart de fortune du val du Lycus. Le troisième jeta bas une partie importante de ce dernier espoir des chrétiens. Le Moscovite est seul à raconter à cette occasion que Jean Giustiniani fut à ce moment une première fois blessé si grièvement par un éclat de boulet de pierre, qu’on dut le transporter en ville, mais qu’il se remit assez promptement pour pouvoir retourner le matin suivant au rempart et y veiller en personne à la réparation du pan de muraille démoli.

Le soir, après le coucher du soleil, dans le camp turc, feux et torches furent allumés comme la nuit précédente, et les effrayantesilluminations recommencèrent tout autour de la cité dolente. Les milliers de soldats ottomans qui avaient passé toute la journée à réunir toutes sortes de matériaux, de la terre, des broussailles, des sarments de vigne, etc., pour combler le fossé, à construire aussi des échelles d’assaut, à mettre en état tous les engins nécessaires, violemment excités par le spectacle de cette prodigieuse conflagration et par l'espoir du si prochain assaut, recommencèrent à pousser ces terribles cris, ces hurlements épouvantables qui faisaient tant trembler les malheureuses femmes de Constantinople, à festoyer dans d'immenses banquets pour se refaire du long jeûne de chaque jour et se tenir alertes pour la bataille.

L’'effroyable vacarme de toutes ces trompettes, de tous ces fifres et guitares, de ces petits tambours et tambourins, de cent autres instruments, mélé à tous ces hurlements au milieu de cette immense illumination, fit courir une fois de plus au rempart toute la population assiégée.

« Les Turcs, dit Barbaro, criaient : « Fils de Mahomet, soyez joyeux, parce que demain nous aurons tous ces

chrétiens dans nos mains. Nous pourrons vendre chacun d'eux pour un ducat et nous aurons tant de richesses que nous ne saurons qu’en faire, si bien que nous ferons avec les barbes des prêtres grecs des cordes pour nos selles et pour nos chiens. Leurs femmes, leurs filles seront nos esclaves. Ayons donc la volonté de mourir de bon cœur pour Mahomet. »

Les assiégés, accourus aux murailles à l’ouïe de ce formidable tumulte, attirés aussi par cette immense lumière, espérèrent un instant que l'incendie dévorerait les tentes et les munitions des Turcs, « mais, dit Dukas, quand ils eurent reconnu qu'il ne régnait pas la moindre alarme dans le camp ennemi, bien au contraire, ils ne purent que prier Dieu pour qu’il les délivrât d’un si abominable péril ». Les illuminations se poursuivirent jusqu'à minuit. À ce moment même, plus soudainement encore qu'ils n’étaient apparus, ces mille feux s’éteignirent et le camp retomba dans la plus complète obscurité. « Émerveillés par tant de fanatisme religieux, s’écrie Léonard, nous ne pouvions que prier et pleurer, porter processionnellement les Icones sacrées à travers la cité, tous, hommes, femmes et enfants, suppliant Dieu d’avoir pitié de nous. » De même Barbaro s’écrie : « Et nous autres, chrétiens, tout le jour et toute la nuit nous priâmes Dieu et sa Mère Madonna sainte Marie, et tous les saints et les saintes qui sont au ciel, avec des larmes, les priant bien dévotement qu’ils nous donnassent la victoire et qu'ils nous fissent échapper à la furie de ce méchant païen!

a Ce méme jour de lundi, poursuit notre Vénitien, le bombardement de nos pauvrés murailles fut tel, que c'était une chose de l’autre monde. Nous autres, chrétiens, ce jour, nous fîmes sept charrettes de mantelets à mettre aux créneaux de lamuraille de terre. Nous les transportämes sur lu place, et Messire le Baile (1) ordonna aux Grecs de les

(4) Le Baile de la colnie vénitienne à Constantinopie.

porter vivement aux murailles. Mais eux refusèrent avec une obstination telle de les porter, s'ils n’étaient pas payés, que nous autres Vénitiens nous convinmes de les payer de notre bourse. Aussi les mantelets n’arrivèrent aux murailles que de nuitet on ne put les disposer aux créneaux, et nous en fûmes ainsi privés par la rapacité des Grecs. .

« Ce même jour encore, à l’heure de midi, Messire le Baile fit un commandement à tous les Vénitiens de se rendre aux murailles de terre, d’abord pour l'amour de Dieu, puis pour le salut de la ville et le salut de la Chrétienté, et que tous de bonne volonté devaient rester et mourir au besoin à leur poste. Et tous avec bonne volonté obéirent à Messire le Baile, et en méme temps nous disposâmes tous nos navires dans le port et surtout la Chaîne du port.

«a Ce méme jour encore, lundi matin, le Seigneur Turc, avec dix mille cavaliers, chevaucha aux Deux-Colonnes où était sa flotte et y donna ses ordres pour sa coopération à l'assaut général. » L’amiralissime Chamouza, le successeur de l’infortuné Baltoglou, devait disposer la ligne de ses vaisseaux le long de la rive de Marmara, depuis la porte Saint- Eugène jusqu'en face du quartier de Psamatia Il avait également ordre de faire préparer des échelles pour tenter à tout prix de ce côté l'escalade du rempart du haut des ponts des vaisseaux. Que, s’il n’y pouvait réussir, il pouvait par l’activité fébrile de ses préparatifs et ses feintes attaques s’efforcer au moins de distraire le plus d’hommes possible de la défense de la muraille du côté de terre (1).

Le Sultan, quittant dans l'après-midi le mouillage des Deux-Colonnes, regagna son camp. Le même jour, peutêtre sur sa route de retour, il convoqua les chefs de la Communauté génoise de Péra et leur enjoignit sévèrement une fois de plus de ne donner sous aucun prétexte aide aux Grecs. « Cela fait, dit Barbaro, le dit Seigneur se mit à ban-

(4) Voy. Puans, op. eit., note ®, p. 824.

queter avec ses hauts officiers de terre et de mer, et tous ensemble, suivant leur coutume, s’enivrèrent. Ils banquetèrent jusqu’au coucher du soleil, puis le Sultan retourna à Bon Camp. »

« Barbaro, dit M. Pears, ne dit pas tout. En réalité, après avoir reçu les Génois de Péra, le Sultan, franchissant l'extrémité de la Corne d’Or, chevaucha une fois encore tout le long de cette infinie ligne de murailles, depuis l'extrémité de la Corne d'Or jusqu’à Marmara, pour inspecter une dernière fois ses troupes innombrables et s’assurer que les immenses préparatifs de l'assaut étaient achevés. 11 passa devant les lignes des trois grandes divisions de son armée, les troupes d'Europe sous Kharadja, les troupes d'élite comprenantles douze mille janissaires campés en face du Myriandrion et du Mesoteichion, et les troupes d’Asie cantonnées depuis Top-Kapou jusqu’à la mer. Chacune de ces divisions comprenait environ cinquante mille hommes. Tout était parfaitement prêt. »

« Après cette inspection suprême de sa flotte et de l’armée, le Sultan, dit Critobule, fit convoquer devant sa tente tous les grands qui étaient autour de sa personne, les satrapes et les généraux en chef, les commandants de corps d'armée, les commandants de divisions, les chefs de régiments, les chefs de bataillons et de compagnies, et les bas officiers, toute la garde et les janissaires, de plus les capitaines et les lieutenants de vaisseaux et les autres officiers de la flotte, et dans leur assemblée il leur tint à peu près ce discours : »

Avant de la résumer, disons de suite que cette harangue, que Critobule met ici dans la bouche de son héros, a dans sa cynique franchise un grand accent de vérité. Très exactement elle peint les circonstances solennelles du moment. La décision suprême du Sultan était prise; il lui fallait expliquer à ses fidèles lieutenants et son plan et les ordres qu'il allait leur donner en conséquence, énumérer surtout devant eux en paroles enflammées tous les argu-

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ments capables de les exciter davantage à combattre avec une suprême bravoure (1).

Ce discours du Sultan est fort long. J’en résume ici les arguments essentiels : « Je ne vous ai point assemblés ici, dit-il à ses lieutenants, pour vous exciter à vous munir de courage. Vous en avez constamment montré plus que de reste et vous avez non moins constamment communiqué à vos soldats la force qui vous animait. Mon but est uniquement de vous indiquer les innombrables et merveilleuses récompenses qui seront votre partage après l’assaut victorieux, en dehors méme de l'honneur et de la gloire immortelle. D’abord cette magnifique cité regorge de richesses infinies de toute espèce, qui remplissent les palais de l'Empereur comme ceux de la noblesse et des autres particuliers. De plus merveilleuses encore sont accumulées dans les innombrables églises, tout encombrées de châsses faites d’or et d'argent, ornées de pierres précieuses et de perles d’un prix inestimable. Partout vous trouverez des meubles précieux, des vases d’or et d’argent, et vous en deviendrez les heureux possesseurs. Puis vous vous emparerez d'une foule de hauts hommes, dont une partie vous servira d'esclaves et dont vous vendrez les autres à très haut prix. Ensuite une multitude de femmes ravissantes, aux formes les plus séduisantes, des milliers de jeunes filles nubiles de familles nobles, que l’œil d’aucun homme n’a encore déflorées, seront aussi votre partage. Des unes vous ferez vos femmes ou vos.esclaves. Vous vendrez les autres. Vous gagn--ez donc à la fois jouissance, service ct richesses. Vous vous emparerez de même d’une foule de beaux adole. ents des plus nobles familles byzantines! »

Puis le Sultan décrivit à son auditoire enthousiasmé la beauté des palais et des jardins de Constantinople. « Je vous fais don aujourd’hui, leur dit-il, d’une ville immense et infiniment peuplée; la capitale des anciens Romains

(4) Voy. aussi CmazronprLas, édit. Bonn, p. 392-394.

qui s’est élevée au faîte de la splendeur, du luxe et de Ja gloire, et qui est devenue en quelque sorte le centre de toute la terre. Je vous la donne à piller, pour y faire votre butin en trésors infinis, en hommes, en femmes, en enfants, en joyaux de toutes sortes. Vous y trouverez félicité et fortune pour vous et vos descendants, auxquels vous laisserez les plus grandes richesses. Mais votre gain le plus grand sera d’avoir conquis la cité la plus renommée de tout l’univers, celle qui dans tous les temps nous a constamment bravés et vaincus et: a recherché notre perte avec le plus d’acharnement. Existe-t-il félicité et gloire plus grandes qu’un semblable triomphe? La chute de Constantinople nous rendra la sécurité à toujours et nous ouvrira les portes de toute la Grèce.

« Surtout n'allez pas vous imaginer que cette cité, malgré sa grandeur et sa force apparentes, soit difficile à prendre. Elle ne résistera pas à votre assaut. Voyez ses fossés comblés, ses remparts ouverts par le canon, qui y a pratiqué ces trois brèches par lesquelles vous pouvez faire passer, non seulement vos fantassins armés à la légère, mais même votre plus grosse cavalerie (1). La route est maintenant unie devant vous comme celle d’un champ de course. La garnison qui défend cette cité n’est plus que bien peu nombreuse. Et ce peu d'hommes sont pour la plupert mal armés, mal exercés au métier des armes. Ainsi que me l'ont appris leurs déserteurs, il y a à peine deux ou trois hommes pour la défense de chaque tour et autant pour les espaces mitoyens. Aussi arrive-t-il souvent qu'un seul homme soit chargé de la garde de trois ou quatre créneaux, et encore celui-ci est-il le plus souvent insuffisamment armé, malhabile à combattre. »

« Mahomet, dit de son côté l’historien turc Sa’ad-ud-din,

(4) Celui qui contemple encore aujourd'hui le rempart presque démoli de Constantinple à la hauteur des portes d'Andrinople, de Top-Kapou et de Selymbrie, peut se convaincre facilement de la vérité de ces orgueil- Luses affirmations de Sultan Mahomet.

s'efforça de prouver à ses auditeurs que la conquête de Constantinople serait une augmentation de gloire pour la foi musulmane, et que cette grande victoire se trouvait clairement prédite dans toutes les traditions et toutes les prophéties. »

J'en reviens à la harangue rapportée par Critobule : « Mahomet, dit celui-ci, expose ensuite à ses auditeurs les avantages immenses que leur procurait une armée tellement plus nombreuse que celle des assiégés. » « J'ai décidé, leur dit-il, d'engager successivement et continuellement de nouvelles troupes fraîches contre les combattants ennemis, harassés et épuisés, qui ne pourront résister à cette attaque sans cesse renouvelée. Le combat suprême ne s'arrétera que lorsqu'ils auront tous succombé. Méme ces fameux auxiliaires italiens qui défendent cette portion du rempart renversée par nos canons, ces soldats si bien armés, si parfaitement exercés dans l’art de la guerre, principalement dans celui des sièges, ces guerriers qui pour quelquesuns passent pour invincibles, ne seront pas pour nos armes plus difficiles à vaincre que tous les autres. Cette cause, en effet, n’est point la leur. Ils ne lui sacrifieront point leurs vies quand ils se verront attaquer par cette mer humaine, qui est notre armée. Ils jetteront leurs armes et tourneront le dos, sinon nous les accablerons sous notre multitude. La victoire est donc certaine pour nos armes. Même si les défenseurs commençaient par offrir une forte résistance, leur petit nombre serait cause qu'ils ne pourraient tenir longtemps. Constantinople se trouve à cette heure enfermée du côté de terre comme du côté de la mer dans un filet, aux mailles duquel ses habitants seront incapables de se soustraire.

«a Enhardissez-vous donc les uns les autres à combattre le bon combat, s’écria le Sultan en guise de péroraison. Rappelez-vous que pour tout bon combat il existe trois conditions essentielles : la bonne volonté, la honte de mal faire, l’obéissance aux chefs, c’est-à-dire la stricte exécu-

tion des commandements donnés en toute tranquillité et en parfaite ordonnance. Courez donc à la bataille pleins d'une magnifique ardeur et montrez-vous dignes de vousmêmes. Pour ce qui me concerne, je vous jure de combattre à votre tête. Je me rendrai compte par moi-même de quelle manière se comportera chacun. Que chacun de vous s’en retourne à son poste et regagne sa tente! Mangez et prenez quelques heures de repos. Qu'il en soit de même pour ceux qui sont sous vos ordres! Ordonnez qu’un silence absolu règne partout. Puis, vous levant à l’aube, disposez vos bataillons suivant un ordre parfait; ne vous laissez troubler par rien ni par personne, et demeurez calmes et paisibles. Mais, lorsque vous entendrez sonner le clairon du combat et que vous verrez les étendards flotter au vent, alors à l’œuvre et en avant! »

Les officiers inférieurs se retirèrent après ce vibrant discours. Seuls les chefs de corps demeurèrent, auxquels le Sultan donna ses instructions définitives à chacun en particulier.

Il commande à l’amiralissime Chamouza (1) de cerner par mer la muraille avec ses bateaux et de disposer ceux-ci assez près du rempart pour que ses marins pussent accabler de leurs traits les défenseurs. Il lui enjoignit d’ordonner à ses archers et à ceux qui étaient armés d’arbalètes et de fusils (2) de tirer incessamment du haut des ponts des navires sur les gens qui défendaient les créneaux du rempart, de manière à ce que pas un d'eux n’osât seulement avancer la tête. Durant ce temps, l’autre partie des équipages s’efforcerait d'aborder le rempart et d'envoyer à l’escalade de la muraille des escouades d'hommes cuirassés de cottes de mailles et munis d’échelles.

Zagan Pacha, de son côté, reçut l’ordre de franchir avec toutes ses troupes le pont de l’extrémité de la Corne d'Or et d'assaillir vivement le rempart dans cette région, en se

{+) Ou Hamoud.

(3) « Tobpaxac ». Les Turcs disent « Toufeng »,

faisant soutenir par toute cette portion de la flotte massée dans l’arrière-port depuis l'opération du 21 avril.

À Kharadja, par contre, incombait le soin le plus important de jeter ses troupes dans le fossé immédiatement après le signal de l'attaque et de livrer l’assaut au point où se trouvait une des brèches principales, probablement entre Tekfour Seraï et la porte d'Andrinople (4), un des trois points où l'artillerie du Sultan avait pratiqué une brèche assez importante pour donner accès dans la cité.

Isaac Pacha et Mahmoud Pacha, qui commandaient aux troupes d'Asie, chacun à la tête de son corps d'armée, devaient, eux aussi, se précipiter à l'assaut droit en face de leurs positions, tout auprès de la troisième porte militaire. Tandis qu’une portion de leurs guerriers s’cfforceraient d’escalader la muraille au moyen d’échelles, les autres, armés d’arcs, d'arbalètes et de fusils, couvriraient les défenseurs de leurs divers projectiles. — Le grand vizir enfin Khalil et Kharadja, je l'ai dit, commandant la garde campée autour du pavillon du Sultan, avaient pour leur part l’attaque de la plus importante de toutes les brèches, celle de la porte Saint-Romain, là où combattait la valeureuse phalange des Italiens de Jean Giustiniani. Le Sultan en personne lancerait au combat cette élite de son armée (2).

« Dès maintenant, répéta Mahomet en guise de conclusion suprême, ce sera mon affaire de tout diriger. Retour nez joyeux à vos tentes et à vos corps d'armée; fortiiiezvous en prenant de la nourriture, puis reposez-vous et dormez en attendant le signal de l'attaque. » Il en fut ainsi partout.

« Le 28 mai, dit de son côté le Vénitien Barbaro, le Seigneur Turc fit publier à son de trompette par tout le camp l'ordre que, sous peine d’être décapité, tous ses pachas et

(4) C’est l'opinion de M. Pzans, op. cit., p. 325. (2) Phrantzès reproduit très en abrégé le même discours que Critobule nous a donné dn si grand détail. Il dit qu'il fut prononcé au coucher du

vice-pachas et tous ses autres capitaines, de quelque grade qu’ils fussent, en un mot tout homme qui avait un commandement dans son armée, auraient à se rendre ce jour-là à leur poste, et cela parce que le Seigneur Turc était dans l'intention de donner dès le lendemain l'assaut général à cette cité dolente. Aussitôt ce commandement publié, chacun parmi les Turcs se rendit à son poste avec un empressement extrême (1). Et tout ce jour, de la première à la dernière heure, les Turcs ne firent autre chose qu’apporter des échelles et les disposer auprès des murailles, plus de deux mille en tout, des boucliers-abris aussi, en forme de portes, pour que les hommes, au moment de dresser les échelles contre le mur, pussent s’en couvrir; enfin, de véritables montagnes de flèches. En même temps, ils apportaient aussi des masses de terre, des sarments de vigne et toutes sortes d’autres matériaux pour combler les fossés et y préparer un passage pour les colonnes d’assaut. »

Durant toute cette même journée, des préparatifs non moins suprémes, mais bien différents, furent faits également dans cette « cité dolente » dont nous parle Barbaro. Aussitôt après la grande réunion des chefs de l’armée turque au pavillon du Sultan, les assiégés, qui, ainsi que le dit M. Pears, semblent avoir été constamment, sûrement et rapidement informés de ce qui se passait dans le camp ennemi, furent secrètement avertis que l’assaut définitif immédiat et général venait d’être décidé. Quelle terrible et affolante nouvelle, quel glas suprême pour cette immense population infortunée, courbée depuis tant

soleil, le #8 mal, tandis que Critobule le place déjà au jour précédent. Phrantzès rappelle également que le Sultan énuméra à ses auditeurs les voluptés promises au paradis aux vrais croyants morts en combattant pour la Foi,

M. Pears (op. cit., p. 826 note 2) prouve victorieusement, suivant moi, que ces divers discours, mis par Critobule dans la bouche du Sultan, ont bien été réellement prononcés par ce prince tels quels, du moins dans leurs grandes lignes.

(4) « Piu che di fretta. »

de semaines sous les affres du sabre turc, qui apprenait maintenant que l'heure du grand massacre final était enfin arrivée! « Tout ce jour, dit Barbaro, fut sonnée par toute la ville la « cloche à marteau », pour que tous se rendissent à leurs postes, et femmes et enfants à qui mieux mieux portèrent des pierres aux murailles pour les entasser aux créneaux et les lancer de là sur les Turcs. Chacun avait son poste et sa tâche marqués. Tous allèrent en versant des larmes par la ville de la grande épouvante qu'ils avaient des Turcs.

« Le Baile de la colonie vénitienne à Constantinople (4) fit publier un appel suprême à ses nationaux, les conjurant tous avec insistance de se prêter à la défense de toutes leurs forces, de tout leur zèle, les suppliant de se battre avec courage, de se montrer prêts à périr pour l'amour de Dieu, la défense du pays et pour l’honneur de toute la Chrétienté (2). »

Le silence immense tout le long de la ligne du rempart de terre dans le camp des assiégeants, durant toute cette journée du 28, fut, dit M. Pears, plus impressionnant que ne l’avait été le tumulte des préparatifs belliqueux des jours précédents. Les Turcs avaient gardé jusqu'au soir un jeûne rigoureux. Probablement, dès l’après-midi de ce jour, on avait autorisé les soldats à se livrer au sommeil pour qu’ils fussent plus dispos pour l'attaque du lendemain matin.

« Les Romains, dit Barbaro, considérant la tranquillité

extraordinaire qui régnait dans le camp ennemi et cette grande solitude inaccoutumée, s’en étonnèrent et firent à ce sujet les conjectures les plus opposées. » Les uns, hélas! s'imaginaient naîvement que c’étaient les appréts pour la levée du siège et le départ de l’armée assiégeante, tandis que les autres avaient le sentiment bien plus juste que c’étaient là les préparatifs de l'assaut suprême, préparatifs

(4) Psans, op. cit., p. 326.

2) Voy. encore CRITOBULE, op. cit., p. 110-114,

moins bruyants que d'habitude, mais qui n'avaient jamais été aussi sérieusement menaçants. Abattus par le désespoir, ceux-ci se démontraient, en soupirant, cette poignante réalité, puis chacun s’en alla occuper son poste, se préparant tristement pour les dramatiques circonstances si prochaines.

La lecture des récits originaux de cette dernière journée du siège, dit encore M. Pears (1), devient monotone et fatigante par les incessantes lamentations des chroniqueurs sur les péchés du peuple qui ont amené sur la cité cette terrible colère de Dieu, péchés dont le principal est, si l'écrivain est catholique, le refus de s'être sincèrement réconcilié avec Rome, s’il est orthodoxe, la négligence à rendre aux saints protecteurs de la cité les honneurs qui leur sont dus! Pusculus, qui exalte le courage de beaucoup en cette veillée solennelle du dernier jour de Constantinople, signale également de nombreux poltrons qui couraient se terrer dans leurs cachettes, ou bien encore tentaient de se réfugier à Galata ou sur les navires dans le port. Il désigne particulièrement par son nom à la vindicte publique un certain Nicolas Giustiniani, qui, auparavant, avait écrit à Venise ce mensonge que les Grecs n'avaient pas besoin d’être secourus et qui, à ce moment d'angoisse, emmenant son fils et ses trésors mal acquis, réussit à se cacher d’abord à Galata, puis à se réfugier de nuit sur un navire vénitien.

Dans cette heure infiniment solennelle, une des plus

grandes de l’histoire, alors que la cité reine, la cité gardée de Dieu, la vieille capitale de l'Orient chrétien, durant plus de mille ans boulevard de la Foi contre tous les peuples païens et les fils de Mahomet, allait enfin succomber pour toujours sous les coups des ennemis acharnés de la religion du Christ, tous ces cœurs si angoissés, si supers-

(4) Op. cit., p. 327. Cependant Duxas (p. 280-282) dit à peu près le contraire.

titieux adressaient au ciel des prières infinies, des lamentations sans nombre aussi pour tant de crimes et d'horribles blasphèmes qui, suivant la croyance populaire, avaient amassé ce châtiment sur leurs têtes.

Sur l’ordre du basileus, dit Phrantzès (1), une immense procession : orthodoxes et catholiques, prêtres, évêques et moincs par centaines, peut-être par milliers, femmes, enfants, pleurant, sanglotant, se tordant les bras, déchirant leurs cheveux, confessant à haute voix leurs péchés, suppliant Dieu de les épargner et de ne pas les laisser tomber à cause de leurs péchés au pouvoir de ces démons, parcourut toutes les principales rues de la ville. Toutes

cette foule immense chantait avec angoisse le Kyrie elei- *

son. Les prêtres, portant les très saintes Icones et les très saintes reliques, chantaient d’une voix haute et solennelle les litanies, auxquelles répondaient les supplications désespérées des fidèles. On s’encourageait dans la foule à résister avec vigueur aux assaillants, à préférer la mort au déshonneur. On porta les saintes Icones jusqu’au rempart, partout où la brèche était la plus béante; on les y promene processionnellement, dans l’espoir intense, dans le foi pour beaucoup absolue que leur intervention écarterait cet affreux péril. Rien ne soutenait mieux et davantage la confiance de ces âmes simples et naïves du moyen âge que de tels spectacles. Combattants et non-combattants revinrent de ces cérémonies profondément encouragés, plus vaillants.

Le récit de l’archevéque Léonard est ici particulièrement touchant : « Pleins d’admiration pour la ferveur religieuse de nos adversaires, nous implorions Dieu à chaudes larmes, tout en transportant processionnellement à travers la cité et le long du rempart les saintes Icones qu'accompagnait un infini cortège d'hommes et de femmes pieds aus. Nous le suppliions avec angoisse de ne pas permettre

(4) Op. cit, p. 274.

la destruction de ses enfants, de daigner étendre sa dextre ep faveur de ses élus dans cette lutte affreuse, de prouver ainsi qu’il était le seul vrai Dieu qui pût combattre pour les siens et qu'il n’y en avait point d'autre. Ainsi, mettant tout notre espoir en lui, et de la sorte vivement réconfortés, nous attendions avec confiance le jour fixé pour la lutte finale. »

Lorsque les anneaux sans nombre de cette procession solennelle eurent accompli leur circuit, le basileus, lui aussi, comme venait de le faire dans son camp le Sultan, harangua la foule des sénateurs, des nobles, des chefs militaires grecs et italiens assemblés autour de lui. Ce fut, en ces circonstances si effroyablement tragiques, une scène infiniment auguste. Tous ces vaillants, maintenant certains de périr, prêts à donner leur vie pour la plus noble des causes, écoutaient pieusement les paroles enflammées de leur chef bien-aimé qui allait partager leur sort affreux. Nous possédons deux récits du discours de l'Empereur, un très long de Phrantzès, le serviteur et l’ami de ce prince infortuné, un second, beaucoup plus court, de l’archevéque latin de Mytilène, Léonard. Ces hommes ont certainement assisté tous deux à cette réunion. On peut considérer leur résumé presque identique de la harangue impériale comme sincère, bien qu’elle paraisse à nos esprits modernes un sermon monacal bien plus que le discours d’un basileus et d’un chef militaire. Il ne faut perdre de vue ni le lieu ni l’époque. Je suivrai surtout le récit de Phrantzès (1). Cet Empereur, qui va mourir, parle le plus beau, le plus pur langage. Il s'efforce, une dernière fois, de relever les courages. Îl conjure ses guerriers de faire tous, noblement, le sacrifice de leur vie pour le salut de la cité et celui de la Chrétienté.

Le basileus, en paroles éloquentes que nous rapporte aussi l’archevéque Léonard, rappela d’abord à ses audi-

(1) Op. cit, p. 274-270.

teurs ce que tous savaient trop bien : que le moment supréme était venu, que l'adversaire féroce de leurs existences et de leur foi, qui depuis si longtemps enserrait la cité reine, croyant la tenir à sa merci, s’apprétait à lui porter, dans quelques moments, les derniers coups comme un lion furieux le fait pour la victime qu’il s’appréte à dévorer. « C’est pourquoi, s’écria Constantin, je vous supplie d’être vaillants et vous exhorte à résister à ces méchants de toutes les forces de vos âmes courageuses, comme vous l'avez fait constamment jusqu'ici. Je vous rappelle et vous conjure de ne point oublier que vous devez donner votre vie pour le salut de cette illustre cité, notre patrie tant aimée, la reine des villes, et cela pour quatre raisons majeures : d’abord pour la Foi et la religion, ensuite pour la patrie, ensuite pour le basileus, l’oint du Seigneur, enfin pour vos femmes, vos enfants et vos familles. Si pour une seule de ces raisons nous devons savoir faire le sacrifice de nos existences, combien plus ne devons-nous pas hésiter à accepter la mort, quand elles sont comme aujourd'hui toutes réunies.

« Si Dieu, à cause de nos fautes, venait à donner la victoire à ces impies, ce serait notre Foi que Dicu a scellée de son sang qui serait en péril, et certes cette considération domine toutes les autres, car « si quelqu'un avait gagné le monde entier, en quoi cela lui servirait-il s’il perdait son âme ». Et après notre âme, nous perdrions encore et la plus illustre des patries et la liberté. En troisième lieu enfin, ce grand empire jadis si adulé, maintenant si tombé et si méprisé, deviendrait la proie de ce tyran impie qui est Mahomet. Enfin, nous serions privés à toujours de nos enfants, de nos épouses, de nos familles. Voici cinquantesept jours que ce prince scélérat nous tient enfermés et de jour et de nuït,et ne cesse de nous assiéger avec toutes ses forces et toutes ses machines de guerre. Et grâce à la protection du Christ qui voit tout, combien de fois déjà n’a-t-il pas été honteusement repoussé au pied de nos

murailles. Aussi, mes frères, cette fois encore, je vous en conjure, ne vous laissez point aller à la crainte, bien que les machines ennemies aïent çà et là renversé nos murailles, mais aussi nous les avons aussitôt gaillardement relevées. Nous avons mis tout notre espoir, toute notre force en Dieu. Les Turcs ont pour eux leur artillerie, leur cavalerie, leur multitude de soldats. Mais nous, nous avons pour nous notre Dieu et Sauveur. Confions-nous aux secours qui nous viennent par Lui! Je sais bien que nos ennemis sont innombrables, pleins de superbe, exaltés par leurs succès, et que nous ne sommes que bien peu. Je sais qu'ils espèrent nous terrifier par leurs clameurs, qui, en réalité, ne peuvent rien contre nous. »

Cette harangue que nous transmet Phrantzès se poursuivit longtemps encore. Il est inutile de la reproduire en entier. Tout ce qu’un chef véritable trouve à dire dans une heure aussi effroyablement critique pour soutenir et relever le courage de ses soldats qui vont mourir, le basileus le dit éloquemment. Il évoqua successivement les plus grands souvenirs de jadis. Il rappela à ses derniers fidèles qu'ils étaient les descendants des grands héros d'Athènes et de Rome. Pour ce qui était de lui, il se déclara résolu à mourir pour et avec son peuple.

Phrantzès, aussi bien que l'archevêque de Mytilène, disent qu'en terminant, le basileus, se tournant vers les chefs italiens qui l’entouraient, commandés par le fameux Jean Giustiniani, le héros du siège, les harangua, eux aussi. Il commença par les Vénitiens : « Vénitiens, leur dit-il, frères illustres que nous chérissons en Dieu, courageux et admirables guerriers qui avez si souvent de vos glaives héroïques massacré les impies fils d’Agar, et fait couler à flots leur sang, je vous conjure de nous aider cette fois encore à défendre de toutes vos forces cette cité aujourd’hui si cruellement menacée, qui est devenue pour vous une seconde patrie! Oui, je vous en supplie, combattez pour nous comme des frères. »

Aux Génois il adressa un appel encore plus fraternel, plus chaleureux, plus touchant peut-être.

On est ému à relire ces paroles mises par les historiens dans la bouche de cet intrépide et infortuné souverain en ces circonstances affreuses. Constantin parla aux siens avec l’éloquence de l’héroïsme et du sacrifice noblement accepté. « Ne perdez pas courage, leur répétait-il à satiété. Les Turcs barbares ont certes pour eux la quantité. Ils cherchent par leurs hurlements à vous épouvanter. Vous, bien qu’en petit nombre, vous avez la force de vos murailles, l’aide admirable de vos alliés, le secours du Tout- Puissant. Vous êtes exercés au combat par tant de luttes; vous êtes tous passés au creuset du dévouement à la patrie. Je vous conjure de ne pas perdre courage, de montrer des âmes résolues. Si vous écoutez mes paroles, je vous promets la victoire. »

Cette harangue superbe eut un superbe épilogue. Tous ces hommes dont les cœurs battaient à l’unisson de celui de leur basileus, tous ces illustres et ces obscurs qui allaient dans quelques instants donner leurs vies, se façonnant, suivant l’expression même de Phrantzès, des âmes de lions, fondirent en larmes, se confessant les uns aux autres, demandant pardon pour les fautes commises. « Ils ne songeaient plus, dit le chroniqueur, ni à leurs femmes, ni à leurs enfants bien-aimés, ni à leurs intérêts en ce monde, mais seulement à mourir pour leur patriel » L’archevéque de Mytilène est non moins affirmatif.

Alors se passa encore une des tragiques scènes de l’histoire. Sainte-Sophie, la reine des églises chrétiennes d'Orient, délaissée depuis cette célèbre et triste journée du 12 décembre de l’an précédent, qui avait été l’origine de tant de misères et de tant de dissensions, vit soudain un peuple infini envahir son enceinte grandiose. C'était le soir de ce jour fatal, le plus douloureux de l’histoire des chrétiens d'Orient. Le basileus, toute la cour, tous les grands,

tout le clergé grec et latin, tous les chefs militaires grecs et italiens, l'immense multitude de la foule urbaine s’agenouillèrent une dernière fois par ce soir splendide de mai sous ces voûtes grandioses éclairées & giorno. Phrantzès entre autres et la Chronique Moscovite nous décrivent le mieux cette scène auguste. Ce devait être la dernière fonction chrétienne célébrée dans Sainte-Sophie. Dans cette nuit fameuse, tous ces hommes, ces princes, ces nobles, tout ce qui subsistait encore de l’immense et vieille aristocratie byzantine, ces prétres, ces guerriers, ces hommes du peuple, tous : Grecs, Génois et Vénitiens, oubliant leurs griefs, en présence de la mort imminente, confondirent leurs prières dans une immense ferveur; le basileus, une foule de ses compagnons d'armes, une foule de citoyens voulant participer « aux saints et inexpliqués mystères », communièrent dévotement après s’être à nouveau embrassés et pardonné réciproquement leurs péchés. Cette agonie d’un si vieil et si célèbre empire dans cette église magnifique, peut-être la plus splendide du monde, est d’une si grande beauté que la nation hellénique peut en être éternellement fière. Ces derniers chants pieux de supplication et de confiance, entonnés par tous ces hommes auxquels l’aube prochaine allait apporter la mort, résonneront dans l’éternité dans toute âme grecque. Après s'être ainsi réconfortés dans cette soirée, tous, depuis le basileus jusqu’au plus humble de ses soldats, émus jusqu'aux larmes, retournèrent au poste qui leur était assigné le long de l’enceinte.

Les Grecs, dit l'archevêque Léonard, qui témoigne d’ordinaire de peu de partialité en faveur de ceux-ci, retournèrent à leurs postes sur le rempart dans la plus martiale résolution de ne plus songer à leurs intérêts particuliers et de ne plus agir que pour le salut commun, et cela énergiquement, courageusement, presque joyeusement. Sur toute la ligne de défense, tous les derniers préparatifs furent achevés dans un zèle touchant et pieux.

Lorsque Grecs et Italiens eurent regagné leurs postes de

combat tout le long de cette immense ligne du rempart extérieur, tous ayant au dos le rempart intérieur, toutes les portes qui conduisaient du péribole dans la ville furent, pour prévenir toute velléité de retraite, soigneusement fer- . mées et verrouillées. M. Pears indique ce fait d’après l’écrivain florentin André Cambini, qui écrivit son livre Della origine de Turchi et imperio delli Ottomanni alors que beaucoup de survivants de ces événements extraordinaires étaient encore là pour se souvenir de ce sièse fameux. Ce détail tragique témoigne à lui seul de l'attitude froidement intrépide de ces hommes, si simplement décidés à vaincre ou à mourir.

Durant les houres suivantes de la nuit, ces vaillants défenseurs entendirent sur toute la ligne du rempart la rumeur formidable de l’armée turque achevant de se préparer à l’assaut. Ici se place un incident, dont l'historien Phrantzès, le compagnon de l’héroïque empereur Constantin, nous fait le touchant récit : « Après que le basileus eut saintement communié avec larmes et prières dans la Grande Église — c’est ainsi, on le sait, qu’on désignait Sainte-Sophie, — environné de la multitude qui accomplissait les mêmes dévotions, il remonta à cheval — il montait, dit la légende, une superbe jument arabe — etregagna le palais des Blachernes, sa résidence durant toute la durée du siège. Il y séjourna quelques moments et profita de ce court répit pour demander pardon une fois encore à tous ceux, dans l'assistance, qu’il avait pu offenser. » « Qui n’eût été bouleversé, s’écrie Phrantzès, par une scène aussi émouvante! Quel cœur de pierre eût pu retenir ses larmes! »

Le fidèle serviteur poursuit en ces termes son récit : « Nous remontâmes à cheval une fois encore — c'était peu après minuit, vers la première heure de cette journée suprême du 29 mai — et, quittant le palais, nous longeämes la ligne du rempart, nous efforçant de relever les courages. Tous, sans exception, étaient à leurs postes sur

les murs et les tours. Toutcs les portes étaient soigneusement fermées et gardées. Personne ne pouvait ni entrer ni sortir du péribole. Vers le premier chant du coq, nous arrivâmes à la porte Kaligaria. Nous descendimes de nos montures et nous montâmes au sommet d’un tour (1). De ce sommet, nous entendîmes comme une immense rumeur, le bruit de voix innombrables. Les gardes nous dirent qu’ilen avait été ainsi toute la nuit. C’était l'ennemi qui, dans l'obscurité profonde, transportait au voisinage du fossé tout son gigantesque appareil d'assaut. De même, du côté de la mer, tout était en pleine agitation guerrière. Les navires ennemis sc rapprochaient de la muraille, du côté de Marmara comme du côté de la Corne d'Or. Au fond du golfe, on lançait les ponts mobiles pour le passage des colonnes d'attaque. »

Quelle douloureuse chevauchée d’une mélancolieinfinie! Quelles durent étre les pensées déchirantes de l’intrépide souverain qui allait voir se lever l’aube pour la dernière fois, et de son serviteur aimé! Quelles sombres et atroces pensées furent les leurs, alors qu’ils cheminaient, solitaires, entre l'immense ville dormant d’un sommeil plein d'angoisse et le camp turc rempli de tumulte, le long de ce rempart à demi détruit, dernier espoir de la cité, derrière lequel battaient tant de cœurs vaillants. Quel contraste entre cette nuit de mai, paisible et douce en ces parages, et cette ultime promenade impériale! Entre une et deux heures du matin, le basileus et Phrantzès se séparèrent. Suivant toute vraisemblance, ils ne se revirent plus!

Le récit de Barbaro est non moins éloquent. Il nous dit tout ce que durent ressentir d’effroi et d'inquiétude en cette veillée suprême, tous ces hommes héroïques qui se savaient si près d'une mort affreuse.

« Tout le jour, dit-il, on avait sonné par la ville les clo-

(4) Voy. Pæans, op. cit., p. 232, pour l'identification de cette tour.

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ches à marteau, afin que tous se rendissent à leur poste. Tout le jour, les femmes et les enfants avaient porté des pierres sur les murailles et les avaient amoncelées derrière les embrasures des créneaux pour les précipiter sur les assaillants. Tous s’en allaient par la cité, versant des larmes par la grande épouvante qu’ils avaient des Turcs, et, vers une heure de la nuit, ceux-ci se mirent à allumer par tout leur camp les plus effroyables feux, bien plus gigantesques encore que ceux des deux nuits précédentes, poussant de tels hurlements que nous autres, chrétiens, nous ne pouvions les endurer. En même temps, ils tiraient leurs bombardes, encore plus d’escopettes, nous lançant un si grand nombre de boulets de pierre qu'il nous semblait que ce fût l'enfer. Ces horribles réjouissances durèrent jusqu’à minuit. À ce moment, ces païens éteignirent leurs feux, mais, de toute la nuit, ils ne cessèrent d'invoquer Mahomet pour qu’il leur procurât la victoire en faisant tomber entre leurs mains cette cité de Constantinople; et nous autres, chrétiens, tout le jour et toute la nuit, nous suppliâmes bien dévotement avec larmes Dieu et sa Mère la Sainte Madone et tous les Saints et les Saintes qui sont au Paradis, pour qu’ils nous fissent échapper à ces méchants païens. Or, l’un et l’autre parti ayant prié chacun son Dieu pour qu’il leur donnât la victoire, eux le leur et nous le nôtre, notre Seigneur Dieu décida avec sa Mère au Ciet qu’ils devaient être les vainqueurs dans cette bataille si âpre qui devait se livrer le lendemain. »

La Chronique slavonne dit que la soirée du 28 mai fut sombre et brumeuse. À mesure que la nuit tombait, de gros nuages fort épais s’amoncelèrent au-dessus de la ville. Sultan Mahomet, ne pouvant dormir, fut épouvanté par ce nouveau présage. Il fit appeler un de ses plus savants ulémas, qui affirma que ces nuées accumulées audessus de la ville prédisaient sa perte. À ce moment tombèrent quelques énormes gouttes d’eau, « larges comme

l'œil d’un taureau », dit la Chronique. Vers minuit, les derniers feux turcs s’éteignirent. Un immense silence, de temps à eutre interrompu par le pas pesant et régulier d’une patrouille, régna sur l'infortunée cité et sur ses alentours peuplés de trois cent mille combattants.

L’assaut suprême de Constantinople, au dire des témoignages les plus dignes de foi, commença entre une et deux heures du matin, dans la nuit du lundi 28 au mardi 29 mai 1453 (1). Les ordres donnés la veille par le Sultan avaient été strictement obéis. Au signal donné, l’immense cité fut simultanément attaquée sur ses trois faces avec la dernière violence. « La multitude des guerriers ennemis, dit Phrantzès, enserrait la ville pareille à un cercle qui en eût fait le tour d’une extrémité à l’autre. »

Du côté de la mer, c’est-à-dire dans la Corne d'Or, et sur la rive de Marmara, nous avons vu que les bâtiments de la flotte turque s'étaient avancés, vers la fin de la nuit, pour prendre les positions de combat qui leur avaient été assignées. Du côté de terre, le long de l'immense rempart, l'attaque allait être menée sur plusieurs points à la fois. Mais, on le sait, l'assaut principal fut livré dans le val du Lycus. L’immense cri de guerre poussé par cinquante mille poitrines ébranla soudain l'atmosphère dans cette région fatale où depuis tant de jours déjà on s’entre-tuait. Cinquante mille guerriers portant deux mille échelles 86 ruèrent au rempart, aux cris de : Allah, Allah, Lahillallah. Les défenseurs, après ces quelques moments d’un repos plein d'angoisse, saisirent leurs armes en entonnant le Kyrie eleison. La lutte suprême était commencée.

« Avant tout, dit Critobule, le Sultan ordonna de sonner le signal avec les trompettes et tous les autres instruments :

(4) Voy. sur cette date du début de l'assaut : Puanrs, op. cit., note 1 de la page 334. — Voy dans Deruier (op cit... t XXII, 4, p 1177) une liste d'une vieille très Chronique serve donnant les noms des chefs de la défense et leurs postes respectifs de combat lors de l'assaut suprôme.

grandes flûtes, flûtes de pan, cymbales, ete. Le son de toutes les innombrables musiques de toutes ces armées emplit l’air de sonorités si puissantes et si terribles que l'atmosphère en trembla sous leurs échos redoublés. Après quoi, le grand étendard du Sultan fut déployé et élevé pour que tous le vissent! »

« Le principal assaut, dit M. Pears, eut lieu dans le val du Lycus, contre l’estacade ou rempart de fortune; en ce point, Tetaldi affirme que la barbacane avait été détruite par le bombardement turc sur une longueur d'au moins douze cents pieds. Au dire de Chalkondylas, quatre des plus fortes tours de cette section de la muraille s’étaient écroulées. Ainsi que je l’ai dit déjà, d’après Dukas, la muraille extérieure avait été si complètement démolie en ce point, qu'assiégeants et assiégés pouvaient aisément se voir. Au dire de Critobule enfin, les canons des assiégés avaient occasionné de tels dégâts qu’il n’y avait vraiment plus R de muraille extérieure, mais seulement une palissade improvisée, faite de grandes poutres, de fascines, d’arbrisseaux, d’autres matériaux de toutes sortes et de gabions remplis de terre. »

« Les défenseurs, poursuit M. Pears, étaient placés de telle manière, entre cette estacade de fortune et la muraille intérieure, qu'il ne leur restait qu'à vaincre l’ennemi face à face ou à périr. L’intention du Sultan était de concentrer presque exclusivement son attaque sur ce point et sur la portion de la muraille comprise entre la porte d’Andrinople et Tekfour Seraï, en procédant coup sur coup par attaques successives avec toutes ses forces disponibles, tout en simulant en même temps, sur les autres points du rempart, d’assez fortes attaques pour y retenir les défenseurs et méme pour en attirer là-bas d’autres accourus de la région la plus sérieusement menacée. »

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