‹ Le siège, la prise et le sac de Constantinople par les Turcs en 1453. Septième éditionChapitre 21 sur 37 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

L'assaut de Constantinople dans l1 région du Lyceus et ses trois terrivles phases successives. — L'incident de la Kerkoporta. — La blessure fatale de Jean Giustiniani. — La lutte suprême. — La victoire finale des Turcs. — Le dernier combat sous la porte Saint-Romain. — La mort héroïque de Constantin Dragasès et de ses principaux lieutenants. — L'entrée dans Constantinople de l’armée turque victorieuse. — Cir. constances de l'assaut dans les autres régions de Constantinople.

Parmi les nombreux récits contemporains que nous possédons de l’assaut suprême de Constantinople, un des plus. vivants, un de ceux qui semblent le plus vécus, est certainement celui du Vénitien Barbaro, ce témoin oculaire auquel j’ai fait déjà de si fréquents emprunts. C’est ce récit que je suivrai de préférence cette fois encore, du moins pour les grandes lignes.

« Le vingt-neuvième jour de ce mois de mai, qui est le dernier de la guerre, dit Barbaro, Notre Seigneur promulgua la sévère sentence contre les Grecs, à savoir qu’il voulut que cette cité de Constantinople tombât ce jour-là aux mains de Mahomet, fils de Murad le Turc, ainsi que vous le verrez plus bas, et aussi il a donné cette sentence pour accomplir toutes les prophéties, surtout la première que fit saint Constantin, dont la statue cavalière est sur une colonne auprès de l’église de Sainte-Sophie, prophétisant de la main et disant : « De là viendra celui qui me « donnera la défaite », en désignant l’Anatolie, c’est-à-dire la Turquie (1). En ce jour donc du 29 de mai de l’an mil quatre cent et cinquante trois, trois heures avant le jour,

(4) En rtalité cette statue est l'Augustéon ou la statue de Justinien 1', ruenaçant l'Orient.

Mahomet, fils de Murad le Turc, vint en personne aux murailles de cette cité de Constantinople, pour donner la bataille générale par laquelle il la conquit.

« Le Seigneur Turc, poursuit Barbaro, fit faire trois divisions de ses troupes, à cinquante mille hommes par division. Une division était constituée par les chrétiens qui se trouvaient en nombre dans son armée; la seconde division était composée de petites gens, c’est-à-dire des gens de la campagne et autres semblables ; la troisième, c’étaient tous des janissaires aux fez blancs, lesquels janissaires sont tous à la solde du Grand Seigneur, payés chaque jour, tous hommes d'élite, choisis pour leur valeur, et, derrière ces janissaires, se trouvaient tous les sous-pachas et, derrière ceux-là, était le Seigneur Turc. »

« En réalité, dit M. Pears (1), cette première division, indiquée par Barbaro, était formée par les Bashi Bozouks, la moins bonne portion de l’armée de Mahomet, qui avait eu jusque-là son campement en face de la partie la plus septentrionale du rempart terrestre. Beaucoup de ces combattants irréguliers étaient des musulmans, mais il y avait parmi eux tant de catholiques et d'étrangers que Barbaro, nous l’avons vu, les appelle tous chrétiens. L’archevéque Léonard affirme même que, parmi eux, on comptait des Allemands, des Hongrois, des Grecs, des Latins, d’autres étrangers encore de diverses nations (2). L’intention formelle du Sultan, en envoyant ces hommes exécuter la première attaque, était d’épuiser par leur action les forces et les munitions des assiégés. C’était sa méthode ordinaire pour mieux utiliser son écrasante supériorité numérique (3). » Barbaro, lui, en bon Vénitien, outre cette raison de tactique, estimait qu’il y en avait une encore plus importante, c’est que le Sultan tout naturellement préfé-

(1) Op. cit., p. 233.

(2) Grœci, Latini, Panones, Boëetes, ex omnium Christianorum regionibus Teucris commixti.

(3) Op. cit., note 6, p. 325.

rait faire tuer ses soldats chrétiens plutôt que les musulmans.

La première colonne d'assaut, que Barbaro appelle celle des chrétiens, avança d’abord à distance de trait, portant des échelles pour escalader le rempart. Cette première vague d'’assaillants marchait sur un très large front, qui s’étendait probablement depuis Tekfour Seraï jusqu’en face de la palissade de fortune et au delà jusqu’à Top- Kapou, la porte Saint-Romain. « Ils marchaïent lentement, dit Critobule (1), armés d'armes aussi variées que les races et les croyances auxquelles ils appartenaient : arcs, frondes, petites escopettes et mousquets. Beaucoup ne portaient que des cimeterres et de petits boucliers. Arrivés à portée de trait, ils s'arrétèrent pour combattre. Ainsi ce ne fut d’abord, malgré l’acharnement des deux parties, qu’une lutte à distance. On luttait à coups de flèches, de balles de frondes. On se mitraillait à coups de balles de plomb projetées par les arquebuses et les mousquets. On se criblait à coups de toute espèce de javelots fendant l'air. Après ces premières décharges uniquement destinées à porter le désarroi parmi les défenseurs, ces innombrables assaïllants, ces pittoresques Bashi Bozouks, par bonds sauvages et désordonnés, sous la pluie des flèches, se ruèrent à travers le large fossé pour tenter d’escalader les débris du mur extérieur, surtout la barricade de fortune. En un clin d’œil ils eurent dressé des centaines d’échelles contre la muraille, s’efforçant par groupes haletants de les maintenir et d’escalader par leur moyen le rempart improvisé, grimpant avec fureur sur le dos les uns des autres au milieu du plus effroyable tumulte. « Mais les nôtres, dit à son tour Barbaro, subitement renversaient ces échelles par terre avec tous ceux qui s’efforçaient de les dresser, et tous ceux-là subitement étaient mis à mort par les nôtres, et les nôtres, par les espaces entre les créneaux, lançaient de haut sur

(4) Op. cit. p. 412

eux de grandes pierres, de manière que peu d’entre eux échappaient à la mort. Tant il y en eut qui vinrent sous les murs, tant vinrent à être massacrés, et quand ceux qui dressaient les échelles virent tous ces morts, ils voulurent battre en retraite pour ne pas étre écrasés par tous ces quartiers de roc, mais les autres Turcs, placés derrière eux, voyant qu'ils voulaient se sauver, les massacraient à coups de cimeterres et les forçaient à retourner au rempart, aussi ils étaient certains de mourir au premier ou au second tour. »

Imaginez la nuit encore noire, le tumulte infernal de cet immense combat occupant un espace de plusieurs centaines de mètres, l’horrible confusion de ces cinquante mille assaillants se ruant contre le rempart à demi démoli au fond de la vallée. L’audace de l’attaque égalait la fureur inouïe de la défense. Les colonnes turques d'assaut avaient en face d'elles les meilleurs soldats de la petite armée de l'Empereur, les deux mille Italiens et Grecs sous la conduite du héros Giustiniani, le capitaine incomparable, le guerrier sans peur et sans reproche.

Les défenseurs, cuirassés de mailles, penchés aux créneaux, sans une minute de repos, frappaient devant eux d’estoc et de taille; ils frappaient vraiment dans le tas, tant les assaillants étaient nombreux et pressés; ils renversaient à force de bras les échelles portant leur lourd chapelet do guerriers acharnés à l'assaut, ils déchargeaient leurs mousquets et leurs coulevrines ou petits canons de rempart; ils précipitaient en bas une quantité prodigieuse de pierres et de quartiers de roc, qui faisaient parmi les Turcs si nombreux et pressés des ravages affreux.

Une aussi furieuse résistance finit par lasser ces premiers assaillants, mais leurs chefs les ramenaient constamment, car leur rôle était surtout d’épuiser les défenseurs par des attaques sans cesse répétées. Les plus courageux parmi les Turcs, s’accrochant les uns aux autres, parvenaient parfois jusqu'à la crête du rempart, mais tous y

étaient infailliblementtués. « Il y en eut tant de massacrés, dit Barbaro, que les survivants voulurent se retirer pour ne pas être assommés par toutes ces pierres, mais, ce voyant, les autres Turcs qui étaient derrière eux, pour qu’ils ne se sauvent pas, les taillèrent en pièces à coups de cimeterres et les contraignirent à retourner à la muraille. C’étaient peut-être bien, comme le pense M. Pears, des « chaouchs » turcs, sortes de gendarmes d'ordonnance, qui avaient été chargés par le Sultan de cette rude opération de police et commandés par lui pour repousser ainsi à coups de leurs masses de fer et de leurs fouets tous ceux des assaillants qui chercheraient à fuir. Plus en arrière encore, un rang de janissaires était disposé pour abattre à coups de sabre tous ceux des fuyards qui auraient réussi à percer cette première ligne. Les soldats de cette première division n'avaient donc qu’à vaincre ou à mourir. « On combattait sans miséricorde, dit Critobule; on frappait, on était frappé, tout cela avec rage et fureur. On entendait de grands cris, des injures et des menaces affreuses. »

Ce terrible combat initial durait depuis une ou deux heures déjà (1). Malgré des prodiges de valeur, malgré leur nombre et leur courage, la plupart des combattants turcs avaient péri ou avaient été mis d’une manière ou d’une autre hors de combat. Le Sultan permit enfin aux survivants de 8e retirer. Le rôle de ces premiers assaillants n’en avait pas moins été des plus efficaces. Leur audacieuse attaque tant de fois renouvelée, cette effroyable lutte avaient littéralement épuisé les forces des défenseurs si peu nombreux. Depuis tant de semaines ils avaient à peine goûté quelques heures de repos! Quand ils virent les assaillants battre en retraite, ils crurent qu'ils en étaient quittes du moins jusqu’à l’aube. Quelques-uns même semblent, dit M. Pears, avoir pris cette première attaque plutôt pour une tentative de surprise des assiégeants que pour une

(1) Deux ou trois, nous l'avons vu, suivant Critobule.

phase première de l’assaut suprême. Hélas, ils allaient être bien vite détrompés!

« Semblables à des lions effrénés, dit Barbaro, les soldats de la seconde division de l’armée d'assaut, les contingents turcs d’Anatolie, se ruèrent à leur tour à l’attaque du rempart aux environs de la porte Saint-Romain, et quand nous vimes cette épouvante, soudain furent sonnées les cloches par toute la ville et à toutes les portes des murs, et chacun d’appeler à son secours le Dieu Éternel, miséricordieux, contre ces chiens de Turcs, de telle manière que tous accoururent à l'encontre de ces païens qui commençaient à reparaître dehors, en arrière des barbacanes. »

Ce nouveau torrent humain qui, aux premières lueurs de l’aube illuminant l'obscurité profonde de la nuit, se ruait ainsi à l'attaque, était, nous dit Barbaro, composé d'hommes disciplinés, très vigoureux, combattants réguliers cuirassés de mailles. C’était vraiment le grand assaut qui commençait au lever du jour. « Ces hommes de la seconde division nous donnèrent, poursuit notre Vénitien, une terrible tablature et nous fatiguèrent énormément. Eux aussi s’efforçaient de dresser leurs échelles contre la muraille, mais ceux qui défendaient celle-ci avec courage, jetèrent ces échelles à terre et parvinrent à tuer assez de ces méchants. D'autre part, nos arbalètes et bombardes ne cessaient de tirer sur eux, de sorte que nous réussîmes à en massacrer un nombre véritablement incroyable. »

Critobule, pour ce second acte de l'assaut, fait à peu près le même récit. « Le Sultan, dit-il, appela ceux qui portaient des boucliers et des cuirasses et encore quelques autres bataillons, et leur dit : « En avant, mes amis et mes fils, le « temps est arrivé pour vous de montrer que vous étes des « braves. » Sur-le-champ, poussant des hurlements formidables, ceux-ci franchirent le fossé et assaillirent le mur extérieur qui était presque détruit, puis la palissade de fortune élevée plus en arrière. Là s’engagea une affreuse mêlée corps à corps. Les Turcs, cuirassés de mailles et

protégés par leurs boucliers, cherchant à escalader cette palissade, et les Romains et les Italiens s’efforçant de les repousser et de maintenir cette barrière suprême. C'était vraiment une lutte à mort. Les assiégés combattaient pour leurs vies, pour celles de tous les leurs. Qui tuait, mourait. À chaque instant, la victoire changeait de camp. De loin le Sultan, de tous ses yeux, suivait ses merveilleux soldats sans cesse retournant à l'assaut par bonds furicux, les encourageant de la voix et du geste. Incessamment retentissaient les tambours, les fifres et les trompettes sonnant le plus vivement possible pour encourager les assaillants. » Les vociférations des combattants s’entrerépondaient. On entendait les imprécations, les cris de douleur des blessés, se mélant au son éperdu des cloches, au hurlement des canons et des mortiers, aux mille rumeurs de cette lutte gigantesque, de ce pandemonium monstrueux. De nouveau, des groupes de soldats héroïques se pressaient au pied du rempart, dressant à leur tour des échelles. De nouveau d’autres groupes, du haut des crépeaux, jetaient à terre ces échelles avec leurs chapelets d'hommes accrochés les uns aux autres, s’efforçant éperdument d'atteindre le sommet, puis soudain précipités en masse sur le sol où ils se broyaient !

Il fallut songer à faire retirer encore ce second groupe d’assaillants. En attendant, on dut en revenir au canon. Critobule dit que le Sultan ordonna aux artilleurs de mettre le feu aux mèches des bombardes, qui lancèrent à nouveau force pierres et tuèrent encore de nombreux défenseurs, mélés à beaucoup d'assaillants. Le canon monstre en particulier, qui, durant la nuit, avait été le plus possible approché de la muraille, tonna de nouveau. Une heure avant le jour, un coup bien dirigé du terrible engin atteignit en plein la palissade improvisée et en démolit encore une portion. Barbaro fait le même récit. Protégés par le nuage d’épaisse poussière produite par la chute des matériaux, pierres et barils pleins de terre, surtout par la masse

de fumée fournie par l'explosion, une bande de Turcs, féroces « comme des chiens », se précipita de nouveau au rempart. Avant qu’on n’eût pu les en empécher, plus de trois cents (1) d’entre eux, « tous en furie », avaient pénétré par la brèche dans l'enceinte même de la cité, l’un poussant l’autre, tels des « animaux sauvages». Mais ceux-là encore trouvèrent à qui parler! Italiens et Grecs leur opposèrent la plus furieuse résistance. On luttait corps à corps, enlacés les uns aux autres. Beaucoup, parmi ces agresseurs, furent abattus sur place. Les autres furent chassés au dehors. Barbaro, auquel j'emprunte le récit de cet épisode (2), dit que les agresseurs furent quasi tous tués avant de pouvoir repasser la barbacane. « Cette fois, les Grecs ayant fait ce beau combat crurent vraiment être et pouvoir se proclamer victorieux contre ces méchants païens, et nous autres, chrétiens, tous nous avions une grande consolation! » Hélas! ce ne fut que pour un temps très court! Le basileus était là au milieu des combattants, sans cesse au plus épais de la mélée, excitant les soldats de ses exhortations, les réconfortant par son exemple.

Cette seconde phase de l'attaque, dit M. Pears, fut plus ordonnée, mais en même temps plus violente encore, plus désespérée que la première. Ces soldats turcs réguliers n'avaient plus besoin qu'on fût derrière eux pour les empécher de fuir ou pour les pousser en avant. Hurlant leur terrible cri de guerre : Allah! Allah! ils se précipitaient en avant dans les ténèbres, « comme des hommes qui, s'ils ne cherchent pas la mort, ne la redoutent cependant aucunement, comme des guerriers qui se battent pour leur Dieu, convaincus que, si la mort va les frapper, un paradis de félicités promises aux braves les attend.

En dépit, cependant, de tant de discipline, de tant d'au-

(1) Barbaro dit « trente mille »! « en moins d’un quart d'heure, avec tant de cris que cela paraissait étre l'enfer en personne, lesquels cris s’entendaient jusqu’en Anatolie ».

(2) Il supprime cntiérement les Génois et ne parle que des Grecs ot des Vénitiens, ses compatriotes.

dace, de tant de fanatisme, de tant de confiance dans les promesses divines, l'assaut des contingents anatoliens finit par échouer aussi complètement que celui des Bashi Bozouks. La bravoure opiniâtre, presque miraculeuse de ce petit groupe de héros italiens et grecs, retranchés derrière la palissade de fortune si hâtivement, si légèrement construite, ces antiques murs aussi, vieux de mille ans, à demi démolis, eurent, encore cette fois, raison de ce prodigieux effort.

« Ainsi, dit Critobule, la majeure partie de cette terrible nuit s’écoula dans ces luttes effroyables. Les Romains demeurèrent quasi vainqueurs et eurent vraiment l’avantage (4). » Giustiniani et son héroïque phalange, malgré l'immense supériorité numérique des assaillants dans ces deux premières phases de l'assaut suprême, avaient tenu bon et vaillamment repoussé les Turcs tout le long du mur de fortune improvisé.

Le succès des Ottomans n’était pas meilleur jusqu'ici sur les autres points de l’immense enceinte. C’est encore Critobule qui nous renseigne le mieux sur les incidents divers de ces phases secondaires de la lutte. Tous les autres chefs de l’armée turque, comme aussi le grand amiral de la flotte, avaient, chacun dans la région qui lui avait été assignée, ouvert l'attaque contre la ville. Tous assaillaient vigoureusement avec leurs contingents le rempart par terre ou par mer, couvrant les défenseurs d’une nuée de flèches et de projectiles, cherchant à appliquer leurs échelles à la muraille, s’efforçant d'y jeter des ponts du haut des châteaux de bois ou du haut des navires à l’aide de machines de toutes sortes. Partout on tentait l’escalade. Les troupes de Zagan Pacha et de Kharadja Pacha se distinguaient entre toutes. Celles du premier de ces chefs surtout s’épuisaient en efforts désespérés, appliquant leurs échelles, leurs ponts mobiles, lançant à l’assaut

(4) Op. cit, p. 414.

leurs bataillons vêtus de mailles, soutenus par les archers et fusiliers postés sur les ponts des navires ou sur les grands pontons arrimés le plus proche possible du rempart, couvrant les Grecs d’une averse ininterrompue de flèches et de projectiles. Vains efforts! Tous les assauts de Zagan avaient été repoussés par les soldats de l’intrépide chef vénitien Trévisan. Kharadjs, lui aussi, au nord de la porte d’Andrinople, avait fait franchir le fossé à ses colonnes et tenté désespérément de s'emparer de cette portion de l'enceinte presque ruinée à coups de canon, qui s’étendait entre cette porte et le palais du Porphyrogénète, le Tekfour Seraï d'aujourd'hui. Mais, dit M. Pears, la défense de cette région haute du Myriandrion (1) avait été confiée par le basileus aux trois frères italiens Bocchiardi, qui entretenaient à leurs frais les soldats amenés par eux d'Occident, et ces trois héros, au dire de l'archevêque Léonard, se couvrirent là d'une gloire immortelle, « combattant comme Horatius Coclès et ses compagnons, défendant le pont qui avait été confié à leurs soins ». Leurs plus proches voisins à Tekfour Seraï et vers la partie méridionale de Kaligaria, commandés par le Baile vénitien Minotto, n’evaient pas été moins heureux. Là aussi, toutes les attaques des Turcs avaient été jusqu'ici, dans cette nuit historique, victorieusement rejetées. « Les Romains, dit Critobule (2), repoussèrent glorieusement les Turcs, témoignant d’une bravoure et d’une résistance infinies. Car rien ne pouvait avoir raison d'eux, ni la faim, ni le manque absolu de repos, ni la lutte véritablement incessante, ni leurs blessures, ni la terreur du massacre qui menaçait les leurs, ni aucune chose enfin, quelque terrible qu’elle pût étre. Rien ne parvint à relâcher leur zèle pieux, ni à ébranler leur courage. Ces héros demeurèrent fidèles à leur résolution première, jusqu'à ce que la fortune mauvaise et inattendue les eût trahis. »

(1) In loco arduo Myriandri, (2) Op. cit., p. 145.

Certes, les deux premiers assauts livrés dans cette nuit et cette aube tragiques du 29 mai avaient totalement échoué, mais le subtil Mahomet avait nettement remarqué que ces attaques par échelons avaient, par leur violence méme et par leur succession, épuisé à un point extrême les forces des assiégés.

Les héroïques défenseurs du rempart de fortune dans le val du Lycus étaient littéralement surmenés par cette lutte de géants. Le Sultan résolut de tenter un troisième et dernier effort, de mettre en ligne toutes ses forces encore fraîches, en un mot d'envoyer à l'assaut ses dernières réserves.

« Fort irrité, dit Critobule, par l’insuccès de toutes ses premières tentatives, si complètement paralysées par la vaillance des Romains et des Italiens qui avaient eu si constamment l'avantage, incapable de supporter cet affront, le Sultan fit avancer incontinent toutes les troupes qu’il avait réservées pour plus tard, ses guerriers les mieux armés, les plus courageux, les plus invincibles, qui l'emportaient par leur vigueur et leur discipline sur toutes ses autres troupes. C’était l'élite de l’armée, les hoplites ou fantassins armés de piques et de boucliers, un corps d’archers, un de soldats armés de lances, la garde enfin, et parmi celle-ci la troupe la mieux exercée de toutes, la plus digne de confiance, les fameux janissaires, au nombre de douze mille. Ces brillantes réserves allaient maintenant se précipiter à leur tour, toutes ensemble, à l’assaut de la barricade de fortune sous le commandement immédiat de leurs plus grands chefs, tandis quele reste de l’armée, pour faire diversion, tenterait simultanément d’autres attaques encore sur divers autres points du rempart terrestre.

Mahomet organisa rapidement ce troisième et suprême assaut avec un soin minutieux. L’aube du mardi 29 mai 1453, cinquante-troisième journée du siège, dit M. Pears, donnait maintenant une clerté suffisante pour permettre au Sultan d'inaugurer un plan plus détaillé.

Cette fois-ci l’assaut ne devait plus consister seulement en une poussée sauvage et brutale, une escalade furieuse. « Ayant exhorté à haute voix ses troupes à rivaliser de bravoure, le Sultan, dit Critobule, se mit en personne à leur tête et les conduisit jusqu’au fossé. Là, il fit s'arrêter ceux qui étaient armés d’arcs, de frondes et de mousquets, et leur ordonna d'organiser un jet incessant de tous ces projectiles sur les défenseurs, tant grecs qu'italiens, postés sur les portions écroulées de la muraille, de manière à ne pas leur laisser un moment de répit, de manière surtout qu'aucun d’eux ne pôt, à cause de la pluie de projectiles, avancer même la téte sans qu'il ne fût aussitôt frappé.

Durant que les archers, les frondeurs et autres projetaient ainsi sur les défenseurs une telle averse de mort que, suivant l'expression de l'archevêque Léonard, le ciel en était assombri, alors que cette terrible avalanche si prolongée jetait une sorte de confusion parmi les défenseurs pourtant si héroïques, Mahomet donna à ses « frais, vigoureux et invincibles janissaires » le signal d'avancer. C'était la troisième, la suprême attaque. Ces magnifiques soldats se précipitèrent à leur tour au combat. Franchissant en quelques bonds le fossé, ils tentèrent, à l'exemple de leurs prédécesseurs, de s'emparer de la fameuse palissade improvisée, ce nœud de l'attaque comme de la défense.

« Cette troisième division, dit Barbaro avec une admiration non déguisée pour un adversaire aussi brave, était celle des janissaires, qui sont les soldats salariés du Grand Turc et ses sous-pachas et autres grands maîtres, tous hommes vaillants. Poussant de terribles cris de guerre, ils s’élancèrent, non pas comme de simples Turcs, mais comme des lions, contre les murs de cette pauvre cité, avec tant de hurlements et de tapage, tant de tambourins aussi, que cela paraissait une chose de l’autre monde. On entendait leurs cris jusqu’en Anatolie. »

« Ces janissaires, dit de son côté Critobule, au nombre

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