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PREFACE

L’Indiana est un des états les plus prospères et les plus intéressants de la grande république américaine.

Il n’y a guère plus de deux siècles, cette région où l’on voit aujourd’hui des centaines de villes manufacturières, n’était qu’une immense forêt. Ses rivières et ses lacs, sillonnés de nos jours par des vaisseaux de toutes sortes, n’étaient alors connus que des quelques tribus sauvages qui allaient faire la chasse et la peche dans ce pays éloigné.

Dans le premier quart du dix-huitième siècle, un officier des troupes du détachement de la marine, le sieur de Vincennes, établit un poste militaire sur le fleuve Ouabache, dans le pays des Illinois. Ce poste, d’après la tradition, était situé dans les environs ou peut-être même sur l’emplacement actuel de l’importante ville de Vincennes, qui a été la première capitale de l’état de l’ïndiana.

Le sieur de Vincennes commanda pendant plusieurs années dans cette région, faisant respecter et aimer le nom français.

On connaît l’insuccès de la première campagne de M. LeMoyne de Bien ville, gouver-

neur cle la Louisiane, contre les barbares Chicachas en 1734.

En 1736, M. LeMoyne de Bienville décidait de prendre sa revanche contre les Chicachas. Tous les commandants des postes de l’Ouest reçurent ordre du roi de France de mettre leurs troupes à la disposition du gouverneur de la Louisiane. Cette fois, il fallait détruire les Chicachas, ou tout au moins leur faire subir une défaite telle qu’ils seraient pour longtemps dans l’impossibilité d’attaquer les Français.

C’est au cours de cette campagne, qui ne fut pas plus heureuse que la première, que le sieur de Yincennes mourut glorieusement, brûlé vif par les Chicachas qui avaient réussi à faire tomber une partie de l’armée de M. LeMoyne de Bienville dans un guet-apens habilement préparé. Avec lui périrent le Père Sénat, Jésuite, et plusieurs officiers français et canadiens.

Les historiens américains sont tous d’accord a reconnaître au sieur de Vincennes le mérite d’avoir ouvert i’Indiana à la civilisation.

Les habitants de l’Indiana ont le culte du souvenir et de la reconnaissance. Dans

toutes les écoles de l’Indiana, on apprend aux enfants que le fondateur de leur Etat fut le sieur de Vincennes, et on leur parle de son héroïque trépas.

C’est à peu près tout ce qu’on peut leur dire sur ce vaillant soldat car les relations anciennes ont été très sobres de renseignements sur sa vie.

Le sieur de Vincennes était-il Français ou Canadien? D’où venait-il? Où et quand était-il né? A quelle famille appartenait-il? Quelle avait été sa carrière avant d’aller commander au nom du roi de France dans l’Ouest américain?

Plusieurs historiens canadiens et américains ont tenté tour à tour de répondre à ces questions, mais aucun d’eux n’a pu identifier avec sûreté le mystérieux sieur de Vincennes.

En 1897, le major Edmond Mallet, canadien d’origine mais né aux Etats-Unis, publiait sur le sieur de Vincennes une étude qui ,sans être conclusive, fournissait du moins plusieurs indications importantes pour aider à la solution du problème.

M. Mallet, après avoir cité les opinions d’une vingtaine d’historiens sur l’identite du

sieur de Vineennes, résumait ainsi leurs dires controversés :

“1/ archevêque Spalding et M. l’abbé Alerding, sur l’autorité des évêques Bruté et Hailandrière, du diocèse de Vineennes, considèrent M. de Vineennes comme d’extraction irlandaise ; le juge Law, l’historien Dillon, l’archevêque Spalding et M. l’abbé Alerding le présentent sous le nom de Morgan, nom éminemment irlandais ; les historiens Charlevoix, Bancroft, Bibaud, Ferland, Shea, Daniel, Margry, Suite, Cauthorn, Roy et Dunn, l’ancien ministre plénipotentiaire Poussin et le généalogiste Tanguay le disent canadien ; Ferland, Shea, Daniel, Tanguay, Margry, Suite, Cauthorn, l’encyclopédie Appleton et Roy donnent Bissot comme étant son nom de famille ; Shea, Tanguay, Suite, Cauthorn et Roy le croyaient être Jean- Baptiste Bissot, fils de François Bissot, sieur de la Rivière ; Ferland dit qu’il était petitfils de François Bissot ; Margry dit qu’il était fils de Jean Bissot j Suite, évidemment par suite d’une erreur typographique, dit que Coulanges Bissot fut aussi brûlé à mort en même temps que de Vineennes Thomas, Law, Goodrich et Tuttle l’appellent

Saint-Vincennes ou Saint-Vincent ; Dunn fait remarquer qu’il ne doit pas être confondu avec les officiers français de la famille Saint- Vincent, dont plusieurs servirent au Canada ; Shea, Tanguay et Dunn conviennent maintenant que Margane de la Valtrie est le nom exact ; Shea spécifie Pierre Margane ; Tanguay donne Pierre-François Margane, sieur des Forêts ; Dunn imprime François Morgan, fils de Séraphin Morgan et de sa femme Louise Bissot ; celui-ci était lieutenant d’infanterie réformé en service à la Louisiane en 1726, selon le Mémoire de la Compagnie des Indes ; tandis que Daniel dit qu’en 1732 il était enseigne aux troupes canadiennes et âgé de quarante-quatre ans.”

Comme on le voit par le passage cité ici de l’étude de M. Mallet, il était difficile de démêler la vérité à travers l’amas d’opinions diverses des historiens.

L’étude de M. Mallet, qui était en même temps un appel aux historiens pour lui aider à découvrir l’identité du sieur de Vincennes, fut publiée en français et en anglais et répandue un peu partout au Canada et aux Etats-Unis.

De nouveaux champions entrèrent en lice. Leurs contributions apportèrent plusieurs ren-

seignements inconnus ou jusqu’alors peu remarqués sur le sieur de Vincennes, mais aucune d’elles n’arriva à une conclusion probante. L’histoire est devenue plus exigeante. On ne se contente plus de suppositions, d’à peu près ni de déductions, quelques vraisemblables qu’elles soient. Chaque avancé doit être sûr et appuyé de preuves telles que les conclusions qui en découlent soient aussi fortes que la preuve d’un problème d’algèbre.

En 1916, l’honorable M. Merrill Moores, un des députés de l’Indiana au Congrès des Etats-Unis, qui a fait une étude sérieuse de l’histoire ancienne de son Etat, soupçonnant que le sieur de Vincennes était plutôt canadien que français, prenait la peine de se rendre à Québec afin d’approfondir le mystère qui entourait l’existence du fondateur de l’Indiana.

Le Congrès était alors en session et M. Moores, ne pouvant passer plus d’une couple de jours à Québec, était dans l’impossibilité de faire lui-même les recherches nécessaires pour identifier son héros. Nous lui avions vanté avec tant de complaisance la richesse des Archives Provinciales et Judiciaires de

Québec qu’il y aurait eu mauvaise grâce de notre part à ne pas explorer pour lui ces sources précieuses afin d’y retracer les pièces qui établiraient enfin l’identité du sieur de Vincennes.

Nos recherches, pendant plus de deux années, dans les dossiers et les registres des anciennes cours françaises, les greffes des notaires, les registres de l’état civil, etc, etc, accumulés depuis trois siècles aux Archives Provinciales et Judiciaires de Québec, nous permettent enfin de répondre à peu près à toutes les questions posées sur l’énigmatique sieur de Vincennes.

L’ouvrage que nous offrons aux amis de notre histoire n’est pas une œuvre littéraire. C’est le résumé très simple et sans commentaires des centaines de pièces qui nous sont passées sous les yeux et qui établissent de façon indiscutable, croyons-nous, que le sieur de Vincennes était François-Marie Bissot de Vincennes, fils de Jean-Baptiste Bissot de Vincennes et petit-fils de François Bissot de la Rivière, le premier propriétaire de la seigneurie de Vincennes.

M. Mallet terminait son appel de 1897 en écrivant :

“Le grand Etat de l’Indiana doit un monument à M. de Vincennes, et j’ai le ferme espoir que, dès que son identité aura été historiquement établie, il s’acquittera avec empressement de sa dette envers la mémoire de son fondateur, dont le nom est perpétué à Vincennes, sa première agglomération de colons, la plus vieille de ses villes, et l’ancienne capitale du Territoire du Nord-Ouest américain.”

Nous n’avons aucun doute que les habitants de l’Indiana se rendront au vœu patriotique de M. Mallet et qu’avant longtemps la statue de François-Marie Bissot de Vincennes ornera l’une des places publiques de Vincennes ou d’Indianapolis, la capitale actuelle de l’état de l’Indiana.

Les statues élevées sur les places publiques n’ont pas seulement pour objet de rappeler aux générations qui se succèdent les traits des héros morts pour leur pays. Elles doivent encore prêcher l’exemple. Le bronze de François-Marie Bissot de Vincennes qu’on élèvera là-bas sera un livre ouvert où la jeunesse apprendra sans effort sa leçon de patriotisme et de devoir.

Pierre-Georges Roy

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