SEIZIÈME LETTRE
Ce 1 1 décembre.
Le signe de la croix brise les idoles et en chasse les dé* mons : exemples. — Il les chasse des possédés : exemples. — Anecdote récente. — Nouvelles preuves : les exorcismes. — 11 rend vaines les attaques directes des démons : exemples. — Leurs attaques indirectes : preuves. — Toutes les créatures asservies au démon lui servent d’instruments pour nous nuire. — Le signe de la croix les affranchit et les empêche d’être nuisibles à notre corps et à notre âme. — Profonde philosophie des premiers chrétiens. — Usage qu’ils faisaient du signe de la croix. — Tableau par saint Chrysostôme.
La puissance du signe de la croix doit être, cher Frédéric, aussi étendue que celle de Satan. L’usurpateur infernal s’est emparé de toutes les parties de la création, le propriétaire légitime a dû l’en chasser et donner à ses ayant droit le
moyen de l’expulser eux-mêmes. Ainsi , non-seulement le signe de la croix empêche les démons de parler, et les oblige à fuir des lieux qu’ils habitent, il les chasse encore des corps qu’ils possèdent. Quelques faits entre mille, à l’appui de ces vérités, évidentes par elles-mêmes.
C’était sous l’empereur Antonin. Le César philosophe persécutait cruellement les fidèles. Rome était pleine d’idoles. A leurs pieds on traînait nos aïeux pour les forcer àleur offrir de l’encens. Une de nos héroïques sœurs, Glycérie, paraît devant le gouverneur de la ville impériale. «Voyons, lui dit-il, prends ce flambeau et sacrifie à Jupiter. — Je n’en ferai rien, répond Glycérie. Je sacrifie au Dieu éternel, et pour cela je n’ai pas besoin de flambeaux qui répandent de la fumée. Fais-les donc éteindre, afin que mon sacrifice lui soit agréable. Le gouverneur dit, et les flambeaux sont éteints.
« Alors la noble et chaste vierge lève les
yeux au ciel, et étendant la main vers le peuple : — Voyez-vous, leur dit-elle, le brillant flambeau qui est gravé sur mon front?
A ces mots elle fait le signe de la croix et dit: «Dieutoutrpuissant, que vos serviteurs « glorifient par la croix de Jésus-Christ, « brisez ce démon fait de main d'homme. »
A l'instant un coup de tonnerre retentit; et le Jupiter de marbre tombe en morceaux (1). »
Nous lisons la môme chose de saint Procope, martyr sous Dioclétien. Amené devant les idoles, le glorieux athlète se tient debout , tourné vers l’Orient , et forme le signe de la croix sur tout son corps; puis, levant les yeux et les mains au ciel, il dit : « Seigneur Jésus-Christ ! » En même temps il fait contre les statues un signe de croix, qu’il accompagne de ces paroles : <c Simulacres immondes, je vous le dis, craignez le nom de mon Dieu ; fon-
(1) Baron., t. II.
dez-vous en eau et répandez-vous dans ce temple. Ce qui fut fait (1). »
Obligés à la vue du signe de la croix de laisser les lieux qu’ils habitent, les démons sont également contraints, par la vertu du môme signe, de quitter les corps des malheureux dont ils se sont emparés. Ici encore les faits abondent, attestés par d’irrécusables témoins.
Voici d’abord saint Grégoire, un des plus grands papes qui aient gouverné le monde catholique. 11 parle d’un fait récent, accompli dans son pays. « Au temps des Goths, dit-il, le roi Totila vint à Narni (2), Cette ville avait pour évêque le vénérable Cassius. Le saint homme crut devoir aller à la rencontre du prince. L’habitude de verser des larmes avait enflammé son
(!) Vohis , inquit , dico immundis simulacris, timete Dei mei nomen, et in aquam resoluta, in hoc iemplo dispergimini, quod factum est. Sur., 8 Jul. (2) Petite ville , peu éloignée de Rome.
visage. Totila, qui ne s’en doutait guère, attribua ce qu’il voyait à l’habitude de boire du vin, et il témoigna un profond mépris pour l’homme de Dieu.
Mais le Tout-Puissant voulut montrer combien était grand celui dont on faisait si peu de cas. Dans la plaine de Narni, à la vue de toute l’armée, un démon s’empare de l’écuyer de Totila et le tourmente cruellement. En présence du roi, on l’amène au vénérable Gassius. Le saint se met en prières, fait le signe de la croix, et le démon est chassé. Dès ce moment, le mépris de Totila se changea en respect : connaissant à fond celui qu’il avait méprisé sur les apparences (4).
Écoute cet autre fait arrivé dans ta patrie. En Prusse, dans un endroit appelé Velsenberg, vivait un homme riche et puissant, nommé Ëthelbert. Il était possédé du
(1) Vir Domini, oratione facta, siguo Crucis expulit. ( Dialog ., lib. m, c. 6.)
démon, et on le tenait attaché avec du fer et des chaînes. Comme il était en proie à des douleurs atroces, il recevait de fréquentes visites. Enfin, un jour, en présence de quelques prêtres d’idoles et de plusieurs païens, le démon se mit à crier :
Si le serviteur du Dieu vivant, Swibert, évêque des chrétiens, ne vient pas, je ne sortirai jamais d’ici.
Tu n’ignores pas que saint Swibert fut un des kpôtres de la Frise et d’une partie de l’Allemagne. Comme le démon ne cessait de répéter le même cri , les idolâtres confondus se retirèrent, ne sachant à quoi se résoudre. Après bien des hésitations, ils se décident à chercher le saint.
L’ayant trouvé, ils le prient avec instance de se rendre auprès du démoniaque.
Swibert y consent. A peine est-il en marche que le possédé se met à écumer, à grincer des dents et à pousser des cris plus horribles que jamais. Comme le saint approchait de l’habitation , le possédé se
calme tout à coup et demeure tranquille dans son lit, semblable à un homme doucement endormi. Le saint l’ayant regardé, ordonne à ses compagnons de se mettre tous en prière. Lui-même conjure le Seigneur de daigner, pour la gloire de son saint nom et pour la conversion des incrédules, chasser le démon du corps de ce malheureux.
Sa prière finie, il se lève et fait le signe de la croix sur le démoniaque, en disant : « Au nom de Notre-Seigneur Jésus- Christ, je t’ordonne, esprit immonde, de sortir de cette créature de Dieu , afin qu’elle connaisse celui qui est vraiment son Créateur. » A l’instant l’esprit mauvais sortit en laissant après lui une horrible infection (i). » De son côté le malade, ivre
(1) Signavit dæmoniacnm signo salutiferæ crucis, dicens : in nomine Domini nostri Jesu Christi præcipio tibi, immunde spiritus, ut exeas ab hac Dei créatura ut agnoscat suum verum Creatorem. Statimque
de bonheur, tombe aux pieds du saint et demande le baptême à grands cris : ce qui lui fut accordé.
Voilà, cher Frédéric, ce qui se passait en Prusse, lorsqu’elle fut tirée de la barbarie. Là, comme partout ailleurs, c’est à coup de miracles que l’Évangile se fit accepter ; et le signe de la croix en fut l’instrument ordinaire. Quelle est aujourd’hui la religion des Prussiens? Est-ce celle de leurs premiers apôtres? Celle qui enseigne à faire le signe de la croix?
Et les protestants ne cessent de répéter qu’un honnête homme ne doit pas changer de religion! Ils aiment, disent-ils , les hommes qui tiennent à la religion de leurs pères; pour moi, j’aime encore mieux ceux qui tiennent à la religion de leurs grands-pères.
A ce propos, tu connais sans doute
cum fælore spiritus malignus exiit. Marcellin., [in Vit. S. Swibert ., c. xx.
l’anecdote relative au célèbre comte de Stolberg. Cet aimable et savant homme, une des gloires contemporaines de votre Allemagne, avait abjuré le protestantisme.
Le roi de Prusse en fut vivement contrarié et cessa de le voir. Cependant quelques années s’écoulent et le roi ayant besoin d’un conseil, fait appeler le comte.
Tout en l’abordant, Guillaume lui dit :
Je ne puis vous dissimuler , monsieur le comte , que fai peu d'estime pour un homme qui change de religion . Le comte, s’inclinant, répond : Voilà pourquoi , Sire, je méprise profondément Luther .
Que le signe de la croix soit l’arme universelle et toute-puissante, avec laquelle on chasse les démons du corps des possédés, la preuve en est dans les exorcismes de l’Église. Si tu veux jeter un coup d’œil sur le Rituel romain , tu auras la preuve de ce que j’avance. Or, les exorcismes avec les insufflations et le signe de la croix, remontent au berceau du christianisme.
Il en est fait mention dans tous les Pères qui ontparlé du baptême et presque tous en ont parlé, soit en Orient, soit en Occident.
Au nom de tous, écoutons saint Grégoire le Grand : « Lorsque le catéchumène se présente pour être exorcisé , le prêtre doit d’abord lui souffler sur le visage, afin que le démon étant chassé, l’entrée soit ouverte à Jésus-Christ, notre Dieu. Ensuite il lui fait le signe de la croix sur le front en disant : Je place sur ton front le signe de la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Et sur la poitrine, en disant : Je place sur ta poitrine le signe de la croix de Notre- Seigneur Jésus-Christ (1). »
Tels qu’ils sont ici dépeints, les exorcismes ont traversé les siècles. A l’heure qu’il est, ils sont encore en usage sur tous
(1) Cum ad exorcizandum ducitur, primo a sacerdote exsuffletur in faciem ejus, ut fugato diabolo, Christo Deo nostro pateat introitus. Et tune in fronte crux Christi agatur, dicendo, etc. (S. Greg., Sacra ment.)
les points du globe, où se trouve un prêtre catholique en mission et une créature humaine à soustraire à l’empire de Satan.
Mais les démons ne sont pas seulement dans les temples et dans les statues où ils se font adorer , ni dans le corps des malheureux qu’ils tourmentent : ils sont partout. L’air en est plein. Ennemis infatigables, ils nous attaquent sans cesse par eux-mêmes, ou par l’intermédiaire des créatures. Directes ou indirectes, ouvertes ou masquées, leurs attaques échouent devant le signe de la croix : « Le Seigneur, dit Arnobe, a instruit nos doigts au combat, afin que lorsque nous nous sentons attaqués par nos ennemis visibles ou invisibles, nous nous servions de nos doigts pour former sur notre front le signe triomphant de la croix (1). »
(1) Docuit digitos nostros ad bellum, ut dura bellum sive visibilium, sive invisibilium senserimus hostium , nos digitis armemus frontem triumpho crusis. (Arnob., inps. 143.)
Entre des milliers d’autres héroïnes, jeunes comme elle, exposées comme elle, Justine de Nicomédie savait manier cette arme victorieuse. Née de parents nobles, riche et douée d’une rare beauté, la jeune vierge chrétienne, malgré sa modestie et sa fuite du monde , inspira une violente passion à un jeune païen, nommé Aglaïde.
Offres, promesses, prières, il mit tout en œuvre pour arriver à ses fins. Voyant ses efforts inutiles, il eut recours à Cyprien , magicien fameux dans la ville. Celuici partagea bientôt la passion du jeune homme, et employa toutes les ressources de la magie dans le but de réussir pour lui-même.
Il n’eut pas de peine à obtenir le secours de l’enfer. Les démons les plus violents furent envoyés pour tenter la jeune sainte.
Se voyant si fortement attaquée, Justine redoubla de prières, de vigilance et de mortification. Au plus fort du combat, elle faisait le signe de la croix, et les démons
prenaient la fuite. Non-sei*lement elle sauva sa vertu; elle eut encore la gloire de convertir Cyprien, qui devint un illustre martyr et une des plus nobles conquêtes du signe libérateur (I).
Il savait aussi manier cette arme victorieuse , le grand athlète du désert , Antoine, dont la vie se passa à lutter contre les démons, dans le paroxisme de leur rage et sous leurs formes les plus effrayantes. Laissons parler le digne historien d’un tel homme :
«Quelquefois, dit saint Athanase, un bruit soudain se faisait entendre. L’habitation d’Antoine tremblait, et par les parois entr’ouvertes se précipitait une foule de démons. Prenant des formes de bêtes et de serpents, ils la remplissaient de lions, de taureaux, de loups, d’aspics, de dragons, de scorpions, d’ours et de léopards.
Chacun d’eux poussait son cri naturel. Le
(1) Vie, 26 septembre.
Dlgitized by LjOOQ IC
lion rugissait prêt à dévorer; le taureau menaçait du mugissement et des cornes; le serpent faisait entendre ses sifflements; le loup montrait ses dents ; par ses couleurs variées , le léopard représentait les ruses de l’esprit infernal : tous, figures affreuses à voir, voix horribles à entendre.
«Antoine, battu et blessé, sentait de vives douleurs dans son corps, mais son âme attentive demeurait imperturbable. Bien que ses blessures lui arrachassent des cris de douleur, néanmoins, toujours le même, il parlait à ses ennemis en se moquant. Si vous aviez quelque forcé, leur disait-il, un seul d’entre vous suffirait pour me combattre; mais, parce que la puissance de mon Dieu vous énerve, vous venez en troupes afin de m’effrayer.
« Il ajoutait : Si vous avez quelque pouvoir, si Dieu m’a livré à vous , me voilà, dévorez-moi. Si vous ne me pouvez rien, pourquoi tant d’efforts inutiles? Le signe de la croix et la confiance en Dieu sont
pour nous une forteresse inexpugnable.
Alors ils grinçaient des dents et faisaient mille menaces à Antoine , en voyant que par leurs attaques, ils ne réussissaient qu’à se faire moquer d’eux » (i).
Le fier langage que la foi d’Antoine tenait aux démons, elle le tenait aux philosophes païens. « A quoi bon disputer, disait le patriarche du désert à ces éternels chercheurs de vérité? Nous prononçons le nom du Crucifié , et tous les démons que vous adorez comme des dieux rugissent. Au premier signe de la croix, ils sortent des possédés. Voyez : où sont les oracles menteurs? Où les enchantements des Égyptiens? A quoi servent les paroles magiques? Tout a été détruit, du jour où le nom de Jésus crucifié a retenti dans le monde.
« Puis, ayant fait venir des possédés, il
(1) Signum enim crucis et fides ad Dominum inexpugnabilU nobis murus est. ( De vit. S . Anton.)
continua de dire à ses interlocuteurs :
Or sus, par vos syllogismes ou par tel autre charme qu’il vous plaira, chassez de ces malheureuses victimes ceux que vous appelez vos dieux. Si vous ne le pouvez pas, confessez que vous êtes vaincus. Recourez au signe de la croix, et l’humilité de votre foi sera suivie d’un miracle de puissance.
A ces mots, il invoque le nom de Jésus, fait le signe de la croix sur le front des possédés, et les démons fuient en présence des philosophes confondus (1). »
Presque aussi nombreuses que les pages de l’histoire sont les faits du même genre. Tu les connais , et je passe.
Aux attaques directes et palpables, les démons ajoutent les attaques indirectes et masquées. Non moins dangereuses que les premières, elles sont beaucoup plus fréquentes. On en compte deux sortes : les
(1) Ibid.
Digitizeâ by CjOOQ IC
unes intérieures et les autres extérieures.
Les premières sont les tentations proprement dites. Or, je te Pai déjà dit, le signe de la croix est Parme victorieuse qui les dissipe, et en le disant je ne suis que l’écho de la tradition universelle et de Pexpérience journalière.
« Lorsque vous faites le signe de la croix, dit saint Chrysostôme, rappelezvous ce que la croix signifie, et vous apaisez la colère et tous les mouvements désordonnés de Pâme (1).
Origène ajoute : «Telle est la puissance du signe de la croix, que si vous le placez devant vos yeux, si vous le retenez fidèlement dans votre cœur, il n’y a ni concupiscence , ni volupté, ni fureur qui puisse lui résister; mais à son aspect toute Par-
(1) Cum signaris , tibi in raentem veniat totum crucis argumentant ac tum iram omtiesque a ratione ad versos a ni mi impetus extinxeris. (De ador . prêt, crue. n. 3.)
mée de la chair et du péché prend la fuite (1). »
Les secondes attaques viennent du dehors. Pas une créature qui échappe à la maligne influence de Satan, et de toutes il fait les instruments de sa haine implacable contre l’homme. Ceci, je te l’ai montré, est un article du symbole du genre humain. Quelle arme Dieu nous a-t-il donnée, car il nous en a donné une, pour les délivrer, et, en les délivrant, préserver notre âme et notre corps des funestes atteintes de celui qui est appelé avec raison le grand Homicide , Homicida ab initio ?
Toutes les générations catholiques se lèvent de leurs tombeaux pour me crier :
C’est le signe de la croix. Tous les catholiques actuellement vivants, dans les cinq
(I) Est enim tanta vis crucis Christi ut... nulla concupiscente , nulla libido , nullus furor, nulla su* perare possit invidia. Sed continuo ad ejus præsentiam totus peccati et carnis fugaturexercitus. (Origen., Comm . in epist. ad Rom lib. vi, n. 1.)
parties du monde, unissent leur voix à celle de leurs ancêtres et répètent : C’est le signe de la croix.
Bouclier impénétrable, tour imprenable, arme spéciale contre le démon, arme universelle, également puissante contre les ennemis visibles et invisibles, arme facile pour les faibles, gratuite pour les pauvres : telle est, nous l’avons vu, la définition que les morts et les vivants nous donnent du signe adorable.
Ainsi, deux grandes vérités : l’asservissement de toutes les créatures au démon, et la puissance du signe de la croix pour les délivrer et les empêcher de nous nuire.
De ces deux vérités profondément senties, toujours anciennes et toujours nouvelles, sortent deux faits incontestablement logiques. Le premier : l’emploi persévérant des exorcismes dans l’Église catholique; le second, l’usage incessant du signe de la croix chez les premiers chrétiens.
Que signifie l’exorcisme? La foi de l’É-
glise à l'asservissement des créatures au démon. Qu’opère l'exorcisme? La délivrance des créatures. Or, comme il n'y a pas une créature que l'Église catholique n'exorcise, il en résulte qu’à ses yeux l’univers dans toutes ses parties est un grand captif, un grand possédé, une grande machine de guerre, toujours dirigée contre nous.
A son tour, qu'est-ce que le signe incessant de la croix chez les premiers chrétiens? Un exorcisme continuel. Si, avec l’Église catholique et le genre humain tout entier, on admet que toutes les créatures sont asservies au démon, que toutes servent de véhicules à ses mal ignés influ ences ; qu'à chaque heure, à chaque instant, à chaque action l'homme entre en contact avec elle : quoi de plus rationnel que l'emploi constant d'une arme toujours nécessaire?
Ainsi, l'usage incessant du signe de la croix annonce chez nos aïeux une pro-
fonde philosophie. Ils connaissaient dans sa redoutable étendue la grande loi du monde moral, le dualisme. Ils comprenaient que l’attaque étant universelle et incessante, il fallait, pour maintenir l’équilibre, que la défense fût universelle et incessante. Encore un coup, quoi de plus logique ?
Ils faisaient donc le signe de la croix sur chacun de leurs sens. Veux-tu savoir pourquoi? Les sens sont les portes de l’âme; ils servent d’intermédiaire entre elle et les créatures. Une fois qu’ils sont marqués du signe de la croix, les créatures ne peuvent plus entrer en communication avec fâme, qu’en passant par un milieu sanctifié, où elles perdent leurs funestes influences.
Mais ce n’était pas assez pour nos pères. Ils faisaient le signe de la croix sur tous les objets à leur usage et même, autant qu’il était en eux, sur toutes les parties de la création. Les maisons, les meu-
blés, les portes, les fontaines , les bornes des champs, les colonnes des édifices, les navires, les ponts, les médailles, les drapeaux, les casques, les boucliers, les anneaux : tout était marqué du signe adorable.
Empêchés par leurs occupations ou par la distance des lieux de le répéter partout et toujours, ils l'immobilisaient en le gravant, en le peignant, en le sculptant, au front de toutes les créatures , parmi lesquelles s’écoulait leur existence. Paratonnerre et monument de victoire, tel était alors le signe auguste.
Paratonnerre divin, bien autrement puissant pour éloigner les princes de Pair avec leur incalculable malice, que les tiges de métal placées sur nos édifices pour décharger le nuage gros de la foudre.
Monument de victoire, attestant le triomphe du Verbe incarné sur le roi de ce monde : comme les colonnes élevées par le vainqueur sur le champ de bataille
attestent la défaite de l’ennemi. Des hauteurs de Constantinople contemplons avec saint Chrysostôme le monde émaillé de ces paratonnerres divins et de ces monuments de victoire.
«Plus précieuse que l’univers, dit l’éloquent patriarche , la croix brille sur le diadème des empereurs. Partout elle s’offre à mes regards : je la trouve chez les princes et chez les sujets, chez les femmes et chez les hommes , chez les vierges et chez les femmes mariées, chez les enclaves et chez les personnes libres. Tous la gravent incessamment sur la plus noble partie de leur corps, le front, où elle resplendit comme une colonne de gloire.
« A la table sacrée, elle y est; dans les ordinations des prêtres, elle y est; dans la cène mystique du Sauveur, elle y est. Elle se dessine à tous les points de l’horizon, au faîte des maisons, sur les places publiques , dans les lieux habités et dans les déserts, sur les routes, sur les montagnes,
dans les bois, sur les collines, sur la mer, au sommet des navires, sur les îles, aux fenêtres, sur les portes, au cou des chrétiens , sur les lits , sur les vêtements, sur les livres, sur les armes, sur les lits de table, dans les festins, sur les vases d’or et d’argent, sur les pierres précieuses, dans les peintures des appartements.
« On la fait sur les animaux malades , sur les possédés du démon, dans la guerre, dans la paix, le jour, la nuit, dans les réunions de plaisir et dans les assemblées de pénitence. C’est à qui cherchera la protection de ce signe admirable.
« Qu’y a-t-il d’étonnant ? Le signe de la croix est le symbole de notre délivrance, le monument de la liberté du monde , le souvenir de la mansuétude du Seigneur- Quand tu le fais, songe au prix qui a été compté pour ta rançon, et tu ne seras esclave de personne. Fais-le donc, non pas seulement avec ton doigt, mais avec ta foi, « Si tu le graves ainsi sur ton front, il n’y
a pas d’esprit immonde qui puisse tenir devant toi. Il voit le coutelas qui l’a blessé, l’épée qui l’a frappé à mort. Si à la vue des lieux patibulaires, nous sommes saisis d l horreur : pense à ce que doivent souffrir Satan et ses anges, en voyant l’arme dont le Verbe éternel s’est servi , pour abattre leur puissance et couper la tête du dragon (1). »
A demain les réflexions que fait naître ce ravissant spectacle, si éloquemment décrit.
(1) Quod Christus sit Deus , opp. t. I, p. 697. edit. Paris altéra; id in Matth. homil ., 54, opp. t. vu, p. 620, et in c. ni, ad Philipp .
DIX-SEPTIÈME LETTRE
Ce 12 décembre.
Résumé. — Nature du signe de la croix. — Le cas qu'on en fait aujourd'hui. — Ce qu'annonce l'oubli, le mépris dn signe de la croix. — Spectacle du monde actuel. — Satan revient. — Rester fidèle au signe de la croix. — Surtout avant et après les repas. — La raison, l’honneur, la liberté le commandent. — La raison est-elle pour ou contre ceux qui font le signe de la croix sur la nourriture : exemples et raisonnements.
Arme universelle, arme invincible pour l’homme, paratonnerre pour les créatures, souvenir de liberté pour le monde et monument de victoire pour le Verbe Rédempteur : tel fut, mon cher Frédéric, le signe de la croix aux yeux des premiers chrétiens. De là, l’usage qu’ils en faisaient, les sentiments qu’il leur inspirait, le ma-
gnifique spectacle auquel nous venons d’assister.
Avons-nous conservé la foi de nos Pères? Pour les chrétiens du dix-neuvième siècle, qu y est-ce que le signe de la croix? Quel usage en font-ils pour eux-mêmes et pour les créatures? Sont-ils bien vifs, sont-ils même réels les sentiments de foi, de confiance, de respect, de reconnaissance et d’amour qu’il éveille en eux? La plupart de ceux qui le font ne le font-ils pas sans savoir ce qu’ils font, et sans y attacher ni grande valeur, ni grande importance? Combien qui ne le font plus?
Combien qui rougissent de le faire? Combien même dont il fatigue les regards?
Et ils l’ont ôté du faîte de leurs maisons; ils l’ont banni de leurs appartements; ils l’onteffacé de leurs meubles. Ils l’ont fait disparaître des places publiques et des promenades de leurs cités, des jardins et des parcs de leurs villas, des chemins de leurs villages, de la plupart des
lieux, où nos pères l’avaient arboré : ils ont brisé les croix !
Qu’est-ce que cela? Et qu’annoncent de pareils symptômes? Veux-tu le savoir?
Remonte au principe qui illumine toute l’histoire : Deux esprits opposés se disputent l’empire du monde : l’Esprit du bien et l’Esprit du mal. Tout ce qui se fait est d’inspiration divine, ou d’inspiration satanique. L’établissement du signe de la croix, l’usage incessant du signe de la croix, la confiance au signe de la croix, la vertu toute-puissante attribuée au signe de la croix, est-ce une inspiration divine, ou une inspiration satanique ? C’est l’une ou l’autre.
Si c ? est une inspiration satanique, l’élite del*humanité, qui seule fait le signe de la croix, est, depuis dix-huit siècles et au delà, frappée d’un incurable aveuglement; tandis que tout ce qui n’est pas l’élite de l’humanité est en pleine possession de la lumière : ce qui veut dire que les
myopes, les borgnes et les aveugles voient plus clair que ceux qui ont deux bons yeux. Penses-tu qu’il y ait quelque part un orgueil assez désespéré, pour avancer un pareil paradoxe, une incrédulité assez robuste pour le soutenir?
Mais si le signe de la croix pratiqué, répété, chéri, regardé comm ; Parme invincible, universelle, permanente, nécessaire de Phumanité contre Satan, ses tentations et ses anges, est une inspiration divine : que veux-tu que je pense d’un monde qui ne comprend plus le signe de la croix, qui ne fait plus le signe de la croix, qui méprise le signe de la croix, qui rougit du signe de la croix, qui ne salue plus la croix, qui n’en veut plus ni devant ses yeux, ni à la face de son soleil?
A moins que la nature humaine n’ait radicalement changé et que le dualisme ne soit une chimère ; à moins que Satan ne se soit retiré du combat; à moins que les créatures n’aient cessé d’être les véhicules
de ses funestes influences : le chrétien d’aujourd’hui, contempteur du signe de la croix, n’est plus que le rejeton dégénéré d’une noble race.
C’est un rationaliste insensé qui ne comprend plus la lutte ni les conditions de la lutte ; le dix-neuvième siècle, un soldat présomptueux qui, après avoir brisé ses armes et jeté son armure, se précipite en aveugle au milieu des épées et des lances, les bras liés et la poitrine nue ; la société moderne , une ville démantelée , environnée d’ennemis innombrables, impatients d’en faire une ruine et de passer la garnison par les armes.
En faire une ruine ! Mais déjà n’est-elle pas faite? Ruine des croyances, ruine des mœurs, ruine de l’autorité, ruine de la tradition, ruine de la crainte de Dieu et de la conscience , ruine de la vertu, de la probité, de la mortification, de l’obéissance, de l’esprit de sacrifice, de la résignation et de l’espérance : de toutes parts
ruines commencées ou ruines consommées.
Dans la vie publique et dans la vie privée, dans les villes et dans les campagnes, dans les gouvernants et dans les gouvernés, dans Tordre des idées et dans le domaine des faits, hommes ou choses carrément catholiques : combien en restet-il debout?
En cela, cher Frédéric, rien qui doive nous étonner. Otez le signe de la croix et tout s’explique. Le signe de la croix de moins dans le monde, c’est Satan de plus. Le signe de la croix est le paratonnerre du monde; ôtez-le et la foudre tombe qui vous écrase et qui vous brûle.
Le signe de la croix est un trophée qui atteste la domination du vainqueur. Le briser, c’est réjouir l’antique tyran de l’humanité et lui préparer la voie du retour.
Écoute ce qu’écrivait , il y a dix-sept siècles, un des hommes qui ont le mieux connu la mystérieuse puissance du signe
de la croix. J'ai nommé le martyr, illustre entre tous les martyrs, saint Ignace d'Antioche.
Contemple cet évêque, à cheveux blancs, chargé de fers, franchissant six cents lieues pour aller se faire dévorer par les lions, sous les yeux de la grande Rome. Le vois-tu, calme comme s'il était à l'autel, joyeux comme s'il se rendait à une fête, semant sur sa route des instructions et des encouragements pour les églises d’Asie, accourues à son passage?
Dans son admirable lettre aux chrétiens de Philippes, il dit : « Le prince de ce monde se réjouit , lorsqu’il voit quelqu’un renier la croix. Il sait que c'est la croix qui lui donne la mort ; car elle est l’arme destructive ' de sa puissance. Sa vue lui fait horreur , son nom V épouvante.
Avant qu'elle fût faite, il ne négligea rien pour la faire fabriquer. A cette œuvre il poussa les fils d'incrédulité, Judas, les
Pharisiens, les Sadducéens, les vieillards, les jeunes gens, les prêtres.
«Mais lorsqu’il la voit sur le point d’être achevée, il se trouble. Il jette le remords dans l’âme du traître ; il lui présente la corde et le pousse à se pendre. Il épouvante par un songe pénible la femme de Pilate, et fait tous ses efforts pour empêcher la confection de la croix. Ce n’est pas qu’il eût des remords ; s’il en avait, il ne serait pas complètement mauvais; mais il pressentait sa défaite. 11 ne se trompait pas. La croix est le principe de sa condamnation, le principe de sa mort, le principe de sa ruine. »
Ainsi deux enseignements : Horreur et crainte du démon à la vue de la croix et du signe de la croix; joie du démon, à l’absence de l’une et de l’autre. Voitnl une âme, un pays sans le signe de la croix, il y entre sans crainte, il y est à l’aise.
Aussi inévitablement qu’au coucher du soleil les ténèbres succèdent à la lumière,
aussi inévitablement il y rétablit son empire. Le monde actuel en est la preuve sensible.
Je tte parle pas de ce déluge de négations , d’impiétés , de blasphèmes inouïs, dont il est inondé. Que sont, pour qui ne veut pas se payer de mots, ces millions de tables tournantes et parlantes, ces esprits frappeurs ou familiers, ces apparitions, ces évocations, ces oracles, ces consultations médicales, ces conversations avec de prétendus morts, qui ont tout à coup envahi l’ancien et le nouveau monde (1)?
(1) A l’heure où nous écrivons, il se manifeste une recrudescence inouïe de pratiques occultes. A Paris, le spiritisme formes des associations nombreuses, qui ont leurs assemblées régulières. Outre une foule de livres, deux feuilles spéciales leur servent d’organes périodiques. Metz et Bordeaux, comptent, assure-t-on, plusieurs milliers de spirites. Lyon en renferme au moins quinze mille, avec un Journal, dans lequel ils prétendent que la religion des Esprits sera la religion de l'avenir. Qu’est-ce à dire? Tout simplement que, après dix-huit siècles de christianisme, il y a en France des milliers d 'idolâtres, qui, le sachant ou sans le
Ces choses sont -elles nouvelles? Non; déjà l’humanité les a vues. A quelle époque? Alors que le signe de la croix ne protégeait pas le monde, et que Satan était Dieu et Roi des sociétés. En reparaissant aujourd’hui, dans des proportions inconnues depuis l’ancien paganisme, que nous disent-elles? sinon que le signe libérateur cessant de protéger le monde , Satan en reprend possession.
Tu vois, cher ami, combien peu sont intelligents ceux qui abandonnent le signe de la croix. Plaignons-les, mais ne les imitons pas. Entre toutes, il est .une circonstance où il faut invariablement nous séparer d’eux. Pour nous, comme pour nos pères, le signe de la croix, avant
savoir, font publiquement ce qu’on faisait, il y a deux mille ans, à Delphes, à Dodone, à Synope, dans toutes les villes de l'antiquité païenne. Les choses en sont venues à ce point que plusieurs évéques se sont vus forcés de prémunir par de nouveaux mandements, le clergé et les fidèles de leurs diocèses , contre l'envahissement satanique.
et après le repas, doit être une chose sacrée. Ainsi le commandent la raison, l’honneur, la liberté.
La raison. Si tu demandes à tes camarades pourquoi ils ne font pas le signe de la croix avant de prendre leur nourriture , chacun te dira : a Je ne veux pas me singulariser, en faisant autrement que les autres. Je ne veux pas me faire remarquer et moquer de moi, en observant une pratique inutile et passée de mode. »
Ils ne veulent pas se singulariser! Pour leur honneur, je veux croire qu’ils ne comprennent pas la valeur des mots. Se singulariser veut dire se mettre au singulier, s’isoler, ne pas faire comme tout le monde. Dans ce sens, on peut très-bien se singulariser sans être ridicule; quelquefois même on est obligé de le faire, sous peine d’être coupable. Au milieu d’un hôpital de fous, l’homme raisonnable qui fait des actes sensés ; dans un pays de voleurs, l’honnête homme qui respecte la
propriété d’autrui, se mettent au singulier. Sont-ils ridicules?
Au sens où le prennent tes camarades, se singulariser veut dire se mettre au singulier, en faisant une chose qui tranche ridiculement sur les usages reçus. Reste à savoir si faire le signe de la croix, avant et après le repas, est se mettre au singulier et s’y mettre d’une manière ridicule.
Nul doute, répondent-ils, puisque c’est faire autrement que les autres. Mais il y a autres et autres. 11 y a les autres qui font le signe de la croix, et les autres qui ne le font pas. Ainsi, en le faisant, nous ne nous mettons pas plus au singulier qu’en ne le faisant pas; nous restons parfaitement au pluriel. Sommes-nous ridicules? Pour répondre, il suffit de voir quels sont les autres qui font , et les autres qui ne font pas le signe de la croix.
Les autres qui le font, c’est toi, c’est moi, c’est ta respectable famille , c’est la mienne : et nous ne sommes pas seula.
Derrière nous, autour de nous, avec nous, sont tous les catholiques vrais, instruits et courageux de l’Orient et de l’Occident, depuis dix-huit siècles. Or, nous l’avons vu, ces catholiques-là forment,ni plusnimoins, l’élite de l’humanité. On est si peu ridicule de demeurer en pareille compagnie, qu’on se rend parfaitement ridicule en n’y demeurant pas. Excepté pour les autres qui se paient de mots et qui voudraient en payer les autres , la proposition est indiscutable.
Que l’élite del’humanité ait toujours fait le signe de la croix avant de manger, rien n’est mieux établi. Les Pères que je t’ai cités , Tertullien , saint Cyrille , saint Éphrem, saint Chrysostôme, ne laissent aucun doute sur l’universalité de cette religieuse pratique , chez les chrétiens de la primitive Église.
J’en ajoute quelques autres, « Lorsqu’on se met à table, dit saint Athanase, et qu’on prend le pain pour le rompre, op
fait dessus trois signes de croix et on rend grâces (1). »
La bénédiction de la table par le signe de la croix n'était pas en usage seulement dans les familles et dans la vie civile; les soldats eux-mêmes, dans la vie des camps, l’observaient avec une religieuse fidélité.
A ce propos, saint Grégoire de Nazianze rapporte un fait demeuré célèbre.
Julien l’Apostat gratifie ses troupes d’une distribution extraordinaire de vivres et d'argent. Près de l'empereur est une cassolette allumée. Chaque soldat y laisse tomber quelques grains d’ericens. Les soldats chrétiens le font comme les autres, sans soupçonner qu'ils se rendaient coupables d’un acte d’idolâtrie. La distribution terminée, on se réunit pour fêter le prince.
Au commencement du repas, la coupe
(1) Cura in mensa sederis, cœperisque frangere panem, ipso ter consignato signo crucis, gratias âge. (De Virginité n. 13.)
est présentée à un soldat chrétien qui, suivant l’usage, la bénit parle signe de la croix. Aussitôt une voix s’élève qui lui crie : Ce que tu fais répugne à ce que tu viens de faire. — Qu’ai-je fait? — As-tu donc oublié l’encens et la cassolette? Ne sais-tu pas que tu as fait un acte d’idolâtrie et renié ta foi?
A ces mots, lui et ses braves compagnons d’armes se lèvent de table, poussent des gémissements, s’arrachent les cheveux, sortent sur la place, se déclarent hautement chrétiens, accusent l’empereur de les avoir indignement trompés, et demandent une nouvelle épreuve pour èonfesser leur foi.
L’apostat les fait arrêter, lier, condamner à mort, et conduire au lieu du supplice. Mais pour ne pas faire de martyrs , il leur accorde la vie et les relègue aux frontières les plus reculées de l’empire (I).
(I) Orat., i ,contr. Julian .; Theodoret, Hist., lib. m, c. 16.
Lorsqu’un prêtre se trouvait parmi les convives, c’est à lui que revenait l’honneur de faire le signe de la croix sur les aliments (1).
On regardait la bénédiction de la table comme tellement sainte, que nous voyons encore, au neuvième siècle, les Bulgares, convertis à la foi, demander au pape Nicolas I er , si le simple fidèle pouvait remplacer le prêtre dans cette fonction. «Sans aucun doute, répondit le pape; car il a été donné à chacun de préserver par le signe de la croix, tout ce qui lui appartient, des embûches du démon, et par’le nom de N.-S. de triompher de toutes ses attaques (2). »
Les âges suivants ont vu l’usage du signe
(1) Voir D. Ruinart, Actes du martyre de saint Théodote.
(2) Nam omnibus datum est, Ut et omnia nostra hoc signo debeamus ab insidiis munire di aboli, et ab ejus omnibus impugnationibus in Christi uomine triumphare. (Rep. ad consult. Bulgar.)
de la croix avant , et après les repas , se perpétuer chez les vrais catholiques de l’Orient et de l'Occident : et tu sais qu’il y subsiste encore.
Nous connaissons les autres qui font le signe de la croix avant de manger. Voyons quels sont les autres qui ne le font pas, et auxquels tes camarades donnent la préférence. Les païens ne le font pas ; les juifs ne le font pas ; les mahométans ne le font pas ; les hérétiques ne le font pas ; les athées ne le font pas ; les mauvais catholiques ne le font pas; les catholiques ignorants ou esclaves du respect humain ne le font pas.
Voilà les autres qui ne font pas le signe de la croix, et qui se moquent de ceux qui le font. De quel côté est la singularité ridicule?
A ma première lettre, la suite de l'objection.
DIX-HUITIÈME LETTRE
Ce 13 décembre.
L'honneur commande de prier avant et après le repas. — La prière sur les aliments aussi ancienne que le monde,, aussi étendue que le genre humain. — Preuves : Bénédicité et Grâces de tous les peuples. — Ne pas les dire, c’est s’assimiler aux êtresqui n’appartiennent pas à l’espèce humaine. — Bénir la table est une loi de l'humanité.
Mon cher ami,
L’honneur est un second motif de rester fidèle à l’antique usage du signe de la croix, avant et après les repas. Tes camarades, au contraire, semblent croire qu’il est honorable de s’en abstenir. Ils disent :
Je ne veux pas me faire remarquer et moquer de moi. Passons à l’autopsie de ce nouveau prétexte.
D’abord, la raison, comme nous l’avons vu, condamne les contempteurs du signe de la croix; donc l’honneur ne saurait les absoudre. Jamais l’honneur ne fut du côté de la déraison.
Ils ajoutent qu’ils ne veulent pas se faire remarquer. Impossible : quoi qu’ils fassent, ils se font remarquer. Je ne les crois pas assez malheureux pour ne se trouver jamais à table avec de vrais catholiques.
Mais alors ils se font nécessairement remarquer, et assez tristement, je t’assure.
11 est vrai, puisqu’ils le disent, que cela leur est fort égal. Ce fier dédain est-il fondé? Ici revient la question, déjà résolue, des autres et des autres. Quant à la moquerie dont ils ont peur, elle suit la remarque. Seulement chez le vrai catholique, elle se tourne en pitié.
Toutefois, en me contentant d’exposer tes camarades et leurs pareils aux remarques des catholiques, j’ai usé d’indul-
gence. Tu vas voir qu’en s’abstenant de prier avant de prendre leurs repas, sous prétexte de ne pas se faire remarquer, ils se déshonorent aux yeux de l’humanité toute entière : suis-moi.
Celui-là se déshonore aux yeux de tout ce qui est homme, qui se met volontairement au rang des bêtes. Or, jusqu’ici on ne connaissait dans la nature qu’une sorte d’êtres qui mangeassent sans prier. Aujourd’hui on en connaît deux : les bêtes et ceux qui leur ressemblent. Je dis qui leur ressemblent ; car entre un homme qui mange sans prier et un chien , quelle différence y a t-il?Pour moi, je n’en vois aucune, et l’Académie des sciences non plus.
Bipède ou quadrupède, assis ou couché, gazouillant, jasant ou grognant, ils ont, l’un comme l’autre, les mains ouïes pattes, les yeux, le cœur et les dents enfoncés dans la matière, dévorant stupidement leur pâture sans lever la tête vers la main qui la donne. L’homme qui agit ainsi se
déclasse. Bête il se met à table , bête il y reste, bête il en sort.
Ma proposition te paraît bien absolue et tu te récries. Est-il bien vrai, me dis-tu, qu’avant notre époque on ne connaissait que les bêtes, bœufs, ânes, mulets, pourceaux, huîtres, crocodiles qui mangeassent sans prier? Bien de plus vrai. La prière
SUR LES ALIMENTS EST AUSSI ANCIENNE QUE LE MONDE, AUSSI ÉTENDUE QUE LE GENRE HUMAIN.
De toute antiquité on la trouve chez les Juifs, a Lorsque tu mangeras, dit la loi de Moïse , et que tu seras rassasié, bénis le Seigneur (1). » Voilà bien la prière sur la nourriture.
Fidèles à cette prescription divine, les anciens Juifs observaient, en mangeant, les cérémonies suivantes. Le père de famille, environné de ses enfants, disait :
« Béni soit le Seigneur notre Dieu, dont
(1) Cum comederis et satiatus fueris , benedicas Domino. (Deuter., viu, 10.)
la bonté donne la nourriture à toute chair. » Puis, prenant de la main droite une coupe de vin, il la bénissait en disant : « Béni soit le Seigneur notre Dieu, qui a créé le fruit de la vigne. » Il en goûtait le premier et la passait à tous les convives, qui en goûtaient aussi.
Venait ensuite la bénédiction du pain.
Le tenant tout entier des deux mains, le père de famille disait : « Loué et béni soit le Seigneur notre Dieu , qui a tiré le pain de la terre. » Il rompait ensuite le pain, en mangeait un morceau et en donnait un à chaque convive. C’est alors seulement que le repas commençait.
Lorsqu’on changeait de vin, ou qu’on apportait de nouveaux plats , il se faisait des bénédictions particulières, en sorte que chaque aliment était purifié et consacré. Le repas fini, on chantait un hymme d’actions de grâces (1).
(1) Ex his omnibus apparet, veteres illos Judæos,
Tous ces rites sont d’autant plus vénérables, qu’ils ont été consacrés par le Fils de Dieu lui-même. Rien n’en montre mieux l’importance. Que fait l’adorable Précepteur du genre humain, dans la dernière cène, où il mange l’agneau pascal avec ses disciples? Que fait-il, lorsqu’après la cène il chante, avec ses disciples, l’hymme d’actions de grâces : Et hymmo dicto exierunt in montent Oliveti? Il se conforme religieusement aux usages de la nation sainte. Il prend la coupe, la bénit et la passe à chacun des convives (1).
Dans combien d’autres circonstances, nous voyons le modèle éternel de l’homme, prier avant de prendre ou de donner la nourriture! « Il rompt les pains, partage les petits poissons et les
nullos cibos absque benedictione et graliarum actione, sumere fuisse soiitos. ( Stuckius, Antiq. convivial . , lib. u,c. 36, p. 436, ed. in-folio 1695.)
(1) Et accepto calice gralias egit et dixit : accipite et dividite inter vos. (Luc., xxii, 17.)
distribue au peuple. Ayant pris les cinq pains et les deux poissons, il élève les yeux au ciel et les bénit (1). » Toutes ces expressions , suivant les Pères, indiquent la bénédiction des aliments. Le Verbe incarné l’a faitpournous apprendre à ne jamais manger sans bénir et rendre grâces (2).
Est-il étonnant que nous ayons trouvé la bénédiction de la table chez les premiers chrétiens? Les exemples de l’Homme- Dieu n’étaient-ils pas la règle de leur conduite? Les apôtres faisaient-ils autre chose que de les leur rappeler? aChèz nous, dit Polydore Virgile, la coutume est de bénir la table avant de manger : cela se fait à l’imitation de Notre-Seigneur. L’Évangile rapporte qu’il s’est conformé à cet usage ,
(1) Marc., vin. Matth., xiv .
(2) Consacrât sive benedicit panes... ut medoceret, ut mensara atlingentes gratias prins agamus et deiqceps cibum capiamus, etc. (Ttieopbylact., in Matth.,