XIV
lorsque dans le désert il bénit les cinq pains, et à Emmaüs la table des deux disciples (2). »
Et Tertullien : « La prière commence et finit le repas (2). »
Je pourrais citer de nouveau saint Chrysostôme, saint Jérôme, Origène, les Pères latins et grecs. Mais le fait n’étant pas contesté , à quoi bon multiplier les témoignages? J’ajouterai seulement que nous avons le Bénédicité et les Grâces des premiers chrétiens, en magnifiques vers du grand poëte Prudence : Christi prins Genitore potens , etc.
Ces chants après le repas sont une preuve de plus de la ponctualité avec la-
(1) No8tris mos est mensam jam instructam sacris quibusdam sanclificare verbis, priusquam vesci incipiant, quod ad imita tionem Christi fit : quippe qui ri* tum serrasse fertur, cum in deserto quinque panes, cum in Emauso coram duobus discipulis mensam s&nctificavit. ( Apud Stuckins, p. 428.)
(2) Oratio auspicatur et claudit cibum. (Apot., ni, 9 .)
quelle nos aieux se conformaient aux exemples de Notre-Seigneur, comme lui-même s’étaitconforméà l’usage des anciens Juifs, et ceux-ci aux prescriptions de Dieu même.
Nous les avons aussi en prose. Voici ces monuments de notre antiquité trois fois vénérable. Avant le repas : « O vous qui donnez la nourriture à tout ce qui respire, daignez bénir les aliments que nous allons prendre. Vous avez dit que si jamais il nous arrivait de boire quelque chose d’empoisonné , nous n’en resséntirions aucun mal, pourvu que nous invoquions votre nom, car vous êtes tout-puissant.
Otezdonc de ces aliments tout ce qu’ils renferment de malfaisant et de nuisible (1). »
Après le repas : « Béni soyez-vous, Seigneur notre Dieu, qui nous avez nourris depuis notre enfance et avec nous tout ce qui respire. Remplissez nos cœurs de joie.
(1) Voir Mamachi. Costum. de' prtmitivi cristiani , t. n, p. 47. Origen., inJoan., p. 36.
afin que nous abondions en toute sorte de bonnes œuvres, par Jésus-Christ Notre- Seigneur, à qui soit avec vous et le Saint-Esprit, gloire, honneur et puissance. Ainsisoit-il (1). »
Ces formules, profondément philosophiques, comme nous le verrons bientôt, ont traversé les siècles. Modifiées ou non, elles sont demeurées en usage chez tous les catholiques, jusqu’à notre époque. Malgré leur hostilité contre l’Église, beaucoup de protestants les ont conservées. Encore aujourd’hui , dans un grand nombre de familles, en Allemagne et en Angleterre, les repas ne se font jamais sans prière.
Ce qui te paraîtra plus étrange, la bénédiction de la table se trouve chez les peuples païens. Oui, mon cherFrédéric, les Romains et les Grecs, ces modèles obligés de la jeunesse de collège , faisaient religieusement ce dont rougissent tes ca-
(1) Stuckius, ubi supra , p. 129.
marades , leurs disciples et leurs admirateurs.
« Jamais les anciens, dit Athénée, ne prenaient leur repas, sans avoir imploré les dieux (1). »
Parlant des Égyptiens en particulier, il ajoute : « Après avoir pris place sur les lits de table, ils se levaient, se mettaient à genoux , et le chef du festin ou le prêtre commençait les prières traditionnelles, qu’ils récitaient avec lui : après quoi ils se remettaient à table (2). »
Même chose chez les Romains. A l’occasion du meurtre d’un homme, ordonné pendant un repas, pour plaire à une courtisane , par le consul Quintus Flaminius,
(1) Veteres nunquam cibum cepisse, nisi prins deos plaçassent. (Dipnosophis., lib. iv.)
(2) Post discubitum surgebant rursus, atque in genua procidebant, et præeunte præcone, seu sacrorum adminislro , patrias quasdam preces simut profundebant, quibus absolulis, denuo raensæ accumbebant. ( Ibid., lib. îv.)
Tite-Live s’exprime ainsi: a Cet acte monstrueux fut commis au milieu des vases remplis de vin, au milieu d’un repas -, où il est d’usage de prier les dieux et de leur offrir des libations (1). »
Tu sais que les libations étaient une forme de prière, connue partout et trèssouvent répétée. Les Romains, par exemple, en faisaient presque à toutes les heures du jour : le matin en se levant, le soir en se mettant au lit , lorsqu’ils entreprenaient quelque voyage , dans les sacrifices, dans les mariages, au commencement et à la fin des repas . Ces anciens maitres du monde ne touchaient jamais à leur nourriture, qu’après en avoir consacré une partie à la divinité. La portion , prélevée sur le festin, était mise sur un autel ou sur une tablette Patella , qui en tenait
(I) Commissum est facinus hoc sœvum atque atrox inter pocula, atque epulas, ubi libare diis dapes, ubi bene precari mou esset. ( Decad ., iv, lib. îx.)
lieu. C'était leur Bénédicité et leurs Grâces .
Remarquable perpétuité de la tradition!
Nous avons vu chez les Juifs des bénédictions nouvelles, au changement de vin et à chaque nouveau plat. Môme usage chez les Romains. Au second service, il y avait des libations particulières en l'honneur des dieux, qu’on croyait présider à la table. Chaque convive répandait un peu de vin de sa coupe sur la table ou à terre , avec certaines prières adresséesàces dieux (1).
Les Grecs avaient servi de modèles aux Romains. Chez eux, même fréquence et même usage des libations, au commencement et à la fin du repas ; mêmes prières particulières au changement de vin. •
« Chaque fois, dit Diodore de Sicile, qu’on donnait du vin pur aux convives, l’antique coutume était de dire : Don du bon Génie ; et lorsqu’à la fin du repas on donnait du vin mêlé d’eau , on disait : Don de Ju-
(1) Dict. des antiq. art. Libations.
piler Sauveur ; parce que le vin pur est aussi contraire à la santé de Pâme qu’à la santé du corps (1). »
On ne s’en tenait pas à cette action de grâces particulière ; il y en avait une générale qui terminait le repas et qui s’adressait au maître des dieux (2).
L’usage de bénir la nourriture était si respecté des païens , qu’il avait donné lieu à ce proverbe : cc Ne tire pas du chaudron la nourriture non sanctifiée : Ne a chylropode cibum nondum santificatum rapias .»
« Ce proverbe , dit Érasme , signifie :
Ne vous jetez pas sur les aliments comme les bêtes; mais ne mangez qu’après en avoir offert les prémices aux dieux.. En effet, chez les anciens, au rapport de
(1) Olim moris fuit quoties in ccena merum vioum dabatur omnibus, ut dicatur : boni Dæmonïs ; quuni post cœnam aqua tempe ratura acclamabatur Jovis Servatoris , etc. ( lib. iv.)
(2) Post cœuam a lotis manibus inferri solere calicem Jovis Servatoris. ( Id ., lib. ii.)
Plutarque , les repas, même quotidiens, étaient mis au nombre des choses sacrées.
Voilà pourquoi les convives en consacraient les prémices aux dieux, et témoignaient, par leur maintien , que manger était pour eux une chose mystérieuse et sainte (1). »
Aussi, dans le célèbre banquet du faubourg d’Antioche, Julien l’Apostat, pour renouer publiquement la chaîne des traditions païennes, eut soin de faire bénir les tables par le prêtre d’Apollon (2).
Les barbares eux-mêmes imitaient en cela les peuples policés. Dans leurs repas, les Vandales faisaient circuler une coupe consacrée à leurs dieux par certaines formules (3).
(1) Antiquitus enim, ut auctor est Plutarchus in Symposiacis , inter res sacras habebatur mensa quotidiana, etc. (Apud Stuckius , p. 431.)
(2J Sozomen., ffist., lib. 3, c. 14.
(3) Vandaliin conviviis pateram circumferentes olim certis verbis consecrabant, su b nominibus deorum. ( Crantz., lib. ni, Yandal., c. 37. )
Aux Iodes, le roi ne goûtait d’aucun mets qu’il n’eût été consacré au démon.
Malgré la différence de moeurs, de civilisation et de climats, les habitants de la zone glaciale avaient la même pratique que ceux de la zone torride. Les anciens Lithuaniens , les Samogitiens et autres barbares du Nord appelaient les démons eux-mêmes à sanctifier leurs tables : et ils venaient
Dans l’angle de leurs buttes, étaient entretenus des serpents familiers. A certain jour, on les faisait monter sur la table, au moyen d’une nappe blanche; ils goûtaient à tous les mets et rentraient dans leur trou. Les viandes étaient sanctifiées, et les barbares mangeaient sans crainte.
La bénédiction de la table se trouve également chez les Turcs et chez les Juifs modernes. Fidèles aux traditions de leurs aïeux, ces derniers conservent même l’usage de plusieurs prières pendant le repas. Ainsi, quand on apporte des fruits,
ils disent : a Béni soit le Seigneur notre Dieu, qui a créé les fruits des arbres. » Au dessert : « Béni soit le Seigneur notre Dieu, qui a créé différentes sortes d’aliments» (1).
Si matérialisés qu’ils soient , les peuples actuels de l’Indo-Chine , de la Chine et du Tliibet ne font pas exception à l’usage universel, dont l’existence se retrouvera, j’en suis convaincu , même parmi les nègres les plus dégradés de l’Afrique.
Comme je l’ai avancé, tu vois, cher ami, que la prière, avant et après le repas, est aussi ancienne que le monde, aussi étendue que le genre humain. Or, si l’existence d’une loi se reconnaît à la permanence des effets ; si, par exemple, en voyant le soleil se lever chaque jour à un point déterminé de l’horizon, tout homme est fondé à dire qu’une loi préside à ses mou-
(1) Stuckius, ubi supra , et c. xxxyiii , De liba- ( ion i bus ante et post epulas .
vements ; je n’ai pas moins raison d’affirmer que bénir les aliments est une loi de V humanité.
L’observer, c’est faire comme tout le genrehumain. Ne pas l’observer, c’est faire comme les êtres qui n’appartiennent pas au genre humain : c’est, littéralement s’assimiler à la bête (1). Tu peux demander à tes camarades si l’honneur y trouve son compte.
A bientôt, l’explication de la loi qui ordonne la bénédiction de la table.
(1) Homo cum in honore esset non intellexil, comparatus est juraenlis insipientibuset similis factus est illis. ( Ps. 48.)
DIX-NEUVIÈME LETTRE
Ce 1 5 décembre.
Raison de la bénédiction de la table. — Cest un acte de liberté. — Trois tyrans : le monde, la cbair, le démon. — Triple victoire du signe de la croix et de la prière sur les aliments. — Victoire sur le monde s Preuves. — Sur la chair : Preuves. — Sur le démon ï Preuves. — Remarquable témoignage de Porphyre. — Fait cité par saint Grégoire. — Conclusion.
« Il n’y a que les crocodiles qui mangent sans prier. » Tel est, me dis-tu, cher ami, l’axiome qui résume vos deux dernières lettres.
Ton mot restera.
«Mes camarades, ajoutes-tu, ont été, comme vous dites en France , aplatis par les faits que vous avez rappelés, faits tout nouveaux pour eux. Malgré cela, pas plus
aujourd’hui que hier, ils ne font ie signe de la croix avant et après leurs repas. Seulement je puis le faire impunément : ils ont peur de mon axiome. »
Ces détails n’ont rien qui m’étonnent.
Comme tant d’autres, tes camarades et leurs pareils, grands parleurs de liberté et d’indépendance, sont esclaves, esclaves du tyran le plus vil, le respect humain. Pauvres jeunes gens ! afin de masquer leuresclavage, ils terminent leurs objections en disant: Le signe de la croix sur les aliments est une pratique inutile et passée de mode .
Dans leur pensée intime, ce langage signifie : Tout ce qui ne mange pas comme nous, c’est-à-dire comme les animaux, appartient à l’espèce plus ou moins respectable des ganaches . Les prêtres et les religieux, ganaches ; les vrais catholiques de tous les pays, ganaches; les Juifs, les Égyptiens, les Grecs, les Romains, ganaches ; l’élite de l’humanité ganache ; l’humanité toute entière, ganache ; mon père,
ma mère, mes sœurs, ganaches ; moi et mes pareils, nous sommes seuls sages sur la terre, seuls éclairés parmi les mortels.
J’ai donc à déchirer le masque dont ils essaient de se couvrir. Il suffit pour cela de montrer que la bénédiction de la table, avéc le signe de la croix, est un acte de liberté, un acte très-utile, un acte qui n’est passé de mode que dans les basses régions du crétinisme moderne. Jointe à la raison elàl’honneur, cette dernière considération justifie pleinement notre conduite , en même temps qu’elle rend compte de la pratique universelle du genre humain.
La liberté. Trois tyrans se disputent la liberté de l’homme, la tienne, la mienne, aussi bien que celle de tes camarades. Ces tyrans sont : le monde, la chair, le démon.
C’est pour n’être esclaves d’aucun d’eux, que nous faisons, et toute l’humanité avec nous, la bénédiction de la table. Nous l’avons vu, et je le répète : ne pas faire le signe de la croix avant de manger, c’est se
séparer de l’élite de l’humanité ; ne pas prier, c’est s’assimiler à la bête. Dans l’un et l’autre cas, c’est être esclave.
La soumission à un pouvoir despotique constitue l’esclavage. Le pouvoir despotique est celui qui n’a pas le droit de commander, ou qui commande contre la raison, contre le droit, contre l’autorité. Quel est donc le pouvoir qui me défend de faire le signe de la croix avant de manger, et qui, si j’ai le courage de lui désobéir, me menace de ses moqueries? Quel est son droit? De qui tient-il son mandat ? Où sont les titres qui le recommandent à ma docilité, les raisons qui motivent sa défense ?
Ce pouvoir usurpateur, c’est le monde actuel : monde inconnu dans les annales des siècles chrétiens , monde des salons, des théâtres, des cafés, des cabarets, de l’agiotage et de la bourse; c’est l’usage de ce monde, l’impiété dece monde, l’épais matérialisme de ce monde : la Béotie de l’intelligence. Or, cette minorité, née d’hier et
déjà déorépite , cette minorité factieuse en insurrection permanente contre la raison, contre l’honneur, contre le genre humain, a la prétention de m’imposer ses caprices 1
Et je serais assez faible pour m’y soumettre ! Et, après avoir fait divorce avec la raison, avec l’honneur, avec l’élite de l’humanité, j’aurais le courage de parler de dignité, de liberté, d’indépendance ! Vaine parade! Sous les oripeaux de l’orgueil perceraient les fers de l'esclave ; mon masque troué cacherait mal la figure de la bête. Et le bon sens irait répétant sur mon passage : MidaSy le roi Midas, a de * oreille* d’âne. Que les indépendants d’aujourd’hui soient flattés d’un pareil compliment, c’est leur affaire. Pour nous autres ganache s.
nous n’en voulons à aucun prix.
Honteux est l’esclavage du monde, plus honteux est l’esclavage du vice. L’ingratitude est un vice ; la gourmandise est un vice ; l’impureté est un vice. Contre ces
tyrans nous protègent le signe de 1a croix et la prière avant et après le repas.
L’ingratitude. Il y a aujourd’hui deux religions : la religion du respect et la religion du mépris .
La première respecte Dieu , l’Église , J’autorité, la tradition, l’âme, le corps, les créatures. Pour elle, tout est sacré; car tout vient de Dieu, tout appartient à Dieu, tout doit retourner à Dieu. Elle m’apprend à user de tout en esprit de dépendance, car rien n’est à moi ; en esprit de crainte, car il faudra rendre compte de tout; en esprit de reconnaissance, car tout est bienfait, même l’air que je respire.
La seconde méprise tout : Dieu, l’Église, l’autorité, la tradition, l’âme, le corps et les créatures. Ses sectaires usent et abusent de la vie et des biens de Dieu, comme s’ils en étaient propriétaires, et propriétaires irresponsables. La première porte écrit sur sa bannière : reconnaissance ; la seconde : ingratitude .
L’une et l’autre signalent leur présence, au moment où l’homme s’assimile, par la manducation, les dons divins nécessaires à sa vie. Fidèle à la religion du respect, l’élite de l’humanité prie et rend grâces.
Elle a trop le sentiment de sa dignité, pour se confondre avec la bête ; et trop le sentiment du devoir, pour rester muette à la vue des biensdont elleestcomblée.
Si l’ingratitude à l’égard de l’homme est odieuse, elle la trouve, avec raison, mille fois plus odieuse à l’égard de Dieu. Être esclave d’un pareil vice, est une flétrissure qu’elle ne supporte pas. Honte à celui pour qui la reconnaissance est un poids difficile à porter : le cœur ingrat ne fut jamais un bon cœur.
L’adepte de la religion du mépris rougit de la reconnaissance; et il mange comme la bête, ou comme le fils dénaturé qui ne trouve, ni dans son cœur un sentiment de tendresse, ni sur ses lèvres un mot de gratitude pour le père dont
l’inépuisable bonté pourvoit à ses besoins et même à ses plaisirs.
Et parce qu’il s’affranchit du devoir, il se croit libre ! Il se proclame indépendant ! Indépendant de qui et de quoi ? Indépendant de tout ce qu’il faut respecter et chérir : indépendant de tout ce qu’il faut haïr et mépriser. Glorieuse indépendance, vraiment !
La gourmandise. Autre tyran qui se met à table avec nous. Enchaînant aux viandes la vue, legoût, l’odorat, il jette l’hommeen adoration devant le dieu- ventre. Au lieu de parler de l’abondance du cœur, sa bouche ne parle plus que de l’estomac. Ce n’est pas la qualité réparatrice qu’il cherche dans les aliments, c’est legoût. Il ne mange pas pour vivre, il vit pour manger.
En attendant, l’organisme développe son empire ; l’intelligence s’épaissit, l’âme devient esclave. La bonne chère est incompatible avec la sagesse. Jamais grand homme ne fut gourmand : tous les saints
ont été des modèles de sobriété (1).
Remarque bien, mon cher ami, que je ne parle de la gourmandise que comme recherche des aliments, délicatesse dans le choix, avidité et sensualité dans le manger. Trop souvent elle est suivie de Tintempérance. Or, l’intempérance traîne à sa suite un tel cortège d’infirmités et de maladies, que la gourmandise tue plus d’hommes que l’épée : plures occidit crapula quant gladius (2).
Ainsi, Nabuchodonosor, Pharaon, Alexandre, César, Tamerlan et tous les bourreaux couronnés qui jonchèrent le monde de cadavres, ont fait périr moins d’hommes que la gourmandise. Redoutable mystère qui montre tout ce qu’il y a de profonde sagesse dans l’usage du signe de la croix et de la prière avant et après le repas.
(1) SapientianoD invenitur in terra suaviter viventium. {Job. j xxviii, 13.)
(2) Vigilia, choiera et tortura viro infrunito. {Ecoles . , xxxi, 23, et xxxvh, 34.)
Par là, nous appelons Dieu à notre secours et nous nous armons contre un ennemi perfide, qui attaque tous les âges, tous les sexes, toutesles conditions, etqui tendà nous enchaîner aux plus grossiers instincts.
Par là, nous apprenons que manger est une guerre, et que pour n’être pas vaincus, il faut, suivant le mot d’un grand génie, prendre les aliments comme on prend les remèdes, par besoin, non par plaisir (1).
L’impureté. Commencé par la gourmandise , l’esclavage de Pâme finit par l’impureté. Qui nourrit délicatement sa chair, en subira les honteuses révoltes. — L’esclave gras et dodu regimbe. — Chose luxurieuse que le vin. — Dans le vin réside la luxure. — Le vin pur est aussi contraire à la santé de l’âme, qu’à la santé du corps.
— Bu inconsidérément , il écume en vo-
(1) Hoc docuisti me, Domine, ut quemadmodum médicamenta, sic alimenta sumpturus accedam. (S. Aug., Confess., lib. x, c. 31.)
lupté. — Dans l’estomac du jeune homme, le vin est l’huile dans le feu.
— La gourmandise est la mère de la luxure, et le bourreau de la chasteté. — Être gourmand et prétendre être chaste, c’est voul oir éteindre un incendie avec de l’huile. — La gourmandise est l’éteignoir de l’intelligence. — Le gourmand est un idolâtre : il adore le dieu-ventre.
Le temple du dieu-ventre, c’est la cuisine; l’autel, la table ; les prêtres, les cuisiniers; les victimes, les plats ; l’encens , l’odeur des viandes. — Ce temple est l’école de l’impureté.
— Bacchus et Vénus se donnent la main.
— La gourmandise nous attaque toujours :
si elle triomphe, elle appelle aussitôt sa sœur, la luxure. La gourmandise et la luxure sous deux démons inséparables.
— La multitude des plats et des bouteilles attire la multitude des esprits immondes :
le plus mauvais .de tous est le démon du ventre, j — La santé physique et morale
Aü DIX-NEUVIÈME SIÈCLE. 329
des peuples, se calcule sur le nombre des cuisiniers (1).
Tu viens d’entendre les oracles de la sagesse divine et de la sagesse profane. C’est
(l)Luxuriosares vinum, Prov ., xx, 1. — Gula genitrixest luxuriæ etcastitatis carnifex (S.JIier., Regul. monach ., c. xxx v.) — Qui ventri dum obsequitur, formcationis spiritum vincere vult, is ei similis est, qui oleo incendium extinguere nititur. (S. Joan. Clim., Grad., xiy.) — Deo ventri templum, est coquina; al tare, mensa ; ministri, coqui’; immolatæ pecudes, coctæ carnes; fumus incensorum, odpr saporum. (Hug. a S. Vict., De clans tr. anim lib. ii,c. 19.) — Esus carnium et potus vini, ventrisque saturitas, seminarium libidinis est : unde comicus, sine Cerere, inquit, et Libero friget Venus. (S. Hier., ad. Jo-
vin.yWb. n) Immundi spiritus se magis injiciunt,
ubiplus viderintescarumet;potuum.(S. Isidor. Hisp., Desum.bono , c. xliy, sent . 3.) — Gula semper est in pugna... Si gulam non viceris, sedipsa te yicerit, statim advocat sororem suam luxuriam. (S. Bern., De inter. Dom., c. xxxix. S. Bonav., Depugn. spirit c. n.) Gula et Luxuria, conjurata dæmonia (Tertnü.) — Multos morbos, multa fercula ferunt : innumerabiles esse morbos miraris? coquos numera. ( Senec., Ep . xcv, etc,, etc.)
la voix des siècles confirmée par l’expérience. Quel moyen pour l’homme de conserver sa liberté en face d’un ennemi, d’autant plus dangereux qu’il enchaîne et qu’il tue en flattant? Le passé et le présent n’en connaissent qu’un seul : c’est le secours de Dieu. L’avenir n’en connaîtra pas d’autre.
Le secours de Dieu s’obtient par la prière.
Une prière spéciale a été établie et pratiquée chez tous les peuples, pour fortifier l’homme contre les tentations de la table.
Ceux qui la font n’en sortent pas toujours victorieux (1). Et ceux qui ne la font jamais, qui la dédaignent, qui s’en moquent, voudraient nous persuader qu’ils demeurent toujours maîtres du champ de bataille !
Pour les croire, il faut d’autres preuves que des paroles : il faut des faits. Les faits
(1) Quis est, Domine, qui non raptatur aliquantu* lum extra metas necessitatis P quisquis est, magnus est, magnificet noroen tuum : ego autem non sum, quia peccator homo sum. (S. Aug., Cortfess., lib. x, 31.)
sont les mœurs. Qu’ils montrent donc au grand jour les mystères de leurs pensées, de leurs désirs, de leurs regards, de leurs discours intimes, de leur conduite. Mais pareille exhibition n’est pas nécessaire :
nous l’avons chaque semaine dans les bordereaux du scandale et de l’immoralité publique.
Le démon. C’est ici que brille de tout son éclat l’ignorance stupide du monde actuel. Sans doute le devoir sacré de la reconnaissance, ainsi que l’impérieuse nécessité de nous défendre contre la gourmandiseetla volupté, justifient pleinement l’usage de la bénédiction de la table. J’ose dire cependant qu’il repose sur une raison plus puissante et plus profonde. Nous l’avons dit : il y a un dogme dont le genre humain n’a jamais perdu le souvenir, c’est l’asservissement de toutes les créatures au prince du mal, depuis sa victoire sur les pères de notre race.
Tous les peuples ont cru, comme à
l’existence de Dieu, que les créatures, pénétrées des malignes influences du démon, étaient les instruments de sa haine contre l’homme. Delà, cette variété infinie de purifications, employées dans toutes les religions, dans tous les siècles et sous tous les climats. Mais il est une circonstance où l’usage de ces purifications se montre invariable : c’est la manducation.
L’universalité, l’inflexibilité de cet usage au moment du repas, est fondée sur deux faits. Le premier, que le démon de la table est le plus dangereux (1) ; le second, que l’union opérée par la manducation ^ entre l’homme et la nourriture est de toutes la plus intime : elle va jusqu’à l’assimilation. De l’aliment qu’il a digéré, l’homme peut dire : C’est l’os de mes os,
(1) Iis qui ad luxum mensarum propensi sunt, præest dæmon helluo maximus, quem ego non verebor appellari ventris dæmonem, dæmonum omnium pessimum et perniciossiraum. (Clem. Alex., Pædag ., lib., h, c. 1.)
la chair de ma chair, le sang de mon sang.
Yoilà pourquoi , les créatures étant viciées, Dieu n’a jamais permis que l’homme perdît de vue le danger extrême d’une pareille communication. Que cette crainte universelle soit la profonde raison d’être du signe de la croix et de la prière sur les aliments, la preuve en est dans les formules même de bénédiction et d’action de grâces. Chrétiennes ou païennes, toutes sans exception, demandent l’éloignement des influences malfaisantes, dont les créatures sont remplies.
Voici quelque chose de mieux , et qui sera, pour les camarades, plus convaincant que toutes les autorités prises dans l’Église. Le plus grand théologien du paganisme, l’interprète le plus savant des mystères et des rites de l’ancienne idolâtrie, Porphyre, dit en propres termes : a II faut savcir que toutes les habitations sont pleines de démons. C’est pourquoi on les purifie, en chassant ces hôtes malfaisants,
toutes les fois qu'on veut prier les dieux,
« Bien plus, toutes les créatures en sont remplies ; car ils savourent particulièrement certains genres de nourriture. Aussi, lorsque nous nous mettons à table , ils ne prennent pas seulement place à côté de nous, ils s’attachent encore à notre corps. De là vient l'usage des lustrations, dont le but principal n'est pas tant d'invoquer les dieux que de chasser les démons.
« Ils se délectent surtout dans le sang et dans les impuretés, et pour s'en rassasier ils s'introduisent dans le corps de ceux qui y sont sujets. Nul mouvement violent de volupté dans la chair, nul appétit véhément de la convoitise dans l'esprit, qui ne * soit excité par la présence de ces hôtes (1). »
(1) Plenæ siquidem sunt eorum (improborum dæmonum ) ædes universæ, quas ante propterea ipsis ejiciendis expiant, quotiesdiis supplicaturi sunt.Quinetiam eorumdem plena sunt corpora, quod certo quodam ciborum genere præcipue delectantur. Itaqne recumbentibus nobis non accedunt ipsi modo, sed
Est^ce saint Paul que nous venons d’entendre? On le croirait, tant est précise cette révélation des mystères du monde surnaturel. Outre les influences occultes et permanentes des démons sur notre nourriture, Dieu permet de temps à autre des faits éclatants, qui révèlent et la présence de l’ennemi et la nécessité de l’éloigner des aliments, avant d’en faire usage.
On lit dans saint Grégoire le Grand :
« Au monastère de l’abbé Équitius, il est arrivé qu’une religieuse, entrant un jour dans le jardin , vit une laitue qui excita son appétit. Elle la prit , et oubliant de faire le signe de la croix, elle en mangea avec avidité. A l’instant même elle fut possédée du démon, renversée par terre
etiam nostrum ad corpus adhærescuut, quœ causa est quamobrera lustrationes adhiberi censueverint, non utique propter Deos potissimum, sed potius ut dæmones recedere atque alio mlgrare cogantur, etc. (Apu d Euseb. Præp ., evang. lib. iv, c. 22.)
et en proie à d’affreuses convulsions.
« Le vénérable abbé accourt et se met en prière, demandant le soulagement de cette malheureuse. Bientôt le démon, tourmenté à son tour, se met à crier :
Qu’ai-je fait ? Qu’ai-je fait? J’étais sur cette laitue ; elle ne m’en a pas éloigné et elle en a mangé. Au nom de Jésus-Christ le saint abbé lui ordonna de sortir du corps de cette servante de Dieu et de ne plus oser jamais la molester. Le démon obéit, et la religieuse fut pleinement guérie (1). »
Ainsi, les faits parlent comme les témoignages; la théologie païenne, comme la théologie chrétienne ; l’Otient, comme l’Occident ; l’antiquité, comme les temps modernes; Pophyre, comme saint Grégoire. Quelle autorité ont tes camarades à opposer à cette autorité?
Dire que le genre humain est une ganache , et l’usage universel de bénir les ali-
(\) Dial., lib. i. Dial. iy.
ments une superstition passée de mode y c’est facile, c’est poli et surtout concluant. Toutefois, comme je ne me paye pas de mots, dis-leur que si , pour s’autoriser à ne pas bénir la table, ils peuvent donner une seule raison qui vaille un sou de Monaco, je promets à chacun d’eux, suivant son goût, un merle blanc ou un buste au Panthéon.
En attendant, il reste établi que prier avant de manger est une loi de l’humanité ; et qu’il était réservé à notre époque de produire des esprits assez forts , pour trouver glorieux de s’assimiler publiquement, deux fois le jour, au chien, au chat, au crocodile.
Je te laisse sur cette vérité, en t’annonçant pour demain un nouveau point de vue.
DIX-HUITIÈME LETTRE
Ce 16 décembre.
Le signe de la croix est un gaide qui nous conduit. — Besoin d'un guide. — État de rhomme ici-bas. — Le signe de la croix conduit l’homme à sa fin par le souvenir et par l’imitation. — Souvenir qu’il rappelle. — Souvenir général. — Souvenir particulier. — Imitation particulière.
Ennobli, instruit, enrichi, protégé par le signe de la croix, que reste-t-il à Phomme pour atteindre heureusement le but de son pèlerinage? Il lui reste à trouver un guide sûr qui le conduise.
Comme l’archange Raphaël , envoyé pour accompagner le jeune Tobie dans son lointain voyage, le signe de la croix se présente, et offre de nous rendre à tous, à toi comme à moi, cher ami, le même service. Tel est le dernier point de vue
sous lequel nous allons envisager ce signe adorable.