QUATORZIÈME LETTRE
Ce 9 décembre.
Le signe de la croii préservatif contre tout ce qui peut compromettre la santé et la vie. — Il appaise les tempêtes. — Eteint le feu. - Protège contre les accidents. — Arrête les flots. — Fait rentrer les eaux dans leur lit. — Éloigne les betes féroces. - Préserve du poison. — De la foudre. — Fait des créatures des instruments de prodiges.
Puissant pour rendre la santé et la vie, le signe de la croix, mon cher Frédéric, ne l'est pas moins pour éloigner ce qui peut les compromettre. Ici encore les faits abondent ; mais les limites d'une lettre ne me permettront que d'en citer quelquesuns. Depuis la révolte originelle, tous les éléments, soumis à l'influence du démon, sont conjurés contre l'homme. L'air, le feu, l'eau, que sais-je ? lui font une guerre continuelle et trop souvent meurtrière. Pour nous défendre, une arme uni-
verselle nous a été laissée, c'est le signe de la croix.
Le Dieu dont la voix commandait aux vents et aux tempêtes leur commande encore par l'adorable signe de notre rachat.
Nous lisions dans la vie de saint Nicet, évoque de Trêves, que, se rendant dans son diocèse, il s'endormit sur le vaisseau où il avait pris passage. Au milieu de la traversée, un vent violent soulève les flots, les voiles sont déchirées, les mâts brisés, le navire est prêt à sombrer. Les passagers éperdus réveillent le saint. 11 fait tranquillement le signe de la croix sur les vagues en fureur, et aussitôt le calme succède à la tempête (i).
Suivant la foi de l'Église, si explicitement exprimée dans le Pontifical romain, le démon est le grand assembleur de nuages.
Sur l'air, son séjour et celui de ses innombrables légions, il exerce une influence parti) Excitatus quoque a suis focit signum crucis super aquas et cessavit procella. (S. Grog. Turon., De yloria coyifess., c. xvn )
AU XIX e SIECLE. 219
ticulière. Combien de fois il s'en sert pour désoler les campagnes et surtout pour empêcher les hommes de Dieu de travailler à la destruction de son empire !
Attendu la foule immense qui accourait à ses sermons, un de ses puissants athlètes, saint Vincent Ferrier, prêchait presque toujours en plein air. Pour empêcher la prédication, le démon manquait rarement de former des orages, que le saint était obligé de dissiper. Un des plus terribles est celui qu'il conjura avec le signe de la croix et l'eau bénite, dans un bourg de Catalogne, le jour des saints apôtres Pierre et Paul, après avoir célébré la messe et avant d'avoir quitté les ornements sacerdotaux (1).
Comme l'air, le feu obéit au signe de la croix. Saint Tiburce, fils du préfet de Rome, est condamné à offrir de l'encens aux idoles, ouàmarcher sur un lit de feu. Le jeune
(1) Sparsit aquam sacratam et deinde crucis expressif signum, illico tempestas dissipatur... sa?pissime... ortas tempestates crucis signo compescuit. (Vit, lib. m.)
LE SIGNE DE LA CHOIX
martyr fait le signe de la croix et, sans hésiter, s'avance au milieu des brasiers. Debout et pieds nus sur des charbons ardents :
« Renonce maintenant à tes erreurs, dit-il au juge, et reconnais qu'il n'y a d'autre Dieu que le nôtre. Mets, si tu l'oses, ta main dans l'eau bouillante au nom de ton Jupiter; et que ce Jupiter, que tu appelles ton dieu, t'empêche d'en sentir l'ardeur.
Pour moi, il me semble que je marche sur un lit de roses (1). »
Sulpice Sévère rapporte, comme le tenant de saint Martin lui-même, qu'une nuit le feu prit à la chambre où reposait le thaumaturge des Gaules. Réveillé en sursaut, le saint cherche à éteindre les flam mes qui déjà dévorent ses vêtements. Inutiles efforts ! Tout à coup il revient à luimême, et ne songe ni à éteindre le feu ni à se sauver ; mais, plein de confiance, il fait le signe de la croix. Les flammes se divisent, et, formant un arc au-dessus de sa
(1) Act. S. Sebast.
tête, lui permettent de continuer tranquillement sa prière (1).
Laisse-moi te citer encore un fait personnel an grand évèque. Ennemi infatigable de l'idolâtrie, Martin avait abattu un temple d'idoles très-fameux et très-ancien.
Restait un grand pin qui en était proche. Il voulut aussi l'abattre, parce qu'il était un objet de superstition. Le prêtre du dieu et les autres païens s'y opposèrent. Enfin, ils disent au courageux évêque : Puisque tu as tant de confiance en Ion Dieu, nous couperons l'arbre nous-mêmes, à la condition que tu resteras dessous quand il tombera.
La condition est acceptée.
En présence d'une foule innombrable, le saint se laissa lier et mettre du côté où l'arbre penchait. Ses compagnons étaient dans des frayeurs mortelles. Cependant l'arbre à demi coupé commence à tomber : avant une minute le vénérable évêque sera écrasé.
(1) Epist. 1 ad Euseb: presbyt., et Vit. S. Martini, lib. x.
Que fait l'homme de Dieu ? Il élève tranquillement la main et forme le signe de la croix. A l'instant l'arbre se redresse, et, repoussé comme par un vent violent, s'en va tomber du côté opposé. Un cri d'admiration s'élève, et de l'immense multitude il n'y eut presque personne qui ne demandât le baptême (1).
Ce qui a lieu dans les Gaules va se renouveler en Italie. Le vénérable abbé Honorât, fondateur du monastère de Fondi, vit un jour ce saint asile, où vivaient deux cents religieux, menacé d'une ruine totale. Du sommet de la montagne, au pied de laquelle le monastère est bâti, se détache un rocher qui va tout écraser sous son poids. Le saint accourt, invoque le nom du Seigneur, étend la main droite et oppose au rocher le signe du salut. La masse énorme s'arrête et demeure immobile sur le flanc de la montagne : position qu'elle garde encore aujourd'hui (2).
(1) ld. ubi supra.
(2) S. Greg., Dial.,m. I, c. i.