‹ Le signe de la Croix au XIX siècleChapitre 28 sur 53 · XIV · texte numérisé non relu

XIV

il) Xostris mos est mensam jam instructam sacris quibusdam sanctifican' rerbis, priusqaam vesti incipiiant. qnod a.l imitationem Christi Ht; quippe qui ritum servaase fertur, cum in deserto quinque panes, cum in Emauso corara duobus discipulis mensam sanctificavit. (Apiul SluckiiK. p, 128.)

(2) Oratio auspicatur et claudit cibum. [Apol, m, 9.)

AU MX SIÈCLE.

latins et grecs (2). Mais le fait n'étant pas contesté, à quoi bon multiplier les témoignages ? J'ajouterai seulement que nous avons le Benedicite et les Grâces des premiers chrétiens, en magnifiques vers de Prudence : Christi prius Genitore potens, etc.

Ces chants après le repas sont une preuve de plus de la ponctualité avec laquelle nos aïeux se conformaient aux exemples de Notre-Seigneur, comme lui-même s'était conformé à l'usage des anciens Juifs, et ceux-ci aux prescriptions de Dieu môme.

Nous les avons aussi en prose. Voici ces monuments de notre antiquité trois fois vénérable. Avant le repas : « vous qui donnez la nourriture à tout ce qui respire, daignez bénir les aliments que nous allons prendre. Vous avez dit que, si jamais il nous arrivait de boire quelque chose d'empoisonné, nous n'en ressentirions aucun mal, pourvu que nous invoquions votre nom, car vous êtes tout-puissant. Otez donc de

(1) Voir Duranti, p. 65R, édit. 1592.

Ue ritibus Eccl. cath., lib. II,

ces aliments tout ce qu'ils renferment de malfaisant et de nuisible (1). »

Après le repas : « Béni soyez-vous, Seigneur notre Dieu, qui nous avez nourris depuis notre enfance et avec nous tout ce qui respire. Remplissez nos cœurs de joie afin que nous abondions en toute sorte de bonnes œuvres, par Jésus-Christ Notrebeigneur, à qui soit avec vous et le Saint- Esprit, gloire, honneur et puissance. Ainsi soit-il (2). »

Ces formules, profondément philosophiques, comme nous le verrons bientôt, ont traversé les siècles. Modifiées ou non elles sont demeurées en usage chez tous les catholiques, jusqu'à notre époque. Mal-ré leur hostilité contre l'Église, beaucoup de protestants les ont conservées. Encore aujourd'hui, dans un grand nombre de familles, en Allemagne et en Angleterre, les repas ne se font jamais sans prière.

(1) Voir .Mamachi, Costum. de primitivi cristiam,

n\ S ' On S 0n -. m J oan., p. 36.

(t) btuckius, ubi supra, p. 129.

Ce qui te paraîtra plus étrange, la bénédiction de la table se trouve cbez les peuples païens. Oui, mon cber Frédéric, les Romains et les Grecs, ces modèles obligés de la jeunesse du collège, faisaient religieusement ce dont rougissent tes camarades, leurs disciples et leurs admirateurs. »

« Jamais les anciens, dit Athénée, ne prenaient leurs repas sans avoir imploré les dieux (1). »

Parlant des Égyptiens en pasticulier, il ajoute : «Après avoir pris place sur les lits de table, ils se levaient, se mettaient à genoux, et le chef du festin ou le prêtre commençait les prières traditionnelles, qu'ils récitaient avec lui : après quoi ils se remettaient à table (1). »

Même chose chez les Romains. A l'occa-

(1) Veteres nunquam cibum cepisse, nisi prius deos plaçassent [Dipnosophis., lib. IV.)

(2) Post discubitum surgebant rursus, atque in genua procidebant, et praecunte prœcone, seu sacrorum administra, patrias quasdam preces simnl profundcbant, quibus absolutis, denuo mensse accumbebant. [Ibid., lib. IV.)

sion du meurtre d'un homme, ordonné pendant un repas, pour plaire à une courtisane, par le consul Quintus Flaminius, Tite-Livè s'exprime ainsi : « Cet acte monstrueux fut commis au milieu des vases remplis de vin, au milieu d'un repas, où il est d'usage de prier les dieux et de leur offrir des libations (1). »

Tu sais que les libations étaient une forme de prière, connue partout et très-souvent répétée. Les Romains, par exemple, en faisaient presque à toutes les heures du jour :

le matin en se levant, le soir en se mettant au lit, lorsqu'ils entreprenaient quelque voyage, dans les sacrifices, dans les mariages au commencement et à la fin des repas.

Ces anciens maîtres du monde ne touchaient jamais à leur nourriture, qu'après en avoir consacré une partie à la divinité. La portion, prélevée sur le festin, était mise sur un au Le! ou sur une tablette Pâte 'la, qui en tenait

(1) Commissum est facinus hoc saevum atque atrox mter pocula, atque epulas, ubi libare diis dapes, ub bene precari mos esset. {Decad. iv, lib. IX.)

lieu. C'était leur Benedicite et leurs Grâces.

Remarquable perpétuité de la tradition !

Nous avons vu chez les Juifs des bénédictions nouvelles, au changement de vin et à chaque nouveau plat. Même usage chez les Romains. Au second service, il y avait des libations particulières en l'honneur des dieux, qu'on croyait présider à la table.

Chaque convive répandait un peu de vin de sa coupe sur la table ou à terre, avec certaines prières adressées à ces dieux (1).

Les Grecs avaient servi de modèle aux Romains. Chez eux, même fréquence et même usage des libations, au commencement et à la fin du repas ; mêmes prières particulières au changement de vin.

« Chaque fois, dit Diodore de Sicile, qu'on donnait du vin pur aux convives, l'antique coutume était de dire : Don du bon Génie ; et, lorsqu'à la fin du repas on donnait du vin mêlé d'eau, on disait : Don deJupiUr Sauveur; parce que le vin pur est aussi

(1) Dict. des Antiq., art. Libations.

LE SIGNE DE LA CHOIX

contraire à la santé de l'âme qu'à la santé du corps (1). »

On ne s'en tenait pas à cette action de grâces particulière ; il y en avait une générale qui terminait le repas et qui s'adressait au maître des dieux (2).

L'usage de bénir la nourriture était si respecté des païens, qu'il avait donné lieu à ce proverbe : Ne tire pas du chaudron la nourriture non sanctifiée : Ne a chytropode cibum nondum sanclificatum rapias.

« Ce proverve, dit Érasme, signiûe : Ne vous jetez pas sur les aliments comme les botes ; et ne mangez qu'après avoir offert les prémices aux dieux. En effet, chez les anciens, au rapport de Plutarque, les repas, même quotidiens, étaient mis au nombre dos choses sacrées. Voilà pourquoi les convives en consacraient les prémicesaux dieux,

(1) Olim moris fait quotios in cœna merum vinum dabatur omnibus, ut dicatur : boni Dzmonis ; quum posi cœnam aqua temporatum acclamabatur Jovis Servatons, etc. (lib. TV.)

(2) Post cœnam a lotis manibus inferri solere calicem Jovis Sorvatoris. (id., «lib. II.)

et témoignaient par leur maintien, que manger était pour eux une chose mystérieuse et sainte (1). »

Aussi, dans le célèbre banquet du faubourg d'Antioche, Julien l'Apostat, pour renouer publiquement la chaîne des traditions païennes, eut soin de faire bénir les tables par le prêtre dAppollon (2).

Les barbares imitaient en cela les peuples policés. Dans leurs repas, les Vandales faisaient circuler une coupe, consacrée à leurs dieux par certaines formules (3).

Aux Indes, le roi ne goûtait d'aucun mets qu'il n'eût été consacré au démon.

Malgré la différence de mœurs, de civilisation et de climats, les habitants de la zone glaciale avaient la même pratique que ceux de la zone torride. Les anciens Li-

(1) Antiquitus enim, ut auctor est Plutarchus in Symposittcis, inter res sacras babebatur niensa quotitidiana, etc. (Apud Stuckius, p. 441.)

(2) Sozomen., Hist., lib. III, c. xiv.

('■>} Vandali in conviviis pateram circumferontes olim certis vorbis consecrabant, sub norainibus deorum. [Crmitz., lib. III, Vundal., c. xxxvn.)

thuaniens, les Samogi tiens et autres barbares du Nord appelaient les démons eux-mêmes à sanctifier leurs tables : et ils venaient.

Dans l'angle de leurs huttes étaient entretenus des serpents familiers. A certain jour, on les faisait monter sur la table, au moyen d'une nappe blanche ; ils goûtaient à tous les mets et rentraient dans leur trou. Les viandes étaient sanctifiées, et les barbares mangeaient sans crainte (1).

La bénédiction de la table se trouve également chez les Abyssiniens, chez les Turcs et chez les Juifs modernes. Fidèles aux traditions de leurs aïeux, ces derniers conservent môme l'usage de plusieurs prières pendant le repas. Ainsi, quand on apporte des fruits, ils disent: «Béni soit le Seigneur notre Dieu, qui a créé les fruits des arbres. » Au dessert : « Béni soit le Seigneur notre Dieu, quia créé différentes sortes d'aliments (2). »

(1) Stuckius, ubi supra.

(2) lùid., et c. xxxvm, De libationibus ante et post epulas.

AU XI.V SIECLE

Si matérialisés qu'ils soient, les peuples actuels de l'Indo-Chine, de la Chine et du Thibet ne font pas exception à l'usage universel, dont l'existence se retrouvera, j'en suis convaincu, môme parmi les nègres les plus dégradés de l'Afrique.

« Nous arrivâmes à la grande pagode d'Ouên-chou-yuên, un peu avant onze heures, écrit un missionnaire de Chine. C'était le moment où les bonzes se mettaient à table. Voici le spectacle dont nous fûmes témoins. Dans un vaste réfectoire, quatrevingt-dix bonzes, placés dos à dos, assis devant une longue table fort étroite, les mains jointes, les yeux constamment fixés à terre, chantaient en commun des paroles qu'aucun de nous ne put comprendre. Cette prière dura bien dix minutes. Le grand bonze était au centre, derrière une idole dorée, priant assis comme les autres, seul devant une petite table plus élevée, d'où il dominait l'assistance.

« Au milieu du réfectoire, et en face de l'idole, était un autre bonze habillé de

LE SIGNE DE LA CHOIX

jaune, qui offrait au dieu une écuelle pleine de riz. Les prières finies, le bonze qui offrait l'écuelle la plaça sous le menton du dieu. Alors les servants se hâtèrent de remplir les plats des différentes tables. Aucun des convives ne remuait. Le grand bonze donna le signal, et tous se mirent à l'œuvre. En un instant, ils dévorèrent bon nombre de seaux de riz avec force aubergines, et rien de plus (1). »

Voilà bien le bénédicité dans sa forme la plus solennelle. Ainsi le disaient les premiers chrétiens, ainsi le disent encore les séminaires et les communautés. Quel habile singe que Satan ! Nos missionnaires ont retrouvé la bénédiction de la table jusque chez les sauvages les plus dégradés de l'Amérique septentrionale. Au début du repas ils jettent au dehors de leurs cabanes les premiers morceaux de leurs festins, comme la part réservée au Grand-Esprit,

(1) Annal, de la Prop. de la foi, n. 95, p. 340, année 184i.

et lui offrent aussi les prémices de la fumée qui sort de leur calumet (1).

Gomme je l'ai avancé, tu vois, cher ami, que la prière, avant et après le repas, est aussi ancienne que le monde, aussi étendue que le genre humain. Or, si l'existence d'une loi se reconnaît à la permanence des effets ; si, par exemple, en voyant le soleil se lever chaque jour à un point déterminé de l'horizon, tout homme est fondé à dire qu'une loi préside à ses mouvements ; ai-je moins raison d'affirmer que béni?' les aliments est une loi de V humanité?

L'observer, c'est faire comme tout le genre humain. Ne pas l'observer, c'est faire comme les êtres qui n'appartiennent pas au genre humain : c'est liltéralement s'assimiler à la bête (2). Tu peux demander à tes camarades si l'honneur y trouve son compte.

A bientôt l'explication de la loi qui ordonne la bénédiction de la table.

(1) Annales, etc., n. 91C, p. 288.

(2) Homo cum in honore esset non intellexit, comparatus est jumentis insipicntibus, et similis factus est illis. (Ps, xlviii.)

Page 1