TROISIEME LETT1ÎE
Ce 28 novembre.
Suite du troisième préjugé : les docteurs de l'Orient et de l'Occident. — Constantin, Théodose, Cbarlemagnc, saint Louis, Bayard, dim Juan d'Autriche, Sobieski. — Quatrième préjugé : la conduite de l'Église. — Cinquième préjugé : ceux qui ne font pas le sigue de la croix. — Résumé.
Or, mon cher ami, sans exception aucune, tous ces grands génies faisaient le signe de la croix comme de petites filles.
Us le faisaient très-souvent et ne cessaient de recommander aux chrétiens de le faire en toute occasion. « Faire le signe de la croix, dit l'un d'eux, sur ceux qui mettent leur espérance en Jésus-Christ, est la première chose qui a lieu parmi nous et la plus connue, primum est et notissimum (i). » Un autre :
(1) S. Basil., De Sp. S., c. kvii.
« La croix se trouve partout : chez les princes et chez les sujets, chez les femmes, chez les hommes, chez les vierges et chez les femmes mariées, chez les esclaves et chez les personnes libres, et tous en marquent la plus noble partie de leur corps, le front... Jamais ne franchissez le seuil de vos maisons sans dire : Je renonce à Satan et je m'attache à Jésus-Christ, et sans accompagner ces paroles du signe de la croix :
cum hoc verbo et crucem in fronte imprimas (1). »
Un autre : « Nous devons faire le signe de la croix à chaque action du jour, omne dieiopus in signo facere Salvatoris (2). » D'autres encore : « Que le signe de la croix se fasse constamment sur le cœur, sur la bouche, sur le front, à table, au bain, au lit, à l'entrée et à la sortie, dans la joie et dans la tristesse, assis, debout, en parlant, en marchant, bref, en toutes nos œuvres,
(1) S. Chrys., Quocl Christus xxi, ad popul. Antioch.
(2) S. Ambr., Sera., xliii.
sit Deus ; et Homil.
uerfio, dicam in omni negotio . Faisons-le sur notre poitrine et sur tous nos membres, afin que notre être tout entier soit couvert de cette invincible armure des chrétiens :
armemur hac insuperabili chrislianorum arrnatura (1). »
Jusqu'au dernier soupir, confirmant leurs paroles par leur exemple, nous voyons ces grands génies mourir comme l'illustre Chrysostome, le roi de l'éloquence, en faisant le signe de la croix. Formés à leur école, les plus nobles chrétiens marchent sur leurs traces. Parlant de sainte Paule, la petite-fdle des Scipions, saint Jérôme dit : « Lorsqu'elle fut sur le point de rendre l'àme et qu'à peine nous l'entendions parler, elle tenait le doigt sur sa bouche, et, fidèle à l'usage, elle imprimait le signe de la croix sur ses lèvres (2). »
Franchissons les siècles et signalons
(1] S. Gaudont. opisc. Brixien., Trait, de lecl. évang. ; S. Cyrill. Hier., Calecli., iv, n. 14 ; S. Eph., de Panopl'n.
(2) Ad. lîustoch., de Epitaph. PauLe.
quelques brillants anneaux de la chaîne traditionnelle. Sans parler de ces immortels empereurs, législateurs et guerriers, Constantin, Théodose, Gharlemagne, si fidèles à l'usage du signe de la croix, arrivons au plus grand de nos rois, saint Louis. Son ami et son historien, le sire de Joinville, nous a laissé ce témoignage : « A la table, au conseil, au combat, en toutes ses actions, le Roi commençait toujours par le signe de la croix (1). » Le chevalier sans peur et sans reproche, Bayard, est blessé à mort.
Digne de sa vie, son dernier acte est le signe de la croix, qu'il fait avec son épée.
Représentées par deux flottes de plus de quatre cents voiles, la pui>sance catholique et la puissance musulmane sont en présence dans le golfe de Lépante. Du combat va dépendre le salut de la civilisation, ou le triomphe de la barbarie. Les destinées de l'Europe sont dans les mains de don Juan d'Autriche. Avant de donner le signal de
(1) Vie,
LE BIfiNB DE LA CROIX
l'attaque, le héros chrétien fait le signe de la croix. Tous les capitaines le répètent, et l'islamisme subit une défaite dont il ne s'est jamais relevé.
Toutefois, un siècle plus tard, il essaye de réparer son échec. Ses hordes innombrables s'avancent jusque sous les murs de Vienne. Sobieski est appelé. Comparées à celles de l'ennemi, ses forces ne sont rien.
Mais Sobieski est chrétien. Avant de descendre dans la plaine, il fait faire le signe de la croix à son armée, lui-même se fait signe de croix vivant, entendant la messe les bras étendus en forme de croix. C'est là, dit un guerrier chrétien, que le grand vizir
fut hilttu.
Je n'en finirais pas, mon cher ami, si je voulais citer, les uns après les autres, tous les faits qui établissent la perpétuité et la fréquence du signe de la croix, chez les vrais chrétiens de tous les siècles et de toutes les conditions, dans le monde comme dans les cloîtres, en Orient et en Occident.
Cette glorieuse tradition ne forme-t-elle
pas un préjugé passablement respectable, en faveur de nos aïeux de la primitive Église ? Qu'en pensent tes jeunes camarades?
Quatrième préjugé en faveur des premiers chrétiens : L'usage de l'Eglise. Les siècles passent, et avec les siècles les hommes changent. Lois, habitudes, modes, langage, manières de voir et de juger : tout se modifie. Seule, l'Église ne change pas. Immuable comme la vérité, dont elle est la maîtresse, ce qu'elle enseignait, ce qu'elle faisait hier, elle l'enseigne, elle le fait aujourd'hui, elle l'enseignera, elle le fera demain et toujours.
Quelle est sa pensée, quelle est sa conduite à l'égard du signe de la croix? Nul point sur lequel se manifeste avec plus d'éclat sa divine immutabilité. Depuis dixhuit siècles, on peut dire que l'Église vit du signe de la croix. Pas un instant elle ne cesse de l'employer. Elle commence, continue, achève tout par ce signe. De toutes ses pratiques, le signe de la croix est la
LK SIGNE DE LA CROIX
principale, la plus ordinaire, la plus familière. Il estl'àme de ses exorcismes, de ses prières et de ses bénédictions.
Ce que nous lui voyons faire sous nos yeux, dans nos basiliques, elle le faisait sous les yeux de nos pères, dans les catacombes. « Sans le signe de la croix, disent-ils, rien parmi nous ne se fait légitimement, rien n'est parfait, rien n'est saint (I). »
Semblable à celui de son divin fondateur, le pouvoir de l'Église s'exerce sur les créatures et sur l'homme. Il s'étend au ciel et sur la terre : Data est inihi omnis potestas m cœlo et in terra. Comment l'exerce-t-elle?
Par le signe de la croix. Tout ce qu'elle destine à ses usages : Teau, le sel, le pain, le vin, le feu. la pierre, le bois, l'huile, le baume, le linge, la soie, les bronzes, les métaux précieux ; tout ce qui appartient à ses
(1) Sine quo signo nihil est sanctum, neque alia consecratio meretur effectum. (S. Cypr., de Ba.pt. chr.) — Quod sigmirn nisi adhibeatur, nihil recte perficitur. (S. Aug., Tract. 128, in Joan., n. 5.)
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enfants : leurs demeures, leurs champs, leurs troupeaux, leurs instruments de travail, les inventions de leur industrie; elle prend possession de tout par le signe de la croix.
Veut-elle préparer au Dieu du ciel une habitation sur la terre, avant tout le signe de la croix doit consacrer l'emplacement de l'édifice. « Que personne, disent les conciles, ne se permette de bâtir une église sans que l'évêque vienne sur les lieux et y fasse le signe de la croix, afin d'en chasser les démons (1). » Le signe de la croix est la première chose qu'elle emploie pour bénir les matériaux du temple. Elle le grave vingt fois sur le pavé, sur les piliers, sur l'autel. Pour l'immobiliser, elle le fabrique en fer et le place au sommet de l'édifice. Lorsque ses enfants viendront dans la maison de Dieu, que feront-ils avant d'en franchir le
(I) Nemo ecclesiam œdificet, antequam episcopus civitatis veniat et ibidem crucem figat : addit glossa, ad abigendas inde dœmonum phantasias. (Novella V, paragraph. 1, cap. Nemo de co?isecrat., dist. 1.)
mm
seuil? Le signe de la croix. Par où les chefs de la prière, les évêques et les prêtres commenceront-ils à célébrer les louanges du Très- Haut? Par le signe de la croix.
« Lorsque au commencement des offices nous faisons le signe de la croix, accompagné de ces paroles : Dieu, venez à mon aide, c'est comme si nous disions, écrit un ancien liturgiste : Seigneur, votre croix est notre aide; la main vous en représente le signal, et la langue vous en prie. Le diable est le colonel de tous les ennemis de notre salut; il gouverne le monde, il flatte la chair pour nous amorcer. Si donc par votre croix, Seigneur, vous nous donnez aide, lui et tous nos ennemis seront mis en déroute (1). »
Vois surtout sa conduite à l'égard de l'homme, temple vivant de la Trinité. La première chose qu'elle fait sur lui, au sortir du sein de sa mère, c'est le signe de la croix; la dernière, lorsqu'il rentre dans
(1) Raisons de l'office, etc., p. 270.
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les entrailles de la terre, c'est encore le signe de la croix. Au fils de sa tendresse, voilà son premier bonjour et son dernier adieu.
Dans l'intervalle qui sépare le berceau de la tombe, combien de signes de croix sur l'homme ! Au baptême, où il devient enfant de Dieu, le signe de la croix; à la confirmation, où il devient soldat de la vertu, le signe de la croix; à l'eucharistie, où il se nourrit du pain des anges, le signe de la croix; à la pénitence, où il recouvre la vie divine, le signe la croix; à l'extrême-onction, où il est fortifié pour le dernier combat,' le signe de la croix; à l'ordre et au mariage, où il est associé à la paternité de Dieu lui-môme, le signe de la croix. Toujours et partout, aujourd'hui comme autrefois, en Orient comme en Occident, le signe de la croix sur l'homme (1).
Cela n'est rien encore. Vois ce que fait
(I) Si regenerari oportet, crux adest; si mystico illo cibo nitriri, si ordinari, et si quidvis aliud faciendum ubuiue nobis adest hoc Victoria; syrabolum. (S Ctarys., m Matth. homil. 54, n. 4.) - Quod signum
l'Église lorsque, dans la personne du prêtre, elle monte à l'autel. Armée de la toutepuissance qui lui a été donnée, elle vient commander, non plus à la créature, mais au Créateur; non plus à l'homme, mais à Dieu. A sa voix Je ciel s'ouvre; le Verbe s'incarne et renouvelle tous les mystères de sa vie, de sa mort et de sa résurrection.
Est-il un acte qui doive être accompli avec une plus solennelle gravité, un acte duquel il faille bannir avec plus de soin tout ce qui serait étranger ou superflu?
Or, dans le cours de Yaction par excellence, l'Église, plus que jamais, multiplie le signe de la croix; elle s'enveloppe du signe de la croix; elle marche à travers le signe de la croix ; elle le répète si souvent, que le nombre auquel elle arrive pourrait paraître exagéré, s'il n'était pas profondément mystérieux. Sais-tu combien de fois le prêtre
msi adliibeatur frontibus credentium, sive ipsi aquœ m qua regenerantur, sive oleo quo chrismate unguntur, sive sacrificio quo aluntur, nilnl eorum recte periicitur. (S. Aug., in Joan., tract. 128, n. 5.)
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fait le signe de la croix pendant la messe?
11 le fait quarante-huit fois! Je dis mal : tant que dure l'auguste sacrifice, le prêtre est un signe de croix vivant.
Et l'Église catholique, la grave institutrice des nations, la grande maîtresse de la vérité, s'amuserait à répéter si souvent, dans l'acte le plus solennel, un signe inutile, superstitieux ou d'une minime importance 1 Si tes camarades croient cela, ils ont tort d'être incrédules : ce n'est pas la crédulité qui leur manque. La conduite de l'Église et des vrais chrétiens de tous les siècles est donc un préjugé victorieux en faveur de nos premiers ancêtres.
Cinquième préjugé en faveur des premiers chrétiens : Ceux qui ne font pas le signe de la croix.
Il y a sur la terre six catégories d'êtres qui ne font pas le signe de la croix.
Les païens : Chinois, Indous, Thibétains, Hottentots, sauvages de l'Occanie, adorateurs d'idoles monstrueuses, peuples profondément dégradés et non moins malheu-
reux : ils ne font pas le signe de la croix.
Les mahométans : pourceaux par le sensualisme, tigres par la cruauté, automates par le fatalisme : ils ne font pas le signe de la croix.
Les juifs : profondément encroûtés dans une couche épaisse de superstitions ridicules, pétrification vivante d'une race déchue : ils ne font pas le signe de la croix.
Les hérétiques : sectaires impertinents qui ont prétendu réformer l'œuvre de Dieu, et qui, en punition de leur orgueil, en sont venus à perdre jusqu'au dernier lambeau de vérité. « Je me fais fort, disait naguère un de leurs ministres prussiens, d'écrire, sur l'ongle de mon pouce, tout ce qui reste de croyances communes, parmi les protestants : » les protestants ne font pas le signe de la croix !
Les mauvais catholiques : renégats de leur baptême, esclaves du respect humain, superbes ignorants qui parlent de tout et qui ne savent rien, adorateurs du dieu ventre, du dieu chair, du dieu matière, et
dont la vie intime est un linge souillé : ils ne font pas le signe de la croix.
Les botes : bipèdes et quadrupèdes de toutes espèces : chiens, chats, ânes, mulets, chameaux, hiboux, crocodiles, huîtres, hippopotames : ils ne font pas le signe delà croix.
Telles sont les six catégories d'êtres qui ne font pas le signe de la croix. Si, en présence des tribunaux, le caractère moral du demandeur ou du défendeur contribue puissamment, même avant l'examen de la cause, à fixer l'opinion des juges, je le laisse à penser si le caractère des êtres qui ne font pas le signe de la croix est un mince préjugé en faveur des premiers chrétiens!
En résumé, relativement à l'usage trèsfréquent du signe de la croix, le monde se divise en deux camps opposés.
Pour: les admirables chrétiens de la primitive Église, les plus saints et les plus grands génies de l'Orient et de l'Occident, les vrais chrétiens de tous les siècles, l'Église catholique elle-même, la maîtresse de
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Contre: les païens, les mahométans, les juifs, les hérétiques, les mauvais catholiques et les bêtes.
Il me semble que tu peux déjà te prononcer. A plus forte raison, ta conviction sera formée lorsque tu sauras les motifs qui justifient les uns et qui condamnent les autres. Je te les dirai dans les lettres suivantes.