‹ Le silenceChapitre 4 sur 11 · VIU · texte numérisé non relu

VIU

Généralement, un absent est vite oublié : trop de menus soins sollicitent chaque jour l'attention pour qu'elle s'en aille courir de Tautre côté de la terre, à la poursuite d'un voyageur, d'autant plus qu'il y a toujours là des gens pressés d'occuper les places que des départs ont vidées. Tel ne fut pourtant pas le cas pour Kermoysan. Quoiqu'il fût fort loin, on continuait à s'occuper de lui : ses ennemis n'avaient pas désarmé, et Malmain ne manquait pas une occasion d'exercer à ses dépens sa langue venimeuse; ses amis non seulement lui gardaient leur affection tout entière, mais lui faisaient une si grande place dans leurs entretiens que, parfois, il y sem-

blait présent. Son nom, d'ailleurs, paraissait de temps en temps dans les revues, comme pour entretenir le souvenir : on pouvait lire, sous son pseudonyme bien connu, des sensations de voyage très aiguës, où la description des lieux tenait moins de place que celle de certains états d'âme tendres et bizarres.

J'ai conservé quelques-uns de ces fragments, qui n'ont pas été recueillis en volume et dont voici un spécimeîi :

« ... La mer fuit, toiijours ctiàtigëante, toujours la même. Les frissons de ses bleus infinis courent jusqu'au ÎDOut d'un inaccessible horizon, où se traînent, le soir, les chiinériques incendies du couchant. La iiuit tombe amicale, quelquefois sans étoiles. Je suis à mon banc de quart, l'œil fixé sur le mystère qui m'entoure, la poitrine ouverte dux souffles frais qui passent dans l'air, l'oreille battue par le roulis monotone du vaisseau. J'y marche d'abord, refaisant cent fois les iiiêiiies pas ; puis, je m'arrête, je reste immobile ; peu à peu, mon immobilité devient rigide, coîrime

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si une force étrangère arrêtait le jeu des nerfs et des muscles, comme si j'étais hypnotisé par je ne sais quel lointain regard vainqueur d'un œil invisible pesant sur nioi. Alors, toute sensation disparaît : c'est comme un néant dont j'aurais l'obscufe conscience, un néant qui absorbe mes sens, tandis que la plus secrète part de moi-mênie continue à vivre d'une vie intense et multipliée, dans l'éloignement de l'espace et du temps, évoquant des minutes lointaines qtii ne reviendront jamais, en appelant d'autres, inconnues encore, avec une intensité de désir qui, pour une seconde, les revêt d'une réalité fantasque, évanouie aussitôt. Il me semble que je me replie, que je me resserre, que je me contracte ; mes pieds ne sentent plus le plancher qui me porte, mes mains ne sentent plus la balustrade où elles s'appuient, mes yeux ne distinguent plus la nuit. Tout ce qui est moi se concentre en un point iinique, en iln seul foyer intérieur qui me consumé en brûlant. Est-ce souffrance ou joie? Je îié sais, je

ne sais ; mais, ensuite, je voudrais revivre éternellement ces heures, auxquelles doivent ressembler les extases des mystiques ou les rêves des mangeurs d'opium... Ah! vogue le navire, viennent les rivages inconnus, les plantes folles des tropiques, les grands papillons rouges innommés, les paysages nouveaux qui m'attendent ; j'emporte en moi des fleurs plus belles, des horizons plus vastes, tout un monde de pensées qui bravent les mots, que je n'exprimerai pas, mais à travers lesquelles je puis errer et me perdre plus sûrement que dans des forets vierges, en des ivresses plus belles que celles des plus merveilleux parfums ! . . . »

Et, plus tard :

« J'ai aimé les spectacles de la terre. Mes yeux, jadis, se sont repus des jeux de la lumière, de l'éclat des fleurs, de la majesté des lignes, de la grandeur ou du charme des paysages. J'aimais aussi le bruit du silence dans les solitudes : par moments, mon cœur se dilatait d'une joie infinie sans qu^il eût

pour s'égayer d'autres causes que la pression très douce, mystérieusement sympathique des choses. Je ne connais plus cette joie. Hélas I je ne suis plus l'esclave, l'heureux esclave de ces fugaces impressions que les sens déposent en nous, qu'efface un souffle de vent ! J'ai vis-à-vis du monde extérieur une âpre indépendance dont je ne puis me délivrer. J'appartiens à mes pensées. C'est de moi-même que surgissent les images dont la contemplation fait mes extases. Ce ne sont plus les formes variées, capricieuses et belles de la création : ce sont des souvenirs, ce sont des espérances, si frêles, toujours prêtes à s'évanouir, que je retiens, que je savoure, que je caresse. Ces sentiments fugitifs revêtent dans ma pensée je ne sais quel caractère d'éternité, d'une éternité plus durable que celle des choses qui, pourtant, nous survivent, que celle des mers qui ne tarissent pas, des fleuves dont l'eau se renouvelle toujours, des continents qui bravent les secousses du globe C'est ainsi que je vais, à travers des pays

inconnus, sans rien voir que ce qu'il y a dans mon miroir intérieur... »

Ou encore :

« Dieu !... je veux croire en Lui I... J'ai besoin qu'il existe... Je le vois, je le sens, non pas dans la splendeur des décors terrestres, où le cherchent quelques esprits grossiers, mais en moi-même, par-delà les pensées dont les jeux monotones recommencent chaque matin, au bout de mes rêves, dont je ne veux pas la fin que Lui seul peut fixer en dehors du siècle. Par un chemin très lent, tortueux, semé d'obstacles, je m'avance vers Lui. L'insignifiance du monde m'en rapproche. Peut-être en suis-je plus près déjà que des sables où mes pieds enfoncent, que des eaux où je me plonge pour chercher la fraîcheur. Je l'appelle de toute ma soif d'éternité. Je voudrais me sentir dans sa main : j'y serais dégagé de tant de liens qui me pèsent!.... Et voici que d'inexprimables cantiques commencent à chanter dans mon cœur. »

Ni par le fond ni par la forme, de telles exaltations ne rappelaient les écrits précédents de Kermoysan. Aussi étonnaient-elles ses lecteurs et soulevaient-elles des discussions assez vives sur son état d'esprit, que chacun définissait à sa manière. Je me rappelle qu'après lecture d'un de ces fragments quelqu'un s'écria :

— Voilà qui conduit droit à Saint-Sulpicel Malmain, qui était là, lança méchamment:

— Ou à Chareuton I

Dans le fait, on s'accordait à reconnaître que Kermoysan n'était plus le même et que ces notes, qu'il publiait sans en calculer l'effet, trahissaient une espèce d'égarement. Ainsi jugent volontiers les gens du monde : ils traitent de fous quiconque sort de leur habituelle modération, qui n'est, au fond, que de l'indifTérence.

Pendant Tabsence de Kermoysan, Herdevin fit des pertes d'argent considérables. Un moment, on parla de sa faillite probable. Mais, sous le grossier jouisseur qu'il était, il y avait un combattif, un homme d'énergie et de ressort; il se tira d'affaire après quelques jours de lutte. Du reste, il ne changea rien à son genre de vie. Tout ce qu'on sut, c'est qu'il avait vendu une importante propriété que sa femme possédait dans l'Allier. Elle y tenait beaucoup : c'étaient ses terres de famille, la maison où elle était née, le jardin où son enfance avait joué. Chaque été, elle y faisait un séjour de quelques semaines, dont elle parlait à l'avance comme d'un plaisir

très grand. Ce fut, j'en suis sûr, un gros chagrin pour elle ; personne ne s'en serait douté à lavoir toujours sereine. Il fallait la connaître un peu pour pressentir ce qu'il y avait de résignation sous sa sérénité et pour entendre, derrière les propos indifférents qu'elle tenait de sa voix de cristal, la plainte de son cœur blessé. M*"* B... mêle disait quelquefois:

-r- Regardez-la : qui donc se douterait de ce qu'est sa vie ?

Pourquoi donc, pensais-je souvent, qu'entre sa souffrance d'épouse et sa souffrance de mère elle avait au cœur une autre blessure, un mal ignoré ?... Pourtant, certains détails de sa vie intime contredisaient un tel soupçon, et Ton se demandait où, dans une existence si remplie, il y aurait eu place pour un roman : un roman, en effet, exige beaucoup de dérangements, des sorties difficiles à justifier, des mensonges qu'on finit toujours par percer, la complicité d'une femme de chambre ou celle d'autres personnes ; où donc aurait-elle placé tout cela ?

Au commencement de la saison, M"** Herdevin avait annoncé à ses amis qu'elle sortirait peu, l'état de sa petite Marthe s'étant aggravé et lui inspirant des inquiétudes immé diates. Mais son mari, craignantqu'on attribuât cette retraite à des embarras d'argent qu'il voulait dissimuler, exigea qu'elle sortît plus que jamais. Aussi put-on la rencontrer partout, promenant à travers les salons sa constante angoisse, épiant le moment de retourner auprès du petit lit où son cœur l'appelait.

Il m'arriva quelquefois de me présenter chez elle un peu avant son heure. A plusieurs reprises, je trouvai dans son boudoir, enveloppée de coussins, posée sur un sofa, sa pauvre petite Marthe, toute desséchée et ratatinée, avec un pâle visage, douleureux, qu'éclairaient des yeux trop brillants, et de longs doigts maigres qui repoussaient ses jouets. Je n'oublierai jamais son regard de reproche et de détresse quand on l'emportait « à cause des visites ». Pourtant elle ne résistait pas, et M'"'' Herdevin disait ;

LE SILENCE Ho

— Si VOUS saviez comme je l'aime! Je voudrais être seule à la soigner, ne la quitter jamais une minute... Car c'est une enfant délicieuse.

Une fois, elle ajouta :

— Je sais qu'elle ne vivra pas.

Et ses yeux étaient pleins de larmes.

A l'inverse de beaucoup de voyageurs, Kermoysan écrivait de nombreuses lettres à ses amis ou à ses amies. Ces lettres étaient d'un tout autre ton que les notes de voyage qu'il livrait au public : elles contenaient des détails très précis, très circonstanciés sur ses occupations, sur son genre de vie, sur ses déplacements, permettant presque de le suivre au jour le jour. Comme on peut le penser, ces précieuses lettres circulaient beaucoup ; on en lisait des fragments aux fix^e o'clock ou dans les soirées intimes, on les commentait, on les discutait. Je remarquai que M"* B... en reçut plîîsieurs à des intervalles fort rapprochés, tandis que M""' Herdevin n'en reçut

aucune. J'en reçus moi-même une, comme Kermoysan me l'avait fait espérer, et cela dans des circonstances qui lui donnèrent un prix tout particulier.

Un de ces journaux qui sont plus friands de nouvelles que de vérité publia un jour une dépêche annonçant que le Triton s'était perdu, corps et biens, sur les côtes du Sénégal. Il donnait la date du sinistre, ainsi que certains détails destinés sans doute à augmenter la vraisemblance de son information.

Toutefois, comme on n'avait reçu au ministère de la marine aucune information de ce désastre, on pouvait conserver quelque espérance. Naturellement les amis de Kermoysan éprouvèrent de vives inquiétudes; pendant deux ou trois jours, la perte possible du Triton défraya toutes les conversations : on en discutait le degré de probabilité avec ce mélange d'intérêt et d'indifférence, d'attendrissement facile et d'oubli tout prêt qui fait le fond de la compassion mondaine. Les opinions variaient selon les caractères. M"* B...,

optimiste selon son habitude, se refusait à croire à la nouvelle, avec une telle bonne foi qu'elle me rassurait :

— C'est impossible, répétait-elle : on le saurait au ministère.

D'autres hochaient la tête, en répondant :

— Au ministère, on ne sait jamais rien. On restait donc en suspens, et l'on attendait.

C'est précisément à ce moment-là que je reçus une longue lettre de Kermoysan. En l'ouvrant, je remarquai que la date en était de plusieurs jours postérieure à celle du prétendu sinistre : elle suffisait donc à lever les doutes à ce sujet.

Très heureux d'être rassuré moi-même, un peu fier de pouvoir rassurer ses amis^, je me rendis chez M""" B..., queKermoysan me nommait parmi plusieurs personnes, dont aussi M""* Herdevin, auxquelles il envoyait ses salutations. J'eus la chance de trouver les deux femmes ensemble : elles étaient seules, dans le demi-abandon d'une pose intime favorable

aux confidences. M"* Herdevin me parut souffrante : il y avait dans ses yeux tendres et doux je ne sais quelle flamme d'angoisse, quel désespoir contenu, quelle fixité rigide, qui me frappa d'autant plus que je ne l'avais pas vue depuis quelque temps. Je n'hésitai pas à attribuer ce changement à ses soucis personnels ; je pensai même qu'elle était en train de s'en ouvrir à ma vieille amie, en sorte que j'allais manquer mon effet. Je me trompais ;

— Nous parlions de ce pauvre Kermoysan, me dit M"® B..., en m'invitant du geste à m'asseoir en face d'elles. Nous disions...

Tranquillisé sur l'opportunité de ma nouvelle, je l'interrompis :

— Eh bien, madame, vous pouvez vous rassurer sur son compte. Je viens de recevoir une lettre de lui, que je vous apporte. Comme vous pouvez voir, elle est postérieure de plus d'une semaine au jour du prétendu accident. Donc, la nouvelle était fausse.

Et je tendis la précieuse lettre aux deux femmes.

Il y eut entre leurs attitudes une différence telle qu'il m'eût été impossible de ne pas la remarquer. M"^ B..., naturellement expansive, manifesta aussitôt sajoie:

— Ah! ce brave ami, s'écria-t-elle en jetant un regard sur la feuille, qu'elle tendait à sa compagne, que je suis contente I... Quel souci de moins !... Il ne saura jamais les mauvais jours qu'il nous a fait passer...

M""^ Herdevin, elle, s'était penchée sur le papier, qu'elle posa sur son manchon, sans rien dire. J'étais debout devrnt elle: je vis seulement le mouvement presque imperceptible de ses paupières abaissées; mais je crus entendre qu'elle soupirait à plusieurs reprises, en proie à une émotion qu'elle s'efforçait de contenir.

— Est-ce qu'on peut lire ? me demanda

Et, sur mon geste affirmatif, à M""** Herdevin :

— Vous lisez?

M""* Herdevin ne leva pas les yeux, ne

répondit pas toat de suite ; mais, au bout de quelques secondes, balbutia:

— J'essaye de lire... puisqu'on permet... J'ai de la peine. . . Cette écriture est affreuse! . .

— C'est vrai : des pattes de mouche, dit M™' B...

Puis, se tournant vers moi :

— Si vous nous en faisiez lecture, vous qui êtes accoutumé à tous les grimoires?...

— Bien volontiers.

La main de M"* Herdevin tremblait légèrement en me rendant la lettre, que je me mis à lire à haute voix, en hésitant parfois devant la petite écriture indistincte que je connaissais mal. C'était un récit très détaillé d'une semaine passée à Saint-Louis du Sénégal, qui semblait la suite naturelle de récits et reprenait la vie du conteur comme à un point d'arrêt. A chaque instant, des notes, des observations, des réflexions interrompaient ou ralentissaient la narration, en sorte que la lettre remplissait huit ou dix pages, véritable lettre d'oisif, écrite lentement, en des heures

d'ennui qu'on tente d'abréger. M""* B..., avec son habituelle vivacité d'esprit, m'interrompait de temps en temps, disant par exemple :

— Savez-vous qu'il est plus long que dans ses livres? Il ne vous fait pas grâce d'un menu détail.

Ou bien:

— Quel talent 1 On voit tout ce qu'il décrit là; on est au Sénégal positivement... Vilain pays, en somme: j'aime mieux Paris.

M"'" Herdevin demeurait silencieuse; mais quand, ma lecture achevée, je la regardai, je crus qu'une autre femme se trouvait devant moi. Les soucis, les angoisses, les douleurs qui, tout à l'heure, lui labouraient le visage, avaient disparu comme par enchantement* elle rayonnait d'une joie intérieure plus difficile à cacher que la souffrance ; il y avait sur ses beaux yeux tendres comme un voile humide et léger.

— J'ai été un peu étonné de cette bonne lettre, dis-je en terminant. Je n'aurais jamais

cru que M. Kermoysan m'honorât d'autant d'amitié.

— Avec lui, dit M"^ B..., il ne faut jamais s'étonner de rien... Du reste, ne soyez pas trop fier : il écrit très volontiers.

Et, s'adressant à M"^ Herdevin :

— N'avez-vous encore reçu aucun de ses autographes ?

jyjme Herdevin, à cette question inattendue, se troubla:

— Mais..., fit-elle en pâlissant, je n'en attends aucun... Nous ne sommes pas assez intimes pour qu'il m'écrive...

— Oh 1 je crois qu'il vous aime beaucoup, assura M"® B... Ainsi, soyez tranquille : votre tour viendra !

Je demandai:

— Est-ce qtie, pendant ses précédents voyages, il était aussi fidèle correspondant? Car, enfin, il écrit très souvent.

— Au contraire, répondit M""^ B..., il nous laissait sans nouvelles. A peine un court billet, de temps «n temps : « Je suis ici, je

me porte bien, je m'ennuie ! » C'était tout. Que voulez-vous? il était trop jeune : le goût du papier à lettre ne vient qu'à ceux qui vieillissent I Je parie que vous n'aurez pas le temps de lui répondre, vous.

— Si fait, je lui répondrai, m^adame, et longuement.

— Ne manquez pas de lui dire que nous avons eu très peur pour lui.

En ce moment une ombre nouvelle passa sur le front de M""* Herdevin :

— Mais pouvons-nous être tout à fait rassurées ? demanda-t-elle timidement.

Comme nous la regardions, étonnés, elle s'expliqua, cherchant ses mots :

— Sans doute... Cette lettre montre bien qu'à la date indiquée par la dépêche il n'y avait pas encore eu d'accident... Mais peutêtre que l'accident est arrivé plus tard... Peut-être que l'erreur ne portait que sur la date...

Je tentai de la rassurer. M"^ B... vint à la rescousse.

— Quelle folle idée ! s'écria ma vieille amie. Il n'y a plus de doute possible. La nouvelle était fausse, c'est évident. Kermoysan se porte à merveille, n'oublie aucun de ses amis et va nous revenir, un de ces quatre matins, un peu hâlé, un peu vanné, mais toujours le même... Tout cela est parfaitement clair !

]^me Herdevin n'insista pas ; mais je vis que l'inquiétude était rentrée en elle, cette inquiétude déraisonnable qui trouve partout des points où se fixer, fût-ce contre l'évidence, cette inquiétude particulière à ceux qui aiment, que, seules, rassurent la présence et la voix...

Ces incidents ramenèrent mon attention sur le mystère probable de la vie de Kermoysan.

— Evidemment, pensai-je, il écrit tant de lettres, si longues, pour qu'il en parvienne quelque chose à. une personne à laquelle, pour des raisons quelconques, il ne peut écrire directement.

Et l'attitude de M"»' Herdevin, et le fait

qu'elle seule parmi ses ijntimes ne recevait ou n'avouait pas de lettre de lui, et la nature de son émotion, et ses efforts pour la dissimuler, et son inquiétude tellement plus vivace et plus profonde que la nôtre, tous ces signes, en se réunissant, fixèrent mes soupçons. Elle l'aimait, je n'en doutais plus. Étaitelle l'aimée? Était-elle celle à qui Kermoysan pensait sans cesse ? Voilà ce que j'ignorais encore.

Cependant je crus bien faire en parlant longuement d'elle dans ma réponse à Rermoysan. Je racontai le peu que je savais de ses récents embarras, je donnai quelques détails familiers sur son intérieur, sur la petite Marthe ; j'insistai sur l'inquiétude qu'elle avait témoignée à l'occasion de la fausse nouvelle de la perte du Triton^ sur l'intérêt très vif qu'elle avait pris à la lettre rassurante; j'osai même engager mon ami à lui écrire, je cherchai à insinuer, avec toute la délicatesse possible, que sa réserve à son égard, alors qu'il prodiguait tant sa corres-

pondance, finirait par paraître singulière à quelques personnes. C'était presque un conseil que je lui donnais, en phrases très enveloppées. Je n'ai jamais su s'il était parvenu à le dégager de mes précautions oratoires, ni s'il l'avait suivi. En tous cas, M"" Herdevin ne nous parla jamais d'aucune lettre de lui.

XJ

L'nhsffice de Kermoysan se prolongea davantage qu'il ne l'avait supposé lui-même. Aussi longtemps qu'elle dura, il ne cessa pas de correspondre activement avec ses amis, en sorte que, pour ainsi dire, il ne nous quitta pas. Nous le sentions sans cesse avec nous. A force de le suivre, nous finissions par nous familiariser avec les exotiques paysages qui l'encadraient dans notre souvenir: nous voyions les racines de palétuviers plongeant dans le fleuve aux eaux lourdes, les caïmans sommeillant dans la vase, la faune, la flore, les ciels incandescents de cette Afrique équatoriale qui pesait sur lui de toute sa chaleur, de toute son immensité. Plus loin, nous souf-

frions de son ennui, d'un mal du pays que nous devinions plus cruel qu'il ne l'avouait, de son désir d'avoir froid, de voir de lot neige, de retrouver les arbres, les fleurs, les ombres de nos chères latitudes. Je reçus, pour mon compte, plusieurs lettres de lui, et je me rappelle lui avoir écrit qu'elles me dégoûtaient des voyages lointains. Jamais je ne sentis mieux qu'il faut rester dans le coin du mDnde où l'on est né. Oui, nous sommes entourés d'un ensemble de choses qui deviennent un peu nous-mêmes, en dehors desquelles une part de notre âme reste souffrante et privée. La chaude lumière, les arbres immenses, les bêtes énormes, bref, tous les appâts que les tropiques ouvrent à nos curiosités ne valent pas les ciels brouillés où voltigent nos fantaisies, les doux ombrages de nos hêtres ou de nos ormeaux, les roses parfumées de nos petits jardins, les chats domestiques qui ronronnent sur nos genoux. M""* B... disait, avec un bon sourire :

— Ne voyageons jamais I...

Et je trouvais qu'elle avait raison.

Fût-ce un effet de cette espèce de présence continuelle qu'entretenaient ses lettres ? Le fait est que le retour de Kermoysan passa presque inaperçu, tant il fut discret. Un beau jour, comme on le rencontrait de nouveau partout où on le voyait avant son départ, ce fut comme s'il n'avait jamais quitté Paris. Pourtant, une année d'absence et de fatigues l'avait un peu vieilli : son visage, bruni par le soleil du Sénégal, s'était amaigri et encore affiné ; sa barbe, ses cheveux plus blancs, accentuaient ainsi le contraste qu'ils formaient avec ses traits, obstinément jeunes; de plus, il avait des mouvements fatigués, une certaine morbidesse de gestes et d'allures qu'on ne lui connaissait pas auparavant.

— M. Kermoysan a beaucoup vieilli^ disait-on.

Ce n'était pas absolument exact ; mais cela traduisait en une phrase simple l'impression complexe que tous ses amis éprouvèrent en le revoyant.

On lui fit raconter ses voyages, cela va sans dire. Il s'exécuta avec une bonne grâce parfaite, sans aucun déplaisir, sans lassitude apparente, mais sans beaucoup d'entrain.

Quand on le mettait sur ce chapitre, il parlait d'une voix presque bassô, sans rien accentuer, avec tant d'art pourtant que chacune de ses paroles prenait un sens et que mille détails colorés semblaient surgir. On l'écoutait avec un tel intérêt qu'un jour M""* B..., enchantée de quelque anecdote bien pittoresque et oubliant soudain ses goûts sédentaires, lui dit :

— Mon Dieu ! que vous êtes heureux d'avoir une telle vie, si belle, si variée I...

Il répondit, froidement :

— Très heureux, en effet...

Et je remarquai ou crus remarquer qu'en ce moment même les yeux de M'"* Herdevin le suivaient d'un regard scrutateur.

Depuis son retour, Kermoysan me témoignait une cordialité plus grande : i

— Vos lettres m'ont fuit beaucoup de plai-

sir, m'avait-il dit en me serrant la main. Vous ne sauriez vous imaginer comme on aime à avoir des nouvelles de ses amis quand on est séparé d'eux par la moitié de la terre I

Amicalement, il s'informa de ce que j'avais fait pendant son absence, m'interrôgeant sur mes travaux, sur mes projets, sur mes goûts nouveaux, sur l'état de mes opinions littéraires, presque à la façon d'un frère aîné. Et il me pria d'aller le voir souvent.

Je n'y manquai pas. Nous déjeunâmes plusieurs fois ensemble, tantôt au restaurant, tantôt chez lui, où le brave Adolphe, heureux de reprendre son service, lui faisait une cuisine excellente. C'était, d'ailleurs, peine perdue.

— Monsieur n'est pas gourmand, me disait le vieux domestique dans ses accès de confidences. Aujourd'hui, je vais lui servir des endives : vous verrez qu'il les prendra pour de simples laitues. Quand je lui donne du perdreau, il ne manque jamais de me dire : « Adolphe, ce poulet est délicieux. »

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Les choses se passaient exactement ainsi. Quelquefois même, quand la méprise avait été trop forte, il fallait que le maître fît ses excuses au serviteur :

— Que voulez-vous que j'y fasse, mon pauvre Adolphe? Le kouskous m'a gâté le palais !

En devenant plus fréquentes, et même plus amicales, mes relations avec Kermoysan ne devenaient guère plus intimes. Nous causions de sujets généraux, parfois de moi-même, jamais de lui. Il restait pour moi aussi énigmatique qu'à l'époque où je ne le voyais que de loin, aux soupçons près qui m'avaient effleuré l'esprit pendant son absence. Mais ces soupçons, en somme, n'avaient jamais été que très vagues, et, maintenant, le naturel et la simplicité de ses allures les écartaient presque entièrement de mon esprit. Un nouvel incident devait les réveiller.

— Savez-vous la nouvelle? me dit un jour

— Quelle nouvelle?

— Oh I une grande nouvelle concernant votre ami Kermoysan

Je répondis étourdiment :

— Il se marie 1

Ma vieille amie éclata de rire :

— Toujours clairvoyant r fit-elle. Non, il quitte le service.

Elle ajouta :

— On le dit, du moins... Des personnes bien renseignées... Mais vous devriez le savoir, vous qui ne le quittez plus 1

Kermoysan ne m'avait encore rien dit de cette décision. Deux ou trois jours plus tard, pourtant, il me confirma la nouvelle d'un air indifférent, comme s'il s'agissait d'une affaire de légère importance.

— Vous qui aimiez tant votre carrière, lui dis-je, les voyages, les pays nouveaux...

Il se promenait de long en large dans son cabinet, parmi les riches étoffes, les armes bizarres, les bibelots somptueux qui lui rappelaient ces contrées lointaines, qu'il ne reverrait plus.

— Oui, fit-il, c'est vrai, je les ai aimés, beaucoup... Mais que voulez-vous ? on devient sédentaire, on vieillit... ,

— Pas vous...

— Moi comme les autres... Plus vite peutêtre... Vous voyez bien que je suis tout blanc... Enfin, la chose est décidée : j'ai écrit au ministre. C'est fini : je ne suis plus officier, je ne suis plus marin...

— Espérons que vous ne le regretterez pas 1 m'écriai-je imprudemment.

Je lé vois encore s'arrêter devant moi, les mains dans les poches de son veston d'appartement, le regard pensif, comme fixé très loin, sur des choses qui m'échappaient.

— Non, fit-il en secouant la tête, je ne le regretterai pas... D'abord, il ne faut jamais regretter ce qu'on a fait : ça ne sert à rien, c'est du temps perdu... Et puis... et puis...

Il cherchait ses mots ou il hésitait à parler. Il se décida tout à coup, dans un irrésistible besoin d'expansion, parlant avec une

abondance que je ne lui connaissais pas, avec des gestes, d'une voix vibrante :

— Eh ! mon Dieu ! que voulez-vous?... Ces ordres de marche, ces départs, ça casse votre vie, brutalement... On est tranquille, on se trouve bien où l'on est : en route pour l'Afrique I en route pour le Tonkin!... Et c'est toujours à recommencer... Des hommes jaunes, des hommes noirs, un défilé de vilains singes qui vous feraient douter de votre humanité... Dieu sait où l'on m'aurait envoyé dans quelque temps d'ici, sur quelles merS; chez quels sauvages I... J'en ai trop vu : j'en suis las, je vous assure. (Il avait l'air de vouloir se le prouver à lui-même.) J'ai besoin d'un peu de stabilité... oui, de stabilité... Faire le tour du monde, pour le recommencer quand on a fini, non, non. Ce n'est plus de saison!... Ce que je ferai?... Eh bien, je resterai à Paris, comme tout le monde : il n'y a rien là de bien effrayant... J'écrirai, je ferai des livres... Je ne m'ennuierai pas, allez I... Ohl non, je ne m'ennuierai pas ï

D'abord, je ne m'ennuie jamais : l'ennui, c'est bon pour les imbéciles !...

Il s'arrêta et conclut, avec un geste tranchant :

— Et puis, en définitive, c*est fait. Donc, n'en parlons plusl...

Il souffrait visiblement. Il était moins sûr qu'il ne le disait d'avoir eu raison. Cette rupture avec sa carrière, c'était un déchirement aussi, comme un départ, comme un adieu. Et, le voyant si agité, je ne pus m'empêcher de penser que la décision ne venait pas de lui : il devait obéir à quelque chère sollicitude, à laquelle il voulait à tout prix éviter des larmes, des angoisses. Qui sait si le faux bruit de la perte du Triton n'était pas la cause réelle de cette détermination ? Alors, je l'admirai. Qu'importait qu'il eût tort ou raison ? Qu'importaient sa carrière, son avenir, ses goûts de voyageur ainsi sacrifiés? Il savait aimer, du moins : c'était l'essentiel.

L'été qui vînt nous dispersa. M"' B..^ m'avait invité dans ses terres de la Touraine, où je passai quelques jours charmants, parmi les doux paysages étendus sous le ciel affectueux. Elle comptait aussi sur Kermoysan. Il lui manqua de parole et s'en excusa par un billet qui ne ressemblait plus aux longues lettres du Sénégal.

— Il pense à ses amis quand il est bien loin d'eux, me dit-elle avec un peu de mélancolie ; quand il est près, il les oublie!...

On sut par des tiers qu'il errait de station en station, seul, très sauvage. Une lettre de jyjme Herdevin, qui se trouvait dans les Pyrénées pour la santé de la petite Marthe, nous

apprit qu'il avait passé quelques jours à Bagnères-de-Luchon, d'où il était venu lui rendre visite, et qu'il allait à Biarritz pour y séjourner plus longuement. Il n'exécuta pas son plan, car peu de jours après on signalait sa présence à Aix-les-Bains. Un peu plus tard, je le rencontrai moi-même dans l'encombrement habituel de la station de Saint- Germain-des-Fossés. Au premier moment, je crois qu'il lui fut désagréable d'apercevoir une figure de connaissance ; mais cette impression disparut bientôt pour faire place à une impression toute contraire, et il se mit à me parler avec abondance, comme un homme qui, depuis longtemps, n'a pas entendu le son de sa voix ni celui d'une voix amie.

— Où allez-vous ? me demanda-t-il.

— A Royat, où j'ai des amis.

— Vous y êtes attendu?

— Je n'ai pas annoncé l'heure de mon arrivée

— Eh bien ! venez déjeuner avec moi à

Vichy, voulez-vous? Cela ne vous retardera que d'une demi-journée.

J'acceptai. Il me parut content. Dans le train, tout en observant le paysage monotone, les longs horizons où s'alimentent des peupliers, de lentes rivières à demi desséchées, des bouquets d'arbres semés par les champs, il m'expliqua qu'il était en train de soigner son estomac , dont il souffrait depuis quelque temps :

— Du reste, me dit-il, je passe un été lamentable : je m'ennuie affreusement, je suis las des hôtels, excédé des casinos ; pourtant, je continue à m'y traîner, sans autre but que de changer de place, comme un malade qui se retourne dans son lit.

Je ne savais que lui répondre. J'entrai dans ses vues : je reconnus que les chemins de fer, les hôtels, les casinos sont des inventions néfastes, et je finis par lui demander si, au milieu de ces déplacements, il ne trouvait pas quelque distraction dans le travail.

— Mais je ne travaille pas, s'écria-t-îl avec

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un geste désolé ; je ne fais absolument rieni Impossible d'écrire une ligne... Du reste, je n'ai pas une idée, pas une... Je suis d'un désœuvrement!... Ma correspondance n'existe plus ; je n'ouvre pas même mes journaux 1...

Il me disait cela d'une voix morne, avec des gestes énervés.

— Pourquoi donc, lui suggérai-je, n'iriezvous pas chez M"' B... au lieu d'errer ainsi de lieux en lieux? Elle serait ravie de vous voir. Elle n'attend plus grand monde : vous seriez fort tranquille chez elle pour vous remettre à l'ouvrage, très bien accueilli, très bien soigné, dans le plus joli pays qu'on puisse souhaiter.

Il parut hésiter un instant.

— Non, fit-il en répondant à sa pensée plutôt qu'à ma proposition, non, décidément. Je ne suis pas en train de faire la conversation. J'ai besoin de me sentir indépendant, tout à fait. Il y a des moments où l'on est mieux tout seul ou parmi des étrangers.

Je suis dans un de ces moments-là... Que mes amis m'excusent I...

En arrivant à Vichy, je l'accompagnai aux deux sources dont il prenait les eaux, à une demi-heure d'intervalle. Cette demi-heure, nous la passâmes machinalement à errer autour de l'orchestre, parmi la foule oisive et fade qui s'ennuyait aux sons de l'opérette à la mode, dont les violons raclaient pour la trentième fois les airs favoris.

— Vous ne sauriez imaginer, me dit Kermoysan, à quel point cette musique m'assomme. Pourtant, je viens l'entendre deux fois par jour, parce qu'il faut bien être quelque part... Et puis ce va-et-vient vous lasse un peu... On ne pense à rien; les quinze heures qui séparent le lever du coucher finissent par passer tout de même.

Un moment après qu'il eut avalé son second verre d'eau, nous étions attablés au Cercle international. Il mangeait peu. Il me tint des propos qui ne variaient guère et trahissaient un élat d'esprit singulièrement

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tendu, presque inquiétant. Jamais il ne s'était autant livré : évidemment, il se croyait à l'abri de toute investigation dans cet endroit rempli de visages inconnus, où il était seul. Il devait se dire à peu près :

— Que m'importe qu'on voie mon trouble? On n'en peut deviner la cause I

Il parlait pour se soulager. Il se plaignait de mille petits tracas insignifiants, pour le plaisir de se plaindre, pareil à un homme atteint aux sources mêmes de la vie, qui tait son mal et n'en déplore que les moindres symptômes. Jamais causerie ne me laissa une impression plus pénible ; par moments, j'avais l'idée que sa raison chancelait, battue par trop d'orages trop longtemps comprimés.

Comme l'heure de la séparation approchait, je lui demandai quels étaient ses projets pour la fin de la saison. Il haussa les épaules.

— Je n'en ai pas, fit-il, je n'en ai pas!... Quels diables de projets voulez-vous que j'aie?... Quand j'aurai achevé ma cure, si je l'achève, je me remettrai à errer, comme j'ai

fait jusqu'à présent... Il me semble que cet été ne finira jamais I...

A la gare, où il me reconduisit, il me jeta cette dernière recommandation :

— Si vous rencontrez des amis, ne dites pas que je suis ici !

Dans le compartiment bondé qui m'emportait, j'eus beaucoup de peine à secouer l'obsession de son trouble, de son agitation, de SCS étranges propos. Je me répétais, presque machinalement, cette phrase qui battait ma pensée :

— Un homme à la mer I... Un homme à la mer I

Et je le plaignais, de toute ma sympathie inutile

Cette année-là, je ne rentrai à Paris que vers la fin de novembre. Ma première visite fut pour M""^ B..., chez qui j'étais sûr de trouver des nouvelles de tous nos amis communs. En effet, elle m'apprit que Kermoysan était rentré depuis plusieurs semaines ; puis, comme je m'informais de M""^ Herdevin, elle s'attrista :

— La pauvre femme, dit-elle, est menacée d'un nouveau chagrin, le pire de tous... Sa petite Marthe est plus malade : on pense que le dénouement approche; et vous savez comme elle l'aime ! . . .

En sortant de chez M""' B..., le hasard me fit rencontrer Herdevin. Je l'arrêtai pour lui demander des nouvelles de son enfant.

— Toujours la même chose ! me réponditil avec une brusquerie indifférente, comme s'il ignorait qu'elle fût plus menacée.

Au jour de M""^ Herdevin, j'allai sonner à sa porte : elle ne recevait plus, Marthe étant plus malade encore. Le lendemain, je retournai prendre des nouvelles : l'enfant était morte, dans la nuit.

Une espèce d'instinct me poussa chez Kermoysan, que je n'avais pas encore revu, ayant passé chez lui, l'avant- veille, sans le trouver. J'étais ému, de cette émotion à la fois égoïste et compatissante qu'on éprouve si facilementjx chaque contact avec la mort, si même ceux qu'elle touche sous nos yeux nous sont presque indifférents. Aussi, en l'abordant, avant de lui adresser aucune question courante, je lui fis part de ce que je venais d'apprendre.

— Je le sais depuis ce matin, me réponditil. Je...

Il s'arrêta; puis, voyant que j'attendais, il continua avec effort, disant évidemment autre

chose que ce qu'il avait d'abord eu l'intention de dire :

— C'était une enfant délicieuse, malgré ses infirmités... Vous savez, ces petits êtres souffrants ont parfois des tendresses, des grâces qui nous touchent d'autant plus que nous les sentons si fragiles !. ..

Je savais que M"* Herdevin laissait peu de personnes approcher son enfant ; aussi les paroles de Kermoysan m'étonnèrent.

— Vous la voyiez donc souvent? lui demandai-je.

— Quelquefois, m'expliqua-t-il... Elle m'avait pris en affection tout à coup, un jour que j'étais arrivé avant l'heure habituelle et qu'on l'avait gardée quelques minutes au salon... Elle voulut me revoir... Elle m'appelait « le jeune monsieur qui a des cheveux blancs »... J'étais très touché de sa sympathie, je vous assure... Pauvre petite. Il me manquera quelque chose désormais I

Il se tut de nouveau. Je ne disais rien non plus, gêné, sentant dans l'air je ne sais quelles

tristesses inexprimables. Ce fut lui qui reprit, d'une voix profonde :

— Quelle douleur pour la pauvre mèrel... Elle l'aimait tant!...

Je le regardai et ne me trompai pas : il y avait une larme dans ses yeux, une larme furtivequi brilla un instant et qu'il ne laissa pas tomber. Les hommes forts ont de ces faiblesses : ils résistent à la souffrance mieux qu'à l'attendrissement...

Peu de jours après, je vis M""^ Herdevin. Elle m'avait compris parmi les amis intimes, en très petit nombre, qu'elle recevait, choisis, je pense, parmi ceux qu'elle jugeait capables de compatir à son deuil. Ce fut un moment pénible, car le spectacle d'une douleur vraie éveille les tristes échos que le cours journalier de la vie endort en nous, le sentiment de tout ce qui nous menace, l'intuition ou l'efTroi des souffrances qui nous guettent. Or je n'avais encore jamais vu d'expression plus sincèrement, plus mortellement douloureuse. En si peu de jours, elle avait vieilli de plusieurs

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années: des rides soudaines creusaient son beau front, dont aucune de ses autres peines n'avait encore pu ternir la pureté ; son teint se brouillait de tons foncés, malsains ; sa voix de cristal, cette voix qui charmait, prenait des sonorités fêlées. C'était une autre femme. Pourtant, ce masque douloureux jusqu'au tragique, je le connaissais déjà: je l'avais vu autrefois, en d'autres circonstances... Quand donc?... Je cherchai dans mes souvenirs, et me le rappelai tout à coup : c^était quelques mois auparavant, au moment du faux bruit de la mort de Kermoysan. Seulement, alors, elle se contenait, tandis qu'elle s'abandonnait à présent, n'ayant nulle raison pour dissimuler sa douleur de mère, implorant des yeux une sympathie qu'elle savait rencontrer partout, frappée au cœur, mais d'une blessure permise, qu'on peut montrer, que nulle calomnie ne viendrait envenimer... Cette subite découverte, corroborant, en un tel moment, tant d'autres signes précédemment observés, me troubla à un tel point que

je pus à peine balbutier les quelques phrases convenues que je lui apportais. Comme elles exprimaient mal ma compassion I Commeelles traduisaient en mots insignifiants un sentiment si fort que j'en étouffais! J'aurais voulu lui dire que je connaissais tout le mystère de son âme, que je comprenais ses deux amo urs, dont l'un saignait à cette heure sans que l'autre pût le consoler, que j'avais pitié d'elle, pitié jusqu'à sentir frémir les cordes les plus profondes de mon cœur, pitié jusqu'à souffrir avec elle de l'infini de souffrance qu'elle ne pouvait avouer. Au lieu de cela, il me fallait me contenter de ces paroles immuables qui servent à tous les deuils, comme les draperies des pompes funèbres servent à tous les convois! Pourtant, elle dut sentir avec quelle vivacité je prenais part à sa douleur, car elle se mit à me parler longuement de la petite morte, me racontant son courage contre le mal, ses tendresses, ses mots touchants, d'une voix blanche, qui semblait passer à travers des sanglots :

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— Pauvre, pauvre chérie ! me dit-elle. Je n'ai pas pu lui épargner une crise, je n'ai pu lui donner aucune des joies qu'ont les autres enfants, qui marchent, qui courent, qui jouent 1... Comme il aurait fallu l'aimer, pour compenser cela!... Je crois que je ne l'ai pas encore assez aimée, pas assez. . . J'avais d'autres soucis, d'autres pensées... Quand elle me demandait: « Maman, à quoi penses-tu? » je ne pouvais pas toujours lui répondre : « A toi, chérie! » Mais elle me tendait tout de même les bras, ses pauvres petits bras tout maigres, que je ne verrai plus, elle me serrait contre elle et me disait : « Maman, je suis sûre que tu m'aimes mieux que tout... » Oh! oui, je l'aimais mieux que tout ; oh I oui, je le sais, à présent!...

Cela lui faisait du bien, de me parler ainsi. Je la laissais dire, ne trouvant aucun mot pour l'interrompre. Je prolongeai ma visite bien plus que je ne l'aurais pensé. Au moment où je me levais pour partir, Kermoysan entrait : je vis passer dansles yeux de M"^ Her-

devin comme une lueur de soulagement, comme une étincelle de vie, à demi-éteinte, qui se rallumerait un instant. Ils échangèrent une poignée de mains, sans un mot. Je compris que ce silence était rempli de choses, je compris qu'il renfermait toute la souffrance et toute la consolation, un infini de douleur où venait se fondre un infini d'amour ; je compris qu'il recelait un de ces mystères que nul œil humain ne sonde jamais, car, hélas! qui pourrait mesurer la tendresse et la bonté que la faute obscurcit ?.,.

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La vie passe, emporte nos sentiments, atténue nos impressions, tolérable à ceux qui souffrent, indifférente aux spectateurs. D'ailleurs, à moins qu'on ne soit d'une curiosité vicieuse, lesaffairesdes autres nous intéressent assez peu, et nous n'y prêtons guère qu'une attention distraite. M"* Herdevin ne sortant plus, on l'oubliait. J'allais de temps en temps lui rendre visite, par fidélité; mais j'étais forcé de m'avouer que, depuis que je ne la voyais que rarement, et toujours dans son deuil, elle m'intéressait moins. Parfois, chez M""* B... ou ailleurs, on parlait d'elle en termes amicaux et frivoles, pour regretter sa disparition ou pour la plaindre.

— La pauvre femme ! Quand se remettrat-elle de ce coup ?

— Ah I nous ne la reverrons jamais comme autrefois 1

C'était tout.

Quant à Kermoysan, il avait aussi disparu: pris d'un de ces accès de sauvagerie dont il était coutumier, il ne bougeait plus de son entresol de la rue Oudinot :

— Je travaille, disait-il pour expliquer sa retraite.

On le croyait ; il n'y avait rien là d'extraordinaire. Pourtant, je n'avais pu m'empêcher de remarquer qu'à quelques jours près sa disparition correspondait à la mort de la petite Marthe, qui nous privait de M"* Herdevin. Au premier moment, cette observation me frappa, comme une belle découverte à ajouter à celles que j'avais déjà faites. Puis, ne voyant plus qu'à de longs intervalles les deux héros de mon roman, je n'y pensai plus guère, jusqu'au jour où de tragiques circonstances les imposèrent de nouveau à mon attention et sou-

levèrent, pour moi, le dernier coin du voile de mystère dont ils étaient encore enveloppés.

C'était au mois de janvier, au moment où la saison bat son plein. Je ne vivais plus, comme tout le monde, que de cette vie vide et factice qui, chaque soir, recommence la même et fait côurir le temps à travers sa monotonie : dîners, soirées, visites, lassitude des mêmes propos, des mêmes toilettes, des mêmes menus, fatigue des veilles trop prolongées, désœuvrement.

Un jour, le bruit se répandit que M"* Herdevin était malade. D'abord, on ne parla que d'une légère fluxion de poitrine, puis on apprit que la maladie s'aggravait et, bientôt après, qu'il n'y avait plus que peu d'espoir. Or, le jour même où les nouvelles commençaient à devenir inquiétantes, je rencontrai Kermoysan dans une petite soirée intime à laquelle M'^'B... l'avait invité sans trop oser compter sur lui.

— Vous êtes donc sorti de votre retraite ? lui dis-je en l'abordant.

11 me répondit :

— Oui, oui... Cela ne pouvait pas durer toujours...

Il avait mauvaise mine, les traits tirés, l'œil inquiet.

— Vous avez l'air fatigué, lui dis-je encore. Vous avez trop travaillé sans doute...

— Trop travaillé? fit-il. Oui, peut-être... Et puis, voyez-vous, cela ne vaut rien de s'isoler... On a toujours besoin des autres, plus qu'on ne pense. Quand ce ne serait que pour s'éviter un peu soi-même...

— Alors, vous renoncez à l'état sauvage ?

— Tout à fait... C'est absurde de jouer au solitaire... Je vais recommencer à sortir, comme autrefois... Mon livre ne s'en fera pas moins, s'il doit se faire, ce dont je ne suis pas bien sûrl...

En effet, à partir de ce soir-là, je le rencontrai partout, même à des visites d'aprèsmidi. Mais il ne retrouvait ni son équilibre ni cette absolue possession de soi-même que j'admirais aux premiers temps où je le con-

naissais. Il arrivait, la mine inquiète, l'air de quelqu'un qui attend ou qui cherche. Il prenait peu de part à la conversation, à laquelle il ne se mêlait que nerveusement ou distraitement, tantôt répondant de travers quand on l'interpellait, tantôt débitant une longue tirade, sur laquelle la discussion s'engageait sans qu'il continuât à défendre son point de vue.

— M. Kermoysan est devenu bien singulier, me dit une fois M"^ B... Qu'a-t-il donc? Savez-vous ?

— Je pense qu'il a trop travaillé.

Ma vieille amie sourit :

— Trop travaillé!... C'est commode pour les gens de lettres... Ça tend les nerfs et ça cache tout!...

Il arrivait toujours dans nos réunions que quelqu'un mettait en avant le nom de M""® Herdevin, car, depuis sa maladie, on se souvenait d'elle : soit parce qu'elle prêtait de nouveau à la conversation, soit par vraie bonté et par sympathie. Ce n'était jamais Kermoysan ;

mais, dès qu'il entendait prononcer son nom, son visage se tendait et, s'il était engagé dans une autre conversation, il ne parvenait pas à dissimuler qu'il écoutait ailleurs. Les nouvelles, du reste, ne variaient guère : l'état de la malade empirait un peu chaque jour, quoiqu'elle se défendît de toute la force de la jeunesse et de la santé. Un médecin de nos amis nous expliqua à ce propos qu'avec la fluxion de poitrine il ne faut jamais désespérer, qu'au cours de sa carrière il avait vu bien souvent des personnes atteintes de ce mal entrer en convalescence aussitôt après qu'il les avait condamnées.

— Le malheur, ajouta-t-il, c'est que la maladie s'attaque à un tempérament épuisé par une grande souffrance morale, par ce deuil inconsolable... Le terrain est donc bien préparé pour elle...

On n'en resta pas moins sur une impression plutôt rassurante, d'autant plus qu'il est toujours assez tôt pour s'attrister.

Cela dura ainsi pendant une semaine envi-

ron. J'allai plusieurs fois prendre des nouvelles; mais les renseignements que j'obtenais des domestiques n'étaient ni plus clairs ni plus précis que ceux qui circulaient dans le monde. Puis, un jour, au commencement d'un dîner, quelqu'un posa la question habituelle :

— A-t-on des nouvelles de cette pauvre M"" Herdevin?

Une voix répondit :

— Elle est morte.

Kermoysan était assis vis-à-vis de moi. Je le regardai : il eut un tel éclair dans les yeux, il esquissa un tel geste d'épouvante et de désespoir que je me sentis frissonner jusqu'aux moelles. Pourtant, il se domina: le cri qui lui montait à la gorge n'éclata pas, et, tendant toute son énergie dans un suprême effort, il éteignit son regard, il empêcha son visage de se bouleverser.

Cependant, les domestiques servaient le poisson, et c'était autour de la table une explosion de sympathie :

— Elle est morte I . . . Oh I que cela me fait de peine I . . .

— La pauvre femme ! si charmante, si bonne!...

— Elle n'a pas eu une vie heureuse, tant s'en faut I . . .

— A-t-elle beaucoup souffert ?

Ces phrases,... d'autres pareilles se croisaient par-dessus les orchidées qui décoraient la table, cadencées par le bruit discret des fourchettes. La personne qui avait apporté la nouvelle fut invitée à donner des détails. Elle n'en avait que fort peu : elle savait seulement que l'agonie avait été assez longue.

Quelqu'un demanda :

— A-t-elle conservé sa connaissance jusqu'à la fin ?

Kermoysan, qui semblait distrait, comme si rien de ce qu'on pouvait dire ne l'intéressait, fit un geste d'attention, tandis qu'on répondait:

— Je ne sais pas... Je ne sais rien de plus que ce que je vous ai dit.

ETn ce moment, sa voisine se pencha vers lui, disant:

— Vous connaissiez beaucoup cette pauvre M'^^Herdevin, n'est-ce pas, monsieur?

Il se tourna vers elle, la regarda, répondit, avec une légère hésitation :

— Beaucoup ? Non, madame; je la voyais quelquefois.

On continua :

— Je n'ai jamais eu le plaisir de la rencontrer, mais j'ai toujours entendu dire du bien d'elle. C'était une charmante femme, n'est-ce pas?

Il était livide. Il balbutia:

— Oui, tout à fait charmante... tout à fait.

Je sentais l'effort qu'il faisait pour prononcer ces phrases banales et que ses forces s'épuisaient. Par bonheur, le dialogue fut interrompu. On passait un nouveau plat et l'on servait du vin, en demandant:

— Pomard ou Château-Laroze?

Il fallait choisir.

Ce fut une heureuse diversion. On cessa de

parler de M"* Herdevin, à la grande satisfaction de la maîtresse de la maison, qui craignait que son dîner ne fût triste. Des sujets divers se succédèrent, et, bientôt, les bons mots de quelques hommes d'esprit provoquèrent des rires.

Kermoysan se tenait très bien : il était grave, sans doute ; mais sa figure impassible ne trahissait aucune émotion. Il ne parlait guère, c'est vrai; mais personne ne s'en étonnait, car on le savait assez quinteux. D'ailleurs, il réussit à prononcer quelques phrases à propos de n'importe quoi, et entretint sa voisine presque autant qu'il convenait. Je fus, je crois, le seul à m'apercevoir qu'il ne mangeait pas. A deux ou trois reprises, il essa^i'a; mais l'effort était trop grand, il ne put. En revanche, il vidait d'un trait ses verres h mesure que les domestiques les remplissaient.

Au fumoir, je m'approchai de lui, avec l'intention de lui dire, sous n'importe quel prétexte, quelques mots affectueux. Mais je

ne trouvai pas les paroles que je cherchais. Du reste, il me regarda d'un œil presque suppliant, qui semblait dire: « Je vous en prie, ne me dites rien, ne parlez pas. » Je me contentai donc de lui tendre la bougie rose dont je venais de me servir pour allumer mon cigare. A son tour il alluma le sien et se mit à fumer mécaniquement, à rapides bouffées. Malgré son silence, je restai près de lui pour le défendre de la conversation des autres, qui étaient fort gais.

On rentra au salon. 11 y avait réception: de nouvelles figures arrivaient. Kermoysan eut à donner quelques poignées de main. Un moment, je le vis accaparé par une grosse dame, qui gesticulait avec un éventail. Puis il se dissimula dans un angle ; bientôt, la foule augmentant, je vis qu'il se préparait à s'esquiver. Sans réfléchir davantage, je me décidai à le suivre.

La soirée étant peu avancée, il ne lui vint pas à l'esprit que quelqu'un pouvait sortir en même temps que lui. Il demanda sa pelisse,

l'endossa rapidement, sortit sans me voir sur ses traces. Nous nous trouvions dans la rue

' Jean-Goujon. Il passa derrière la lignée de voitures qui stationnaient au bord du trottoir et prit d'un pas rapide la direction des quais. A la distance où je restais de lui, je le voyais gesticuler dans la nuit, puis s'arrêter parfois, comme un homme poursuivi par une tenace pensée qui, peu à peu, l'emporte hors du monde extérieur et le lui fait oublier; puis, il se remettait en marche, zigzaguant d'un trottoir à l'autre avec des allures d'ivrogne. Qui n'a rencontré par les rues de tels passants fantasques, qui n'a souri de leurs allures, qui ne les a suivis d'un regard curieux? Quelquefois, les immobilités de Kermoysan se prolongeaient, je crois, plusieurs minutes. J'étais forcé de m'arrêter aussi, et, la réflexion venant, je me sentais un peu honteux de

( l'espèce d'espionnage auquel je me livrais. Pour rassurer ma conscience, je finis par me dire que je devais le suivre ainsi pour le défendre ou le sauver de lui-même si, comme

je le craignais, il allait prendre quelque parti extrême.

Les rues, où le vent d'hiver promenait des souffles glacés, étaient solitaires ; nous ne rencontrions qu'à de longs intervalles de rares passants, la tête enfouie dans leurs cols, soufflant dans leurs doigts. Personne ne nous remarqua.

Arrivé au bord de la Seine, Kermoysan s'accoudasurle parapet et se pencha en avant. Alors, une angoise m'étreignit : évidemment, il pensait à la mort. La mort l'appelait, l'eau noire lui chantait des refrains de sirènes ; il songeait aux délices de ne plus sentir la douleur qui lui tordait le cœur, d'être emporté par les flots, là-bas, dans le mystère, dans les régions inconnues où Elle errait, l'attendant peut-être ! Qu'est-ce qui pouvait le retenir si longtemps, qu'est-ce qui l'empêchait donc de se plonger dans l'oubli, dont, seul, un petit mur gris le séparait? J'attendis, caché derrière un arbre, prêt à voler à son secours, entraîné par la force du préjugé, quoiqu'une

voix secrète me criât : o Laisse-le faire : s'il veut mourir, il en est libre. » Et je ne sentais pas le froid, l'âpre vent d'hiver qui faisait claquer les branches dénudées des arbres et trembler sur l'eau le reflet des réverbères.

Soudain, je vis la taille de Kermoysan se redresser lentement. Je frissonnai :

— C'est le moment, pensai-je en m'avançant.

Mais non. Il était debout, il s'éloignait du parapet. D'un geste machinal, il enfonça son chapeau sur sa tête et reprit sa marche dans la direction du pont de l'Aima. Il allait, maintenant, d'un pas plus régulier, sans s'arrêter, ayant un but. Je devinai qu'il voulait voir la maison des Herdevin.

C'était un hôtel d'architecture ornementée, séparé de l'avenue du Trocadéro, sur laquelle il ouvrait, par une grande grille en fer travaillé, surmontée d'un chiffre doré. Et Kermoysan, en effet, s'arrêta au milieu de l'avenue, en face de la grille. Il alla s'appuyer contre un des arbres et y resta, les yeux fixés

sur les volets clos de l'appartement silencieux. Depuis un moment, la neige tombait : une neige épaisse, dont les gros flocons, striant l'obscurité de la nuit, le blanchissaient peu à peu, sans qu'il les sentît, sans qu'il songeât aies secouer. C'était une autre forme de la mort qui s'offrait, plus attirante encore, le bienveillant linceul préparé par les choses, le tapis velouté, tombé pièce à pièce du ciel, invitant à l'inconscience. Mais c'était là une idée d'homme de sang-froid, qui, j'en suis sûr, n'effleura pas même Kermoysan. Quand on souffre réellement, la mort apparaît comme délivrance, non comme volupté.

Cependant il se lassa de son immobilité. Il se mit à marcher de long en large, devant la maison, tantôt à pas rapides, tantôt plus lentement. De temps en temps, il s'arrêtait, levait la tête vers une fenêtre du second étage, la seule d'où filtrât un peu de lumière à travers les jalousies, celle sans doute de la pièce où l'on veillait la morte; et il se tordait les mains. Et, soudain,jefussaisipar cette affreuse

idée qu'il n'aurait pas la consolation suprême de la revoir, que le terrible jamais s'emparait de lui dans toute son horreur en un moment où il aurait encore pu matériellement, mais où il ne pouvait pas, la contempler parmi les fleurs qui l'entouraient et baiser ses mains rigides, que les derniers yeux qui se poseraient sur Elle ne seraient pas ceux qui l'avaient adorée, ceux que ses lèvres avaient baisés peut-être, ceux que son image emplissait, ceux qui n'avaient pas même le droit de la pleurer. Et je sentis un frisson de haine contre nos lois, contre nos mœurs, qui proclament des devoirs plus sacrés que l'amour.

Les minutes tombaient, très lentes; la neige aussi tombait plus lentement.

— Va-t-il donc rester là toute la nuit ? me demandai-je.

De fait, le temps ne comptait plus pour lui : il ne devait avoir conscience de rien que de sa douleur. Pourtant, tout à coup, comme s'il venait de prendre une décision subite, il ne revint plus sur ses pas, il fila très vite droit

devant lui. Sans plus regarder le fleuve, il longea les quais jusqu'au pont des Invalides, le traversa, erra par de larges avenues noires, où je faillis le perdre de vue, et finit par se trouver rue Oudinot. Il marchait si vite que j'avais eu peine aie suivre. Devant sa porte, enfin, il s'arrêta, tira la clef de sa poche. Mais, au lieu d'ouvrir, esquissant dans le vide un grand geste désespéré, il reprit sa marche infatigable. Une angoisse nouvelle m'étreignit. Quelque épuisé que je fusse, il m'eût été impossible de l'abandonner: cette fois, ce n'était plus de la curiosité, car'je savais tout ce que je voulais savoir; c'était bien de la pitié toute pure, le sentiment que ce malheureux abandonné avait pourtant, dans son deuil mortel, une âme sympathique auprès de lui, dont la compassion lui ferait du bien peut-être, même s'il ne la devinait pas.

— Mon Dieu ! me demandai-je, que va-t-il faire. Où va-t-il aller ? Est-il revenu à colle idée de mort qu'il a chassée une fois, mais qui, sûrement, rôde autour de lui ?...

Cette fois, les rues étaient toutà fait désertes, les maisons endormies ; je me sentais bien seul avec ce désespéré, qui, la neige étouffant le bruit de ses pas, glissait comme un fantôme à travers la nuit et le silence.

Il n'alla pas loin.

A l'angle de la rue Vaneau, une mauvaise boutique de marchand de vin restait ouverte, quoiqu'on ne vît pas un client devant le comptoir de zinc. Kermoysan y entra. Un instant après, en passant devant les vitres malpropres, je le vis assis à une petite table ronde, avec un carafon de liqueur. Je repassai une seconda fois: il ne buvait pas, mais il sanglotait, la tête dans ses deux mains. C'était étrange et saisissant, je vous assure, cette douleur qui venait ainsi s'effondrer dans ce bouge, sûre d'y rester anonyme.

Je l'observai un moment à travers les vitres. Le cabaretier, debout, derrière son comptoir, l'observait aussi, stupéfait : puis, il ' finit par s'éloigner pour disparaître par une porte du fond, doucement, avec des précau-

lions, le laissant seul. La discrétion de ce brave homme me toucha. Je pensai que ces sanglots qui pouvaient enfin éclater marquaient la fin de la crise aiguë, et je m'éloignai.

Mille pensées confuses s'agitaient dans ma tête ; mille questions se pressaient en moi, auxquelles seule mon imagination pouvait répondre. En regagnant ma demeure, je construisis tout un roman. Mais j'en sentais bien la fragilité. Une seule chose était certaine : Kermoysan gardait son secret, jusqu'au bout, par-delà la mort. Ce qu'il y avait eu entre Elle et lui, nul ne le saurait jamais. C'était du passé, maintenant, qui n'existait plus que dans une seule mémoire, qui s'éteindrait avec elle, dont je n'avais saisis que quelques étincelles, éteintes aujourd'hui, dont je n'avais aucun droit de remuer les cendres.

Le lendemain, une vague inquiétude me poussant, j'allai sonner à la porte de Kermoysan pour avoir des nouvelles et sans penser qu'il me recevrait. En effet, son domestique me répondit :

— Monsieur est sorti.

Mais l'honnête Adolphe ne savait pas mentir aux intimes : il eut l'air trop embarrassé pour qu'il me restât un seul doute* et je m'éloignai, rassuré. Après l'effort de la veille, qu'il faudrait encore recommencer, il était naturel que Kermoysan s'enfermât avec sa douleur. Et je me représentais les heures farouches que passait ce malheureux en têteà-tête avec ses regrets, le cœur tordu par un

de ces deuils que ne berce aucune pensée consolante, qu'aucun ami ne peut partager. Je le voyais arpentant son cabinet de ce mouvement de fauve enchaîné qu'on prend d'instinct quand on souffre, voulant sortir pour chercher la griserie des pas et des rues, mais n'osant, de peur des yeux qui liraient son secret sur son front : bête blessée et traquée qui, ne pouvant se traîner à la source, s'enfonce dans sa tanière pour lécher sa plaie...

Le soir, cependant, je le rencontrai dans le monde, impassible, correct, irréprochable. D'une voix calme, il m'exprima ses regrets de ne pas s'être trouvé chez lui le matin, mettant seulement un peu trop d'insistance à m'expliquer où il était allé. Il entretint plusieurs autres personnes de sujets indifférents, s'animant à défendre la dernière pièce de M. Alexandre Dumas, Francillon, qu'on attaquait. Comme la veille, quelqu'un lui parla de M""* Herdevin en lui demandant de nouveau :

— Vous la connaissiez beaucoup, je crois?

— Beaucoup? Non, répondit-il aussitôt. Je la voyais quelquefois avec grand plaisir.

Il parlait sans un tressaillement de la voix ni du visage.

— Ceux qui la fréquentaient, ajouta-t-il, regrettaient tous qu'elle ne reçût pas davantage; aussi, quoiqu'elle sortît peu, sa mort fera un grand vide...

Puis, avec une parfaite aisance, il changea de conversation.

C'était l'époque où Rollinat disait ses vers dans tous les salons. Ce soir-là, il était d'humeur particulièrement macabre, car il récita les pièces les plus désolées de son répertoire. Ce furent d'abord les Larmes:

... Oh ! quand, rongé d'inquiétudes, On va geignant par les chemins, Au plus profond des solitudes, Ne pouvoir pleurer dans ses mains !

Jalouser ces douleurs de mères Ayant, au moins, pour s'épancher Le torrent de larmes amères Que la mort seule peut sécher I...

LE SILENCB 175

Vint ensuite un sonnet intitulé le Silence des morts, pour lequel la figure sombre du poète se fit noire et tragique :

On scrute leur portrait, espérant qu'il en sorte Un cri qui puisse enfin nous servir de flambeau,..

Enfin, l'auditoire étant suffisamment préparé, la voix devint plus caverneuse, les yeux roulèrent avec effroi, et l'on entendit la Putréfaction:

Au fond de cette force moite D'un perpétuel suintement, Que se passe-t-il dans la boîte Six mois après l'enterrement ?...

Les hommes prenaient des airs de libres penseurs ; les femmes faisaient des moues de dégoût. Kermoysan, les yeux mi-clos, semblait écouter avec une attention profonde. Mais, comme je passais près de lui au moment où la récitation finissait, il me dit avec une espèce de frisson :

— C'est horrible I...

Puis, se reprenant aussitôt :

— Quels mauvais versl Il ne sortit qu'assez tard.

Son attitude avait été si simple, si parfaite, qu'un instant je me demandai si je n'avais pas rêvé la soirée de la veille. Puis, je compris qu'il mettait à garder son secret ce luxe de précautions des consciences délicates que le sentiment de leur faute tourmente au point de leur montrer partout des yeux de juges et que cet effroi paralyse jusque dans leurs actes les plus insignifiants. Le pauvre homme! Il n'osait pas même s'enfermer dans sa solitude, de peur que cet isolement, à ce moment-là, ne fût remarqué ; et il s'exhibait, le cœur saignant, mais les yeux secs et le front serein, afin que nul ne s'avisât de demander :

— Que devient donc Kermoysan? Pourquoi n'est-il pas ici?...

Naturellement, je me rendis au service mortuaire de M""* Herdevin. Il fut célébré ù la Madeleine, en grande cérémonie, comme il convient pour une personne fort riche qui

doit représenter jusqu'au seuil même de l'éternité. Il y avait beaucoup de monde, comme toujours à ces cérémonies dès qu'elles ont un peu d'éclat : des parents, des amis, des indifférents, des curieux, tous avec des mines de circonstance calquées sur celles des employés des pompes funèbres. Cette foule prenait je ne sais quelle teinte uniforme : les figures se ressemblaient comme les toilettes, en sorte tjue j'eus quelque peine à découvrir Kermoysan. Je finis pourtant par l'apercevoir, un peu à l'écart, à demi-caché par un pilier, contre lequel il s'appuyait, dans une attitude pareille à celle qu'il avait, l'avant-veille, sous la neige, dans l'avenue du Trocadéro. Pendant toute la durée de l'office, il ne remua pas, indifférent aux prières qui courbaient l'assemblée en génuflexions, l'œil errant dans le vide, l'âme absente. Cependant, à côté du cercueil, dont il ne pourrait approcher qu'un instant ^ la fin de la cérémonie, auquel son unique adieu serait un coup d'aspersoir, à côté de ce cercueil où dormait la belle morte

qu'il n'avait pu revoir, s'étalait l'importance du gros Herdevin, très rouge, soufflant fort, tenant à la main un mouchoir dont il ne songeait pas à se servir, probablement plus ennuyé qu'affligé, gui sait? peut-être même assez satisfait d'un accident qui lui rendait la liberté convoitée. De nouveau, je fus assailli par des idées subversives qui me hantaient depuis deux jours. Mais, vraiment, comment assister à un spectacle pareil, à l'âge où l'on est encore susceptible d'exaltation romanesque, sans maudire l'hypocrisie de nos institutions, le mensonge éternel qui les enveloppe, les entraves qu'elles ont mises, au profit de l'égoïsmé et de la sécheresse d'âme, à la liberté des cœurs? Plus tard, on ii-aisonne autrement; en ce temps-là, je sentais ainsi: c'est peut-être pourquoi les événements que j'observais me produisirent une impression si forte.

Lorsqu'on défila devant la bière, je me trouvai précédant Kermoysan. Ce fut donc moi qui lui passai l'aspersoir. Au moment

p#ir-

OÙ il le prit de ma main, je remarquai, pour la seconde fois, ce regard désespéré qui lui échappait comme un cri, et qui seul le trahissait. Il le réprima comme on étouffe un sanglot. Mais je l'entendis, pour ainsi dire, résonnef sous les voûtes, jusqu'à les remplir. Puis, les orgues ronflèrent, couvrant de leurs lourdes harmonies ce cri muet et perdu. Les porteurs rabattirent le drap funéraire, couvert de fleurs, sur le cercueil qu'ils emportaient à pas pesants, qui sonnaient sur les dalles, tandis que le cortège se formait derrière eux.

Je restai à côté de Kermoysan. Il sortit de l'église sans y mettre aucune volonté, poussé par la foule, et s'arrêta sur une des marches, l'œil fixé sur le char empanaché, qui bientôt, s'ébranla et se mit en route, ralentissant l'allure des fiacres, arrachant aux passants un salut anonyme, puis se perdit, dans le calme des boulevards, parmi des omnibus.

Kermoysan finit par s'apercevoir que j'étais à côté de lui. Il me regarda, remua les lèvres

sans qu'il en sortît aucun son et réussit pourtant à prononcer d'une voix rauque :

— C'est toujours triste, un enterrement!

Je lui répondis d'un geste vague et m'éloignai pour lui épargner un nouvel effort. Il fît quelques pas, machinalement, dans la direction qu'avait prise le cortège disparu. Puis, il s'arrêta, rebroussa chemin, et je le vis s'en aller dans une direction opposée, si vite qu'il semblait fuir, fuir un ennemi, invisible pour les autres, dont il se sentait poursuivi-

Les jours suîvants, je n'allai nulle part sans rencontrer Kermoysan. On eût dit qu'il s'appliquait consciencieusement à liquider un long arriéré de visites, ou qu'une espèce de fièvre mondaine le poussait de salon en salon. En tout cas, jamais oisif ne remplit avec plus d'exactitude ses devoirs sociaux. Il me sembla même qu'il dépassait la mesure, qu'à force de vouloir prévenir les soupçons il courait le risque d'en provoquer. Du reste, on ne pouvait avoir que des soupçons très vagues : songez donc à l'effort de raisonnement qu'il aurait fallu à des personnes dont l'attention n'avait pas été éveillée auparavant pour saisir un rapport entre les sorties de Kermoysan

et la mort de M"^ Herdevin I Les gens du monde, quand ils en prennent la peine, savent observer; mais leur clairvoyance ne va pas jusqu'à la divination. Ses allures frappèrent quelques-unes de ses connaissances; on s'étonna de ses changements d'habitudes; on remarqua ses distractions plus fréquentes, ses chutes soudaines dans la tristesse, les plis dont une pensée constante sillonnait son front et les coins de sa bouche, et qui, peu à peu, changeaient l'expression, jadis sereine, de son visage, en une expression tourmentée. Ce fut tout. J'assistai à quelques conversations dont il fut l'objet: aucune ne frôla la vérité.

— Ne trouvez-vous pas, demandait quelqu'un, que M. Kermoysan n'est plus le même? Il a beaucoup vieilli, depuis quelque temps ; il se ride, il est distrait... Que peut-il donc avoir?...

Une voix répondait:

— On dit qu'il travaille beaucoup.

— Mais, objectait un autre, il ne publie plus rien.

LE SILENCB 183

Pour peu qu'il y eût un malveillant dans la compagnie, on entendait:

— C'est peut-être justement cela qui l'afflige... Il se sent vidé, il en souffre... Rien n'aigrit un homme comme les déboires de la vie littéraire...

Il va sans dire qu'on insinua à plus d'une reprise qu'il y avait sans doute une femme dans son cas. Mais personne n'en savait rien, et nul ne se douta que cette femme était morte et qu'il la pleurait. J'éprouvais, je l'avoue, un certain plaisir, mêlé d'orgueil, à en savoir plus que tout le monde ; je me réjouissais aussi de voir que son héroïsme n'était pas inutile, et qu'il réussissait à garder son secret.

Cela dura bien ainsi deux ou trois semaines. Le souvenir de M""* Herdevin allait s'effaçant de jour en jour. Déjà Ton ne parlait plus d'elle ou, quand son nom tombait par hasard dans la conversation, il semblait venir de loin. Ceux-là mêmes qui avaient apprécié sa grâce, son charme, sa beauté, n'y songeaient plus ; c'étaient du passé, des choses mortes,

qui, de droit, appartenaient à l'oubli. On remarqua pourtant le cynique sans-gêne avec lequel Herdevin promenait sa maîtresse dans les lieux publics. Mais Herdevin n'avait jamais fréquenté la même société que sa femme, où l'on ne s'occupait pas de lui. On se contenta de dire .

— Il épousera cette créature dans quelques semaines !

Et l'on n'en parla plus.

Cependant, Kermoysan exécutait une nouvelle retraite, en ménageant avec beaucoup d'art ses transitions. Il se prodigua moins, ne resta plus que quelques minutes dans les salons où il apparaissait encore, refusa des invitations et laissa se répandre le bruit qu'il allait enfin donner un nouveau livre.

Quand on lui en parlait, il ne disait ni oui ni non.

— Vous verrez qu'il nelefera pas! disaient les malveillants : il y met beaucoup trop de mystère...

Un nouveau livre I Ah ! certes, il n*y son-

geait guère 1 Je n'oublierai jamais la seuls visite que je lui fis à celte époque. Je le trouvai inoccupé, dans son cabinet en désordre. Plusieurs volumes, qu'il avait sans doute essayé de lire, étaient jetés pêle-mêle sur le divan, sur les fauteuils, sur les tables : des poètes, des prosateurs, même des livres de piété. La pièce avait je ne sais quel air désolé de pièce abandonnée. Comme je m'approchais de la grande table de travail, encombrée de papiers, de journaux avec leurs bandes, de lettres qui n'avaient pas été décachetées, je remarquai que l'encre s'était séchée dans l'encrier de cristal. Je laissai échapper un signe d'étonnement, dont Kermoysan, debout à côté de moi, s'aperçut :

— Oui, fit-il, l'encre est sèche... La chaleur du coke, vous savez... D'ailleurs, je ne travaille pas... Peu d'entrain... Point d'idées...

Affectant un ton d'insouciance:

— On a des moments comme ça, vous savez bien !... Moi, j'en ai toujours eu... Seulement, cette fois, ça se prolonge plus que

d'habitude... Cela me gêne beaucoup: mon livre ne se finit pas, et il sera très bien, mon livre 1...

Et, avec effort, il se mit à me parler de ce livre, dont sa pensée était bien loin.

— ' Je travaillais davantage quand j'étais marin, me dit-il encore... Les voyages me manquent... Changer déplace, remuer, bouger, il n'y a que ça de bon, voyez-vous 1...

Il m'avait fait asseoir sans s'asseoir luimême ; tout en me parlant, il marchait de long en large dans son cabinet, avec ces allures de fauve enfermé que je connaissais bien et cette agitation intérieure qui pousse au mouvement.

Quand je sortis, Adolphe vint me reconduire. Il me frappa presque autant que son maître, dont il reflétait toujours un peu les dispositions. Il avait une barbe de huit jours, un tablier douteux : il s'en allait visiblement à vau-l'eau.

— Je crains que Monsieur ne soit pas très bien ces temps-ci, lui dis-je.

Le brave garçon secoua la tête, roula les yeux et commença :

— Ah ! Monsieur...

Mais il s'arrêta net, discrètement.

Je ne retournai pas rue Oudinot, de crainte de troubler ce deuil auquel la solitude allait si bien. Il y a des douleurs qui bravent toute consolation autre que celle du temps, et le temps est long dans la souffrance. D'ailleurs, pour moi, qui ne souffrais pas, il passait vite. Peut-être avais-je un peu oublié Kermoysan, auquel je pensais pourtant quelquefois, que je m'imaginais retiré, pour ainsi dire muré dans sa garçonnière, séparé du monde par une barrière invisible, par le mur infranchissable de ses regrets, lorsque le bruit se répandit qu'il allait partir pour le Soudan.

C'était vrai.

— Alors, pourquoi donc a-t-il quitté le service s'il ne peut pas rester en place ? se demandaient ses amis.

Et l'on blâmait son inconséquence.

Peu de jours avant son départ, Kermoysan

vint me faire ses adieux. Il était fort changé, amaigri, affaibli, l'air plus tristement distrait, le regard plus absent que jamais, et, dans les allures, dans les mouvements, dans les gestes, cette inquiétude continuelle et menaçante que j'avais déjà notée lors de ma dernière visite. Je le vois encore, assis dans mon unique fauteuil, avec ses yeux mobiles, qui se posaient sur tous les objets de la chambre comme s'il en eût fait l'inventaire, tandis que ses pieds s'agitaient et que ses mains croisées se maniaient l'une l'autre incessamment.

Nous étions un peu gênés tous les deux, ayant des pensées que nous ne pouvions ou ne voulions dire: pour ma part, j'entendais toujours d'autres paroles que celles qu'il prononçait d'une voix indifférente. Je lui demandai quelques renseignements sur le but et les moyens de l'expédition à laquelle il s'était fait rattacher. Il me les donna, sans paraître y prendre aucun intérêt. Des noms aux sonorités inconnues, Ouargla, Chambâa, Tidikelt, tombèrent de ses lèvres: l'on eût

cru qu'il ne les entendait pas. Il me raconta sommairement quelques-unes des héroïques et vaines tentatives faites pour pénétrer dans les régions inexplorées qu'il allait aborder; comme je m'écriais :

— C'est d'une témérité folle, ce que vous entreprenez làl...

lime répondit:

— Folle? non. . .Hardie, sans doute, mais pas plus que beaucoup d'autres, qui ont réussi... Pourquoi, d'ailleurs, hésiterais-je?... Pas de famille, pas de devoir envers personne, complètement seul, indépendance absolue...

Qu'importe donc si je laisse ma peau là-bas ?

— Et vos amis? Et la littérature?

Il sourit :

— Mes amis, fit-il doucement, ils en ont d'autres... Quant à la littérature... Ehl grand Dieu ! que voulez-vous qu'elle fasse de moi ? Si vous croyez que j'y songe 1... D'ailleurs, je ne fais plus rien, je n'écris plus; cela ne me distrait pas assez... L'action, l'action, le mouvement, le danger, voilà ce qu'il me faut I

Son regard s'animait :

— Le danger ! répéta-t-il, voilà un plaisir... le dernier qui donne un peu de prix à la vie... On s'y rattache quand on est sur le point de la perdre... Et puis, que voulez-vous ? j'ai besoin de m'occuper... Si je reviens, j'aurai di> moins fait quelque chose... Si je ne reviens pas... pourquoi ne dormirait-on pas aussi bien sous les sables de l'Afrique que sous notre terre noire?...

Lorsqu'il se leva sur ces mots en me tendant la main, je le regardai en face :

— J'ai peur, lui dis-je en soulignant mes paroles... j'ai peur que vous ne reveniez pas...

Gêné par mon regard, il détourna les yeux :

— Est-ce qu'on sait ? fit-il d'un ton d'in souciance... Peut-être oui, peut-être non... Moi, je crois plutôt que je reviendrai... VoyezvOus, j'ai l'âme chevillée au corps : elle ne partira que quand elle ne pourra pas faire autrement..-

Puis, me voyant ému, il mit une cordia-

lité inattendue dans sa poignée de main. Ses derniers mots, que je n'oublierai jamais, furent ceux-ci :

— Adieu... Bonne chance à travers la vie!...

Hélas ! je savais bien que je ne le reverrais pas.

Pendant plusieurs mois, on resta sans nouvelles particulières sur son compte; on ne put que suivre, au gré d'informations éloignées et iticcrtaines, la colonne d'expédition qui s'enfonçait avec lui dans des terres inconnues, le long de quelque vaste fleuve au cours incertain. Puis, un jour, on apprit qu'il avait péri dans utie reconnaissance, après une défense héroïque et solitaire. A coup sûr, cela n'était pas un suicide; et pourtant...

Tels sont les faits qui me revenaient lente = ment au cours de la conversation que j'ai rapportée au début. J'avais cessé d'y prendre part, et même de l'écouter, entraîné au courant de ces souvenirs qui ressuscitaient peu à peu dans ma mémoire. Je cherchais à préciser leurs contours incertains, en même temps que je m'abandonnais à quelques réflexions très vagues :

V Hélas I me disais-je à peu près, nous ne savons rien des autres ! Nous les voyons aller, venir, s'agiter, souffrir, aimer, mourir sans que notre œil malhabile parvienne à percer la couche dure des apparences pour pénétrer au delà, dans les régions de l'âme, celles où

réside l'être véritable, éternellement ignoré, impénétrable, inaccessible. Leurs pensées se manifestent à nous par des paroles que nous croyons comprendre, et nous ne sommes jamais sûrs d'en avoir pénétré le sens. Quant à leurs actes, ah! leurs actes, c'est bien pis encore : ils nous trompent plus que les mots I Nous les jugeons, nous les classons, nous les définissons. Nous disons : Ceux-ci sont bons, ceux-là sont mauvais ; ceux-ci sont justes, ceux-là sont injustes ; ceux-ci sont admirables, ceux-là n'ont pas d'excuses. Et nos jugements sont presque toujours autant d'erreurs iniques, car ils reposent sur les grossières catégories qu'a fabriquées notre grossière analyse des faits.

a Les faits, d'ailleurs, qu'importent les faits ? Ils ne sont que des signes, plus incertains que les paroles, et nous ne savons pas les interpréter. Ce sont eux que, seuls, nous voyons ; pourtant, seuls les sentiments importent, qui nous échappent, car ils sont enveloppés de mystère, et d'une telle diversité I

rt Hélas! qui donc, dans ces délicates choses du cœur, qui marquera l'exacte limite du bien et du mal? Qui dira quand l'amour 'défendu par les lois humaines l'est aussi par ces lois supérieures dont nous pressentons quelquefois la divine indulgence ? Qui dira quand la faute, par la souffrance est expiée ou, peut-être même, changée jusque dans son essence ? Car, enfin, la puissance d'aimer au-dessus de tout, d'un cœur épanoui qui brise les chaînes des préjugés, d'une âme qui s'exalte au-dessus des entraves sociales, n'estce donc pas une vertu ? N'y a-t-il pas des héroïsmes supérieurs à la froide observance des règles, à la banale obéissance aux lois ?

« Pauvres silencieux! que de larmes dont vous avez gardé en vous seuls toute l'amertume! On admire le blessé qui, couché sur le sol sanglant, attend la mort sans pousser de cris inutiles ;, vous, qui cachez votre angoisse sous des masques irréprochables, vous qui savez aller, venir, causer, sourire pendant que votre cœur se tord, vous ne se-

riez que de méprisables menteurs? Non, non, vous êtes des héros aussi...'»

Je pensais d'autres choses encore. Mais à quoi bon les transcrire ici ? Quoiqu'ils ne soient qup des faits, les faits ont leur éloquence. Ceux que j'ai racontés plus haut, si j'ai su les raconter, doivent dégager leur sens et, s'il est un juge, plaider devant lui la cause de deux amants qui, sans doute, ont plus souffert encore qu'ils n'ont péché.

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