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UNE AUTRE CONVERSATION

Albert Portai, le peintre bien connu, nous avait invités, Jacques D*** et moi, à venir voir sa dernière toile, qui allait partir pour l'Amérique. Jacques D*** est mon plus vieux camarade de lettres; mais il existe entre nous un lien beaucoup plus fort que le lien professionnel : une solide amitié, faite d'estime, d'efforts communs, d'aide réciproque aux heures difficiles, de sympathie, de goûts semblables. Sur les sujets où il faut s'entendre pour être intimes, nos opinions concordent presque toujours ; dans les choses de la vie, j'admire sa droiture, la sûreté de son jugement, son énergie, qui ne nuisent en rien à

une sensibilité à la fois ardente et douce, d'une délicatesse toute féminine. Ceux qui ne le connaissent que par ses écrits ne peuvent point soupçonner ce qu'il est, car il s'en est toujours tenu à des travaux d'érudition, d'allures plutôt sèches, exacts, minutieux, impersonnels, dans lesquels il disparaît, comme s'il eût craint que la littérature d'imagination, pour laquelle il serait merveilleusement doué, ne développât en lui certaines virtualités, certains germes qu'il comprime, parce qu'il les tient pour dangereux. Quant à Portai, dont l'éloge «omme artiste serait superflu, il est avant tout un mondain, très répandu dans les milieux élégants, un peu snob, habitué de plusieurs cercles, excellent sportsman. C'est dire que nos relations avec lui, d'ailleurs assez peu suivies, sont tout accidentelles.

Nous avions payé notre tribut de louanges à son tableau, ainsi qu'à de belles études dont il nous avait fait les honneurs. Nous fumions d'excellentes cigarettes, à demi-é tendus sur un divan oriental, devant une carafe de sherry.

Peu à peu, notre causerie, qui roulait sur des questions d'art, changea de direction; nous en vînmes à parler de diverses personnalités en vue, dont Portai connaissait à fond l'histoire anecdotique, et enfin d'un récent scandale : la rupture éclatante d'une liaison, qui depuis longtemps n'avait rien de mystérieux, entre un homme marié et une femme du meilleur monde. Portai nous donna tousles détails de l'affaire, avec une telle précision qu'on eût pu croire qu'il y avait joué quelque rôle. Les yeux mi-clos, envoyant des spirales de fum-ée vers le dais eii étoffes brodées qui surmonte son divan, ilsemblailjouirdeson propre récit et de notre attention. Du reste, il remuait ces tristesses sans que l'ombre en parût l'effleurer, du même ton qu'il aurait eu pour expliquer les dessous d'une course ouïes péripéties d'ûh inàtch. Quand il n'eut plus rien à raconter, il jugea :

— Vous voyez qu'en somme cela s'est passé plus correctement qu'on ne lecroiraii, d'après tout le bruit ^U'on en a fait.

Comme nous ne répondions rien, il ajouta:

— Une fois qu'une intrigue est découverte, il faut bien qu'elle cesse, n'est-ce pas?...

J'eus la faiblesse de murmurer :

— Sans doute... C'est toujours ainsi que cela se passe...

Jacques D*** me jeta un regard de reproches et demanda :

— Mais enfin, est-ce que les bruits qui courent sur M"*' X*** sont fondés? Est-il vrai qu'elle est...

Il s'interrompit deux secondes et reprit :

— Qu'elle est gravement malade?

— Folle, vous voulez dire folle, rectifia Portai... Heuh! je crois qu'on exagère... Les personnes lesmieuxrenseignées parlent d'un léger dérangement d'esprit, mais on affirme qu'elle se remettra... Le fait est, en tout cas, qu'elle a pris les choses beaucoup trop au tragique...

— Et l'amant? demandai-je.

— Oh! lui! fit Portai avec un geste significatif, il ne perdra pas la tête pour ça, je vous en réponds... Il a été très ennuyé, sans doute,

très ennuyé... C'est toujours désagréable, ces aventures-là... Mais que vouliez-vous qu'il fît?... Une femme qui trompe son mari sait bien à quoi elle s'expose : il ne faut pas qu'elle soit découverte. Celle-ci, dès l'origine, a été d'une imprudence I . . .

Je dis :

— Parce qu'elle aimait vraiment, sans doute ! . . .

— C'est là son tort, déclara victorieusement Portai. Il ne faut jamais aimer vraiment : on n'y voit plus clair !

Jacques D*** s'agitait depuis un moment. Il ne se contint plus et éclata :

— Savez-vous ce qui me frappe dans des histoires comme celle-là? s'écria-t-il. Eh bien! c'est la mièvrerie d'âme et la platitude de cœur qu'elles révèlent... chez l'homme, j'entends; la femme a souffert, elle, je l'excuse... Mais son amant est une brute...

Portai ouvrait des yeux étonnés :

— Eh! pourquoi donc, je vous en prie?

demanda-t-il.

2d2 LE SILENCE

Mon brave ami continua, entraîné par sa passion de moraliser :

— Laissons de côté l'anecdote que vous venez de nous raconter, cher monsieur; elle n'est ni plus ni moins significative que beaucoup d'autres. Voyons coiiiment les clioses se passent, dans les neuf dixièmes des cas à peu prés pareils. Car ces histoires d'adultère, c'est toujours la même chose...

— Pour les spectateiirs, pas pour les héros, goguiehàraa Portai.

Jacques, sans relever l'interruptiolri, continua :

— . . .Un homme et une femme, que séparent les circonstances, les devoirs, la vie enfin, s'éprennent l'un de l'autre, j'admets qu'ils soient de vertii moyenne : ils ne se Rendent pas au premier cri de lèuf désir, ils luttent, ils résistent.

Portai interrompit de nouveau:

— Plus ou moins.

— Plus ou moins, soit ! répéta D***. Un peu, tout de même. A moins que ce ne soit pour eiix

une habitude, auquel cas ils ùe in'intéressent plus. Donc, ils résistent quelque temps. Puis ils succotnbent, parce que la passion est la plus forte, parce qu'on ne s'est jamais aimé comme eux, parce que... Ëref, pour toutes sortes de bonnes raisons. C'est très bien... Quelque puissante que soit leur passion, ils trouvent pourtant moyen de la concilier avec les exigences de leur vie, en apparences régulière, qu'ils ne voudraient pas lui sacrifier. Oh I non 1 Ils filent incognito le parfait amour pendant iin certain nombre de semaines, de mois ou d'années.

Cet insupportable Portai interrompit encore, d'un ton sceptique;

— Oh! d'années!...

— Le temps ne fait rien à l'affaire, dit Jacques avec un geste d'impatience. Au commencement, ils se regardent comme des victimes de l'ordre social, qui est injuste et tyrannique, c'est entendu; ils se cherchent des excuses : ils en trouvent. Puis, le moment arrive où ils n'en ont plus besoin. Ils pratiquent

en toute sécurité lé mensonge, la dissimulation, rhypocrisie. C'est alors que cela se gâte. Survient un incident quelconque : une lettre égarée, un mensonge surpris, un rendez-vous maladroit; leur petit manège est découvert. Vous imaginez qu'il va se passer des drames? Nullement. Quelques scènes de comédie, rien de plus. On s'explique. L'époux trompé, femme ou mari, réclame ses droits, s'agite, menace ; on voit poindre les tribunaux, le divorce, le scandale. Mais, à ce moment, les amants découvrent tout à coup que le mariage est sacré, que Fun ou l'autre d'entre eux a des enfants dont il ne' s'agit pas de compromettre l'avenir, que les liens qui les attachent à leur conjoint respectif sont plus solides qu'ils ne s'en doutaient ; que le pot-au-feu de famille est une nourriture plus saine et plus indispensable, sinon plus succulente, que le gibier faisandé... Et ils se quittent: bonjour, bonsoir; tout est fini, n'en parlons plus...

— C'est vrai, dit Portai, c'est bien là la marche habituelle de ces sortes d'affaires.

N'est-ce pas, d'ailleurs, le meilleur dénouement qu'elles puissent avoir?

— Eh bien ! continua Jacques, j'ai l^^ naïveté de trouver cela misérable!... Oui, j'imagine que, lorsqu'on s'est aimé assez pour oublier... ses devoirs, permettez-moi d'employer ce vieux mot hors d'usage. . . , on devrait accepter toutes les conséquences de cet oubli. Plus loin, j'imagine que, si l'amour n'a plus la fraîcheur et l'empire des premiers temps, on devrait encore lui sacrifier le reste, par tenue, par dignité, par respect de soi-même !

Cette fois, Portai ne put s'empêcher de rire :

— Mais, mon cher ami, s'écria-t-il, d'où sortez-vous?... Nous n'en sommes plus au romantisme... Et puis, quelle morale!...

Voyons, que deviendrait la société, si l'on pensait comme vous?.. Au moindre coup de canif donné dans un contrat, il faudrait bousculer ses bases...

— Ah! la société, tant pis pour elle! répondit Jacques. La société marche toujours

tant bien que mal et quoi qu'il arrive. D'ailleurs, l'individu m'intéresse beaucoup plus que la société. J'aime à le voir se développer noblement en dehors des conventions et des préjugés. Ou l'amour est un crime, et il ne faut pas aimer. Ou il est ce qu'il y a de plus beau dans la vie, et il a droit aux sacrifices nécessaires.

Portai leva les bras :

— Mon Dieu ! quelle logique! dit-il... Je ne vous connaissais pas sous ce jour-là, mon cherl... Vous êtes un nihiliste, un anarchiste, un homme très dangereux !... Moi, je prends les choses plus simplement... Je trouve très bien qu'on se prenne et qu'on se quitte avec facilité... Je crois que c'est fort heureux que l'immense majorité de nos contemporains en juge comme moi... Que dis-je, la majorité? La totalité, mon cher, la totalité... Je vous raconterai dix, quinze, vingt histoires comme celles que je viens de vous raconter... Vous auriez peine à m'en citer une qui se dénoue selon votre cœur,... à moins peut-être d'aller

la chercher dans la Gazette des Tribunaux. Jacques D*** secoua la tête :

— C'est vrai, fit-il, et je le regrette pour les hommes de notre temps. Cependant...

Il s'interrompit, parut réfléchir un instant, et reprit :

— Cependant, si vous le désirez, je puis vous en raconter une, qui en diffère un peu... Pour être plus rare, elle a, je crois, tout autant de sens... Elle vous montrera, si vous Técoutez, que l'âme contemporaine est susceptible encore de quelque exaltation. Peut-être en côtoyons-nous beaucoup de pareilles . . . Mais on ne les connaît pas, ou on les oublie, parce qu'elles sont de celles qui ne se développent que dans le silence. C'est un pur hasard qui m'a révélé celle-là. La voulez-vous?

— Allez ! dit Portai en nous offrant de nouvelles cigarettes.

Jacques D*** nous fit alors le récit qu'on va lire, tel que j'ai pu le reconstituer.

UNE AUTRE HISTOIRE jusqu'au bout de la faute

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