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PRELUDE

Pendant l'été de 188..., je dus passer plusieurs semaines à Weimar. Comme je m'occupais alors de Goethe, je tenais à consulter certains documents que je n'aurais pas trouvés ailleurs, plus encore à vivre dans l'atmosphère où le grand homme a vécu : il me semblait qu'ainsi j'arriverais à serrer de plus près les secrets de son cœur ou ceux de sa pensée. Le résultat de cette expérience fut qu'en peu de temps je perdis beaucoup des illusions que j'avais sur son compte. Pourtant il m'en resta une : j'admirai comment cet homme, qui est à tous égards un des précurseurs duxix* siècle.

est demeuré du xviii* pour tout ce qui est de la conception et de l'arrangement de la vie. Jusqu'à la fin, quoiqu'il ait écrit Werther et lu René, il est resté de cette jolie époque qui sut si bien savourer l'existence. Peu d'hommes eurent un plus robuste parti pris d'être heureux ; ainsi, Weimar lui appartenant, il refit, arrangea, disposa avec une merveilleuse habileté sa petite résidence en vue du bien-être, du plaisir et de l'agrément. Elle porte comme son empreinte : tout ce qu'on y voit, le château, le parc, le théâtre, éveille l'idée d'une existence facile, harmonieuse et douce. Il n'y a pas jusqu'à cette drôle de petite rivière de rilm, qui roule ses eaux brunes sous les ombrages épais de beaux vieux arbres, dont le léger gazouillis me semble une chanson gaie.

Cet arrangement si savant, ce caractère artificiel de la petite ville me déplurent : il a passé trop d'orages sur le monde pour que nous puissions encore goûter beaucoup 1' « olympisme » du grand égoïste. Aussi m'irritais-je

de le trouver étalé partout, dans une |)aisible insouciance, comme si l'on éiait encore aiibon temps roooco de Charles-Auguste, de la dUchesse-mère et de M"*^ de Stein. Les personnages de l'histoire gœthienne, doiit les portraits me poursuivaient partout, ine devinrent antipathiques, comme le héros lui-même. Je leur en voulais d'avoir été trop heureux; je les aurais volontiers quittés de temps en temps pour aller flâner sans but dahs les forêts de la Thuringe, si je n'avais eu hâte d'achever le travail qui me retenait à Weimar.

Je m'étais installé à l'hôtel du Prince-Hê'ritier^ à l'angle de la place du Marché, qui est l'endroit lé îhoins inort de la ville : une immense maison patriarcale, où l'on est proprement logé, passablement nourri. Mais les repas fort longs, trop copieux, me semblaient maussades, dans iine vaste salle à ihanger décorée de grands bustes en plâtre dès fondateurs de l'Empire, de petits bustes de Gœthe et de Schiller, inévitables comihelâ destinée, et encore de quel(|ues autres biistes, en plâtre

toujours, des plus populaires parmi les souverains du pays. J'y voyais détiler des Ibiiriste&, armés de leur Bsedèher, qui restaieiit un joiir où deux, visitaient les curiosités de l'endroit, et disparaissaient. A jpâri; i^lielqlles phrases itisignifiantes échangées de ci de là avec ces comJ)âgnons diB hasabd, j'en étais t-éduit à iha propre conipagnie, qui ne m'a jamais été particitlièreinent chère.

Au bout d'une dizaine de jdiits de cëtie monotone existence, la solitude cënittiençait à me peser, quand je liai connaissance avec un jeune professeur allemand, le docteur Christian Hort, que je rencontrais coiistamment au musée de Goethe. Nous commehçânies par un échange de réflexions devant un àeè iiitioiribrables portraits de Christiariè. Je hasardai qu'avec sa niine éveillée, ses belles lèvi-es sensuelles, ses grands yéiix candides, là bonne humeur de sa grasse figure, la femnàe légitime de Goethe est en soiHihe la J)lus syinpathique dans la galerie de ses bieh-aiiriées. Le docteur Hort n'était pas de moh avis : il avait

un faible pour Bettina, dont il appréciait le regard mutin, l'air fripon. Affaire de goût! Quoi qu'il en soit, cette discussion servit de point de départ à quelques autres Comme les salles du musée de Gœthe, avec les sous-officiers qui le gardent et le silence respectueux qui les remplit, ne favorisaient guère nos conversations, nous finîmes par aller les continuer dans le parc. Or, un jour que nous passions, en bavardant, devant une de ces petites villas bien closes, entourées d'arbres, qui l'avoisinent, j'en vis sortir un couple qui attira mon attention. La femme, très grande, trèssvelte, était d'une élégance tout à fait inattendue à Weimar, que rehaussaient encore la noblesse de ses allures, l'harmonie de ses mouvements ; elle portait une voilette épaisse, qui m'empêcha de voir son visage. Quant à l'homme, il était d'une beauté remarquable: les traits réguliers et nets, le teint mat, relevé par une moustache très noire, l'air tranquille, la démarchesûre. Ils allaient sans rien regarder, indifférents avec hauteur au décor de hasard

qui les encadrait, absorbés tous deux par quelque chose d'invisible, qui se passait au fond d'eux-mêmes. Je les suivais des yeux, mon compagnon me dit :

— Ce sont des Français.

— Comment donc? m'écriai-je, surpris de trouver des Français installés à demeure dans une petite ville. allemande.

— Oui, reprit le docteur Hort, des Français. Ils sont ici depuis environ deux ans, à ce qu'on m'a dit.

— Qu'y font-ils?

— On ne sait pas. Ils sortent rarement. La femme est toujours voilée comme aujourd'hui. Je l'ai rencontrée une dizaine de fois, je n'ai jamais vu ses traits. Du reste, ils ne connaissent personne, ne voient personne, ne parlent à personne.

— Un mystère, alors?...

— On ne connaît rien d'eux que leur nom. Encore n'est-on pas sûr qu'il soit authentique.

— Comment s'appellent-ils?

— De Sourbelles.

Je dus lui faire répéter deux ou trois fois ce nom qu'il écorchait.

— De So|:jrbelles, répétai-je... Il nae semble que je connais cela.

En effet, je deyais avoir entendu ce nom quelque part; mais je cherchai vainement à fixer mes souvenirs.

— On prétend qu'il y a un drame dans leur passé, reprit le docteur H[ort. Pu reste, on ne sait pas au juste de quoi il s'agit. J^es uns disent qu'ils ne sont pas mariés, d'autres qu'ils sont venus ici après un gran4 scandale. On s'occupe Jjeaucoup d'eux, dans }a ville. Mais, comme leurs domestiques ne parlent pas, on en est réduit aux conjectures.

Plus encore que ces renseignements incomplets, l'impression vraiment très forte que m'avait produite dans son rapide passage le couple inconnu, excita ma curiosité. Je revins donc me promener aux environs de la villa. En vain : avec ses volets gris, mi-clos, ses murs couleur 4© brique, les arbres qui la cachaient, la vigne vierge qui grimpaij, à ses

balcons, le silence qui l'entourait, elle me paraissait de plus en plus înystérieuse. Quant à ses habitants, je ne les rencontrai plus : aucun signe extérieur ne manifestait leur existence. Deux ou trois fois seulement, je vis apparaître à une fenêtre Ja tête d'une femme de chambre en bonnet, qui ouvrait ou fermait les volets d'un geste rapide. De temps en temps, le docteur l^ort, qui suivait par le menu les commérages 4e la ville, me metj;ait au courant de leiirs fai|.s et gestes, ^a.is ces renseignement^s étaient peu concluants : il ne s'agissait jamais que d'une emplette faite dans quelque boutique, d'une course à Eisenach ou à Cobourg, 4 "û^ apparition au théâtre, dans le fond d'une baignoire, ou d'autres incidents 4'une égale importance. Moins mon conapagnon parvenait à se renseigner sur les mystérieux étrangers, plus il se préoccupait d'eux.

— Je vais bientôt partir, me disait-ij, et je ne saurai rien de ces gens-là 1...

Il ajoutait avec mélancolie:

— Pourquoi donc est-il plus facile de se

renseigner sur les morts que sur les vivants? Je connais M""* de Stein comme si je la voyais tous les jours. Je sais la nuance exacte de ses cheveux, l'heure de ses repas, ce qu'elle pensait de toutes choses, comment elle s'habillait, etc. etc. Et je n'ai jamais pu apercevoir le bout du nez de M""' de Sourbelles !

— C'est pour cela, lui répondais-je, qu'il vaut mieux faire de l'histoire que du roman.

Or, un jour, comme j'entrais dans la salle à manger de mon hôtel, j'eus la surprise de reconnaître, à côté de ma place accoutumée, le fin profil de M. de Sourbelles. Il venait d'achever son potage et paraissait contempler avec une extrême attention le buste du duc régnant, qui se trouvait en face de lui. Je lui adressai la parole en français: il me regarda avec étonnement, et me répondit, mais sans laisser la conversation s'engager. Pensant qu'il était résolu à s'enfermer en luimême, je n'insistai pas, en sorte que le repas se poursuivit silencieusement. En nous levant de table, nous n'échangeâmes qu'un léger

salut. Le lendemain, contre toute attente, ce fut lui qui rompit la glace: il se mit à me parler, et il parla beaucoup, en homme qui, depuis longtemps, n'a pas usé de sa langue maternelle, qui se réjouit du son de sa propre voix, qui prête soudain un intérêt disproportionné à mille choses indifférentes. Je reconnus bien yite qu'il était intelligent, lettré, d'esprit ouvert, d'excellente éducation, qu'il avait des points de vue originaux et inattendus qu'il aimait à exposer. Mais il ne parlait que des choses, jamais de lui-même. Après plusieurs dîners pris ainsi côte à côte, après quelques promenades qu'il proposa, après deux ou trois soirées passées dans un de ces jardins-concerts où l'on tue le temps sans trop de peine, grâce à la bière et aux cigares, pendant qu'une musique militaire joue des ouvertures de Wagner, nous avions effleuré à peu près tous les sujets auxquels se plaisent des personnes cultivées. Je connaissais les opinions politiques et religieuses de mon compagnon de hasard, ses goûts littéraires, ses

préférences artistiques, ses jugements sur TAllemagne nouvelle, sur ^Empereur, sur le Reichstag, sur les socialistes ; je ne savais ni ce qu'il faisait à Weimar, ni s'il y faisait quelque chose, ni d'où il y était venu : c'est-àdire rien, absolument rien de ce qui le concernait. Pas un mot qui pût me servir d'indice, ni m'aider à échafauder quelque supposition. Seulement, comme je me plaignais de l'aspect artificiel de Weimar, il lui échappa de s'écrier :

— Oui, c'est une ville ennuyeuse et monotone...

Il devina, sans doute, l'indiscrète question que je retins : « Si vous la trouvez telle, pourquoi donc y restez-vous? » Car, après une brève hésitation, il ajouta:

— Mais que voulez-vous? Elle vaut encore mieux que beaucoup d'autres villes allemandes... Elle n'est pas trop prussienne... Et l'on est à peu près sûr de n'y pas rencontrer des compatriotes de connaissance...

Cette dernière phrase frappa mon imagi-

nation qui se mit à travailler sur ce thème à peine esquissé : je me dis que M. de Sour- J)el|es était sans doute venu se fixer à Weima]* pour être J)ien seul, à l'abri 4e ces fâcheux qu'on retrouve dans toutes les stations à la mode, et qu'ij avait pour cela des raisons qui probablement m'échapperaient toujours. D'autre parj^, ma curiosité dimipuait à mesure qu'augmentait la sympathie qu'il m'inspirai|i: j'aui'ais fini par me résigne^ à l'accepter tel qi^e je le voyais, avec son esprjt délicat teinté de mélancolie, avec son intelligence aiguisée un peu portée au paradoxe, en me félici|;ant de l'avoir rencontré e|; sans plus me préoccuper de son passé que de celui du docteur Horj; ou 4^ n'importe qui, quand, un jour, après le café que nous venions de prendre ensemble, il me dit brusquement :

— ]\ faut que je vous avertisse, monsieur, que nous nous rencontrons aujourd'hui pour la dernière fois.

— Comment, m'écriai-je, vous partez donc?...

Il détourna les yeux et me répondit, d'un ton qu'il s'efforçait de rendre indifférent:

— Non, je ne pars pas... M"* de Sourbelles était absente; elle sera de retour ce soir... J'étais venu au Prince-Héritier pour fuir ma solitude. . . Maintenant, c'est fini : je vais rentrer dans ma villa, reprendre ma vie habituelle...

J'eus bonne envie de lui demander pourquoi le retour de sa femme devait interrompre complètement nos relations ; pourtant je réprimai la question que la surprise allait m'arracher.

J'attendais un mot d'explication. Rien ne vint. Je me sentis froissé, je l'avoue: d'autant plus que je m'étais mis en frais pour lui plaire ; et j'étais décidé à le quitter froidement. Mais il mit tant de cordialité dans tout ce qu'il me dit ensuite, tant de sympathie, un regret si évident dans sa dernière poignée de main, qu'il me fut impossible de lui cacher que, de mon côté, je regrettais de le perdre ; en sorte que nos adieux furent positivement amicaux.

— Voilà qui est singulier, pensai-je, plus singulier que tout le reste ! Il a paru prendre plaisir à ma compagnie ; nous sommes étrangers l'un et l'autre, compatriotes, perdus dans une ville qui ne nous plaît guère, parmi ces gœtholâtres dont le fétichisme nous agace; qu'est-ce donc qui peut l'empêcher de m'inviter chez lui, ou, du moins, de venir de temps en temps me chercher à l'hôtel?

Comme j'avais encore quelques jours à passer à Weimar, je retournai au docteur Hort, que j'avais un peu négligé, et qui ne s'en formalisa pas.

Le bon savant continuait à fréquenter le musée de Goethe, mais ses goûts se modifiaient : le minois chiffonné de Bettina avait fini par le fatiguer ; il se prenait d'un sentiment très vif pour l'échevelée Maximiliane, dont il se mit à me parler avec exubérance.

— Vous avez l'imagination romantique, lui dis-je en plaisantant.

Il s'en défendit de son mieux.

— Ne croyez pas, m'expliqua-t-il, que ce

soit à causé de ses cheveux mal peignés que j'aime Maximiliane : c'est parce qu'elle a été malheureiise. Elle avait l'imagination romantique, comme vous dites, celle-là I Son imagination donna une coulèiiî' drariiatique, que je ne déteste point, à l'abandon de Gœthe.

— Vulgaire histoire ! répondis-je, de la part de Gœthe, en tout cas. Du reste, votre grand homme n'a jarnais eu que des sentiments médiocres : il est de ceux qui ne savent aimer qu'eux-mênies. Je le prends en grippe, depuis que je l'étudié. Celles qu'il a trompées — il trompait toutes celles qui l'aimaient, — valaient mieux qiie liii.

Je m'attendais à quelques protestations, car les gœthologues, en général, n'admettent pas qu'on touche à leur idole. Le docteur Hortse contenta de secouet* sa bonne grosse tête blonde, eil répondant, avec lin éclair dans ses yeux pensifs.

— Est-ce que, dans ces choses-là, la femme n'est pas toujoiirs siij)érieure à l'homme?... C'est toujours elle qui souffre d'abord... Et,

VOUS Tavoueraîs-je ? j'ai une sympathie et une curiosité infinies pour sa souffrance...

Nous marchions dans le pàl'c en échangeant ces propos : justement, noiis àt'rivions en vue de la petite maison en brique des Sourbelles, close, silencieuse comme 4'i^abitude. Hort me la désigna du bout de sa canne, en continuant :

— Ainsi, tenez ! Je donnerais beaucoup, beaucoup, t)our savoir ce qui se passé là dedans I Car il s'y passe quelque chose, j'en suis sûr !... Et, comme toujours, quand il se passe quelque chose entre un homme et une femme, c'est la femme qui est la victime.

Après un soupir, il teprit :

— Vous avez de la chance, vous, d'avoir pu causer avec M. de Sourbelles !...

— Oh ! répondis-jeen haussant les éjpaules, pour ce qu'il m'a dit I...

— N'importe, vous avez du moins entendu le son de sa voix, vous avez eu de lui une impression directe, vous êtes à même de ressentir quelque chose de son caractère ou de sa vie.

— Tout ce que je sais, c'est qu'il ne donne pas l'impression d'un homme heureux... ni celle d'un bourreau, je vous l'affirme.

— Il ne vous a rien dit d'elle. . . , de sa mystérieuse compagne,j'entends?... Pourquoi cachet-elle toujours son visage?... Pourquoi s'estelle absentée?... Pourquoi est-elle revenue?... Je. sais bien que tout cela ne me regarde pas... Mais cela ne m'intéresse que davantage.

Il y avait je ne sais quoi de comique dans cette curiosité naïve, trop bienveillante pour être déplaisante, et d'ailleurs incapable d'indiscrétion.

— Eh bien ! consolez-vous ! dis-je au bon savant. Il est probable que vos amis inconnus partiront un jour ou l'autre, comme ils sont arrivés. Alors, vous vous demanderez, en plus des autres « pourquoi » : pourquoi sontils partis ? Puis, vous n'y penserez plus. Ainsi va le monde. Nous côtoyons beaucoup de mystères, nous ne savons presque rien de notre prochain, ce qui ne nous empêche pas de le juger, à l'occasion. Allez ! mieux vaut

nous occuper de nous-mêmes, — ou de belles dames mortes depuis cent ans qui ont eu la chance d'exciter la fantaisie de votre Gœthe.

Le temps passé , l'été tirait à sa fin , les feuilles des vieux arbres du parc commençaient à jaunir ; comme mon travail avançait, je voyais approcher le moment du départ. Ce n'était pas sans plaisir, je l'avoue : j'avais respiré plus d'air gœthien que mes poumons n'en peuvent supporter, et j'étais fatigué de cette drôle de petite ville qui semble un anachronisme,aussidéplacéedansl'Allemagneactuelle que le serait un tricorne sur la tête d'un général prussien. Je n'imaginais donc pas que je dusse revoir M. de Sourbelles, ni rien apprendre de lui.

Mais, un matin, comme je rentrais pour dîner, je rencontrai devant l'hôtel le docteur Hort, visiblement ému. Il parut aussi surpris de mon calme que je l'étais de son agitation.

— Vous ne savez donc rien? me demanda^ t-il.

— Non. Qu'y a-t-il?

— Est-ce possible !... On ne parle (|iie (lé cela depuis (Juel4ues heures I... M""" de Sourbelies est morte 1...

Et, baissant la voix :

— On ditmême qu'elle s'est empoisonnée ! . . .

Là-dessus, il cout-utau premier sommelier, qui flânait dans le vestible, et qui, pensait-il, aurait dès renseignements. Lé premier Sommelier raconta tout ce ^li'il savait : il y avait eu déjà une visite du commissaire de {)olice ; des dépêches s'échangeaient activement entre Weimar et Paris ; le suicide était avéré ; la morte avait employé l'arsefaic, et beaucoul) souffert ; le corps partirait J)robablement pour la France.

— Le mari ? demandai-je.

Les commérages les plus contradictoires circulaient sur l'état d'esprit de M. de Solirbelles : d'après lès uiis, il était àù désespoir ; d'autres répétaient que ce tragique dénouement était sa fadte ; àii premier moment, certains avaient même hasardé l'hypothèse d'un crime. En parlant de lui, le soiiimelier avait

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un demi-sourire dédaigneux, cet air hostile qu'on prend si volontiers à l'adresse de ceux qu'on ne comprend {iias.

Je me sentis alors jpris d'une immense pitié poiii" ce pauvre homme abandonné, eniouré de méfiances, qui devait souffrir horriblement, d'une de ces douleurs condamnées à se dévorer sans que rien les soulage. Je me le représentai enferrné dans sa villa, en têteâ-lête avec la morte, avec ses souvenirs, ses pensées, — ses remords peut-être... Je me dis qu'une voix humaine lui ferait du bien, et qU'àprès tout, puisque nous étions de la même patrie, j'étais le seul dont il pût espérer quelque assistance. Je n'aurais ^ôiht osé pourtant aller sonner à sa porte : je me coritenlai d'écrire (Jiielques mots siir ihà. Carte de visite pour lui exprimer idaa sympathie éi; ihe mettre éventuellement à sa disposition, et je la fis porter par un domestique de l'hôtel. Quelques instants plus tard, je recevais la répoiise : M. de Sourbelles tne J)ridit de passer chez lui. Je nie rendis imniédiàteiiient à son invitation.

La maison avait cet air désolé des demeures où la mort est entrée. Quelque ému que je fusse, je ne pus m'empêcher d'en observer l'aspect. Elle devait être meublée en vieil allemand : car il y avait dans le vestibule de lourdes chaises, une table, un lustre de fer forgé en ce style. Je reconnus la même mode dans le salon où l'on m'introduisit; mais là, de nombreux objets de provenance étrangère en rompaient l'accord. Ils trahissaient un goût élégant, le goût d'une femme accoutumée aux délicatesses d'un milieu distingué jusqu'à la recherche, qui s'était efforcée d'en transplanter quelque chose dans son cadre de hasard. Plusieurs tableaux de l'École française attirèrent mes regards : je reconnus un , Besnard que j'avais admiré à l'un des salons du Champ-de-Mars, — un profil de femme se détachant en ombre violette sur un fond incendié de couchant. Sur la cheminée, dont on avait maintenu la banale garniture, je remarquai deux précieux vases d'Emile Galle. Un volume était ouvert sur la table. Deux ou

trois livres à couverture jaune attendaient sur la table. Il y en avait un ouvert: l'Illusion^ de Jean Lahor. D'une corbeille à ouvrage une broderie compliquée débordait, comme si on l'y eût négligeamment jetée, un instant avant. Toutes ces choses semblaient porter encore le reflet de la vie qui les animait la veille et venait de s'éteindre.

Du reste, je n'eus pas le loisir de regarder longtemps autour de moi : M. de Sourbelles entra. Tout de suite, je fus comme saisi par une émotion poignante, qui me fit trembler les genoux, tant son apparition fut douloureuse. Ce n'était plus l'homme que je rencontrais, si peu de jours auparavant, à la table du Prince-Héritier^ dont l'alerte causerie effleurait tous les sujets dans un demiabandon presque familier. Des rides que je ne connaissais pas labouraient sa belle figure ; ses traits se tiraient autour de ses yeux gonflés, cernés, qui erraient sur tous les points avec une mobilité hagarde ; ses cheveux étaient en désordre; sa chemise s'entr'ou-

vrait sur sa poitrine ; la négligence de sa tenue, que j'avais vue d'une correction si mesurée, indiquait qu'une absolue indifférence s'était soudain abattue sur lui. Il s'arrêta sur le seuil, me jeta un regard désespéré; puis, comme je m'approchais, il me tendit la main en disant, d'une voix qui s'étrangla :

— Merci d'être venu.

Je balbutiai quelques mots, qu'il n'écouta pas. Il se mit à aller et venir par la pièce, les mains dans les poches de son v^eston d'appartement, sans rien dire, de ce mouvement de fauve enfermé qui trahit l'excitation intérieure arrivée à son paroxysme. Bientôt, l'étroit espace du petit salon ne lui suffit plus: il passa dans la salle à manger, dont j'aperçus le haut dressoir, chargé de faïences, d'étains, degrés anciens. De longues minutes s'écoulèrent ainsi. Sentant qu'aucune parole ne pourrait le soulager, je restais debout devant la broderie inachevée, à le suivre des yeux. Cependant un coup de sonnette retentit.- M. de Sourbelles tressaillit, l'oreille aux

aguets. On lui apportait un télégramme. Il l'ouvrit, le parcourut, le froissa en h ussant les épaules, et reprit, un moment; encore, sa marche circulaire. Il avait, je crois, oublié ma présence. Tout à coup il s'arrêta devant moi :

— Pardon de vous recevoir ainsi, me dit-il avec un grand ej^ort pour prendre un ton naturel. Vous m'excusez, n'est-ce pas?...

Je m'inclinai. |l reprij: :

— Vous savez?...

Je fis un signe affîrmatif.

— Vous savez tout ? répéta-t-il.

Je répondis doucement :

— Je sais que vous êtes dans une grande affliction.

U se tordit les mains.

— Ach ! s'écria-|,-il en empJoyan|; cette si expressive exclamation allemande, non, vous ne pouvez pas savoir !... car c'est épouvantable ! , . . Elle a horriblement souffert 1 . . . Vous ne pouvez vous imaginer!... Mon Dieu!... mon Dieu!... L'agonie a été si longue!...

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Vous ne pouvez vous imaginer, c'est impossible 1...

Il répétait les mêmes mots, les mêmes bouts de phrases, sans suite. Puis, il reprenait sa marche, s'arrêtait devant moi, me regardait longuement, avec une indicible expression de douleur, répétait ce qu'il venait de dire. Ou bien, il touchait ou déplaçait machinalement quelque objet.

— Hier encore, elle lisait cela! fit-il en soulevant un de? volumes que j'avais remarqués. . . Et puis, elle a travaillé à cet ouvrage. . .

Il mania la broderie.

— ... Elle avait l'air si tranquille ! . . . Son air habituel, tout à fait I... Pouvais-je prévoir?... Nous avons causé affectueusement, très affectueusement. . . Mon Dieu ! faut-il qu'elle ait souffert pour. . . pour m'infliger cette torture . . . Car elle était bonne... Pauvre chère âme!...

Des larmes brillèrent dans ses yeux :

— Oui, pauvre âme, noble, généreuse...

qui a connu de tels tourments!... Pauvre I... pauvre 1...

Il éclata en sanglots : d'un mouvement d'enfant blessé qui cherche du secours, il me tendit les deux mains et vint dans mes bras. Puis il se retira :

— Pardon!... Je vous connais à peine I... Vous ne pouvez me comprendre... Mais j'étouffe de n'avoir personne... personne à ^ qui dire... tout!... Oh! le silence!... Si vous saviez comme il est lourd, quelquefois !... Je me taisais, je me taisais de mon mieux... Pourtant, elle m'a entendu, elle, elle qui aurait dû ignorer, toujours!... Ce n'est pas de ma faute, car j'ai fait ce que j'ai pu, tout ce que j'ai pu I... Comme elle a dû souffrir 1 Comme elle a dû souffrir ! . . .

C'était l'idée à laquelle il revenait sans cesse ; visiblement, il pensait bien plus aux douleurs de la morte qu'à sa propre souffrance ; il s'oubliait, il la pleurait jpour elle. La pitié qu'il m'inspirait en devint plus vive. -Mais que pouvais-je lui dire? Je lui serrai la main, je balbutiai des mots maladroits pour l'assurer de ma sympathie. Quelque gauche

que je fusse, ma sympathie lui faisait du bien, car il m'en remercia :

— Je sentais qu'il y avait un lien entre nous, me dit-il d'un ton plus calme... Pourtant, j'ai été à peine poli, quand je vous ai quitté... J'ai dû vous paraître étrange, n'est-ce pas?... Mais vous avez sans doute deviné que je ne m'appartenais pas... Que voulez-vous?... Si vous saviez, vous ne vous étonneriez plus de rien... Non, plus de rien, que de me voir en vie, à présent qu'elle est morte I . . .

Il s'arrêta, fit deux fois le tour de ]a. pièce, revint à moi.

— Au fait, pourquoi ne sauriez-vous pas?... Pourquoi ne vous raconj^erais-je pas tout?... Qu'importe que Ton sache, à présent?...

C'est elle, qui n'auraif; dû jamais savoir!... Vous m'écouterez, dites ?... Peut-être que cela me soulagera, de remuer ces choses... Mais alors, venez!... Allons près d'elle!... Je ne veux pas la laisser seule... Non, je ne veux pas... Pensez donc, elle a toute l'éter-

WA

pi^é, pour être seule, loin de moi!... Venez, voulez-vous?...

Il sortit du salon. Je le suivis au premier ^tage de la vilja. ]] me fit entrer dans une sorte de boudoir, tendu d'étoffes foncées, où des rideaux habilement disposés obstruaient la lumière de deux feir es. Là, dans une ombre de crépuscule, la morte était couchée, sur une chaise longue, entourée d'une moisson de fleur«?, dont les parfums violents alourdissaieL air. Un long voile la couvrait tout entière, sous lequel s'esquissait à peine sa sveltesse. M. de Sourbelles la contempla un moment, prit sa main, sous le voile.

— Non, dit-il, ne restons pas làl... Je ne pourrais pas parler devant elle!... Venez!... Nous serons tout près, d'ailleurs, tout près...

Alors, ouvrant une porte de communication, il m'introduisit dans une petite pièce, qui lui servait évidemment de cabinet de travail.

— Asseyez-vous! me dit-il en me montrant un fauteuil... Je vous dirai... Je vous dirai...

Et, tantôt assis en face de moi, son bras quelquefois posé sur le mien, ou la tête dans ses mains et la voix brisée ; tantôt marchant de long en large, ou encore s'interrompant pour disparaître dans la chambre voisine, il me confia le secret de sa vie, à peu près en ces termes :

néciT

— Faut-il tout vous raconter? Non, n'estce pas? Les détails du commencement ne sont pas nécessaires. D'ailleurs, ces histoireslà se ressemblent toutes, au début, ou du moins ont l'air de se ressembler. La nôtre, pourtant, n'a pas commencé comme les autres, pas tout à fait. Dès l'origine, il y a eu dans notre cas quelque chose de soudain, d'irrésistible, de fatal, un orage d'été, qu'un coup de vent prépare en un clin d'oeil, qui éclate sans qu'on l'ait vu venir...

J'étais en garnison dans une petite ville du Nord... Capitaine... capitaine de cavalerie... Je m'ennuyais : ce n'est pas librement que

j'avais choisi la carrière militaire, pour laquelle je n'ai jamais eu de goût. Je suivais ma destinée, sans révolte inutile, non sans retours sur ce qu'elle aurait pu être et ne serait pas; et ces retours étaient mélancoliques. J'avais trente-quatre ans. Jusqu'à ce moment-là, j'avais vécu comme tout le monde... Des aventures, ni plus ni moins que la moyenne de mes camarades ; de même ordre, en somme : faciles, banales, nouées sans efforts, dénouées sans regrets, vite oubliées... Pas d'amour, sauf, dans ma première jeunesse, une de ces historiettes sentimentales dont on croit mourir et qui he \ous laissent qu'un léger souvenir, avec une pointé de ridicule... Naturellemeht, je ne me rendais pas compte que j'ignorais l'amour : je m'imaginais, ait contraire, que j'avais beaucoup aiiné, beaucoup souffert, que j'avais eli ma part d'exàltàtioii et de bonheur... Des bêtises!... Mes passions, (|u'interrompait chacun de rnes changements de garnison, auxquelles je n'aurais pas fait le plus petit sacri-

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fîce, (Jùi me donnaient un peu de plaisir médiocre et ne m'avaient jamais coûté une larme, ce n'était pas l'amour : je le sais bien, à présent.

Or, à la suite d'un mouvement administratif, le sous-préfet de la ville où je résidais depuis plusieurs mois, fut déplacé. Son successeur se nommait... Je l'appellerai M. H***. Il n'y aurait nul inconvénient à' vous dire son nom, notre histoire ù' étant point restée secrète. Je préfère pourtant ne pas le pronôiicer.

L'arrivée et l'installation du nouveau souspréfet furent, pour l'endroit, un gros événeitierit : d'autant plus que M. tî*** jouissait d'une vague tiotoriété littéraire, ayant publié quel(j[iies livrés, deux où trois romans, des études d'histoire, je île sais (jùoi. On le disait (Spirituel, sa femme fort belle : on pensait qu'ils mettraient uii peu d'animation dans notre vie mondaiiie, dépourvue de toute espèce d'éclat. Ils arrivèrent au commencemeni de l'hivèt-, du liiômeiit où la saison

s'engage. Je ne tardai pas à les rencontrer, dans un bal que donnait en leur honneur une famille de mes relations. Je fus présenté à M. H***, au fumoir. Il me déplut jusqu'à l'agacement. Il avait une petite voix de crécelle, qui me fit mal aux ongles. Il parlait beaucoup, politique, littérature, galanterie, renseigné sur toutes choses, abondant en anecdotes, en bons mots, satisfait jusqu'au ravissement de ce qu'il disait. Très aimable, d'ailleurs, très prévenant, avec une pointe d'obséquiosité; sachant s'interrompre pour écouter, avec un air d'intérêt parfaitement joué, les propos de quelques notables : bref, se comportant en homme adroit qui pénètre dans un milieu inconnu sans savoir au juste comment il faut s'y comporter, mais qui est résolu à s'en faire bien venir.

Je ne sais comment cela se fît, mais à un moment donné M. H*** me prit le bras ; nous nous dirigeâmes ensemble, comme une paire d'amis, vers le jardin d'hiver. Je me rappelle très bien qu'il me parlait de l'Em-

pereur d'Allemagne, dont le caractère primesautier lui causait de l'inquiétude. Je lui répondais par des monosyllabes. Soudain il me dit :

— Voici ma femme. Voulez-vous me permettre de vous présenter?

Je regardai M""® H***, qui s'approchait lentement de nous, en nous regardant aussi, avec une autre femme : je fus ébloui, ébloui à en perdre l'esprit. Son mari me nomma. Nous échangeâmes quelques paroles insignifiantes, sans que j'entendisse, tant j'étais troublé du son de sa voix. Puis, comme M. H*** offrait le bras à sa compagne, je lui offris le mien machinalement. Nous entrâmes à travers les salons.

Quand je la quittai, en m'inclinant devant elle, en buvant son regard, nous nous appartenions déjà, quoique nous n'eussions échangé que les plus banales paroles. Nous avions craint tous les deux, je crois, de gâter par des mots l'extase qui montait en nous ; peut-être aussi avions-nous l'un de l'autre cette

obscure frayeur qu'on éprouve de sa destinée quand elle s'incarne et menace ; nous ne disions rien, nos yeux mêmes s'efforçaient à se taire, mais je sentais comme un imperceptible frisson courir dans son bras qui effleurait le mien, et chacune des minutes silencieuses que nous passions ensemble, au milieu de la foule abolie, forgeait plus robuste la chaîne qui rivait nos deux êtres.

Cependant, la soirée avançait. M. H*** emmena sa femme. Je la vis s'éloigner avec lui; ses yeux rencontrèrent mes yeux. Oh! comme ils parlaient! Comme ils exprimaient la mortelle angoisse d'un sentiment suprême 1 Comme ils criaient l'aveu qui n'avait pas franchi ses lèvres, comme je les entendais, comme je les compris! Ce fut un éclair : elle n'était plus là, je restais seul, la poitrine gonflée, heureux, désespéré, ivre, fou, — forcé pourtant de me ressaisir, de cacher les pensées que je m'imaginais rayonnant de moi. Je tâchai d'observer les figures qui circulaient encore dans les salons vides, d'écou-

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ter les propos qu'on échangeait dans les groupes plus rares. On commentait M*"^ H***, cela va sans dire. Je tressaillis à certaines phrases qù son nom résonnait :

— Elle est admirablement belle I dit quelqu'un.

Je me sentis pris de fureurcontre l'inconnu qui osait l'admirer. Cependant, une voix répondit :

— Oui, elle est belle, mais elle a l'air froide.

Je fus plus irrité de cette sotte restriction. Évidemment, elle traduisait l'impression générale, car on ajouta :

— Beauté de glace!

Eh ! les imbéciles!... Jls n'avaient eu pour elle que leurs yeux d'aveugles !... Tandis que moi j'avais compris d'emblée, au premier regard, l'âme de feu qui se cachait sous la sévérité voulue des apparences. Elle me brûlait, elle était au bout de toutes mes pensées, elle les agitajt, les conduisait, les entraînait en tourbillon, comme un essaim pris (Je ver-

lige. Je cessai d'écouter, je m'enfuis pour m'anéantir dans mon unique désir : la revoir, la revoir partout, la revoir toujours I...

Alors, commença une existence d'angoisse et d'ivresse. Je vivais d'une vie multipliée, hypnotisé par une pensée unique qui ne me quittait jamais, qui absorbait toutes mes forces, si intense que je n'aurais pu dire si elle était douleur ou joie. C'était toujours comme à la fin de ce bal, dont je passais mon temps à évoquer les moindres minutes : je ne voyais qu'elle, quoiqu'elle ne fût plus là, je ne pensais qu'à la revoir. Pour la rencontrer de nouveau, cependant, il me fallut beaucoup d'ingéniosité. Rien n'est simple, dans les petites villes : dans la nôtre il y avait peu de vie sociable, et jusqu'alors je ne m'y étais guère mêlé. Je devins tout à coup le plus mondain des officiers de la garnison ; je fréquentai toutes les maisons où je pus paraître; j'allai au théâtre à chaque troupe de passage ; je ne manquai pas un des médiocres concerts qu'on nous donnait deux fois par

mois. Quelquefois, je Tapercevais au fond d'une loge et pouvais à peine lui adresser un salut, qu'elle me rendait du regard plutôt que du geste; ou bien, je passais d'interminables soirées, caché dans une embrasure de fenêtre, à épier, jusqu'à l'heure où tout espoir d'une entrée tardive s'évanouissait; mais, quelquefois aussi, elle était là, je lui parlais, j'entendais sa voix. Enfin, elle m'invita chez elle à son jour ; j'y allai : bientôt, en arrivant à des heures inaccoutumées, — Quelle m'attendait, je le sentais bien, — je parvins à me procurer de courts instants de tête-à-tête. Qu'était-ce que cela? A chaque rencontre mon amour grandissait; il grandissait à chaque combinaison qui me rapprochait d'elle, à chaque parole, à chaque regard échangé ; il grandissait sans cesse, il devenait plus tyrannique, plus exigeant, plus impatient.

Ce fut une période de fièvre où j'eus des heures de folie, mais qui ne se prolongea pas. Il n'y eut entre nous aucun manège de ga-

lanterie, aucun marchandage. Notre premier aveu fut décisif. Pour ma part, je n'ai pas connu, à ce moment, la moindre lutte intérieure, la moindre hésitation, le moindre scrupule ; c'est sans aucun remords que je me rapprochais de M. H*** et lui serrais la main, quoique j'eusse l'intention bien ferme de lui prendre sa femme ; je fus calculatëtir, menteur, riisé, hypocrite, quelque peu que je le fusse de nature, sans qu'il m'en coûtât aucun effort. Quant à elle, qui heureusement n'avait pas d'enfants, j'ignore ce que pesèrent dans son cœur les liens de la famille, de l'habitude, du monde, les affections établies, les devoirs, tous ces obstacles qui, parfois, retardent ou même écartent l'issue fatale dé l'amour. Les femmes ont toujours plus de vertu que nous, ou de préjugés: elle coriûiit •certainement des liittes qiié j'ignorai ; pourtant, je crois qu'elle traversa rapideiheiit aiissî la phase des hésitations, et qu'elle m'aima comme je l'aimais, c'est-à-dire dans l'absolu, sans rien admettre qui fût pliis sacté ni plus

fort que cet amour, qui pût le ralentir ou le diminuer. Elle répondit à mon premier appel. Elle se donna sans atermoiements, sans coquetterie, sans combat, dans la seule joie triomphante d'être à celui qu'elle aimait et de l'enivrer d'elle...

M. de Sourbelles s'arrêta un moment ; ses yeux i-egardaient le passé, il ressuscitait les souvenirs qu'évoquaient ses paroles, il réfléchissait à ces choses lointaines qu'il jugeait peut-êti*e autrement, maintenant que s'était accomplie la destinée que leur douceur avait inaugurée. Puis, il passa deux ou trois fois la main sur son front, et reprit:

— Oui, ce fut ainsi... Pourtant, nous n'étions ni l'un ni l'autre corrompus ou pervers... Elle n'avait jamais aimé avant de ttie connaître , j amais désiré l'amour, j amais songé qu'elle pût faillir à la ligne droite de sa vie ; elle avait de bons sentiihents pour son mari, jpour sa famille, le respect des lois sociales, la crainte des jugements dtl monde, legoût du

bien : toutes les idées, toutes les opinions, toutes les croyances, tous les intérêts d'une honnête femme... Moi-même, j'étais assez scrupuleux en ces matières ; n'ayant cherché dans mes précédentes liaisons que les distractions ou le plaisir, je me fusse autrefois refusé à compromettre, pour y satisfaire, des intérêts sérieux et respectables. A deux reprises, j'avais même cessé de fréquenter des maisons amies, par crainte d'y porter le trouble, quoique ce fût un pénible sacrifice. J'étais donc aussi, je puis me rendre cette justice, un honnête homme, peut-être même avec plus de délicatesse que cette expression n'en comporte d'habitude quand les sens sont en jeu. Pourtant, je ne crois pas qu'une liaison coupable se soit jamais nouée avec plus de simplicité : ce fut comme si nous avions toujours été destinés l'un à l'autre, comme si notre rencontre avait, en un instant, effacé tout notre passé, anéanti tous les obstacles dressés entre nos deux vies. J'en admirai davantage mon amie : je la jugeai généreuse

et noble; je me dis qu'elle se confiait en mon amour avec une entière candeur, sans mettre aucune réserve à ce don de sa personne que le commun des femmes complique si volontiers de tant d'hésitations mesquines ou de calculs médiocres ; et, attaché à elle par un lien plus fort qu'aucun lien consacré, je me jurai que jamais elle ne regretterait sa confiance...

... Vous lisez des romans, monsieur, vous me l'avez dit. Eh bien ! vous avez remarqué sans doute que les auteurs qui décrivent des liaisons du genre de la nôtre se plaisent à y découvrir des germes de mépris, ou du moins de méfiance, parfois de haine, comme si les êtres que l'amour unit en dehors des lois ne pouvaient être que des ennemis ou des complices. Certains de nos moralistes, auxquels on attribue de l'autorité en dételles matières, ont développé cette thèse, que l'homme est inévitablement enclin à mépriser la femme qui s'est livrée à lui en dépit de ses devoirs, parce qu'il redoute qu'elle manque à sa foi

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nouvelle comme à celle qu'il lui a fait trahir. Ils approuvent. Ils estiment qu'il y a là une sorte de justice, une moralité, que sais-je? line garantie pour l'ordre social, un j3ëril capable de prévenir la faute, d'arrêter sur la pente des cœurs prévoyants de l'avenir, avares dii bonheur qu'ils détiennent... Ahl monsieui*, que je plains les pauvres gens (Juî connaissent, éprouvent ou supposent de pareils sentiments ! Comme il faut pour cela qu'ils aient l'âme basse ou pusillanime, incapable des grands dévouements, des sacrifices sublimes de Tamourl... Non, non, je hedoutais pas d'elle, malgré le mensonge ôîi je l'entraînais. Je lisais dans soii cœiir comme dans un livre ouvert, comme, j'en siiis sûr, elle lisait dans le mien. Je le savais j)ur, malgré tout, à force d'abnégation. Je me serais regardé comme le dernier des misérables, si j'avais eii pour elle autre chose qu'une Reconnaissance infinie et une tendresse sàtis bornes.

Nous fûmes imprudents, insoucieux des

ruses, des précautions, des adresses habituelles. Nous ne craignions rien, que de ne pas nous voir assez, menacés pourtant que nous étions par la curiosité toujours aux aguets d'une petite ville, et sûrs qu'elle serait clairvoyante. l)'ailleurs, le mensonge nous pesait à tous deux, nous semblait la seule tare de notre amour, la faute unique que nous commettions. Aussi, sans nous décider à un de ces éclats qui, lorsqu'on les provoque, ont un vilain caractère de bravade et de cruauté, attendions-nous tranquillement qu'il se produisît par la force des choses, acceptant d'avance, sans aucun effroi, toutes ses conséquences possibles. Pour ma part, j'allais plus loin: je souhaitais cet éclat, je l'appelais de ines vœux. Car je n'aimais pas mon amie pour les furtifs rendez-vous où je la rencontrais, pour les courtes heures que je volais à son existence, pour nos baisers rapides, pour nos intimités trop brèves : je l'aimais avec l'impatient désir de lui consacrer ma vie entière, avec ce besoin de diirée, cette soif

d'éternité qui est la marque d'un amour véritable, dans l'oubli de tout ce qui n'était pas elle, dans un dévouement complet de mon être absorbé. Elle m'aimait autant, quoiqu'elle fût plus craintive : quelque grand que soit leur amour, les femmes ont la peur insurmontable du scandale. Celle-ci n'échappait pas à cet instinct de son sexe : elle frissonnait en songeant à l'heure que nous prévoyions, que je désirais, qu'elle désirait aussi, à sa manière, où notre cher secret découvert nous riverait l'un à l'autre. Pourtant, quand enfin sonna cette heure, elle fut très brave : ce fut comme si le danger réel chassait ses craintes, comme si ses derniers scrupules s'évanouissaient au moment décisif. Je la vois encore entrer chez moi, où elle n'était jamais venue, pâle, mais toute calme, me dire en me tendant les deux mains :

— Il sait tout.

Elle me regarda, confiante, attendant ma réponse.

— Eh bien ! lui dis-je, nous partons ?.

Elle hésita, quelques secondes à peine, faisant une suprême fois le compte de ses sacrifices, ayant un dernier frisson devant l'inconnu où nous allions courir :

— Quand vous voudrez, répondit-elle.

J'avais si souvent prévu le cas que mon

esprit fit en un clin d'œil le bilan des démarches qui me permettraient de sortir décemment de la vie régulière :

— Il me faudrait quelques jours pour tout arranger, lui dis-je.

Elle ne fut point surprise de cette restriction, qu'elle savait inévitable.

- — C'est bien, fit-elle. Moi, je ne rentre pas à la maison.

Aussitôt, nous convînmes du lieu où elle devait m'attendre.

Nous discutions avec le plus grand calme notre plan de conduite, dont nous arrêtions les lignes sans hésitation, comme s'il s'agissait de choses très simples. Cependant, cette discussion me conduisit à lui demander si elle soupçonnait les intentions de son mari.

Tel LE SILENCE

— Non, me dit-elle, en me regardant de ses yeux les plus francs. Je présume qu'il demandera le divorce. Je l'espère. Que voulez-vous qu'il fasse?...

Après un arrêt à peine sensible, elle ajouta :

— ... Puisqu'il ne m'a pas tuée.

— C'est juste, lui dis-je, il n'a pas autre chose à faire.

En réalité, je songeais à d'autres solutions possibles ; mais je voulais lui en éviter la crainte ou l'émotion ; pour cela, je pressai son départ autant que je pus.

Quelques heures plus tard, après une courte sortie, je trouvai, en rentrant chez moi, la carte de M. H***.

C'était inattendu, insolite, incorrect ; c'était le seul incident que je n'eusse pas prévu.

— Mais enfin, pensai-je, un homme dans sa situation, s'il a du cœur, a le droit de se placer au-dessus du code habituel qui règle les petits différends des hommes : il est le maître de se venger comme il l'entend.

Je lui fis donc aussitôt porter un mot, pour

y^ SILENCE 255

l'avertir que j'étais rentré et i](ie tenais à sa disposition.

Une demi-heure après, il était chez moi.

Je supposais qu'il venait avec l'intention de me tuer; et j'étais prêt à me défendre, je vous en réponds, car la vie m'était chère. Je n'eus qu'à le regarder pour comprendre que je n'avais rien à craindre de lui. C'était un autre homme, ravagé et comrne ennobli par une immense douleur. Jamais je n'aurais cru que son fade visage pût exprimer tant d'angoisse, ni qu'il y eût une telle faculté de souffrir dans l'insignifiant fonctionnaire qui, la veille encore, papillonnait et jasait par les salons de la ville. Je m'attendais à le haïr : je le plaignis. Oui, il me fit une pitié profonde, cette pitié presque physique qu'on éprouve devant des blessés ou des moribonds. J'aurais voulu lui dire un mot de compassion, je sentais le besoin de lui témoigner je ne sais quelle bizarre sympathie. Mais nous étions ennemis...

Je m'étais levé à son entrée. Je lui montrai

un fauteuil. Il refusa d'un signe de tête, puis il s'y laissa tomber. Il haletait. Ses mains se tordaient et se crispaient sur ses genoux. Deux ou trois fois, il entr'ouvrit les lèvres, sans proférer aucun son. il évitait de me regarder. Enfm, d'une voix sourde, il murmura :

— J'aurais le droit de vous tuer...

Dans l'état d'écrasement où il se trouvait, cette menace était presque ridicule, je vous assure: aussi ne la relevai-je pas.

— Mais ne craignez rien, continua-t-il... A ce mot, je ne pus réprimer un geste,

qu'il arrêta d'un signe de la main, d'un haussement d'épaules, plus encore d'un regard... d'un regard indéfinissable, d'un regard qui me hantera toujours.

— Vous ne me comprenez pas, expliqua-til... Je sais bien que vous n'avez pas peur... Non, ce que je veux dire, c'est que, quand même j'aurais le droit de vous tuer, je ne serai jamais un assassin...

Il s'interrompit, pour répéter à deux

reprises ces mots mystérieux, qui exprimaient sans doute de longues réflexions que je ne pouvais connaître :

— D'ailleurs, est-ce qu'on sait?... Est-ce qu'on sait jamais ?...

Puis, un silence se fit. Il poursuivait sa pensée, distrait soudain du moment présent, quelque grave qu'il fût, par quelque chose de plus grave encore. J'étais en proie à un indicible malaise. Comme j'aurais préféré un acte de violence à cette douleur si profonde qu'elle ne songeait ni à se soutenir ni à se cacher, et qu'elle débordait devant moi qui l'avais faite, comme elle se serait exhalée auprès d'un ami !

— Pourtant, reprit-il enfin, il y en a un de nous deux qui est de trop... n'est-ce pas ?... de trop dans ce monde. C'est bien votre avis, je pense ?...

Je fis un signe affirmatif.

— Donc, continua-t-il, il faut que nous nous battions... que nous nous battions à mort 1...

De nouveau, il se transforma, un éclair de haine dans les yeux, le front résolu, énergique. Je préférais le voir ainsi ; ma pitié s'en allait, c'était bien un ennemi que j'avais devant moi.

— Quand vous voudrez, comme vous voudrez, lui dis-je.

— Bien! fit-il, comme soulagé, très bien !... J'ai voulu vous voir, quoique cela ne soit pas régulier... Vous comprenez... Pour que nous nous entendions bien... avant nos témoins... Les témoins ne cherchent jamais qu'à diminuer les chances de danger : il s'agit de les augmenter au contraire ?... Il faut imposer à nos témoins notre volonté commune... Tirezvous le pistolet ?

— Oui.

— Tant mieux!... Moi aussi. Eh bien! à quinze pas, au visé... jusqu'à ce qu'un de nous ne soit plus en état de tirer, n'est-ce pas?

— C'est entendu.

— Je m'arrangerai pour n'avoir pas de mé-

decin; n'en amenez pas non plus... Ils nous arrêteraient peut-être...

J'eus quelque peine à lui faire comprendre que nous ne trouverions jamais de témoins qui consentissent à nous laisser battre sans médecin. Il me répétait toujours ;

— Mais dans l'armée?...

Pendant un moment, nous discutâmes cette question posément, sans violence, comme des personnes qu'un futile incident sépare, et qui ne demandent qu'à se mettre d'accord. Il finit par céder :

— Soit! dit-il. Mais, entre nous, il reste convenu que nous ne nous arrêterons qu'à la dernière extrémité... L'un de nous est de trop... de trop... '

Puis, passant à un autre ordre d'idées, il commença:

— Quant au prétexte de la rencontre...

Il parut chercher un instant, puis haussa les épaules avec un geste de complète indifférence, pour conclure : ^

— Au fait, il n'y a pas besoin de pré-

texte... Ensuite, on saura tout... Alors qu'importe?...

Il se leva, plus fort, plus calme, plus restauré, comme si cette perspective de sang le consolait.

— Nous sommes bien d'accord sur tous les points ? me demanda-t-il encore sur le seuil de ma porte.

Je lui répondis :

— Parfaitement.

Et il s'en alla.

La rencontre eut lieu le lendemain, dans les conditions décidées entre nous, à la frontière belge.

J'étais très calme, parfaitement résolu, la conscience aussi tranquille qu'elle doit l'être à la veille d'une bataille où Ton va tuer ou mourir pour faire son devoir. La vie de cet homme, auquel j'avais fait tant de mal et qui venait de me parler avec une générosité que je ne pouvais méconnaître, me semblait en ce moment tout à fait insignifiante. La mienne

aussi, d'ailleurs. Je savais bien que, si la chance des armes tournait contre moi, mon amie ne me survivrait pas; et, n'ayant souci de rien autre qu'elle au monde, j'étais prêt à mourir. Mais j'étais décidé à me défendre de mon mieux, c'est-à-dire à faire mon possible pour tuer M. H***, qui se trouvait entre elle et moi. Je vous le répète : la vie et la mort m'étaient indifférentes, puisque je la savais à moi pour la mort comme pour la vie. Ma seule tristesse était de ne pas la voir, de passer loin d'elle les heures qui peut-être seraient mes dernières.

De nouveau, M. de Sourbelles s*arrêta pour m*interpeller :

— Peut-être que vous me trouvez abominable? me demanda-t-il... Alors, c'est que vous n'avez jamais aimél... Quand on aime, savez-vous, tout ce qui n'est pas l'amour s'efface... Et puis, est-ce notre faute, si notre vie a d'absurdes exigences ? Si les lois et les mœurs sont en contradiction flagrante avec

la nature?... Je n'éprouve nul besoin de plaider les circonstances atténuantes en ma faveur, je vous assure. Mais, enfin, n'était-il pas révoltant que cette femme fût rivée pour la vie à un homme qu'ellejn'aimait pas, et que je ne pusse l'avoir qu'en cachette, honteusement, moi qui l'adorais?

On comprend que ce n'était point le moment de discuter les théories de mon interlocuteur. Il me regardait, pourtant, comme si sa conscience, éveillée peut-être après un long sommeil, eût eu besoin d'un mot pour l'apaiser ou pour l'absoudre. Mais un homme de sang-froid est toujours, d'instinct, le défenseur de la morale établie et des institutions universellement admises: lorsqu'on se trouve soi-même dans une situation normale, on a beaucoup de peine : comprendre ^'exaltation de ceux qui ne ménagenj plus rien ; on les tient pour dangereux, on éprouve plutôt le besoin de se mettre à l'abri contre eux. Quoique je fusse plein de pitié pour le malheureux qui se débattait devant moi, il

m'était impossible de lui donner raison. Je me contentai donc de lui répondre évasivement:

— Il y a des heures, en effet, où l'on voit les choses sous un angle spécial.

Il me regarda, comme s'il cherchait dans mes yeux le vrai sens de ces paroles vagues, comprit qu'elles l'improuvaient, haussa les épaules.

— Malgré tout ce qui est survenu dans la suite, me dit-il, je n'ai pas changé de point de vue... Sans doute, je me suis quelquefois attendri sur le sort de ce galant homme, j'ai déploré qu'il ait été ma victime... Mais je n'ai point eu de remords... jamais... Et jamais je n'en aurai...

Sa douloureuse attitude démentait ses paroles.

— Puisque je suis là, reprit-il comme s'il allait rentrer dans son récit, je n'ai pas besoin devons dire quelle fut l'issue du combat... M. H*** tira le premier, sa balle m'érafla le cou ; je ripostai posément et je le tuai raide.

Il se tut et me regarda encore ; je ne trou-

vai pas un mot à lui dire. Il se leva et disparut dans la chambre voisine où, sans doute, il allait demander à la morte, muette à jamais, les paroles de réconfort qu'elle seule savait peut-être lui dire. Il resta quelques instants auprès d'elle, rentra, fit deux ou trois fois le tour de la petite pièce en tordant son mouchoir entre ses doigts énervés. Son émotion était extrême. II réussit pourtant à la dominer, se rassit avec effort, et recommença d'une voix sourde, qui peu à peu s'affermit :

— ... Quelques heures plus tard, j'avais rejoint mon amie.

Elle était loin de s'attendre à un pareil dénouement, car je crois qu'elle ne connaissait guère son mari : elle l'avait toujours tenu pour un homme de sens pacifique, prudent, peu sujet aux entraînements dangereux ; elle n'avait jamais soupçonné qu'il l'aimât. Je ne lui racontai pas notre entrevue : je lui laissai croire que M. H*** avait cédé à un mouvement d'amour-propre plutôt qu'à un mouvement d'amour... Hélas! nous ne pouvions

pas tout nous dire I... Elle, non plus, ne me dit pas tout : je vis passer dans ses grands yeux épouvantés tout un monde de pensées. Mais elle ne les exprima pas; j'ignore si elle se sentit atteinte dans son cœur ou dans sa conscience, si d'anciens souvenirs frisonnèrent au fond d'elle, si une voix secrète lui reprocha cruellement le sang qui venait de couler. Je puis croire, je suis fondé à croire qu'elle souffrit plus que moi (M. de Sourbelles ne s'aperçut pas qu'il se contredisait), dans des parties plus délicates de son âme, de l'acte irrémédiable qui nous livrait l'un à l'autre, de cette espèce de complicité dans... dans le crime, pour donner aux choses leur nom convenu..., qui formait entre nous désormais le plus sacré des liens. Mais elle ne me le dit pas : son habituelle impénétrabilité la servit là merveilleusement, et aussi sa force de caractère, que je devais apprendre à connaître. J'imagine qu'elle accepta l'acte accompli avec Ténergique sérénité qu'ont les natures vigoureuses vis-à-vis de l'irréparable.

En tout cas, jamais un mot d'elle ne me permit de soupçonner que ce tragique événement eût laissé des ombres dans sa conscience, et, si elle en souffrit, elle eut l'héroïsme d'en souffrir seule...

Vous connaissez le monde, monsieur, vous savez qu'il est rempli d'indulgence pour les compromis, pour les demi-fautes, pour les situations où il n'y a que de la lâcheté, tandis qu'il est impitoyable pour ceux qui brisent ses moules et rompent avec ses hypocrisies. Du reste, nous n'eûmes ni l'illusion ni le désir de nous réconcilier un jour avec lui, nous ne songeâmes point à implorer son pardon. Nous comprenions bien qu'entre le monde et nous il y avait quelque chose de plus infranchissable que n'importe quelle barrière. Nous comprenions que nous en étions irrévocablement séparés, que notre peine et notre récompense étaient l'isolement absolu, un isolement où nous serions tout l'un pour l'autre, où nous ne pourrions avoir d'autre espérance, d'autre joie, d'autre ambi-

tion, d'autre fin, en un mot, d'autre raison d'être que notre amour. Savez-vous que je suis fier d'avoir compris cela tout de suite, sans éprouver aucune crainte devant le poids terrible que nous avions à porter ensemble, sans rien regretter de ce qui était derrière moi, famille, amis, carrière ? Positivement. Il me semblait que j'avais l'âme élargie, que je m'étais élevé au-dessus delà vie, que je respirais un air nouveau, un air libre. La terre ne nous était plus qu'un décor dont nous remplissions tout le premier plan, tandis qu'au fond glissaient des comparses invisibles.

J'ai pensé souvent alors, monsieur, à une scène de je ne sais quelle comédie, où un moraliste ingénieux a dépeint, d'ailleurs avec beaucoup d'esprit, l'effroi, l'ennui, la lassitude anticipée et surtout lalâcheté de l'homme qui avait rêvé de déshonorer une femme, bourgeoisement, selon les convenances, sans rien briser, et à qui cette femme — une pauvre cervelle, je le veux bien — vient un beau jour s'offrir tout entière, pour la vie. Cette

situation, très humaine, comme on dit, m'avait fait rire comme tout le monde, et murmurer : « Comme cela est vrai I » Je sentais que je n'aurais plus pu même en sourire, que le seul sentiment qu'elle aurait éveillé en moi, c'eût été une pitié attendrie pour ces deux âmes plates et basses, trop chétives pour leur destinée. Je ne craignais rien. L'avenir s'ouvrait devant moi dans une sorte de splendeur. J'étais entré dans le grand amour éternel, j'étais heureux éperdument de m'y sentir muré, pour ainsi dire, sans aucune chance d'y échapper. Peut-être la description de mes sentiments ne vous intéresse qu'à demi? Vous voudriez aussi connaître les siens ^ sans doute?... Ahl voilà la question I.., Comme toutes les vraies femmes, elle portait le mystère en elle : c'est peut-être pour cela qu'elle inspirait tant d'amour... Et puis, pour que je pusse la connaître un jour, pour que je pusse déchiffrer l'énigme délicieuse que me posaient ses paroles, ses silences, ses regards, ses caresses, il aurait fallu... il aurait fallu d'autres événe-

ments que ceux qui survinrent... Comprenezmoi bien, je vous prie : nous nous adorions; mais l'amour était venu si rapide, si violent, si aveugle, qu'il avait précédé l'intimité. Nous étions encore l'un à l'autre un champ d'inconnu. Pour moi, qui l'avais aimée sans la connaître, je continuais à l'ignorer. Je n'en souffrais pas, alors : mon amour se passait de curiosité. J'en souffre aujourd'hui. J'en souffrirai toujours...

Il se produisit encore une de ces pauses enfiévrées qui hachaient le récit de M. de Sourbelles. Comme tout à l'heure il retourna auprès de la morte. Quoique sa visite se prolongeât plusieurs minutes, il ne sortit pas de sa singulière préoccupation, car, en rentrant, il répéta :

— Je ne devais jamais la connaître, jamais!... Car voici que tout se confond et se brouille, voici approcher l'épouvantable choc, les heures de désespoir pire que la mort dont le souvenir est une lance qui me perce, un

feu qui me brûle, une douleur inapaisable, où il y a de la honte aussi, oui, la honte d'être un homme, d'avoir un cœur lâche et faible, un cœur de boue...

Il fallait partir, n'est-ce pas? Or les événements que je vous ai racontés s'étaient passés en automne. Où aller, par un commencement d'hiver? Nous cherchâmes le ciel qui pouvait nous convenir : notre choix se fixa sur les lacs italiens. Nous voulions un doux paysage apaisant, propre à l'oubli, favorable au bonheur, un paysage assez écarté pour que nous y fussions seuls sans être gênés par notre isolement, séparés de la foule ennemie, des hôtels, un de ces paysages que la nature complaisante a brodés comme exprès pour certains états d'âme. Nous n'en connaissions aucun qui, dans la saison où nous entrions, sût mieux que celui-là répondre à nos aspirations intimes.

Dans la villa rose que nous avions louée sur la rive italienne du lac de Lugano, des jours se passèrent, des jours d'une inlînie

brièveté. Les flots, verts du reflet des bois de châtaigniers, chantaient autour des murs de notre terrasse, qu'embaumait le parfum de Voîea fragrans. Des tapis de cyclamens fleurissaient encore dans de petites vallées, qui montaient en pente douce du lac vers les sommets. Nous ne pensions à rien. Le passé n'existait pas plus pour nous que le reste du monde : les mêmes montagnes qui barraient notre horizon arrêtaient aussi nos souvenirs. « Quand on a vécu des jours comme ceux-ci, disions-nous parfois en ces heures où l'on voudrait sonder l'inconnu de l'avenir, on a réalisé sa vie : il pout arriver n'importe quoi!... » Je croyais cela, monsieur. Puis, je me figurais qu'on peut faire provision de bonheur, comme on amasse de l'argent pour sa vieillesse. Hélas I j'ai appris ensuite que le bonheur passé ne compense point les douleurs présentes, je sais maintenant que le charme des plus belles heures s'évapore en amertume et en désolation. Tout se tient. Ma souffrance actuelle est aussi profonde que mon bonheur

fut plus complet. Mais elle sera plus longue. Elle durera... Elle durera...

Un sanglot, qu'il ne put réprimer, interrompit M. de Sourbelles. Il lui fallut un instant pour se reprendre ; puis, il continua :

— Nous vivions seuls dans cette petite villa. Une femme du pays venait faire les chambres et préparer nos repas, qui d'ailleurs étaient toujours d'une extrême frugalité. Les menus soins du ménage qui nous incombaient nous amusaient extrêmement. Tout nous ravissait, comme dans une idylle. Il y a un fond d'enfantillage en nous, que le bonheur fait sortir. Comme ils eussent été étonnés, ceux qui croyaient connaître mon amie et la jugeaient froide, indifférente ou trop sérieuse, comme ils eussent été étonnés de la voir vaquer aux soins de la maison en riant follement de sa propre maladresse, et se réjouir d'avoir rompu avec les tyranniques habitudes des femmes du monde aussi bien qu'avec leurs usages. Moi-même, je me félicitais, comme d'une suprême victoire, d'avoir ré-

veillé l'enfant qui était en elle, la délicieuse enfant mutine et tendre, douce et fantasque, primesautière, inattendue, ardente, faite de contrastes comme les vrais enfants, que personne, excepté moi, ne connaîtrait jamais. C'était cette source de joies presque naïves qui devait causer notre malheur.

Un soir, après nous être attardés sur la terrasse où passait un vent froid, — elle avait une robe légère, une robe de gaze, avec une mantille autour du visage, — nous eûmes l'idée de prendre du thé. Chaque fois qu'il nous fallait nous servir nous-mêmes, cela nous amusait beaucoup. Nous comparant à des enfants jouant à la dînette, nous riions de très bon cœur.

— Trouverons-nous ce qu'il faut? demandai-je.

— Nous allons voir, répondit-elle.

Elle se mit à chercher le thé, le sucre, la lampe à esprit-de-vin.., Comme elle le préparait...

La voix de mon interlocuteur s'abîma en notes basses, «comme s'il lui fallait un immense effort pour continuer ; en sorte que je compris à peine les quelques phrases brèves, hachées, pour ainsi dire meurtries, en lesquelles il résuma tout l'accident :

— Soudain, la lampe éclata... Je la vis enveloppée de flammes... Je me précipitai, je la roulai dans une couverture... Elle n'avait pas poussé un cri... Elle me regardait, seulement, avec des yeux... oh ! des yeux de désespoir... Elle était couverte d'horribles brûlures... La tête, le visage, le corps..., tout entière... tout entière. — Ahl mon Dieu!...

Il y eut un long silence. M. de Sourbelles s'était penché et tordu sur un des bras de son fauteuil, la tête dans ses mains; il revoyait sans doute le détail de cette scène d'épouvante ; j'entendais son souffle haletant scander ses souvenirs..,

— Vous savez peut-être comment on soigne

ces choses-là, reprit-il... Moi, je ne savais guère... Je fis ce que je pus... Songez qu'il me fallut la laisser seule, un moment... Oui, seule... pour demander du secours... chez des voisins que je réveillai, avec qui je discutai par la fenêtre, qui ne me comprenaient pas... Ils allèrent chercher un médecin, très loin, à Lugano... Oh! quelles heures, qui se traînaient dans l'agonie I... Elle souffrait horriblement, sans se plaindre pourtant, silencieuse comme je l'ai toujours vue dans les cas graves, toute sa douleur dans les yeux. Ils me suivaient sans cesse, ces yeux: quelque mouvement que je fisse, je les sentais dardés sur moi ; je devinais leurs questions muettes. . . Je tournais autour d'elle, sans oser toucher sa pauvre chair en lambeaux... Quand elle demandait quelque chose, je tâchais de le lui donner: c'est tout ce que je pouvais faire... Enfin, j'entendis rouler sur la route la voiture du médecin... Il apportait le nécessaire pour le pansement... Il l'examina, il la soigna, et me rassura :

— C'est horriblement douloureux, mais il n'y a pas de danger: elle guérira...

Il me sembla que le ciel s'illuminait, car je la croyais perdue.

V La guérison fut lente : parmi les brû- , lures, il y en avait de profondes... Elle vécut pourtant... La fièvre tomba... Le pauvre corps ravagé se restaura peu à peu... Pendant quelques jours meilleurs, ce fut la douceur habituelle des convalescences... Mais quand elle se vit. . . Oh I quand elle se vit dans le miroir à main qu'on ne pouvait lui refuser!... Pour le demander à la sœur qui gardait son chevet, elle avait profité d'un des courts moments où je n'étais pas" là... Dès que je rentrai, elle m'appela auprès d'elle... Les volets étaient fermés, les rideaux tendus ; comme ils étaient légers, des châles achevaient de boucher la lumière... A voir ainsi la chambre tout obscure, je devinai immédiatement ce qui venait de se passer... Elle me prit la main, et me dit, très bas;

— Allez-vous en !.. . Partez ! ... Je ne veux pas que vous me revoyiez ! . . .

J'éclatai en larmes, je couvris de baisers sa main qu'elle voulait retirer. Elle ne pleurait pas, elle : toute son énergie tendue pour être forte, elle me répétait :

— Non, non, je ne veux pas que vous m'aimiez, je ne veux plus !...

Moi, je lui disais ce que je pouvais lui dire : je lui jurais que mon amour était éternel, que rien ne pouvait le diminuer, que 'ma vie [lui appartenait, comme la sienne à moi, que saisje? Et, comme je redoutais tout de son désespoir, je lui déclarai que je ne la quitterais pas un instant avant qu'elle m'eût donné sa parole de chasser ces folles pensées... Elle me la donna, plus tard, avec quelle tristesse I .. .

— Nous resterons ensemble, puisque vous le voulez, me dit-elle. . . Peut-être seriez-vous encore plus malheureux si nous nous séparions... Mais, quand vous voudrez me quitter, rappelez-vous que vous êtes libre 1...

Libre I... Si vous saviez, monsieur, comme

je me sentais enchaîné par un lien plus robuste que tous ceux qu'ont inventés les hommes, que nul serment solennel, qu'aucun sacrement, qu'aucune parole sacrée I... Je lui appartenais par la force de la pitié que j'avais d'elle et par quelque chose de plus : je la voyais telle que je l'aimais, avec sa beauté qui vivait encore dans ses yeux... Je me révoltais à la seule idée qu'un stupide accident pût menacer l'éternité de mon amour. Je me leurrais aussi de l'espérance d'une guérison plus complète...

Naturellement, nous ne pouvions songer à demeurer dans l'endroit où nous avions tant souffert : la gaieté sereine de ce paysage me faisait mal... Nous le quittâmes dès que le médecin lui permit de voyager. Notre idée était de trouver un coin du monde où nous pussions nous installer, sans voir jamais un visage de connaissance : or l'Italie ne se prête guère à une telle fantaisie. Il n'y a aucune de ses petites villes qui ne soit en proie aux touristes. Elle nous fut hospitalière, pourtant,

jusqu'à la fin de l'hiver. Puis, las de nous traîner de lieu en lieu, nous reprîmes notre projet d'établissement définitif. Je pensai qu'en Allemagne moins que partout ailleurs on a chance de rencontrer des Français. Maintenant, pourquoi avons-nous choisi Weimar ? Je n'en sais rien... Le hasard nous y a conduits, l'endroit nous a plu à cause de ses beaux ombrages, nous l'avons trouvé moins prussien que les autres villes ; les souvenirs de Gœthe nous ont intéressés : notre choix s'est ainsi fait...

Cette partie de son récit avait coûté à M. de Sourbelles de visibles efforts. Il s'interrompit un instant, me regarda, esquissa un geste vague, et reprit :

— Jusqu'à présent, monsieur, j'ai pu vous raconter notre histoire dans ses détails exacts. Maintenant, je ne sais plus... Il n'y a plus de faits, il ne survient rien. Nous sommes enfermés dans cette maison... Nous y vivons seuls, sans entendre d'autres voix que les nôtres et

celles de nos domestiques, sans rien savoir des êtres qui nous entourent, ni de ceux que nous avons quittés, ni du monde... Tout ce qui se passe, c'est au fond de nous, dans des ténèbres que nos regards sondent... Ce que nous y trouvons, nous ne le disons pas : car nous observons nos paroles, nous en pesons le sens, nous en mesurons la portée... Chacun de nous se demande ce que l'aiitre lui cache... Nous n'avons point de confidents, sauf nos silences que nous entendons... Ah I c'est qu'il y a entre nous quelque chose d'affreux : l'amour qui meurt, non pas de sa mort naturelle, en perdant peu à peu ses exaltations, ses ardeurs, en s'atténuant, en devenant pure affection, sainte tendresse... mais qui meurt de mort violente, en pleine force, parmi des révoltes, et qui résiste, et qui ne veut pas... Tout comme un homme enlevé au plus beau moment de sa vie, à l'heure même où il la savourait le plus, qui la voit fuir et se confond en efforts désespérés pour la retenir...

Oh î misérables que nous sommes !...

Faibles, faibles, pauvres cœurs chétifs, âmes boiteuses ! Nous nous élançons de tout notre désir vers l'infini du sentiment, vers le monde surnaturel oii l'amour s'épanouit dans l'absolu, à l'abri de nos contingences... Inutiles efforts ! Nous dépendons de ce que nous sommes, de nos sens, de l'extérieur de notre être, de ce qu'il y a de plus lamentable en nous!...

Aussi longtemps qu'elle souffrit, et pendant sa longue convalescence, je n'avais pensé qu'à la soigner, à la sauver, à la guérir. Mais, quand notre vie reprit son cours régulier, il me fallut bien m'apercevoir qu'elle n'était plus la même... Elle était laide, de cette laideur de corps gâté, meurtri, de cette laideur d'autant plus... oh 1 je ne veux pas dire le mot qui me vient sur la langue I... d'autant plus.., pénible, qu'elle n'est pas naturelle, qu'elle est un affront fait par les choses à notre faiblesse... Elle était laide, et l'accident qui avait détruit sa beauté n'avait pas en même temps altéré sa jeunesse, ni tari sa force d'aimer.

Et moi ?...

Oh 1 moi, j'étais plein de tendresse, de pitié, d'affection, de dévouement... J'éprouvais auprès d'elle les sentiments que peuvent inspirer la beauté et la noblesse de l'âme. Mais ce n'était plus l'amour : il s'en allait, lui ; il n'existait plus... Je savais ce qu'elle souffrirait, si elle parvenait à lire dans mon cœur : quels sentiments peuvent remplacer l'amour pour celles qui aiment encore?... Et je mentais par mes paroles, par mes regards, par mes baisers; je jouais la comédie de l'amour de mon mieux, de tout mon désespoir, de tout le besoin éperdu que j'avais de l'aimer quand même, jusqu'à la mortl... Comment exprimer cela? Je ne sais pas. Il n'y a pas dé phrases pour décrire un tel état, immobile, une sorte de statu quo où pourtant on perd du terrain à chaque minute, car, enfin, quelle femme n'a bientôt fait de nous percer à jour? Nous ne pouvons les tromper sur nos cœurs que lorsqu'elles le veulent bien. Ce n'était pas le cas : elle voulait savoir, elle avait cette soif

de vérité cruelle qui était dans son caractère et qui, d'ailleurs, lui avait toujours inspiré une méfiance que seul l'amour triomphant pouvait désarmer.

M. de Sourbelles s'arrêta. U s'était peu à peu animé presque jusqu'à l'exaltation. Il se calma cependant pour continuer d'un ton plus posé: i/

— Je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle ne fut jamais ici ce qu'elle avait été là-bas: plus aucun éclat de ce joyeux enfantillage qui me ravissait dans notre petite maison rose, plus de gaieté, plus d'abandon. Elle était redevenue la silencieuse d'autrefois. Je sentais qu'elle lisait en moi, malgré Jnoi, qu'elle n'était point dupe, que je ne pouvais pas la tromper... Maintenant, je n'aurai d'autre pensée que de me remémorer ses paroles, ses gestes, ses silences, d'en chercher le sens, d'interroger mes moindres souvenirs ; car comment pourrai-je vivre sans savoir ce qui se passa en elle pendant cette lente agonie de notre amour?... Comprit-elle, et fut-elle

indulgente pour cette faiblesse d'un pauvre cœur qu'elle avait cru plus fort et meilleur?... Ou me trouva-t-elle misérable, et ses silences ne recélaient-ils que des mépris?... Ou cachèrent-ils un sentiment pareil à celui que j'éprouvais pour elle, le regret désespéré de ce que l'accident avait détruit de mon âme comme de sa beauté?... Je ne le saurai jamais... J'aurai beau torturer ma mémoire, je ne le saurai pas... Elle a emporté son secret... Et jamais elle ne m'a dit un mot qui me Tait fait entrevoir... Elle se fermait devant moi, elle se repliait, elle me devenait étrangère, tandis que je me débattais en vain contre moi-même pour lui laisserl'illusion de l'amour en allé ! . . . Quand vous avez passé pour la première fois devant notre petite villa, toute gaie dans son bouquet d'arbres, n'est-ce pas, monsieur, vous n'avez pas soupçonné qu'elle abritait un drame qui vous paraît sans doute bien exceptionnel?...

Exceptionnel?... Pas tant que cela, peutêtre?... Je me suis dit souvent que, dans notre

.'-as, un hasard avait simplement précipité, en iC rendant plus tragique, le dénouement qui nous guettait tout de même. Car l'amour n'est pas éternel: il n'y a rien d'éternel, même dans le sens limité que nous pouvons accorder à ce mot. Fût-elle restée belle, eh bien I nous nous serions désaimés tout de même, n'est-ce pas? Comme tant d'autres qui ont eu avant nous cette même illusion d'éternité, comme tant d'autres qui l'auront après nous, 3t qui la sentiront de même se briser dans leurs cœurs fragiles, comme tant de pauvres 5tres qui ont voulu l'impossible, que les réalités ont arrêtés, ankylosés, pétrifiés, jusqu'à ce qu'ils tombent, par une chute qui est la loi même de notre nature, de l'exaltation à l'indifférence... ou plus bas ! Du moins, n'avonsnous jamais roulé si profond : quelque chose nous préservait, cela même qu'il y avait de rare et de tragique dans notre histoire, la solitude qui nous entourait, notre isolement au milieu d'un monde dont nous avions brisé jes lois, l'horreur que nous avions de renon-

cer à notre rêve. Notre amour était mutilé, mais ses tronçons s'agitaient en nous: si la douleur avait remplacé la joie, notre vie intérieure restait vibrante, fiévreuse, et ses frissons nous rapprochaient toujours 1...

Je sais bien qu'à la longue les sentiments s'émoussent. On ne peut rester longtemps dans l'état aigu où nous étions : on en sort, comme on échappe à toutes les situations tendues et insolubles, par l'habitude. Notre destinée serait, pensais-je quelquefois, d'abdiquer lentement l'amour que nous voulions encore, de nous résigner à l'existence qui était notre lot : avec l'aide du temps, nous y serions sans doute arrivés, nous aurions trouvé une sorte d'équilibre. Un incident, dont nous ne pouvions prévoir les suites, vint changer tout cela.

Comme je vous l'ai déjà dit, monsieur, notre rupture avec le monde avait été complète. Nous l'avions acceptée : malgré le malheur qui nous frappa, malgré les doutes qui nous assaillirent, nous ne fîmes jamais aucune

tentative pour renouer avec lui. Seule, une sœur de mon amie était restée avec elle en relations de correspondance. Mariée à un écrivain connu, vivant à Paris, dans un milieu intelligent et indépendant, elle avait, sinon excusé, du moins compris la force irrésistible delà passion qui nous avaitj étés l'un à l'autre: d'autant plus qu'elle avait toujours eu pour M*"' H***, qui était son aînée et la plus belle, une enthousiaste amitié. Cette amitié parut plus précieuse à mon amie, quand elle n'eut plus que celle-là. Des lettres affectueuses s'échangeaient à intervalles rapprochés entre Paris et Weimar. Je dis affectueuses, monsieur, non pas confidentielles; il n'était point dans le caractère de mon amie de s'épancher ; jamais elle ne fit part à sa sœur de ce qui se passait entre nous, à tel point qu'elle lui laissa même ignorer son accident, au moment duquel, chargé de tenir la plume à sa place, j'avais reçu l'ordre de parler seulement d'une indisposition sans gravité.

Or, il y a quelque temps, cette sœur très

aimée tomba gravement malade : un jour, un télégramme de son mari appela mon amie qu'elle voulait revoir. Le départ fut soudain, décidé sans que notis ayons pu en discuter les inconvénients, qui se présentèrent en foule à mon esprit, le soir où, rentrant de la gare, je me trouvai, pour la première fois, depuis deux années, seul avec moi-mênie, dans cette maison qu'emplissaient tant de pensées...

Ici, M. de Sourbelles eut un mouvement de sympathie inattendu, se pencha vers moi et me prit la main :

— C'est à ce moment-là que je fis votre connaissance, monsieur, me dit-il. L'effroi de la solitude, ou plutôt un impérieux besoin de me fuir moi-même, me poussa à cet hôtel du Prince-Héritier où je vous rencontrai. Vos conversations me firent beaucoup de bien: depuis si longtemps, j'ignorais le fruit qu'on retire du commerce des hommes! Aussi ne fût-ce pas sans tristesse, ni même sans honte, que je me résignai à rompre avec

VOUS... comme je le fis !... Vous avez dû me trouver singulier, ou pis que cela... Mais, à présent, vous comprenez, et j'espère bien que, si ma conduite envers vous... comment vous dirai-je ?... vous a causé quelque peine ou quelque froissement, vous ne m'en gardez aucune rancune...

Je serrai sa main, qu'il avait laissée dans la mienne, je murmurai quelques paroles de sympathie, — maladroites, je pense, car on est toujours maladroit dans ces occasions-là, où les mots manquent. Il les accepta pourtant avec reconnaissance, et poursuivit:

— La maladie de sa sœur ayant pris un cours favorable, mon amie revint. Pendant son absence, je lui écrivais chaque jour; elle me répondait avec moins de régularité. Le ton retenu de ses lettres ne laissait pas que de me causer une singulière inquiétude: à travers le silence, je sentais mieux que dans la vie commune ce qui nous séparait, les pensées, les amertumes, les craintes qu'elle ne

m'avouait pas, l'obscur danger qui planait sur nous. Aussi l'attendais-je avec le pressentiment que son retour inaugurerait une phase nouvelle de notre existence, et y avaitil, dans mon impatience de la revoir dès qi :; son arrivée me fut annoncée, presque autant d'angoisse que de joie. Pourtant, je pus croire d'abord que mes craintes n'étaient pas fondées. Pensez donc : s'il n'y avait plus d'amour entre nous, il y avait tant d'autres liens ! Nous étions si indissolublement unis, dans le désert que nous avions fait autour de nous, si complètement l'un à l'autre ! Séparés, nous avions senti avec une intensité nouvelle le poids de notre solitude, n'ayant plus contre la cruauté de nos souvenirs la ressource de notre union : dans l'abandon du retour, dans le réconfort d'être deux contre le monde ennemi, nous eûmes un moment d'oubli, presque de bonheur. Hélas I ce ne fut qu'un moment 1

Que s'était-il passé, pendant sa courte rentrée dans la vie commune?... Est-ce qu'elle

y eut des regrets, des remords, des remords que la passion n'endormait plus et que la réflexion réveilla ? Est-ce qu'elle y souffrit soudain d'en être chassée, privée de ses joies, de ses consolations, de ses habitudes, condamnée à perpétuité à cette comédie de l'amour, que nous nous donnions, dont elle n'avait peut-être jamais mesuré les lassitudes prochaines ? Est-ce qu'elle y eut simplement le loisir d'approfondir les causes de douleur que nous avions tous deux et de reculer devant les abîmes qu'elle entrevit? Quoi qu'il en soit, quels que fussent les motifs qui avaient amené ce changement, je m'aperçus bientôt que notre situation respective n'était plus la même. Non pas à des signes précis, à des reproches, à des duretés de paroles, à des scènes de ménage : rien de tel ne se produisit entre nous. Mais notre humeur se transformait : après la mort de l'amour, venait celle des sentiments doux et tendres qui en tenaient la place, de l'affection, de l'intimité, de la confiance. Le mensonge qu'était

notre vie se compls'jiia : ce ne fut plus sur un seul point que nous dûmes nous tromper, ce fut sur tout ce qui se passait en nousmême, et nous étions forcés à une continuelle dépense d'énergie pour réprimer les secrets mouvements de ce mauvais vouloir commen çant et pour nous les cacher. Hélas ! nous ne nous les cachions pas : accoutumés à nous observer sans cesse, à nous épier à nous deviner, nous nous étions Tun à l'autre un livre ouvert, un livre commencé dans l'ivresse, dont chaque page qu'on tourne augmente la déception... Ahl l'horreur, l'horreur et l'effroi de la dernière I . . .

M. de Sourbelles s'était apaisé un peu, au cours de son récit : tel est le résultat habituel des confidences: les cœurs hs plus chargés se soulagent en paroles. Mais, arrivé là, ses douloureuses impressions se réveillèrent dans toute leur torturante acuité. Repris par la fièvre du mouvement, il se leva, fit avec agitation le tour de la chambre, passa dans

la pièce voisine, revint. ïl ne s'occupait plus de moi. Je pus croire qu'il m'avait oublié. Mais, comme j'allais me lever de mon fauteuil, il se rassit; et il reprit, lentement, avec de longs silences entre ses phrases :

— A quoi bon vous raconter le détail de son agonie?... Si vous saviez, si vous pouvieE savoir combien je l'adorai alors!... Je ne vis plus que son atroce souffrance, dont j'étais la cause... Je ne vis plus que la mort qui approchait sans que rien, rien, pût l'écarter..., la mort qu'elle avait cherchée..., la mort qui finirait tout... qui me laisserait seul, avec son souvenir, sur la terre déserte. Et je sentis qu'elle était ma chair et mon âme... Tout le passé tournait autour de moi... Et je sanglotais à ses pieds, je lui demandais pardon, je lui jurais que je l'aimais, je la suppliais de ne pas mourir... Elle s'efforçait de me cacher ses souffrances, et parfois tâchait de me sourire... Oh! de quel sourire, où il y avait tant de résignation !... D'abord, elle avait repoussé tout remède; puis, à mes prières, elle se laissa

soigner docilement, comme un enfant... Elle savait bien que c'était inutile, que la mort venait.

— C'est mieux ainsi, me dit-elle, un moment où ses douleurs nous laissaient un peu de répit. Je suis heureuse... Je meurs dans l'amour 1...

Elle tenait ma main... Elle ne la lâcha pas... Nous étions si unis, si près l'un de l'autre I . . . C'était comme aux premiers temps... Il ne restait rien, rien de ce qui avait gâté notre amour... La mort nous le rendait... la mort...

M. de Sourbelles s'affaissa un moment, puis, se redressant brusquement :

— Venez la voir I me dit-il.

Je le suivis dans la pièce voisine, où flottait, plus doux, le lourd parfum des fleurs mortuaires. Il s'approcha du lit : d'un geste résolu, il écarta le voile. La morte m'apparut.

Les traces des brûlures, comme noyées

dans Tuniforme lividité du visage, étaient à peine visibles ; les traits avaient retrouvé leur beauté : une beauté calme, haute, sereine, qui contrastait si fort avec les agitations dont je venais d'entendre le récit 1 Je sais bien qu'il n'y avait plus d'âme dans ces yeux éteints, qu'on ne pouvait rien leur demander de leurs secrets ; mais c'était en vain que mon imagination cherchait à se figurer ce noble visage déformé par la douleur ou par la passion...

Quand je cessai de la contempler pour me retourner vers M. de Sourbelles, je vis qu'il s'était agenouillé devant le lit, et qu'il pleurait.

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