CHAPITRE II
Le Sillon — Idées Maîtresses
Le régime républicain ; son opportunité. — Ce régime. nest pas réalisé par le gouvernement actuel. — Nécessité du respect des forces morales et religieuses. — La démocratie: — L'éducation civique ; sa nécessité; ce qu’elle ne saurait faire ; le but qu’elle ne poursuiwra pas. — L’élites — La masse. — Elite et masse. — (Constitution de l'élite; en aristocratie; en démocratie. — Majorité dynamique: — Triple action. — Ce programme n’est pas utopique. — Les classes dirigeantes. — Opinion d’un anti-démocrate sur le fait démocratique.
Résumons d’abord à grands traits les idées maîtresses autour desquelles gravite toute l’action entreprise par Marc Sangnier et ses amis.
Les Sillonnistes croient que le régime républicain démocratique est le seul possible en France à l’heure actuelle. L’échec de toutes les tentatives faites depuis un siècle pour établir d’une façon durable, d’autres formes de gouvernement les
c firme dans cette opinion. D'ailleurs, ils sont républicains par conviction et non par résignation.
» Ils se refusent à reconnaître la république [# émocratique dans la caricature que leur en offre le régime actuel.
- Convaincus de l'impuissance des systèmes “matérialistes à réaliser un progrès démocratique | qui procure sûrement le mieux être pour tous et ne risque pas de verser dans la corruption, ils considèrent le respect des forces morales, spécialement de celles qui viennent d’un christianisme sincèrement professé, comme un des facteurs les p lus indispensables de l’ordre social.
—…. Iis croient qu’une république respectueuse des forces morales du christianisme, ne peut s’éta- “blir en France sans le concours de républicains “catholiques. Les catholiques de l’opposition, en Meflet, ne feront pas la république, et les sectaires | républicains la feront contre le catholicisme. (1)
4 (x) Les monarchistes auront beau prétendre que la monar- “chie est en soi plus religieuse que ia République ; si même on le leur accordait, quoique ce soit très discutable, il n’en reste- Mrait pas moins vrai que la république est implantée en France,
| la monarchie au contraire n’arrive pas et ne paraît pas
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ne Or, dans la République, les citoyens doi F avoir, sur la direction de la vie nationale, une action plus grande que dans une monarchie ; il faut qu’ils aient un vif sentiment de ce qu’exige le bien public, qu’ils soient conscients de leur __ devoir et se sentent responsables de toutes les | conséquences de leurs actes civiques.
C’est pourquoi le Sillon définit la démocratie en disant qu’elle est la forme d'organisation sociale qui tend à porter au maximum la conscience et la responsabilité civiques de chacun.
Ceci rend évidente la nécessité de l'éducation civique du peuple; c’est seulement par là qu’on à pourra obtenir que chaque citoyen Se ‘sente à responsable de tout ce que sa situation l’oblige à. | faire pour le bien public et que sa conscience le
fasse rester constamment à la hauteur de ses
devoirs civiques.
D'ailleurs, l’éducation civique, si largement
près d’arriver à s’y rétablir, et que, si la forme politique de la, j société française est la république, c’est en amenant la république au respect de l’idée religieuse qu'on peut obtenir la solution si désirable du conflit actuellement existant entre. l'Etat français et le catholicisme. Ce travail ne peut être fait que par des croyants; mais écouterait-on ces croyants si on les considérait comme des ennemis de la République ?
ribuée soitlle, ne produit pas chez tous les yens, des résultats identiques ; il y aura toujours des inconscients et des criminels. De plus, les capacités sont très différentes d’homme à ue mme, le maximum de l’un n’est pas celui de tre; tel est capable des fonctions les plus
élevées et les plus délicates, tandis que pour tel
autre, le maximum de capacité civique sera de Voter consciencieusement, non sans avoir préalablement consulté quelqu’un pour s’éclairer. En cette matière, l’inégalité est, en toute vérité, une # inéluctable.
. L'éducation civique du peuple ne poursuivra donc pas l’utopie décevante d’un nivellement ch imérique de tous les citoyens devant une même tâche sociale à remplir par les mêmes moyens; e aura simplement pour but, en premier lieu, € promouvoir au sein de la nation la formation d'une élite capable d’exercer une action dirigeante par la persuasion de la parole et de l'exemple ; et, en second lieu, de rendre la masse ca apable de sentir où est véritablement l’élite dont élle peut, en toute sécurité, écouter les conseils ei miter la conduite.
bles, par leur action journalière, par la parole et. par l’exemple, de donner à la masse le sens du devoir civique, d’éclairer l’opinion publique et d’orienter les divers actes de la vie politique.
La masse est l’ensemble des citoyens qui, par défaut de temps, de culture ou d’aptitudes sufñ- | santes, sont dans une très grande difficulté ou dans l’impossibilité de reconnaître par euxmêmes où est leur devoir civique, et qui ont. besoin, pour agir conformément à l'intérêt géné-.
ral, de suivre la direction d’une élite qui a su. mériter leur confiance. M Mais le mouvement de la masse à [a suite de l'élite doit être démocratique, c’est-à-dire libre. et conscient, et non pas servile. Les hommes d'élite doivent être suivis comme des amis respectés dont la conduite mérite de servir d'exemple et non comme des meneurs ; il faut, par conséquent qu’ils soient vus de très près dans leur vie-journalière, de telle façon qu’ils ne puissent conser-. ver la confiance qu’à force d’en être dignes.
Donc, en démocratie, il faudra que l'élite reste. en contact immédiat avec la masse. è
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© IT. — IDÉES MAITRESSES 17 t pour cette raison, l'élite, en démocratie, | constituée autrement qu’en arisiocratie.
“En aristocratie, l’élite forme une classe supéeure qui n’est plus le peuple. Des familles pléjennes peuvent arriver, montant de génération n génération, à en faire partie; mais alors elles ssent d’appartenir à leur milieu d’origine pour orporer à la classe supérieure qui les reçoit. Ilse produit pour elles un véritable déclassement
ascension, et, en vertu de ce déclassement,
les intérêts de leur nouvelle situation deviennent
au
atres que les intérêts populaires.
PEn démocratie, au contraire, l'élite n est pas d’une autre espèce que la masse; ses unités rest au sein de la masse dont elles ne se distinlent que par leur valeur. Ce sont les meilleures ndividualités, les plus fortes, les plus intellites et les plus honnêtes de chaque profession ‘rale ou manuelle, qui forment l’élite démocra-
tique sans quitter leur milieu d’origine. Un ivrier probe, à l’esprit ouvert, au cœur vaillant, pable de bon conseil, peut, sans abandonner nm métier, quel qu’il soit, devenir un homme élite et exercer une action réellement diri-
Ainsi constituée, l'élite démocratique n’est pas à distance de la masse ; elle vit avec elle, comme
elle, dans une participation de tous les instants aux mêmes travaux ; elle est l’âme dans le corps.
L’élite, là où elle devient capable de remplir tout son rôle social peut justement être appelée la. majorité dynamique, c’est-à-dire la majorité de puissance ou de force ; elle représente, en effet, la plus grande somme d’énergies intellectuelles et morales agissant pour orienter les volontés et l’action de la masse, c’est-à-dire pour réaliser dans des conditions normales, la majorité numérique.
L'éducation civique, entendue et pratiquée comme il vient d’être dit, mettra les citoyens à même de réaliser en France la véritable République démocratique. (1)
(x) Est-il licite aux catholiques français de travailler à linstauration de la République démocratique, à la condition, bien entendu, que cette forme de gouvernement n'implique en soi rien de contraire à la justice, à la morale, ou à la religion?
La réponse a été donnée bien des fois : l'Eglise catholique accepte la République démocratique comme les autres formes de gouvernement ; elle ne la prescrit ni ne la proscrit.
Le Souverain Pontife Léon XIII, dans de multiples docu-
ments, a répété que les peuples peuvent licitement « se donner | telle forme politique qui s’adaptera mieux ou à leur génie
oïlà le but, comment l’atteindre ? (1) Par une œuvre législative qui, en faisant un code “travail, en assurant, par exemple, le repos hebdoma- Jes retraites ouvrières, la protection des travailfs dans l'atelier, s'eflorcera de guérir quelques-uns maux les plus graves du capitalisme (2) actuel et tra les prolétaires à même, en leur donnant plus de Disirs, plus de sécurité matérielle pour le présent et our l'avenir, de travailler chaque jour à préparer une société plus juste et plus fraternelle.
“20 Par un travail d'organisation sociale. Les lois ne ufisent pas. À elles seules elles ne peuvent pas transer les mœurs. On ne décrète pas la cité future. Jelle-ci ne sort pas de terre comme par l'effet d’une äpuette magique. Il faut qu'on la bâtisse pierre par jierre. Donc, les Syndicats, les Coopératives, d’une fe on générale toutes les œuvres sociales, devront servir seulement à améliorer immédiatement le sort des ravailleurs, mais à préparer équitablement les inévi-
bropre, ou à leurs traditions et à leurs coutumes ». (Voir cyclique Diuturnum, du 28 juin 1881, où se trouve le texte jui vient d'être cité : voir aussi les encycliques Immoriale Dei, du 1 novembre. 1885 ; Libertas du 20 juin 1888 ; et la Lettre aux Catholiques de France, du 16 février 1892.)
faisant, Léon XIII a simplement rappelé et confirmé eignement traditionnel de l’Église, celui de Bellarmin, de Suarez, de Saint Thomas d’Aquin, et de tous les grands doc- {Mteurs catholiques.
10) Marc Sangnier. Le plus grand Sillon, p. $, et suiv.
“(2) Au chapitre VIII de ce livre, à l’article propriété, on a qu'il y à lieu de distinguer entre le droit de propriété et apitalisme, ce dernier terme ‘tendant à signifier de plus en un ensemble d’abus commis au mépris de la saine notion
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tables transformations sociales. En effet, rien de ce qui est vivant ne peut rester immobile et inerte. Hier, comme aujourd’hui, la société a évolué. Nul ne peut, l’arrêter et la fixer pour toujours. ;
3° Par une éducation démocratique. Les œuvres sociales ne sont que des instruments. Elles n’auront toute leur utilité que si elles sont animées d’un esprit démocratique. Or, le positivisme matérialiste et athée qui ne donne comme mobile au travail humain que le désir de satisfaire un besoin ou l’appât d’une jouissance personnelle, ne peut ni expliquer, ni inspirer le dévouement démocratique qui consiste à faire prédominer l'intérêt | général sur l'intérêt particulier. Le christianisme, au contraire, qui fait de tous les hommes les membres d'un même corps dont le Christ est la tête, nous commande d'aimer Dieu dans chacun de nos frères et nous enseigne que nous ne jouirons éternellement de la justice que dans la mesure même où nous aurons travaillé à la faire régner ici-bas. Le christianisme, qui est non seulement une doctrine et une morale, mais une religion qui fortifie, stimule et attire sans cesse Vers un idéal supérieur, nous apparaît donc comme divinement apte à favoriser l'éducation démocratique des citoyens. Aussi bien, ceux-là même qui n’ont pas la foi devraient-ils respecter cette source précieuse d'énergie démocratique, et nous avons bien le droit d'exiger de tous, au nom des intérêts de la République démocratique, que l’on cesse de faire la guerre à la religion, de confondre | celle-ci avec le cléricalisme (1) et d'empêcher ainsi Ja véritable démocratie de naître. »
(1) « Nous employons ici, bien entendu, le mot de cléricalisme dans son acception vulgaire : pour la masse de nos contemporains, le cléricalisme c'est la confusion des pouvoirs