LE CONFESSIONNAL
Des deux femmes qui venaient d'entrer dans l'église, l'une était jeune, l'autre vieille; la première appartenait à une condition distinguée, comme l'attestait son costume; la seconde, à en juger aussi d'après son extérieur, devait être une gouvernante, une espèce de duègne chargée de surveiller la noble demoiselle qui lui était confiée.
Cette jeune personne, qui n'avait guère que dix-sept ou dix-huit ans, se trouvait déjà en possession de tous les avantages que l'âge nubile ajoute aux grâces et aux charmes de l'enfance : petite, mignonne, délicate, elle ne devait pas prétendre à un plus grand éclat de beauté, et rien en elle ne sortait de l'ordinaire; mais elle était pourtant jolie ou plutôt agréable, surtout depuis qu'elle commençait, en se formant, à acquérir un embonpoint modéré qui lui seyait à merveille; elle devenait insensiblement ce qu'on nommait alors grasse f sans attacher aucune idée fâcheuse à cette épithète qui passait pour indispensable dans le portrait écrit d'une femme qu'on voulait flatter; car la plus cruelle injure qu'on pût alors adresser à une femme, était de la déclarer maigre. Ce mot-là se prononçait avec d'incroyables airs de dédain: tel fut le mot terrible qui, répété de tant de façons par Bussy-Rabutin et sa coterie, sapa la fortune de la favorite M"^ de La Vallière , et finit par lui enlever le cœur de son royal amant. La jeune fille, que Claude Lepetit re-
gardait avec une émotion croissante, était donc grasse.
Mais, de plus, elle était si blanche, si fraîche, si rose, si blonde , que les yeux la suivaient après l'avoir rencontrée; et, en l'examinant avec un soin minutieux, on découvrait en elle mille détails piquants qui aiguillonnaientledésirdela voir encore. C'est ainsi que Claude Lepetit ne pouvait détacher ses regards de cette fleur vivante que le hasard semblait faire épanouir exprès pour la lui montrer ; il se prit, dès ce moment, à aimer la séduisante inconnue. Celle-ci était habillée avec une recherche et un goût qui décelaient son origine et son rang social : elle portait une espèce de coiffe de velours vert, qui ne couvrait que la partie antérieure de la tête, et qui laissait les cheveux encadrer la figure avec leurs boucles crêpées descendant audessous des oreilles ; un voile de gaze à fleurs, fixé sur le haut de la coiffure , tombait également des deux côtés et venait se répandre sur les épaules; sa robe, de satin vert, lacée au corsage avec une cordelière d'or, et ou-
verte par-devant de manière à étaler la jupe de taffetas rose brodé d'or, était toute garnie de nœuds de rubans de même couleur ; il y en avait jusqu'aux mancbes, qui se trouvaient divisées en plusieurs compartiments terminés par des manchettes de dentelles; sa collerette, en point d'Âlençon, du plus précieux travail, était taillée en guimpe et se croisait sur la gorge comme les pans d'un rabat d'homme ; sa robe, qu'elle retroussait par derrière en marchant, permettait de juger de la finesse de sa jambe chaussée de bas de soie verte à coins brodés de rose. Quant à sa chaussure, elle était digne de son pied exigu qui eût inspiré l'auteur de Cendrillon, s'il avait pu comparer la pantoufle idéale avec ces/7fl?//w de maroquin noir, à talons rouges et à bouflfettes de rubans verts et roses, qui eussent fait miracle dans un conte de fée.
La vieille qui accompagnait cette adorable fille avait au plus haut degré la sécheresse, la maigreur, l'austérité, l'abord répulsif de l'emploi : habillée toute de noir, guimpée et voilée ainsi qu'une religieuse , elle était
pourtant plus avenante par cette livrée de duègne que par sa physionomie dure, fausse, froide, inflexible; son visage paraissait de bois, et l'on s'apercevait bientôt que son cœur était de marbre. Sa voix aigre et cassée avait quelque analogie avec une crécelle du vendredi-saint, et ne faisait que mieux apprécier la suave et sonore expression de la voix de sa compagne.
Elles s'avancèrent sous la contre-nef, du côté de la chapelle de Sainte-Claire, où Claude Lepetit n'avait garde de révéler sa présence par le moindre bruit, et elles continuèrent un instant leur conversation , qu'il put entendre sans en perdre un seul mot.
— J'ai donc fait ce que vous avez voulu, mademoiselle, disait la duègne en levant les yeux et les mains à la voûte; mais c'est mal fait à moi.
— Il a ma lettre à cette heure, reprit la jeune fille avec satisfaction, et il sait maintenant ce que Je n'eusse osé lui dire de bouche.
— » Vraiment! vous avez bien lieu d'éti'e
fière de cette méchante action ! Il sait maintenant que vous êtes l'ennemie de votre intérêt; que vous sacrifiez l'avenir à une fantaisie du moment; que vous vous souciez peu d'afïliger , d'offenser, d'irriter votre père; que vous ne faites point état de tout ce qu'on considère dans le monde, la vertu , la bonne réputation, les honneurs, la fortune
— Mais enfin, dame Lemasle, puisque je ne l'aime pas, je ne puis faire que je l'aime?
— Oh! il sait maintenant, mademoiselle, que vous êtes légère et changeante, que vous regardez peu à manquer de parole
— Manquer de parole! dame Lemasle, mais vous n'ignorez pas que je n'ai rien promis à M. de Harpedaille
— Qu'importe, si votre honoré père a promis pour vous? Sa parole, mademoiselle, a engagé la vôtre.
— Non pas certes, dame Lemasle : mon père a eu grand tort de promettre ce qui ne dépendait que de moi, et quelque soit mon bon vouloir pour acquitter cette promesse,
je n'y réussirai pas, car je préfère mourir plutôt que d'épouser
— 3Iourir! que voilà bien le langage des filles qui, comme vous, livrées à tous leurs caprices par la mort de leur mère
— Dame Lemasle, à votre tour, tenez un peu vos promesses. N'avez-vous pas promis de laisser ce discours?
— C'est que je ne me console pas de penser que vous ayez lu tant de galanteries en prose et en vers.
— Puis-je faire que je ne les aie pas lues? Aussi bien, je ne m'en repens pas, et j'y ai puisé la connaissance des choses
— Fi, fi ! quelle honte à vous d'avouer, et davantage, de vous glorifier! ces romans, ces histoires d'amour, ces comédies, ces idylles, ces sonnets sont les œuvres du démon pour pervertir nos âmes et nous conduire à damnation
— Dame Lemasle, vous empiétez sur les fonctions du père Chevassut, et je n'ai que faire de le voir, si vous me sermonnez ainsi en sa place. Hâtez- vous donc de l'avertir, car
il faut que je co^uiaisse l'effet de p)a letî:ï'^f
— Quoi! vous ne voqs repentez pas, rpademoiselle , en présence du SainlrSacrement! quoi! vous persistez dans vos inteptionsi
— Quelles intentions, ma chère dame Le-r m&sle? celle de refuser ce vilain mari? il n'y a plps à revenir là-dessus, puisque je lui ai écrit comment il en allait. Mais, je vous prie, voyons le pèreChevassut : vous avez consenti à remettre ma lettre à son adresse, sous cette condition que je me confesserais de ce qui vous semble un péché, quoique ce soit la chose la plus innocente du monde, que de haïr un homme qu'on veut nous donner pour mari malgré nous. Eh bien! la lettre remise, je n'ai plus qu'à m'accuser de l'avoir écrite, et à ouïr les remontrances du révérend père...
— Vous verrez les belles remontrances ! écrire à un personnage de cette qualité, qu'on ne l'épousera pas !
— Voyez le grand mal qpe c'est ! A votre compte, dame Lemasle, tous les hommes seraient bons à être épousés, si laids, si sots, si cancres qu'ils fussent! voilà, Dieu soit loué,
ce que les livres ne m'ont pas encore dit!
— Ah! que ne parlez- vous ainsi à M. votre père, mademoiselle! il vous renierait pour sa fille et vous maudirait.
— C'est afin de ne pas l'entretenir de cette affaire, que j'ai écrit à la personne qui y est la plus intéressée. Je conviens, d'ailleurs, que l'air seul de mon père suffit pour me réduire au silence : il a une mine si grave et si solennelle, qu'on se sent, devant lui, pénétré de respect et presque de terreur. Je me suis longtemps consultée pour m' encourager à lui tout déclarer....
— Votre conduite est donc digne de blâme, que vous n'osez en faire juge votre respectable père qui vous châtierait?
— Oh ! ce n'est pas la peur du châtiment qui m'arrête, car je n'en ai point à redouter de sa part, lia toujours été si bon pour moi!
— Parce qu'il pense que vous n'avez rien déplus à cœur que de lui obéir aveuglément, comme doit faire une fille soumise.
— Il ne m'a jamais adressé un reproche;
il m*aime tant, moi , sa fille unique , qui ai perdu ma mère de si bonne heure !...
— Telle est la cause de votre malheureuse éducation : il vous a manqué une mère pour vous instruire et vous gouverner. Je suis venue trop tard, le mal était fait, et tous ces romans, tous ces vers, que vous aviez lus. dans la bibliothèque de votre père , avaient gâté votre cœur...
— Dame Lemasle, je suis d'avis que nous retournions sans voir le père Chevassut : le sermon a duré assez longtemps, s'il vous plait.
— Vous avez raison : c'est au père Chevassut de rompre ce caractère rebelle et de loucher votre âme par la parole de Dieu.
La duègne, hochant la tête et grommelant entre ses dents, sortit de l'église par la porte qui communiquait avec l'abbaye, non sans avoir baissé son voile noir qui cacha un visage que le moine le plus robuste aurait pu contempler sans danger. La jeune fille, restée seule, s'assit dans un coin sombre où les regards de Claude Lepetit avaient peine à se
glisser, et elle attendit le retour de sa surveillante, en lisant dans un volume richement relié, qu'elle avait tiré de sa poche, et qui n'était pas sans doute un livre d'Heures. Le jeune homme, qui ne la perdait pas de vue et qui sentait son cœur se gonfler dans sa poitrine, aurait donné beaucoup pour savoir le titre de ce livre. La jolie liseuse n'avait pas l'esprit attentif à sa lecture, qu'elle ne tarda pas à interrompre, en déposant le volume entr'ouvert sur le banc où elle était assise; alors elle se mit à rêver, les yeux errants sur les voûtes et sur les dalles, selon que sa pensée la ramenait du ciel sur la terre; elle paraissait être dans cette disposition de l'âme, flottante, incertaine, vague, mélancolique, qui va droit à l'amour et aux sentiments tendres. Claude Lepetit, qui l'observait avec une curiosité indéfinissable, connaissait, par l'entretien qu'il avait écouté, quel était le véritable état du cœur de cette demoiselle que son père voulait marier, malgré elle, à un homme qu'elle n'aimait pas. Oh! s'il avait pu deviner le nom de ce père tyrannique et
celui de l'homme qu'on avait choisi pour faire une victime du mariage !
Mille suppositions, mille projets roulaient dans son cerveau, et à chaque instant les battements de son cœur s'accéléraient tellement, qu'il craignit que ces battements, qui retentissaient à son oreille, ne fussent entendus de la personne qui les excitait à son insu. Il éprouvait une inexprimable joie de s'approcher de cette charmante personne, pour l'admirer de plus près : il cherchait déjà un prétexte de l'aborder et de lui adresser la parole, lorsque le bruit des pas et des voix le retint dans la chapelle de Sainte-Claire , en lui annonçant que M""* Lemasle ne revenait pas seule. Ce même bruit mit fin subitement à la rêverie de la jeune fille, qui se leva précipitamment pour n'être pas surprise dans une méditation profane que le lieu n'avait point distraite, et, dans cette précipitation à prendre une posture plus décente, elle oublia le livre qu'elle avaitdéposésurle banc. Claude Lepetit remarqua cet oubli et se promit d'en profiter : il crut remarquer aussi, quand elle
sortit de l'endroit obscur où elle était confinée, que ses joues avaient pâli et portaient encore l'empreinte des larmes. Il détesta, il maudit tout bas ceux qui les avaient fait cou-^ 1er. L'intérêt extraordinaire que lui inspirait cette gracieuse personne ne faisait que s'accroître de moment en moment, et avant qu'il se fût rendu compte de ces impressions si vives, si profondes et si imprévues, elles avaient complètement changé la situation de son cœur : il aimait.
L'inconnue alla au-devant du père Clievassut qui arrivait escorté de la duègne, avec laquelle il avait eu le temps de se concerter en particulier ; elle les rencontra à la hauteur de la chapelle oii Claude Lepetit continuait à tout voir sans être vu. Il eut donc le temps de juger, d'après un rapide examen du personnage, le caractère que devait avoir ce moine, qui lui déplut au premier coup d'œil et qui lui fut, au second, instinctivement antipathique.
C'était un homme de cinquante ans, usé par les veilles, les austérités, et surtout par
une sorte de fièvre qui le consumait sans cesse. On eût dit un squelette, tant il était décharné, desséché, jauni; mais sous cette peau parcheminée circulait un sang encore jeune et ardent; une puissante organisation nerveuse galvanisait ce cadavre et le rendait capable de supporter des fatigues physiques et intellectuelles qui auraient brisé les natures les plus vigoureuses en apparence. Ses yeux, enfoncés dans leurs orbites , ^entourés d'auréoles bleuâtres , et voilés par d'épais sourcils constamment mobiles, lançaient des éclairs comme les reflets d'un feu de fournaise. Il y avait, en effet, dans son cerveau une fournaise embrasée de fanatisme religieux : son unique préoccupation consistait dans la haine des hérétiques et des athéistes, qu'on appelait aussi les libertins; il ne rêvait qu'aux moyens de les poursuivre, de les attaquer, de les détruire: il eût voulu leslivrer tous au bras séculier, et lui-même il aurait avec joie allumé le bûcher qu'il leur destinait en pensée. Ce n'était point assez, à son gré, des foudres de l'Église pour combattre ces impies,
et il accusait de tiédeur, d'indifférence, d'impiété même, la magistrature qui ne sévissait pas avec des lois de sang contre les ennemis de la foi catholique. Ses écrits, ses sermons, ses discours, ses démarches ne tendaient qu'à cet unique but , la persécution des philosophes, incrédules, athées et autres abandonnés de Dieu : il était moins acharné à l'égard des juifs et des protestants, quoiqu'il eût souhaité les exterminer aussi, afin d'établir le catholicisme universel; il ne cessait néanmoins d'agir auprès des personnages les plus influents du Grand-Conseil et du Parlement; pour restreindre les franchises accordées par l'éditde Nantes à ceux de la religion réformée, et il demandait déjà ouvertement la révocation de cet édit, qu'on accorda vingt ans plus tard aux instances unanimes du clergé français.
Cette vocation intolérante et hostile avait fait du père Chevassut un des chefs redoutables de l'Eglise de Paris, quoiqu'il ne se fût pas avancé dans les ordres au delà de la grande-chantrerie de Saint-Victor, qui lui valait presque le revenu d'un évéché. Il était,
dans la communauté, plus considéré et plus puissant que le prieur triennal , et il avait plusieurs fois refusé ce titre, que l'élection lui eût conféré : car il aurait cru manquer à sa mission en se renfermant dans le menu détail du gouvernement de l'abbaye, et il se regardait comme appelé par la Providence à écraser sous ses pieds le démon de l'athéisme qui levait fièrement la tête et menaçait d'infecter de ses venins la cour et la ville. Son nom était un épouvantail dans les écoles de Saint-Victor, car il n'y paraissait que pour prononcer quelque terrible allocution et pour exécuter quelque châtiment exemplaire.
Toutes les fois qu'il prêchait, l'église était remplie d'une assemblée choisie qui venait admirer son éloquence sauvage et passionnée: on frémissait comme aux tragédies du théâtre de l'Hôtel de Bourgogne, lorsque du haut de sa chaire il chassait du troupeau les brebis galeuses, coupait le mauvais arbre et le jetait au feu, apportait le glaive et non la paix, séparait le mari de la femme^ la sœur du frère, et faisait servir l'Évangile à des oeuvres de
vengeance et de malédiction. Il s'était créé des protecteurs, des amis et des séides parmi les magistrats, qu'il suppliait sans cesse de défendre la religion avec des arrêts de mort; il eût souhaité ressusciter l'inquisition en France, sous le nom de la Tournelle-Criminelle; il avait déjà gagné à ses desseins le procureur-général du roi à la Chambre de justice , M. de Harpedaille, aussi fanatique que lui, mais plus fourbe, plus pervers et plus méchant.
— Dieu vous ait en sa très-sainte garde, ma chère enfant! dit le chanoine en fixant ses yeux enflammés de colère sur la jeune fille qui baissa les siens.
— Mon père, répondit-elle d'une voix légèrement tremblante, vous savez que je me conduis d'ordinaire d'après vos avis...
— Entrons au confessionnal, interrompitil en froissant dans ses mains un papier qu'on n'apercevait pas sous ses larges manches.
— Il ne s'agit pas de confessioti , mon père, reprit la jeune personne qui redoutait cet entretien, mais seulement d'une confidence...
— Entrez, vous dis-je, repartit sévèrement le père Chevassut en lui montrant de la main la chapelle de Sainte-Claire; vous avez commis un grand péché , et il importe que vous vous en repentiez , pour en avoir l'absolution. Le diable vous tente, ma fille, et vous ne lui fermez pas l'oreille !
— Je vous assure, mon révérend père..., dit-elle encore, lougissant et cherchant une justification qui mourait sur ses lèvres.
— Allons, pas de résistance, de peur d'aggraver votre faute. C'est au tribunal de Dieu que je vous cite à comparaître!
La jeune personne n'osa plus hasarder une objection ni une excuse; elle inclina la tête en signe de soumission, et s'achemina lentement vers le confessionnal que le père Chevassut lui avait désigné dans la chapelle de Sainte- Claire; celui-ci la suivit à quelques pas en an-ière, pendant que la duègne s'éloignait j)ar discrétion et allait se mettre en prières devant l'autel de la Vierge. Claude Lepetit, qui ne perdait pas un mot ni un mouvement des trois interlocuteurs qu'il
épiait, avait prévu le moment où il serait surpris dans la chapelle, s'il n'y trouvait une issue pour en sortir ou un endroit propre à se cacher : il ne pouvait plus faire retraite sans passer devant les personnes qui l'eussent taxé d'espionnage ou de honteuse curiosité; il se décida donc à se blottir derrière le confessionnal, à l'abri d'un ancien tableau qu'on avait décroché de la muraille pour remplacer le clou rouillé qui le supportait, et qui se serait brisé sous le poids. Il se glissa dans cette cachette avec tant de promptitude et de précaution, que le grand-chantre et sa pénitente arrivèrent au confessionnal sans soupçonner que quelqu'un fût à portée de les entendre. Claude Lepetit n'avait été amené que par la force des choses à prendre ainsi un rôle qui lui semblait indigne de lui, et quoiqu'il entendit de première main tout ce qui se disait dans le confessionnal, il s'efforça d'abord de ne rien écouter; mais ses scrupules ne durèrent pas, en présence des avantages qu'il pouvait retirer de sa singulière situation au profit de l'amour qui était né
H Lte ëii^GE,
subitemettt dans son cœlir; il ne s'obstina donc plus à être sourd, et il prêta urté attention pleine d'anxiété aux renseignements (|ué le hasard lui envoyait sur le compte de Tiriconnue dont il brûlait d'apprendre le nom. Le confessionnal, dans lequel le prêtre et le pénitent étaient à découvert, n'assourdissait pas même leurs voix, et les paroles qu'ils échangeaient à travers un grillage de bois tombaient toutes dans l'oreille du jeune homme, qui regrettait seulement qu'une cloison frêle lui interceptât la vue de la jeune fille agenouillée.
— Écoutez-moi, Angélique, dit le pèreChevassut après s'être recueilli en silence : élevez-vous vers Dieu par un acte de contrition.
— Elle se nomme Angélique ! répéta en lui-même Claude Lepetit qui faillit se trahir par un élan de joie; Angélique ! l'aimable nom!
— Mon père, répondit la jeune fille qui avait repris contenance et résolution en se disant qu'elle n'avait pas de reproche à se faire, je suis venue à vous pour vous déclarer «né démarche que je me suis permise, parce
qu'elle m'a semblé droite, loyale et honorable...
— Les apparences ont souvent trompé des saints; or, ma fille, ne vous y fiez pas trop; mais ici, je ne vois pas même pour excuse les apparences qtie vous dites, et plus j'y pense à part moi, plus je demeure convaincu que vous avez été abusée par une tentation de l'enfer.
— Vraiment, mon père, vous ignorez la chose, et je vais vous la confesser de point en point. Mon père s'est entremis de me marier...
— A un homme d'honneur, qui vous donnera une belle fortune et beaucoup de considération, à un homme pieux, qui aidera fort à votre salut
— Ces raisons, mon père, sont de valeur; mais le mari qu'on veut me faire prendre n'est pas celui que j'eusse choisi.
— Oui-da, pauvre aveuglée, il vous eût mieux convenu d'épouser un de ces muguets, qui n'ont d'affaire ici-bas que pour porter les plus amples canons, la plus blonde perruque
et les plus riches dentelles ! ô les glorieuses âmes que ce sont devant Dieu !
— Pardonnez-moi, mon père; mais on peut, ce me semble, avoir bon air et se vêtir honnêtement, sans être la proie du diable.
— Faites un acte de contrition, vous disje, pour dégager votre esprit de ces vanités terrestres. Maintenant, reprit-il après un instant de recueillement, ne rougissez-vous point d'avoir écrit cette lettre que votre ange gardien a voulu me faire remettre?
— Eh quoi î s'écria Angélique troublée et indignée de l'abus de confiance de sa gouvernante : comment avez-vous cette lettre?
— Votre ange gardien, vous ai-je dit, a empêché un grand malheur, en faisant qu'elle me fût rendue avant que d'aller à son adresse.
— Dame Lemasle m'aurait-elle jouée? elle a feint de laisser cette lettre dans les mains de M. le procureur-général, ce pendant que j'attendais dans l'escalier, et, pour récompense de son service , j'avais promis de vous informer moi-même de la lettre et de ma ferme volonté de ne jamais épouser
— Taisez-vous, enfant! repartit impérieusement le confesseur en frappant du poing sur la balustre de son siège pénitentiaire.
— Comment voulez-vous que je l'épouse?
reprit Angélique qui ne fut pas réduite au silence ni à hi résignation passive par cette injonction sévère.
— Vous l'épouserez, parce que votre père l'ordonne, parce que la raison le veut, parce qu'il le faut!
— Il le faut? il faut que je sois malheureuse ma vie durant, il faut que je m'immole à je ne sais quels arrangements de famille ! ah ! mon révérend père , ne dites pas qu'il le faut!... Ce mariage méfait horreur, et ce mariage ne peut pas, ne doit pas être : il ne sera pas !
— Faites un acte de contrition , fdle indisciplinable , dit-il d'une voix dure et presque brutale : implorez les lumières du Saint- Esprit, qui est la source de toute grâce et de toute bonne pensée. Eh bien! reprit-il d'un ton radouci après quelques moments donnés à la prière : reconnaissez-vous cette lettre?
7g ;,E SINGE,
— Assurément, mon père, puisque je l'ai écrite, et que je l'écrirais encore, ajouta-t-elle d'un accent timide et hésitant.
— Ah ! fit le chanoine en s'agitant avec colère. Mais vous avez oublié sans doute ce qu'elle contient : « Monsieur, j'entends dire « que vous serez mon mari et que le jour «des noces est quasi fixé! Croyez bien que «j'ai pour vous et votre charge toute sorte « de respect que je sens mieux que je ne « l'exprime; mais aussi. Monsieur, il importe « que vous sachiez que ma volonté n'est pas « de me marier, et que j'attendrai, pour cela, « que mon cœur ait parlé, ce qui n'a pas eu « lieu encore. Je me persuade que vous at- « tendrez qu'il parle »
Le père Chevassut suspendit cette lecture qu'il accentuaitavec tant d'indignation, qu'on aurait pu l'entendre de tous les coins de l'église : quelqu'un venait d'entrer dans la nef et parcourait les bas-côtés d'un pas pressé et bruyant. C'était Pierre du Pelletier qui cherchait son ami : lorsqu'il passa devant la chapelle de Sainte-Claire, le grand-chantre l'a-
postroplia d'une voix tonnante et s'avança à mi-corps, le bras étendu, les prunelles flamboyantes, hors de son confessionnal, tandis qu'Angélique se cachait le visage,
— Mon père, dit humblement Pierre du Pelletier en croisant ses mains sur sa poitrine, je suis en quête d'une personne qui devrait être ici
— Arrière , profane ! cria le père Chevassut avec un geste d'excommunication : c'est ici la maison du Seigneur, et Jésus-Christ chassa les vendeurs du Temple. Arrière! il n'y a dans ce saint lieu que des chrétiens qui prient et qui confessent leurs péchés. Fade retrb , Satanas.