LE DOCTEUR GVV-PATIN
Claude Lepetit se garda bien de bouger et de coiistiiter sa présence : il tremblait, au contraire, que son ami n'eût la fatale idée de le découvrir dans sa cachette, et il aurait voulu alors se rendre invisible. Mais Pierre du Pelletier n'osa pas tenir léte au père Chevassut; il s'éloigna silencieusement, sans ajouter un
seul mot et sans continuer dans l'église une recherche qu'il présumait infructueuse. Le chanoine fut un moment à se remettre de la sainte colère qui l'avait animé, et il reprit ensuite avec calme la lecture interrompue à l'arrivée du frère-lai , en caractérisant son sentiment par ses inflexions de voix.
— « Je me persuade que vous attendrez qu'il parle, et que vous lui pardonnerez s'il reste muet. La vérité (et je vous fais honneur en vous supposant digne de l'ouïr de ma bouche), la vérité est que je ne vous aime pas et neparviendraijamaisà vous aimer. D'après cet aveu, auquel la circonstance me force, je pense bien que vous ne souffrirez point qu'on nous marie, et que vous-même irez rendre à mon père la parole qu'il vous a donnée. Voilà comme vous acquerrez mon eslime et ma reconnaissance. Autrement, si vous persistiez à m'épouser malgré moi , je vous promets toutes les vengeances qui sont au pouvoir d'une femme contrainte, et je vous ferai si malheureux que vous vous repentirez d'être cause de mon malheur. Mais vous ne me
pousserez pas à cette extrémité, et je n'aurai que des actions de grâce à vous adresser pour votre générosité à mon égard. Angélique. »
— Cette lettre, mon père, ne vous semble-t-elle pas toute convenable? demanda la jeune fille qui en avait pesé de nouveau les expressions.
— IN'avez-vous pas fait un acte de contrition?... Convenable! cette lettre effrontée, injurieuse et scandaleuse, convenable!
— Oh ! les termes sont un peu bien exagérés, répliqua Angélique piquée de recevoir en face une aussi verte réprimande. Dites qu'elle ne vous convient pas.
— L'oseriez-vous montrer à votre père? ne mourriez-vous pas.de honte si je la lui montrais?
— Vous ne le ferez pas, monsieur, dit-elle d'un ton et d'un air suppliants. Vous connaissez la vénération que j'ai pour mon père, et aussi cette espèce de terreur qu'il m'inspire lorsque je suis en face de lui comme devant son tribunal : je n'oserai jamais lui désobéir, quoi qu'il m'ordonne, et je périrai
de chagrin plutôt que de lui causer le moindre déplaisir.
— Eh! n'est-ce pas lui causer le plus grand de touSj que de n'accepter pas docilement le mari qu'il a daigné vous choisir?
— C'est là ce que je ne saurais faire davantage; car je sens que je périrai d'ennui avec ce mari, que je déteste par cela seul qu'on m'oblige de le prendre. Mais j'espère encore que je ne subirai pas cet affreux joug, auquel je préfère même un couvent.
— Un couvent! tel est le langage des folles femmes qui se sont nourri l'esprit de mauvaises lectures. Un couvent, mademoiselle! est-ce donc là un jeu, et le couvent n'a-t-il été imaginé que pour offrir un refuge aux filles qui répugnent à épouser les maris que leurs parents ont trouvés bons pour elles? Le couvent, sachez-le, demande une piété, une sainte vocation que je voudrais vous voir, mais que vous n'aurez jamais; le couvent est une des portes du ciel, mais c'est aussi la porte la plus facile de l'enfer.
— Conseillez-moi, mon père, au lieu de
m'accabler, dit Angélique dont les larmes firent irruption : sauvez-moi au bord de Tahîme.
— Que je vous sauve, mon enfant! je n'ai qu'à vous faire entendre pour cela les paroles de l'Evangile : Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ; c'est-à-dire, agissez en toute chose comme il faut agir, et vous en aurez la récompense dans ce monde et dans l'autre. M. votre père veut que vous ayez ce mari; vous devez obéir à votre père, et votre obéissance ne pourra que vous être profitable. Votre père est trop sage et trop rempli d'expérience pour avoir mal choisi l'époux qu'il vous donne; et moi, qui le connais mieux que personne, puisque je suis son directeur, je vous le garantis pour le meilleur chrétien , le plus ferme dévot...
— La dévotion est une belle chose sans doute , mais ce n'est pas l'unique qualité qu'on souhaite d'un mari.
— C'en est du moins la principale, puisque sans elle les autres ne sont que des mor-
ceaux de verre qui se brisent bientôt en poussière.
— Secourez-moi, mon révérend père, reprit Angélique qui pleurait à sanglots : faites que je n'épouse pas monsieur...
— Je ferai plutôt que vous l'épousiez, car ce sera pour votre bonheur, pour votre gloire, pour votre salut.
-— Il vous serait si aisé de dissuader mon père, dont vous tenez l'oreille et le cœur à la fois! vous n'auriez qu'à dire...
— Je ne dirai rien, et vous vous soumettrez à votre destinée, que vous ne changeriez pas ensuite contre aucune des plus brillantes.
— Non , je n'auiai jamais ce courage d'épouser qui je n'aime pas, qui je hais; non, ma main se séchera avant que...
— Priez, priez Dieu qu'il vous illumine de sa grâce, et vous rougirez de vous-même, et vous rétracterez ce que contient cette impudente lettre. '
— Vous voulez donc, mon père, que je sois malheureuse toute ma vie? s'écria la paii-
vre enfant, dont les pleurs et les sanglots redoublaient.
— On n'est pas malheureuse quand on fait son devoir, et la plus rude épreuve devient légère, si l'on en offre à Dieu les mérites.
— Je vous jure que je consens à ne me marier jamais, et à entrer dans un couvent, aux Visitandines, aux Carmélites...
— Vous n'entrerez pas dans un couvent et vous vous marierez avec la personne que
vous savez INe pleurez pas, ma fille, ajou-
ta-t-il avec plus de douceur, et conjurez plutôt par la prière le démon qui vous tente... Mais je vous veux confier un secret qui vous expliquera comment ce mariage est nécessaire, indispensable... Votre père ne vous en a sans doute pas entretenue?
— J'ignore quel est ce secret dont vous parlez, repartit Angélique, qui cessa sur-lechamp de pleurer pour écouter cette confidence.
— Il vous souvient de votre frère qui mourut, il y a deux ans, à la suite d'une orgie?' juste punition du ciel !
— Oh ! ne dites pas cela, monsieur! murmura-t-elle, émue et larmoyante à ce souvenir. Il est mort bien prématurément.
— C'est le ciel, vous dis-je, qui s'est fait justice pour suppléer à la justice des hommes: votie frère était un athéiste!
— Paidonnez-lui, puisqu'il n'est plus là pour se défendre. Mon frère ne fut jamais ce que vous croyez...
— • Il faisait partie d'une secte d'impies, qui s'intitule Y Académie des athées, et qui n'est pas encore atteinte par les foudres de Dieu ni par celles de la vindicte humaine. Votre frère, il faut vous le déclarer, avait encouru d'être brûlé vif...
- — Brûlé vif! mon frère! s'écria la jeune fille surprise et indignée. Ne faites pas cette injure à la mémoire da mon frère!
— Oui, il eût été brûlé vif, sans l'intervention de la personne que votre père veut que vous épousiez pour acquitter sa dette.
— Il y a loin de quelques gaîtés de jeunesse à ce terrible châtiment ; mon frère fut certainement joueur, dissipateur, libertin...
— Et athéiste. Une nuit, en revenant de sa détestable Académie, où peut-être il avait fait un usage de vin immodéré, il profana une image de la Vierge, qu'on avait descendue de sa niche pour des réparations, elle guet le prit sur le fait...
— O mon Dieu! est-il possible! dit Angélique en offrant au ciel une oraison mentale pour le repos de l'àme du défunt.
— Le coupable arrêté, et procès-verbal de son forfait dressé par-devant témoins, le procureur-général commença d'instruirel'affaire, qui resta deux mois pendante devant la chambre de justice. Votre frère eût été condamné à la peine de mort, si le procureurgénéral n'avait, par pitié et aussi en considération de votre honoré père, mis l'affaire à néant.
— C'est donc moi qui serai victime de la faute de mon frère ! dit mélancoliquement Angélique, qui se sentit les mains liées par la reconnaissance paternelle et fraternelle. Il est vrai, le procureur-général nous a sauvé la vie et l'honneur à tous...
Le père Clievassut n'eut pas le temps de répondre : il en fut empêché par le fracas du tableau qui, dérangé de son aplomb par l'ébranlement que le chanoine avait imprimé au confessionnal en se levant pour faire sortir de l'église Pierre du Pelletier, glissa insensiblement le long de la muraille et finit par tomber, avec un nuage de poussière, sur les dalles de la chapelle. Claude Lepetit ne s'aperçut delà chute de cette vaste toile qu'au bruit qu'elle fît en tombant ; il était trop attentif à écouter, pour avoir songé à la retenir et il se trouva tout à coup à découvert, sans être atteint par le cadre qui aurait pu le blesser grièvement. La jeune fille poussa un cri d'effroi et faillit s'évanouir ; le confesseur, stupéfait, effrayé comme elle, reconnut aussitôt que ce fracas avait une cause toute naturelle; mais, en même temps, s'étant demandé pourquoi ce tableau s'était détaché du mur comme si quelqu'un l'eût poussé, il sortit du confessionnal , et vit le jeune homme encore blotti à la place que le tableau occupait tout à l'heure. Le mouvement de sur-
prise et d'indignation qu'il fit à cette vue augmenta la terreur d'Angélique, qui crut un moment que l'église entière allait s'écrouler et l'engloutir sous les djécombres : elle se cacha la tête entre ses mains. Claude Lepetit s'était relevé et avait pris une contenance humble, quoique digne , en manifestant du geste le regret qu'il éprouvait de paraître dans une situation aussi équivoque et aussi fâcheuse.
— Qui étes-vous ? dit d'une voix impérieuse et irritée le chanoine, qui marcha droit à lui et le saisit par le bras.
— Un homme confus de la position ridicule dans laquelle l'a mis un singulier hasard, répondit-il avec calme.
— Qui étes-vous? reprit lepèreChevassut avec plus d'emportement; vous, qui vous faites un jeu de la confession !
— Ah! mon révérend père! répliqua Claude Lepetit, qui souffrait surtout d'être traité de la sorte en présence d'Angélique.
— J'entends savoir qui vous êtes, pour vous dénoncer à rofficialité de Paris, comme profanateur des sacrements.
— Dénoncez-moi s'il vous plaît ! repartit brusquement le jeune homme, qui, voyant la jeune demoiselle s'échapper du confessionnal pour rejoindre sa gouvernante, se débarrassa des mains du chanoine et courut après elle.
— Holà ! ce doit être un de nos athéistes! s'écria le père Chevassut qui se mit à le poursuivre et lui ressaisit le bras au moment où Claude Lepetit venait d'arrêter aussi Angélique et la regardait en face sans pouvoir proférer une parole. '
— Mademoiselle, dit-il enfin, je vous conjure de me pardonner mon impertinence et de n'en accuser que l'occasion, qui a été la plus étrange du monde. Je devrais me cacher à cent pieds sous terre, après une pareille aventure...
— JNous saurons bien qui vous êtes, monsieur l'athée , interrompit le chanoine roulant des yeux embrasés que le jeune homme ne remarquait seulement pas. Vous appren-
, drez à vos dépens , infâme, ce que c'est que la confession!
— Tnfàme ! répéta Claude Lepetit dont cette épithète outrageante offensa les oreilles. Eh ! monsieur, ne me suis-je point assez excusé auprès de vous d'un misérable hasard qui me fait paraître ridicule ou malhonnête? Voici la chose en peu de mots : j'étais entré en cette chapelle pour y voir les vitraux; vous y êtes venu ensuite avec mademoiselle , que je me reprocherais toute ma vie d'avoir oftensée, si j'en avais eu l'intention; la honte m'a pris de m'être tenu coi durant votre entretien avec elle, et je n'ai plus osé me retirer, lorsque votre entrée au confessionnal m'a, pour ainsi dire, claquemuré derrière ce maudit tableau. Je n'attendais que votre retraite pour faire la mienne...
— Raillerie que cela! reprit vivement le pèreChevassut : ne pensez pas qu'on se joue de moi impunément!
— Mademoiselle, dit Claude Lepetit qui ne se souciait pas de laisser subsister une impression défavorable dans l'esprit de la jeune personne, je suis tellement confus de ce qui est arrivé, que je vous en demanderais
pardon à genoux , si nous n'étions dans un lieu où l'on ne se doit prosterner que devant le maître du logis; mais par ma foi! je ne vous quitterai pas jusqu'à ce que vous m'ayez assuré que ce sot événement n'influera point sur votre opinion
— Comment! interrompit le chanoine en le secouant et le tiraillant avec violence : il se permet d'insulter aux choses saintes l
— Trêve, mon révérend père, dit Claude Lepetit en se dégageant le bras de nouveau : vous gâtez mes rubans!
— Que s'est-il donc passé? demandait la duègne en s'adressant tour à tour au prêtre et à sa pénitente. Qui est ce gentilhomme^?
— Mademoiselle, continua Lepetit qui était parvenu à rencontrer un regard d'Angélique et qui mit ainsi le comble à l'émotion qu'elle éprouvait, je serais le plus malheureux des hommes si je croyais que vous me tenez rancune pour cette apparente indiscrétion, et je le croirai si vous ne m'en dissuadez par une parole, que je bénirai comme une consolation et une espérance.....
— C'est à moi que vous avez affaire! dit avec une fureur concentrée le père Chevassut qui élevait la voix si haut qu'on devait l'entendre du dehors. Vous, emmenez mademoiselle! dit-il à la gouvernante, qui obéit sur-le-champ et qui entraîna Angélique hors de l'église, non sans que celle-ci se retournât une fois du côté du jeune homme, et lui envoyât en adieu un regard dans lequel il lut une promesse de se souvenir de lui.
Claude Lepetit voulut s'élancer à la suite de la jeune personne qu'il vit disparaître ; mais il fut vigoureusement arrêté par le chanoine qui lui serrait les poignets avec tant de vigueur, qu'il sentit les ongles de ces doigts osseux s'imprimer dans sa chair, et qu'il eut besoin de toutes ses forces pour se débattre contre un adversaire plus robuste qu'on ne l'aurait supposé. Dans cette espèce de lutte, ses rubans, ses dentelles, ses habits eurent à regretter quelques avaries qui l'eussent bien chagriné dans tout autre instant; mais il n'avait plus qu'une pensée, celle de rejoindre la jolie inconnue et de ne pas perdre le
bénéfice d'une rencontre que le hasard avait assez bien conduite jusque-là. Quant au père Chevassut, sa fureur éclatait en injures et en menaces, auxquelles le timbre sonore de sa voix donnait la solennité d'une excommunication : les voûtes de l'église en retentissaient.
— Impie, athée, juif, blasphémateur!
criait-il en l'étreignant dans ses bras, pour l'empêcher de s'enfuir.
— Pour Dieu! laissez-moi, lui disait Claude Lepetit qui n'avait rien de plus à cœur que d'être libre de suivre Angélique : que vous ai-je donc fait?
— Je vais te faire jeter dans les prisons de l'abbaye, et je manderai le procureur-général, pour qu'il instruise contre toi !
— Vous êtes fou , mon père ! reprenait le poète qui ne s'épouvantait pas beaucoup de la perspective d'un semblable procès.
— Tu feras amende honorable à la porte de cette église que tu as profanée, et tu seras brûlé sur la place Maubert comme athéiste.
— Eh! qu'est-ce? dit une voix perçante
et goguenarde qui partait de la nef, et qui s'approchait avec un pas grave et mesuré que réglait le bruit d'une canne frappant le pavé à coups égaux. Quoi ! depuis quand les moines se harcèlent-ils comme des chiens à la curée ?
Cette voix, accompagnée d'un rire strident et guttural, suffit pour séparer les combattants, qui eurent honte de s'être montrés luttant corps à corps au milieu d'une église, et qui s'empressèrent d'effacer les traces de désordreque cette lutte acharnée avait laissées dans leurs vêtements; ils se défiaient encore du regard , comme deux héros de l'Iliade , et nourrissaient l'un contre l'autre des projets de vengeance bien différents : le père Chevassut, en rattachant les boutons de sa robe de chanoine et en rajustant son capuchon , ne songeait qu'au bûcher, à la roue, à la potence, qui lui semblaient encore trop doux pour un athée tel que celui qu'il avait eu sur les bras; Claude Lepetit, en contemplant avec dépit les lambeaux de ses dentelles que le chanoine n'avait pas ménagées, se deman-
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dait s'il n'était pas en droit de faire payer le dommage à la communauté de Saint- Victor; il regardait aussi avec inquiétude si la charmante inconnue n'avait point été témoin de cette bataille .burlesque, et il fut bien aise de se convaincre par ses yeux qu'elle n'était pas rentrée dans l'église.
Le personnage qui avait mis fin aux voies défait que le chanoine et le poète exerçaient l'un contre l'autre était le célèbre médecin Guy-Patin, à qui Pierre du Pelletier voulait présenter son ami. « Guy-Patin, dit un de ses contemporains (le spirituel chartreux Bp-^ «aventure d'Ârgonne, qui a recueilli tant de curieuses anecdotes sous le pseudonyme de Vigneul-M(iivillc)yé\in.\. satirique depuis la tête jusqu'aux pieds. Son chapeau, son collet, son manteau, son pourpoint, ses chausses,, ses bottines, tout cela faisait nargue à la mode et le procès à la vanité. Il avait dans le visage l'air de Cicéron, et dansFespritle caractère de Rabelais. Sa grande mémoire lui fournissait toujoui,'s de quoi parler, et il parlait beaucoup. Il était hardi, téméraire, inconsidéré,
mais simple et naïf dans ses expressions. » Ce portrait, quoique ressemblant, ne montre point assez la bizarrerie de ce savant homme, qui s'étudiait à ne ressembler à personne par son costume, son humeur, son langage et ses manières : aussi était-il fidèle gardien des vieux us de la Faculté, et il n'aurait pas, même pour sauver un malade en danger de mort, oublié de revêtir sa robe doctorale; car il pensait avec raison qu'une partie de la science du médecin consistait dans son épitoge de laine noire et dans son bonnet pointu. « Un médecin, disait-il avec cette justesse d'observation qui réglait toutes ses paroles, doit imposer à la maladie, dès le premier aspect; sinon elle s'accoutume à le regarder en face, et ne veut plus déguerpir du lieu où elle est. Le médecin , avec sa livrée noire, me semble armé en guerre, et, des coups qu'il porte, il tue la maladie ou le malade. » Guy-Patin n'avait donc garde d'imiter quelques-uns de ses jeunes confrères inarte honiicidzl, qui abandonnaient en public l'ancien costume médical que le théâtre
commençait à ridiculiser, avant que Molière l'eût mis, en quelque sorte, au pilori : il ne voulait , disait-il , cesser d'être médecin dans aucun moment, excepté lorsqu'il quittait sa robe pour se mettre au lit. Il couvrait sa tête chauve d'une de ces immenses perruques noires qui donnaient à la physionomie un reflet lugubre et rébarbatif : la sienne, toujours immobile, sombre et sévère, malgré la malice de ses yeux gris, avait bien quelque analogie avec celle de l'orateur romain , comme il le remarquait lui-même complaisamment; mais il ajoutait qu'il avait fait prendre à la ressemblance âfi Cicéron les airs de Galien ou d'Hippocrate.
Guy-Patin, passionné qu'il était pour la médecine, méprisait pourtant la plupart des praticiens de son temps, et parfois il se défiait de son propre savoir; il avait d'ailleurs une opiniâtreté qui allait jusqu'à l'aveuglement et qui l'empêchait d'être juge impartial en quoi que ce fût; ainsi, on le trouvait sans cesse, et hors de propos , guerroyant de la langue pour abattre trois ennemis qui renaissaient
partout sur son chemin : le quinquina, l'antimoine et le cardinal Mazarin. Sa haine implacable contre ces trois drogues, ainsi qu'il les appelait en les confondant ensemble, était l'âme de ses discours et l'éternel aliment de ses épigrammes. Il n'avait pas d'amis, mais en revanche quantité d'ennemis, qui le redoutaient au point de cacher leur antipathie sous les plus beaux semblants d'estime et d'amitié : la terreur qu'il inspirait à cause de ses sarcasmes lui donnait partout un grand crédit, même à la cour, où pourtant il ne paraissait jamais, sous prétexte « que tout y flairait encore le Mazarin. »
Il avait une érudition universelle, et il entretenait des relations littéraires ou scientifiques avec tous les hommes qui s'occupaient de philologie grecque ou latine; il était en correspondance régulière avec quelques-uns d'entre eux, et ses lettres, remplies de bons mots et de bons contes, circulaient manuscrites dans le monde des savants comme celles de M™® de Sévigné dans le monde des gens de qualité. Il se vantait d'être philoso-
phe à la manière des grands génies de l'antiquité, qu'il se promettait bien de retrouver dans l'autre vie, si tant était, objectait-il, qu'on y trouvât quelqu'un et quelque chose. Cette façon d'envisager la mort n'annonçait pas un catholique orthodoxe, et il se piquait peu de l'être, depuis qu'on avait exilé du royaume son second fils, Charles, excellent numismate, qui eut l'imprudence d'afficher des opinions anti-religieuses et de colporter des livres défendus. Cette persécution, suscitée par Sallo, le rédacteur du Journal des Savants, avait aigri davantage le caractère de Guy-Patin , qui s'en prenait à tout pour exercer des représailles au nom de ce cher fils qu'il craignait de ne plus revoir : il avait alors soixantequatre ans.
-^ Quelle batrachomyomachie composezvous là! dit-il malignement :je croyais que des rats osassent seuls se pelauder dans une église.
— Ce méchant portera la peine du scandale! s'écria le père Chevassut qui connaissait (îuy-^ Patin et qui le redoutait, en le détestant comme un impie. Oui, la religion est désho-
Dorée, ajoula-t-il en désignant Claude Lepetit qui souriait, si cet athéiste n'est pas puni.
— Pour vous mesurer avec un moine , monsieur, dit Guy-Patin au jeune homme, aviez-vous la cuirasse de diamant que vêtit saint Michel pour combattre le diable? Autrement le diable eût renversé saint Michel , et peut-être l'Église fêterait-elle Satan.
— Je ne sais de quelle furie ce prêtre est animé , répondit Lepetit avec convenance : il s'est jeté sur moi en énergumène et m'a frappé.
— Ce malfaiteur mérite d'être cité devant l'official, dit le chanoine: il a violé le saint sacrement de la confession !
— Vous avez la fièvre, mon père, repartit le médecin en lui tâtant le pouls : un charlatan vous empoisonnerait de quinquina; moi, qui ne fais point état des drogues, se nommassent-elles antimoine ou Mazarin, je vous prescris deux grains de patience infusée dans une décoction de charité chrétienne. Et vous, mon ami, dit-il à Claude Lepetit, n'êtes-vous pas le poète que je cherche?
— S'il suffit de peu de mots pour faire connaître la personne qui les a dits, vous êtes certainement M. Guy-Patin, que je souhaite tant de rencontrer...
— Rencontre faite, mon ami : touchez là, reprit le vieillard en lui tendant la main. J'ai lu de vos vers, et je prédis que vous irez loin.
s — Jusqu'au fagot inclusivement ! ajouta le père Chevassut , qui vit bien que le jeune poëte avait trouvé un protecteur. M. Guy- Patin, dit-il d'une voix tremblante de colère, voilà une rare occasion de prouver que vous n'êtes pas hors de la voie de Dieu, comme on vous en accuse : cet effronté s'est caché dans une chapelle pour ouïr la confession d'une demoiselle de qualité; il a commis un crime de lèse-majesté divine...
— Monsieur, interrompit Claude Lepetit, je vous assure que ça été à l'encontre de ma volonté, et que je me suis vu comme pris au piège.
— Vous devriez, ce me semble, être satisfait, mon père, se hâta de dire Guy-Patin ,
quand un homme d'honneur s'excuse du fait et de l'intention.
— Satisfait, monsieur! s'écria le grandchantre avec un superbe dédain. Ce n'est pas moi qu'on a offensé, mais le ciel, et il ne m'appartient pas de pardonner en son nom.
— Enfin, mon révérend père, qu'attendezvous de moi en cette affaire? dit Guy-Patin avec impatience: je ne me mêle pas des intérêts du ciel, moi.
— Je comprends, monsieur, que je n'ai rien à attendre de vous, et l'on vous verra toujours du parti des athéistes; mais l'heure approche où les athéistes seront confondus, et malheur à quiconque leur aura prêté appui! Prenez garde que ces gens-là ne vous entraînent dans leur ruine!
Le père Chevassut, voyant qu'il n'était pas le plus fort, et n'osant pas en venir aux prises avec le redoutable Guy-Patin , médita de se retirer et de ramener main-forte pour arrêter le jeune homme, auquel il lança un regard foudroyant, accompagné d'un geste de réprobation; il sortit à grands pas.
— Il ne fait pas bon ici pour vous , mon ami, dit Guy-Patin à Claude Lepetit qu'il voulut entraîner : les moines sont despotes chez eux, et voici venir un orage qui pourrait vous être fatal. Le père Chevassut s'en va sonner le tocsin contre vous, et nous aurons le désavantage... Mais où allez- vous donc?
Claude Lepetit courait s'emparer du livre qu'Angélique avait oublié sur un banc; il faillit s'évanouir de joie en l'ouvrant, car c'était son propre ouvrage : C Ecole de r intérêt et VJjnwersitc d'amour, traduit de l'Espagnol , par C. Lepetit. Paris, Pepingué, 1662, in- 12.