LE PONT-NEUF
Au commencement du règne de Louis XIV, le Pont-Neuf était encore la promenade la plus fréquentée de Paris. Ce superbe pont, commencé en 1578 par Guillaume Marchand, et terminé seulement en i6o4 par le fameux architecte Androuet du Cerceau, faisait toujours l'orgueil des Parisiens et l'admiration
des étrangers : on peut dire que voir alors le Pont-Neuf, c'était avoir vu tout Paris, moins les crottes proverbiales et les embarras ordinaires de ses rues.
Les autres ponts, vieux et mal bâtis la plupart, étaient couverts de hautes maisons qui dérobaient l'aspect de la rivière aux passants; tandis que le Pont-Neuf, à l'instar des anciens ponts romains, était bordé par un parapet de pierre qui livrait aux regards un immense et magnifique panorama : au levant, s'étendait la capitale divisée en trois régions par les deux bras de la Seine, et l'horizon était fermé, de ce côté-là, par un amas pittoresque de maisons, de toits, de pignons, de tourelles, de clochers, qui hérissaient le ciel comme les mâts des vaisseaux dans un port; au couchant, le fleuve, qui n'était plus emprisonné entre des quais ni entravé par des ponts reposant sur pilotis , se déroulait majestueusement, d'un seul cours, en reflétant dans ses eaux le Louvre et son étonnante galerie qui réunit au palais des Tuileries cette antique demeure des rois de
France, où les dessins de Charles Perrault allaient achever le plus beau monument du monde; on suivait alors de l'œil , jusqu'au pied du mont Valérien , les sinuosités de la rivière entre ses deux rives verdoyantes, qui formaient un agréable contraste avec le tableau de la ville enfumée qu'on voyait à l' opposite. Au nord, à la descente de ce pont, la vue se trouvait arrêtée par le cloaque sombre et bruyant delà rue de la Monnoie; mais elle s'égayait, en passant, à considérer la Samaritaine, qui s'élevait à l'extrémité occidentale du pont, et qui cachait son mécanisme hydraulique sous une architecture originale, que les bourgeois de Paris n'estimaient pas moins que son carillon. Au midi, la rueDauphine, qui n'avait pas sa longueur actuelle, aboutissait à la porte de ce nom, au delà de laquelle rayonnait dans la campagne le faubourg de Saint-Germain-des-Prés, qu'on devait bientôt incorporer dans l'enceinte de la ville.
Au centre du Pont-Neuf, la statue équestre de Henri IV, qu'on aipipeïmtle c/ie^al de bronze^
chef-d'œuvre de Jean de Boulogne, attirait autour d'elle, sur le terre-plein où elle était érigée, une foule compacte et tumultueuse, qui se renouvelait sans cesse ; là étaietit établis les tréteaux des joueurs de gobelet^ des chanteurs , des vendeurs d'orviétan et de ihériaque, des bateleurs et des charlatans de toute espèce, que la police ne molestait pas dans l'exercice de leur industrie. Yis-à-vis du cheval de bronze, la place Dauphine^ qui n'avait de rivale à Paris que la place Royale, plus spacieuse, mieux bâtie et moins vivante^ recevait aussi une pareille affluence de curieux, de promeneurs et de désœuvrés : cette place triangulaire , qui nous semble aujourd'hui mal dessinée^ lourdement construite, triste à voir et plus triste à habiter ^ cette place, que ses maisons uniformes aux façades de brique rougeâtre bordée de pierres de taille font paraître encore plus étroite et plus obscure, passait à cette époque pour une mer-^ veille d'architecture auprès des connaisseurs, et paraissait délicieuse, gaie et salubre à ceux qui l'habitaient aussi bien qu'à ceux qui s'y
HISTOIRE DU TEMPS DE LOUIS XIV. îi\
rendaient de tous les points de la ville. Là était encore dressé plus d'un théâtre en plein vent, chargé de baladins, de farceurs, d'opérateurs et de toute la joyeuse descendance de l'illustre Tabarin, qui avait, pendant pluâ de quinze ans, donné la comédie au peuple sur le Pont-Neuf.
Les bas-côtés de ce pont n'étaient pas uniquement réservés au passage des piétons : les marcliands de toute espèce, notamment les merciers, les revendeurs et les bouquinistes, s'emparaient du parapet, qui leur servait d'étal pour leurs marchandises, et usurpaient même une large part du pavé au profit de leur commerce ; en outie , chacun des espaces vides, demi-circulaires, qui existaient en saillie sur la rivière au couronnement des piles, et qui ont été remplis depuis par des guérites en pierre ou l'on a fait des boutiques; chacune de ces plates-formes était occupée par quelque industriel émérite, qui arrachait les dents, montrait des serpents ou des reliques de saints, chantait, en s'accompagnant de la viole ou de la guitare, ces refrains populai-
res auxquels est resté le nom générique de Pont-Neuf^ racontait des légendes miraculeuses, faisait des tours de passe-passe et disait la bonne aventure d'après les principes de la cartomancie ou de la chiromancie. Un triple rang de badauds se pressait à l'entour de ces aigrefins, sortis la plupart de la Cour des Miracles où la police les laissait vivre entre eux à la bohémienne^ comme on disait, pour exprimer un genre de vie qui n'avait rien à démêler avec les lois , les usages et les mœurs d'une société civilisée.
Un de ces citoyens libres de la Cour des Miracles, le seigneur Sacromoros, appelait à lui, ce jour-là, la curiosité des habitués du Pont-Neuf, où il se montrait en public pour la troisième fois. Il s'était installé, de grand matin, sur la plate-forme de la pile la plus proche du cheval de bronze, afin de faire face à la tête de la place Dauphine, et il avait l'air, en effet, de guetter toutes les personnes qui entraient dans la maison située à l'angle du quai des Orfèvres. Ce seigneur Sacromoros, qui excitait déjà l'envie de tous ses voi-
sins et qui leur enlevait leur auditoire ainsi que leurs pratiques , ne vendait pourtant rien que des horoscopes; mais il distribuait gratis un flot intarissable de belles paroles qui émerveillaient ou divertissaient les assistants. C'était par les oreilles qu'il leur jetait de la poudre aux yeux, suivant sa bouffonne expression, et il avouait avec gaité, en riant tout le premier à ses propres dépens, que les frais de son établissement fatidique ne lui avaient coûté que 4 livres 5 sols 8 deniers.
— J'aurais pu , disait-il de sa grosse voix enrouée, dépenser autant qu'un drapier de la rue Saint-Denis, en enseigne, et j'aurais représenté sur la mienne notre dame la Destinée entre les mains de ses médecins , nos seigneurs les faiseurs de pronostics et d'horoscopes, qui la font déterger avec leurs drogues et médecines. Lesdits opérateurs, dont le plus grand nombre ne sait ce qu'il dit et abuse le pauvre monde, auraient, sur mon enseigne, curieusement et précieusement recueilli les évacuations de cette honnête dame. Mais un peintre de portraits a refusé de me
prêter son pinceau pour cette splendide enseigne, en disant que la Destinée, sans séné et sans clystère, allait plus vite qu'on ne veut. Et les rires s'élevaient unanimement à ces boutades, où l'esprit naturel se cachait ordinairement sous des images grossières et immondes. Le théâtre du seigneur Sacronioros consistait en deux planches supportées par le banc de pierre qui régnait autour de la demi-lune où il était établi : sur ces deux planches vacillantes, du haut desquelles il dominait les spectateurs et portait la vue au loin , se trouvaient un coffre de bois couvert d'une loque de toile bariolée et contenant ses cartes, ses dés et ses instruments de chiromancien, une chaise de paille en assez mauvais état , qui lui tenait lieu de trépied pour prononcer ses oracles, et un escabeau réservé , au patient qui demandait à connaître son sort à venir. En ce moment, l'escabeau n'était pas occupé, et Sacromoros gourmandait la tié^ deur, l'insouciance , la timidité du public qui ne se disputait pas cette bienheureuse place; il se promenait en long et en large sur ses
planches qui tremblaient et craquaient comme près de rompre, sans qu'il y prît garde ; et, tout en jetant à la foule mille bons mots dont l'effronterie faisait souvent tout le sel, il ne détachait pas ses regards perçants de cette maison, qu'il n'eût pas considérée avec plus d'attention et d'intérêt si les murs en avaient été de verre. Or, cette maison ne différait en aucune façon de celle qui lui est parallèle, à l'angle du quai de l'Horloge: toutes les fenêtres étaient fermées, et l'on n'apercevait pas un visage humain aux vilres; seulement on heurtait souvent à la porte d'entrée, et c'était toujours un homme en manteau qui se présentait, et qui attendait toujours un peu de temps avant qu'on lui ouvrît ; mais de tous ces porteurs de cape brune ou noire qu'on avait introduits avec un air de mystère , pas un encore n'était sorti : d'où l'on pouvait conclure que la maison avait une autre issue par derrière, ou bien qu'on tenait là-dedans une assemblée de gens.
Sacromoros était un de ces bohémiens que Callot a si bien crayonnés dans ses char-
uidinies faiîtaisies qui ont immortalisé le burin de son ami Israël Sylvestre : Sacromoros conservait le type original de celte race d'argotiers que les ordonnances du roi commençaient à troubler dans leur indépendance vagabonde, et qui eussent préféré la perspective de la potence à celle de Bicêlre, où ils étaient enfermés, fouettés et condamnés au travail, le pire de tous les supplices à leur gré. Sa large face, aux pommettes saillantes, au nez crochu, au menton proéminent, aux lèvres épaisses, au front bas, aux yeux caves, au teint bistré, étincelait de malice, de ruse, de finesse, d'intelligence, de méchanceté; il avait un tic nerveux qui, par moments, lui parcourait le visage et en déformait tous les traits, de manière à y imprimer commelessouffrances et les fureurs d'un damné. Cette contraction musculaire, qu'on ne pouvait voir sanshorreur,étaitrindice et le stigmate desattaques d'épilepsie auxquelles il se trouvait sujet depuis l'enfance. Quand sa figure était au repos, elle ne manquait pas d'une sorte de bonhomie et de douceu!, tellement qu'on au-
rait pu s'y fier en certaines circonstances ; car le bohémien, de même que les animaux féroces qui deviennent inoffensifs lorsqu'ils sont gorgés de nourriture, ne pensait pas à malfaire dès qu'il sentait son ventre et sa bourse remplis. Il avait des ports de tête admirables de fierté, des poses de corps étonnantes de grâce et de noblesse, des mouvements et des gestes empreints d'une spirituelle bouffonnerie; il se drapait dans son manteau troué et marchait le poing sur la hanche comme le plus superbe des hidalgos castillans ; il prenait tour à tour la physionomie d'un seigneur et celle d'un gueux; il excellait à changer de visage , de démarche, de son de voix et de costume; il était tout ce qu'il voulait être.
— Mort de ma vie ! disait-il impatienté de ce que personne ne s'offrait pour le consulter, hâtez-vous donc, oisons bridés, de venir entendre ce qui vous concerne, car mes horoscopes s'en vont moisir, et ils ne seront plus bons à jeter aux chiens, pour avoir trop attendu.
Mais celte nouvelle semonce ne produisit
pas plus d'effet que les précédentes, et l'escabeau demeura inoccupé, quoique la plupart des auditeurs eussent une secrète envie d'éprouver le savoir-faire du tireur de sorts : la honte retenait les uns, la défiance les autres , et ils ne bougeaient pas plus de leur place que s'ils avaient été métamorphosés en cailloux. Sacromoros, fatigué de cette inaction, qui le forçait à parler davantage et qui l'empêchait de s'acquitter aussi sûrement de son rôle d'espion, résolut d'amener de vive force quelque patient sur sa sellette, et il se mit aussitôt à chercher celui qu'il devait livrer en spectacle à la foule ébahie. Il avisa deux ou trois figures candides, dont la bouche béante et les yeux écarquillés invitaient à les choisir pour l'amusement général; mais il dédaigna de s'adresser à ces bonnes gens, qu'il était trop facile de tromper et de mystifier; il avait à cœur de passer sa mauvaise humeur contre quelqu'un, et de se venger, sur cette victime d'élite, de tous ces badauds qui l'écoutaient et le regardaient sans bourse délier.
— Vous allez voir ce que c'est que de mon art, dit-il en colère, avec cette affreuse grimace qui faisait baisser les yeux aux plus hardis. Pst! pst! eb! monsieur! cria-t-il en désignant, du bout de son long tube de ferblanc avec lequel il parlait bas à l'oreille des gens, un homme arrêté vis-à-vis du Cheval de bronze.
Tous les regards prirent aussitôt cette direction et se concentrèrent sur la personne qu'on leur signalait ainsi.
C'était Claude Lepetit, qui composait son poème de Paris ridicule, recueil d'épigrammes comiques, burlesques ou amères contre les principaux monuments de la capitale. Il avait , depuis plusieurs heures , examiné la scène variée que présentait le Pont-Neuf: les carrosses, les chaises à porteurs, les charroi encombrant la chaussée et s'accrochant, aux aboiements des chiens et aux cris des cochers; les passants^ les oisifs, les marchands, se coudoyant, se pressant, se querellant sur les trottoirs; il avait passé en revue les mascarons qui soutiennent la corniche du pont, et
qui ont été mal attribués au ciseau de Germain Pilon ; il avait écouté le carillon de la Samaritaine, et regardé cette fontaine qui représentait Jésus-Christ et la femme pécheresse, tous deux aussi gauches et aussi grotesques que les marionnettes de Brioché ; il avait donné un coup d'œil à l'Arche-Marion, au Château-Gaillard et à la place Dauphine; puis, il finissait sa tournée par une visite à la statue de Jean de Bologne et il se disposait à s'en éloigner avec dégoût, indigné de lencontrer aux pieds de Henri IV un horrible amas d'immondices. Les vers que sa promenade lui avait inspirés étaient pleins de fiel, de dédain et de dépit: depuis six jours il cherchait vainement à retrouver Angélique, la jolie pénitente du grand-chantre de Saint-Victor. — Ohé! monsieur! cria plus fort le bohémien piqué de ce que le jeune homme ne faisait pas mine de lui répondre ni même de l'écouter, fussiez-vous plus sourd qu'un sergent à verge qui exécute un exploit, je vous forcerai bien d'entendre ce que disent de vous nies cartes!
Claude Lepetit, qui ne supposait pas que ces cris fussent à son adresse, tourna le dos à la statue et contempla distraitement l'entrée de la place Dauphine, en fixant les yeux, par hasard, sur la maison que Sacromoros regardait aussi; car les deux croisées du second étage avaient été ouvertes, et l'on distinguait un mouvement extraordinaire de monde dans l'intérieur de l'appartement. Lepetit n'avait pas pris, pour courir dans les boues de Paris, un habillement de couleur claire, avec rubans et dentelles; il s'était vêtu de velours noir et enveloppé d'un manteau de drap brun; mais son chapeau surmonté d'une plume noire comme le reste de son costume, son épée qui ressortait de dessous le manteau, ses bottines évasées de la tige et rehaussées d'un nœud de cuir sur le cou-de-pied, ne permettaient pas qu'on le confondît avec un bourgeois de la rue Saint-Honoré ni avec un marchand des piliers des Halles ou de la galerie du Palais. Il répandait d'ailleurs de toute sa personne une odeur d'ambre qui
l'eût fait traiter en gentilhomme dans les antichambres du roi.
— Cet homme ne comprend sans doute que le haut allemand, dit Sacromoros qui s'agitait sur son échafaudage. Hé! monseigneur! N'est-ce point ainsi qu'on vous appelle?., mon prince!., là, vous devez être content?,. Or donc, mon prince, vous plaîtil desavoir si vous mourrez pendu?
Le poète, averti par quelqu'un qui le tira par son manteau, se retourna brusquement, et voyant tout ce peuple occupé à le regarder, il se mit à le regarder aussi d'un air calme et méprisant. Un murmure moqueur circula dans la foule, Lepetit se croisa les bras et attendit.
— Monsieur! reprit le bohémien qui laissa tomber un des pans de son manteau et se montra, pour ajouter à l'effet de sa prédiction , affublé d'une soutanelle de droguet bleu , parsemée d'étoiles en clinquant, à l'instar d'un ange de l'Apocalypse, vous croyez, je gage, que ceux-là seuls seront pendus, qui sont nés au pied de la potence? Ve-
nez çà, que je vous dise de quelle mort vous avez la chance; vous ne paierez qu'après*
— Oui-da! je ne veux pas que tu t'impatientes d'attendre ma mort et le prix de ta prophétie, répliqua Claude Lepetit qui avait tiré de sa poche deux écus et qui les lança au bohémien avec l'intention de l'atteindre au visage pour le punir de son insolence.
^^ Grand merci! dit Sacromoros qui vit venir les deux projectiles et les attrapa au vol avec l'adresse d'un prestidigitateur, sans garder rancune à l'inconnu pour son intention vindicative, satisfait qu'il était d'avoir gagné deux écus aussi facilement.
— Mon ami, lui cria le poète, qui avait toujours la parole prête et aiguisée, une autre fois, ne parle de potence qu'aux pendards^
— Là, mon gentilhomme , répondit le bohémien en se découvrant pour le saluer, ne vous scandalisez pas de ce que j'ai parlé potence et pendu : ces honnêtes gens qui bayent à m'écouter ne vous laisseront point une aune de corde. Là, montrez-moi votre main?
— Mon ami, reprit Lepetit irrité d'être en butte à ces allocutions importunes et déterminé à les faire cesser, je te montrerai ma main aussitôt que tu m'auras montré tes deux oreilles.
Lepetit avait remarqué, grâce à sa vue perçante, que le bohémien n'avait plusqu'une oreille, et il pensa aussitôt, avec raison, que l'oreille absente était restée clouée à quelque pilori. Sacromoros, qui avait ôté un peu légèrement son énorme bonnet conique, décoré des images du soleil et de la lune sur champ d'azur, s'empressa de le remettre et de l'enfoncer plus bas que les oreilles, en faisant une grimace plus hideuse que les autres et en souriant à son dénonciateur, comme pour le complimenter de cette merveilleuse perspicacité. Claude Lepetit ne lui rendit pas sourire pour sourire, et, se drapant majestueusement dans son manteau , redressant la tête et marchant sur la pointe du pied pour paraître plus grand , il traversa le pont.
— Vous voyez bien ce fin muguet, dit Sacromoros en se penchant vers son auditoire,
aussitôt que le jeune homme ne fut plus à portée de l'entendre; il est de la taille d'une marionnette, mais il sera, un jour ou l'autre, de la taille d'un gibet, souvenez-vous-en.
En ce moment, un homme de qualité ( à le juger du moins par son habillement, sa démarche, son air, et surtout par l'épée qu'il portait avec toute la bonne grâce d'un vieux courtisan ) arrivait du quai des Orfèvres et heurtait à la porte de la maison qui fait le coin de ce quai. Sacromoros, qui l'avait aperçu et qui ne le perdait pas de vue, crut que le jeune homme, qui venait de passer de l'autre côté du pont, allait à la rencontre de ce personnage d'un âge mûr et d'un extérieur recommandable; mais Claude Lepetit n'avait point affaire à lui, et ne chercha point à le rejoindre, avant qu'il fût entré dans la maison où son arrivée devait être impatiemment attendue, puisque plusieurs personnes se montrèrent aux fenêtres du second étage et le saluèrent d'en haut avec des signes de satisfaction et de bon accueil.
— Hé! Desbarreaux! cria-t-on du fond
d'une chaise lentement et doucement portée par deux laquais habillés de noir comme des garçons apothicaires. Desbarreaux ! répéta Guy-Patin en avançant la tête hors de la portière et en appelant du geste le \ieux gentilhomme qui attendait sur le seuil.
— Ah! monsieur Guy-Patin ! s'écria Lepetit, qui le reconnut et qui s'approcha de la chaise que les porteurs déposèrent contre le parapet.
Mais l'homme que le médecin avait appelé de la voix et de la main n'entendait rien ; comme s'il fût sourd et aveugle, il ne se retourna pas même et entra. La porte était à peine close et verrouillée derrière lui, que les fenêtres du second étage se fermèrent à la fois.
— Bonjour donc, monsieur le poète! dit Guy-Patin à Claude Lepetit, avec un abord bourru qui témoignait de quelque ressentiment contre lui.
— Vous venez de m'excuser, si je vous parais incivil ou ingrat , n'ayant pas encore pris le temps de vous aller voir, répondit Lepetit qui se tenait debout , chapeau bas,
devant lui : je suis poète, comme vous dites, ce qui m'autorise à être fantasque, capricieux, sauvage et presque malhonnête.
— Mon ami , à tous péchés miséricorde!
reprit le malin docteur, qui accepta d'autant plus volontiers cette excuse, qu'il se sentait porté de sympathie vers le traducteur de VÉcole de V intérêt ,et t Université cV amour. Je vous reproche de m'avoir oublié, parce que je ne vous oubliais pas, moi!
— Je ne connaissais pas la ville, et, vu sa grandeur, cette connaissance est longue à faire. Voici que je rends ma première visite au Pont- Neuf.
— Je remercie le Pont-Neuf qui me procure l'avantage de vous voir sous ses auspices. Savez-vous point que j'étais en peine de vous?
— J'avais négligé, en effet j de vous dire que je logeais dans l'île Notre-l^ame, rue de la Femme-sans-Tête, à l'hôtel qui a donné son nom à la rqe...
— Je ne serais point allé en personne à l'hôtel de la Femme-sans-Tête ! répliqua iro-
niquemenl Guy-Patin. Je vous invite même à ne pas vous vanter du logement que vous avez choisi, quand je vous mènerai chez le roi, chez monsieur le chancelier et dans les ruelles des dames les plus honorables.
— Oh ! je vous prie de m'y mener bientôt î dit avec émotion Claude Lepetit, qui eut comme un vague pressentiment de revoir Angélique.
— Il faut attendre que votre histoire de l'abbaye de Saint-Victor soit un peu assoupie ; on en a beaucoup parlé à la cour, on en parle encore dans la ville...
— Quoi donc? interrompit le poète, qui avait rougi parce qu'il comprenait que la ville et la cour s'étaient préoccupées de sa rencontre avec Angélique.
— Ne vous effrayez pas, il n'en résultera rien de fâcheux pour vous, d'autant qu'on ignore que c'est vous qui avez battu le père Chevassut...
— Moi! repartit Claude Lepetit étonné d'un bruit aussi éloigné de la vérité. Je n'ai battu personne, je vous assure.
— Le père Chevassut l'a dit ou l'a laissé dire, si bien qu'on est fort intrigué de découvrir qui est l'auteur de ces abominations; la justice même a failli poursuivre, mais le procureur du roi s'est entremis lui-même auprès des chanoines de Saint-Victor pour que les choses n'allassent pas plus loin.
— Ainsi, monsieur, si j'étais déclaré le héros de l'aventure, qui ne tournerait guère à mon honneur, ces gens-là me feraient un mauvais parti ?
— Assurément, car on vous accuse d'avoir profané l'église en écoutant une confession, et de vous être emporté au point d'injurier et de battre le grand-chantre. Diable ! on en a brûlé autrefois qui n'en avaient pas tant fait ! Et l'on ne brûlera pas les Mazarins, les vendeurs d'antimoine, les empoisonneurs de quinquina, qui en font bien davantage !
— Je vous ai raconté, monsieur, comment tout s'est passé, et je vous jure derechef que je n'ai pas menti d'un mot.
— Je l'entends bien ainsi, dit vivement Guy-Patin qui lui tendit la main hors de la
portière, et j'ai rapporté les faits tels que vous me les aviez donnés ; mais je crie moins haut que vingt ou trente moines, deux ou trois mille gens de bien et dix mille dévotes; c'est pourquoi l'on ne m'a pas entendu, et l'on s'est obstiné à plaindre le père Chevassut et à maudire l'impie que je vous conseille de cacher dans votre peau le mieux que vous pourrez.
— Je suis très-tistedece qui est arrivé, monsieur Guy-Patin*, caron me fait passer pour un impie auprès de cette demoiselle qui se confessait...
— Eh bien! avez-vous trouvé qui c'était? Tout le monde s'en est enquis, et personne n'en a rien pu savoir encore.
— Voilà six jours que je cherche par tout Paris quelle peut être cette aimable demoiselle ! s'écria le poëte dont les soupirs révélaient la pensée.
— Peste! la confession que vous avez surprise, dit le médecin en riant, était donc tout© réjouissante, que vous êtes si curieux de voir de près la jolie pécheresse? Ce maraud de
pèreChevassuta fait du mystérieux avec moi, quandje lui demandai le nom de sa pénitente, et pourtant il était intéressé à ce que je lui disse votre nom en revanche. Promettez-moi que doi*énavant vous n'irez plus de la sorte écouter aux portes des confessionnaux...
— J'étais assez honteux, vraiment, d'avoir été pris au piège! Ce n'est pas moi, d'ailleurs, qui me jouerai jamais des pratiques de la religion...
— Vous n'en passerez pas moins pour un maître athée , quoi que vous disiez et fassiez à présent: battre un prêtre, dérober les secrets de la confession !
— Mais, monsieur, on fait courirces bruits pour me déshonorer, pour me perdre! On veut qu'elle me méprise, qu'elle me haïsse...
— Qui, elle? Vous n'avez pas le cerveau trop sain, mon cher poète? Çà, que vous importe ce qu'on dit, ce qu'on pense d'un être imaginaire? N'êtes- vous pas tout à fait hors de cause? On ne vous demandera pas compte des faits et gestes qu'oli attribue à quelqu'un de l'Académie des Athées...
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— L'Académie des Athées ! répéta le jeune homme en se frappant le front : c'est un complot infernal contre moi !
— Ou plutôt contre l'Académie des Athées; c'est pourquoi je voulais avertir Desbarreaux qui vient d'entrer chez Saint-Pavin.
— Je ne souffrirai pas qu'on me fasse ce tort! s'écria Claude, qui se voyait toujours exposé à de fâcheuses préventions de la part d'Angélique. Je ne veux point passer pour athéiste ! Je vais de ce pas à Saint-Victor, et je sommerai ce malavisé de père Chevassut...
— Oui-da, vous le sommerez de vous faire conduire aux prisons de la Tournelle-Criminelle, sinon à celles de l'Official, n'est-ce pas?
— Il sera bien forcé de me faire réparation d'honneur, et j'appellerai en témoignage mon ami Pierre du Pelletier...
— La belle besogne que vous ferez alors ! Votre ami Pierre a dû vous renier, comme l'apôtre fît de Jésus-Christ; autrement il eût été mis en charte privée, au pain et à l'eau. Croyez-moi, jeune homme, il y a là un brasier sous la cendre; ne la remuez pas, de peur...
— C'est elle! s'écria Claude Lepetit, qui retira rudement sa main de celle de Guy-Patin et qui se mit à courir vers la place Dauphine.
— Au diable soit le fou! dit Guy-Patin blessé de cette retraite brusque et imprévue. Les poètes ont tous besoin de quelques grains d'ellébore, mais celui-ci en consommerait autant que vingt. Vraiment! Pierre du Pelletier me l'a présenté dans l'espoir que je le guérirais. Mens inscina in covpore sano. C'est guérison impossible. Tant pis, car il y a du bon dans cet esprit-là. Mais n'est-ce pas l'amour qui fait sa folie?
Guy-Patin espérait que Claude Lepetit allait revenir s'excuser de l'avoir quitté si précipitamment : il ordonna donc à ses valets, qui attendaient l'instant de reprendre les bâtons de la chaise, de lui ouvrir la portière , et il sortit de cette espèce de boite pour feuilleter les livres étalés sur le parapet , où les retenaient des cordes et des pierres que le vent dérangeait (juelquefois. Il gémissait tout bas de trouver d'excellents ouvrages ex-
posés ainsi, avec les mauvais, aux injures de l'air, à la poussière et aux éclaboussures de boue. Tout à coup, de grands cris s'élevèrent de la place Dauphine, et la foule, qui refluait de ce côté, se répandit comme un torrent débordé qui entraine tout.
— Ah ! monsieur, rentrez! dirent d'un ton lamentable les porteurs de chaise de Guy- Patin : dépéchons, sauvons-nous ! C'est sans doute le pont qui va tomber !