LE CHIEN ENRAGE
Claude Lepetit avait aperçu son Angélique, la jolie pénitente du père Chevassut : la voir, la reconnaître et courir après elle, ce n'avait été qu'une même pensée et un même mouvement. Angélique le vit et le reconnut aussi, mais elle ne fut pas maîtresse d'aller à lui ni de l'attendre, car sa gouvernante et l'homme
qui l'accompagnait l'entraînèrent, en doublant le pas, vers la place Dauphine, et essayèrent de se perdre dans la foule avant que le poëte les eût rejoints.
Cet homme qui marchait à côté de la jeune fille, et qui semblait chargé de veiller sur elle de concert avec dame Lemasle, aurait pu mériter cette charge de haute confiance par son effroyable laideur autant que par la sévérité de ses mœurs et la garantie de son âge. Son habillement était d'ailleurs aussi sombre que soh caractère devait l'être, à le juger sur sa physionomie lugubre; et cependant cet habillement avait à ses yeux quelque chose de galant et d'évaporé, qui lui paraissait la plus grande concession du monde à la frivolité d'un jeune homme. Le costume convenait parfaitement à la figure de ce magot, qui n'avait pas un trait humain; un long nez recourbé sur une bouche sans lèvres, démesurément fendue ; des joues blêmes , pendantes et flottantes, des yeux vitrés comme ceux d'un mort, un front bas et fuyant, ce n'était point encore assez pour compléter
ce hideux visage : cette bouche, qui s'ouvrait de même que la gueule d'un crapaud, exhalait une haleine empestée; ces joues étaient hérissées de boutons blanchâtres qui se reproduisaient sans cesse avec plus d'efflorescence; ce nez rougissait ou plutôt se violetait ainsi qu'une betterave; et ces yeux ternes, à fleur de tête, avaient pourtant des regards de vipère, faux et venimeux, des regards qui faisaient plaie au fond d'une belle âme.
La nature avait mis le comble à ces disgrâces réunies dans un seul individu, en lui donnant un corps contrefait, des bras courts, le dos convexe, le ventre gros, les jambes grêles et la gauche plus petite que la droite. Il suffisait de voir ce monstrueux assemblage de difformités, pour juger qu'un cœur noble et haut placé ne pouvait se cacher sous cette affreuse enveloppe, qui l'eût bientôt ravalé, dégradé et sali; quant à l'intelligence, qui n'a pas les répugnances et les délicatesses du cœur, elle trouvait probablement à se loger là, puisqu'elle éclatait dans les paroles qui sortaient d'une si vilaine bouche, puisqu'on
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la sentait même à travers ces prunelles immobiles et livides, puisqu'on la distinguait sous les traits stigmatisés de cette face de 3Iéduse. Jamais figure ne fut plus en rapport avec l'âme basse, vicieuse et perverse que la Providence avait couverte de ces dehors repoussants, comme pour en éloigner la confiance : l'abîme n'était pas du moins caché sous des fleurs, et on éprouvait, dès qu'on s'en approchait, une horreur indéfinissable et invincible.
Ce personnage, qui occupait pourtant un rang éminent dans la société par sa naissance, sa fortune et ses emplois, se faisait si peu il* lusion sur les désagréments de son physique et sur la sensation pénible que sa vue inspirait, qu'il ne pouvait supporter qu'on le regardât, et qu'il eût voulu rendre aveugles les yeux ^lui se fixaient sur lui : un premier regard l'embairassait, un second l'irritait, un troisième lui semblait une injure et une provocation. Il n'épargnait rien de ce qui servait à diminuer l'effet qu'il était accoutumé à produire; non-seulement il marchait la
tête baissée et penchait en avant le chapeau à larges bords dont l'ombre voilait une partie de son visage, mais encore il attirait jusque sur ses yeux les boucles d'une grande perruque noire qui battait ses épaules et descendait, comme une crinière, au milieu de sa poitrine. Il était habillé de noir des pieds à la tête; mais, pour que son pourpoint et ses hauts-de-chausses ne parussent pas trop mondains, malgré leur couleur uniforme, il mettait, par-dessus, une espèce de simarre, également noire, bordée d'hermine, à larges manches, qui ne différait d'une robe d'avocat qu'en cela qu'elle était ouverte par-devant et qu'elle s'endossait de même qu'une houppelande. La bordure d'hermine caractérisait le magistrat, et, à cet insigne parlementaire, chacun livrait le haut du pavé ou s'arrêtait avec respect , tant était puissant alors le prestige de l'autorité judiciaire.
— Hâtons-nous , mademoiselle , dit ce disgracieux cavalier, qui remarqua que Claude Lepetit cherchait à fendre la presse pour les atteindre, le ciel se couvre, et il s'en va pleuvoir.
J'ai senti même déjà des gouttes de pluie, et il y a loin encore jusqu'à l'île Notre-Dame!
— Merci de nous ! ma chère demoiselle , dit à demi-voix la gouvernante, voici ce méchant garçon qui vous a fait tant de peur à Saint- Victor.
— Dame Lemasie, il faut que je retourne, s'écria la jeune fille qui voulait donner au jeune homme le temps de la rejoindre; j'ai oublié, je crois, un de mes gants chez le marchand de la rue Saint-Honoré; oui, vraiment, je l'ai laissé sur un escabeau
— Hé ! que non pas, mademoiselle : vous venez de le faire choir à vos pieds, répliqua dame Lemasie en le lui rendant.
— Je veux retourner néanmoins, dit Angélique, car voici que je change d'avis sur la couleur de l'étoffe que nous avons achetée.
— Mademoiselle, murmura son conducteur qui lui saisit le bras et s'efforça de l'emmener vers la rue de Harlay, il y a un homme qui nous suit.
— Si nous étions ici en pleine nuit, repartit-elle en souriant, j'aurais plus de peur;
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mais, à cette heure de jour, nous n'avons à craindre que les coupeurs de bourse et les filous. Allons donc , s'il vous plaît, entendre ce bohémien qui tire des horoscopes.
— Fi ! mademoiselle, on ne gagne que de la vermine à se mêler parmi les gens qui vont se repaître de ces fariboles ! .Angélique tournait souvent la tête pour échanger un coup d'œil d'intelligence avec Claude Lepetit, et son cœur battait si fort, que l'homme noir qui lui donnait le bras ne devait pas se méprendre sur cette émotion , qu'elle aurait eu peine d'ailleurs à déguiser dans le son de sa voix altérée. Cet homme tremblait de colère, et plusieurs fois il essaya d'imposer à l'inconnu qui les suivait, en le regardant avec une expression mélangée de surprise, de dédain et de menace ; mais l'autre n'en continuait pas moins ses obsessions, que la jeune personne avait l'air d'encourager lorsqu'elle ralentissait le pas et portait la vue en arrière. Le poëte, comblé de joie par cet accueil tacite dans lequel il y avait plus que de la bienveillance, restait à quel-
que distance, mais se montrait bien décidé à ne pas se détacher de la poursuite qu'il avait commencée. Cette intention était trop marquée pour qu'Angélique ne s'en réjouît pas, tandis que sa duègne et son guide s'en désolaient à l'unisson. Ils firent ainsi le tour de la place Dauphine , aussi troublés et aussi incertains les uns que les autres, mais chacun à des motifs différents. La gouvernante et son sinistre acolyte se concertaient ensemble à voix basse. Angélique et Claude se parlaient des yeux comme s'ils se connaissaient déjà, comme s'ils s'étaient déjà entendus du fond du cœur.
Tout à coup des cris confus retentirent vers le Pont-au-Change , et une terreur panique se communiqua en un instant parmi le peuple qui encombrait la place Dauphine. Les cris s'élevèrent de tous côtés, et la foule se précipita d'un élan tumultueux et unanime sur le Pont-Neuf, où la circulation des voitures et des piétons fut aussitôt obstruée par les fuyards. Un désordre épouvantable eut lieu dans cette mêlée de gens qui
n*avaient plus que le sentiment d'un grand péril, et qui clierchaient à s'y soustraire en se disputant le passage corps à corps : c'étaient des malheureux qu'on foulait aux pieds, qu'on étouffait et qu'on écrasait; mais la pitié n'avait pas d'oreilles dans ces masses vivantes que Tégoïsme animait seul. Les filous étaient à leur poste, à l'instar des corbeaux qui flairent l'odeur des morts avant la bataille; et personne, en présence du danger, ne songeait à sa bourse.
— C'est le feu qui a été mis au Pont-au- Change ! disait-on ici; ne sentez-vous pas la fumée ?
— C'est un tremblement de terre ! disaiton là ; les maisons de la place Daupliine chancellent et menacent de crouler.
• ■-— Au chien ! au chien ! cria-t-on de proche en proche. Sauve qui peut ! c'est un chien enragé qui mord tout le monde!
La place Dauphine s'était entièrement vidée dans l'espace de quelques secondes, parce que le courant de la foule se dirigeait vers le Pont-Neuf, et se divisait là en deux
torrents rapides qui s'écoulaient avec des clameurs d'alarme et d'effroi par les deux issues du pont. Angélique, qui avait cherché un ahri dans l'enfoncement d'une porte cochère pour n'être pas emportée, se trouva séparée de sa gouvernante , de l'homme qui l'escortait et de Claude Lepetit qui la suivait : celuici fut entraîné, malgré sa résistance, par la multitude , et ne parvint pas encore à se dégager au moment où le chien enragé arrivait de la rue de Harlay sur la place , et allait droit à Angélique, que lui avait sans doute désignée de loin la couleur écarlate des rubans qui relevaient la toilette de cette demoiselle de qualité. Elle se réfugia derrière des tonneaux qui formaient les assises d'un théâtre, que les bateleurs avaient eux-mêmes déserté , mais que venait d'escalader le grave personnage qui l'avait lâchement abandonnée. Celui-ci, au lieu delà défendre, l'invitait à chercher la même retraite que lui, et ne l'aidait pas même h s'y guinder; car il voyait le chien accourir, la tête basse , les yeux sanglants, la geule écumante. Angélique le vit
aussi, et se glissa, pour lui écliapper, le long des tréteaux sur lesquels était en sûreté cet homme qui avait mission de la garder. Mais le cliien voulait une proie, et il s'élançait déjà contre la jeune fille.
Claude Lepetit , témoin de cette scène qui ne dura qu'un instant, et qui fut pour lui aussi longue que douloureuse, avait fait des efforts incroyables pour sortir de la presse : il renversa plusieurs personnes et repoussa les autres avec tant d'énergie, qu'il se trouva enfin libre de ses mouvements, et qu'il put voler à la défense d'Angélique. Celle-ci était tombée en fuyant, et le chien avait happé le bord de sa robe , lorsque Lepetit passa son épée au travers du corps de cet animal furieux, qui tenta de mordre la lame qu'il avait dans le ventre, et qui expira dans une dernière convulsion. Cette mort fut proclamée par des cris de joie et de victoire.
La frayeur avait privé Angélique de connaissance; Claude Lepetit, avant d'avoir remis son épée dans le fourreau, s'était empressé de porter secours à la jeune fille
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étendue sans mouvehient sur le pavé : il la releva, la prit dans ses bras et se dirigea , avec son précieux fardeau, vers une des maisons de la place, qui, le danger passé, venait d'entr'ouvrir sa porte; mais il fut arrêté en chemin par la gouvernante , qui réclama ses droits et qui pria le jeune homme de la laisser ramener cette pauvre évanouie chez son père. Lepetit s'offrit aussitôt pour l'y conduire, €t proposa d'aller quérir une chaise à porteurs de louage, ce qui fut accepté avec le désir de l'éloigner et de se soustraire à ses importunes prévenances. Angélique n'était pas revenue à elle en passant dans les bras de dame Lemasle, qui lui jetait au visage un peu d'eau fraîche que quelqu'un avait apportée charitablement. Claude Lepetit, inquiet de la longueur de cet évanouissement, ne se hâtait pas de se mettre en quête d'une chaise , et restait agenouillé devant Angélique, dont il toucliait et baisait les mains froides et insensibles. L'homme noir qui remplissait le rôle de sigisbé auprès de cette belle peisonne, était descendu de son es-
trà'dè uhe ïbi^ le cliifen tué , mais il ii^osa pas se rapprocher immédiatement de la dùègiié qui lui faisait signé, et il se tenait à distance , tout indigné des privautés que se permettait le poëte en sa qualité dé protecteur et de sauveur, mais fort indécis àur le moyen ïé pliis ékpéditif et le moins iscabreux de les Faire cesser. Enfin il aperçut, dans le nombre dés curieux, un sergent du Cliâtelet , revêtu de son uniforme : il l'appela , le lira hors dû groupe qui entourait la jeune femme à làquelle on jprodiguait tous les soins réclamés jDaV* Son état de syncope, lui parla bas à l'oreille, en lui désignant Claude Lepetit qui attendait avec anxiété qu'Angélique rouvrît les yeux, et se mêla ensuite parmi la foule comme un spectateur indifférent.
— Mademoiselle, disait le jeune homme penché sur elle pour épier le premier instant où l'usage de ses sens lui serait rendu, il n'y a plus de péril! ce méchant animal, dont la furie vous a fait tant de peur, il est mort; oh ! il est bien mort; rouvrez les yeiix pour vous en assurer.
— Monsieur, une chaise, s'il vous plaît ! s'écria la duègne qui voyait bien que sa jeune compagne ne tarderait pas à recouvrer le sentiment.
— Ne suis-je pas mordue? demanda celleci à plusieurs reprises, avant même d'avoir pu rouvrir les yeux, qui se fixèrent d'abord sur Lepetit.
— Non, mademoiselle, répondit-il avec une timidité qu'il n'avait pas lorsqu'il lui adressait la parole sans qu'elle pût l'entendre. J'ai tué le chien , qui vous a failli mordre, et il n'a fait rage que contre votre robe, dont vous lui voyez encore un morceau à la gueule.
En effet, des enfants du peuple avaient placé le cadavre du chien sur deux perches attachées l'une à l'autre en forme de brancard, et le promenaient triomphalement autour de la place , en recueillant dans un bonnet gras les dons volontaires que l'aspect redoutable de l'animal mort faisait sortir des bourses les plus serrées. Ils étaient précédés de quelques musiciens du Pont-Neuf, qui réglaient la maiche du cortège en battant le
tambour et en jouant de la flûte. Toutes les fenêtres des maisons se garnissaient de monde qui applaudissait, pendant que la populace poussait des houras. Claude Lepetit était le héros de cette ovation , sans qu'il daignât y prendre part, ni s'exposer en personne aux vivats, aux applaudissements et aux regards de cette foule : il eût voulu élre seul avec Angélique qui commençait à se ranimer , et il oubliait, par intervalles, que cette entrevue avec la femme qu'il aimait sans la connaître avait lieu en public; car il la contemplait tendrement, il lui parlait d'amour, il lui baisait la main.
— Monsieur, lui dit à l'oreille quelqu'un qui lui frappa sur l'épaule, deux mots, je vous prie? une affaire d'importance !
Claude Lepetit se retourna pour savoir ce que c'était, et, reconnaissant un sergent du Châtelet, il s'imagina que cet homme offrait de servir d'escorte à la jeune demoiselle lorsqu'elle serait montée dans une chaise : il accepta donc tacitement cette assistance officieuse, et fut confirmé dans son idée en voyant
que cet honnête sergent repoussait lacohu^ avec sa baguette; mais à peine eu^-il été en7 trepris parl'agent delapoliceduCbâtelet,qui lui mit la main sur le bras, en lui représentant son épée tout ensanglantée, que la duègne, aidée du personnage mystérieux qui venait de donner des ordres que le sergent exécutait déjà, enleva tout à coup Angélique , encore trop faible et trop étonnée pour opposer la moindre résistance ou faire entendre aucune objection, et disparut avec elle derrière un amas de gens qui se racontaient entre eux les malheurs causés par le chien enragé depuis sa sortie des Halles jusqu'à sa mort. Claude Lepetit ne remarqua pas d'abord cet enlèvement, qu'il eut sans doute empêché, ^t quand il s'en aperçut, il ne pouvait plus es-; pérer de rejoindre l'aimable personne que le hasard lui avait fait rencontrer une seconde fois, et qu'il craignit d'avoir reperdue pour toujours.
— C'est à vous qu'appartient cette épée, monsieur? lui disait le ser«fent qui la lui montrait sans faire mine de la lui rendr.e.
HISTOIRE DU TEMPS DE LOUIS XIV. loi
— C'est à moi vraiment! rëpondit-il en essayant de la reprendre : je l'avais laissée au ventre de ce maudit chien. Donnez-la, et grand merci!
— Nenni, monsieur, je la garderai, ne vous déplaise, et vous la réclamerez au Grand-Châtelet,oiije vous prie de me suivre.
— Eh! pourquoi vous suivre? dit en colère Claude Lepetit, qui sentit bien qu'on ne lui serrait ainsi le bras que pour être maître de lui.
— Ne vous émouvez pas tant, monsieur; vous en serez quitte pour payer l'amende et pour voir rompre votre épée en présence de M. le prévôt de Paris; mais je vous invite à ne point vous rebeller, et à venir avec moi.
— Qu'est-ce à dire? s'écria le poète qui chercha près de lui Angélique et ne l'y trouva plus. Où est-elle? répéta-t-il en s'efforçant d'échapper à la main robuste qui le retenait. Quelle violence est ceci? Mordieu ! si vous ne me laissez, monsieur le sergent
— Je vous certifie, monsieur, répliqua le sergent qui ne lâchait pas 'prise, que vous
n'avez rien à craindre, hormis l'amende
— Quelle amende? dit Lepetit qui tenta de composer à l'amiable , quand il jugea que la force n'était pas de son côté. Je paierai l'amende qu'il faudra, mais, de grâce, ne m'arrêtez pas davantage, sinon je ne saurai ce qu'elle est devenue, ô mon Dieu!
— il ne me convient pas de fixer celte amende. Venez seulement jusqu'au Cluitelet, et ce sera promptement fait. Quant à votre épée
— Quel faclieux êtes-vous? s'écria le poète qui se débattit pour s'enfuir et qui voulut ressaisir son épée pour l'employer à sa délivrance.
— Monsieur, je vous supplie, ne rendez pas voire affaire mauvaise, disait le sergent, luttant et se défendant avec beaucoup de calme et de déférence. Vous avez, par mégarde , enfieint l'ordonnance de police qui prescrit de ne tirer l'épée , sous aucun prétexte, dans la ville
— La sotte ordonnance que cela! dit Lepetit , qui regardait de tous côtés pour dé-
couvrir Angélique et sa duègne. Neles voyezvous pas?... Il fallait, n'est-ce pas, par respect pour l'ordonnance , se croiser les bras ou tourner les talons, quand ce vilain chien enragé s'en allait la mordre!
— Ce n'est pas moi qui ai fait l'ordonnance, mais c'est moi qui dois la faire respecter. J'appellerai main-forte, si vous ne me suivez pas!
— INon , par Dieu ! je me moque de votre ordonnance et de vous! Je n'ai pas le loisir de venir au Cliâtelet, et je ne veux suivre qu'elle!
— Hé, sergent, vous êtes en humeur de rire et de gausser? dirent les assistants, qui ne restèrent pas plus longtemps lémoins passifs de cette scène, dans laquelle ils apportèrent une menaçante intervention. Vous mériteriez qu'on vous frottât bien les côtes! Quoi ! vous avez le front de quereller ce bon gentilhomme, qui a tué le chien au risque d'être mordu et atteint de la rage? Plût à Dieu que tous ceux qui portent l'épée en fissent un si glorieux usage! Là, sergent de
malheur, restituez-lui cette honorab|e épée, que vous n'êtes pas digne de toucher! Mais ne vous hasardez plus à le contraindre ni à le tourmenter, par votre tète! on vous forcerait, pour votre peine, à le mener en triomphe sur votre cou! Allez- vous-en , bélitre! allez, double sot; de peur qu'on ne vous oblige d'avaler votre baguette... Çà, compères, attachons ce beau sergent à la queue d^i chien enragé? on ne reconnaîtra plus qui des deux est le chien. Camarades! un joyeux feu de joie en l'honneur de ce gentilhomme qui a tué le chien !
Pendant qu'on apprêtait le feu de joie, qui était à cette époque , comme au moyen âge, l'expression et l'image de la joie du peuple de Paris, Claude Lepelit se dérobait aux éloges et à la reconnaissance qu'on accordait généralement à son acte de courage sans en apprécier le véritable motif; il avait à peine remercié les braves gens qui le tiraient des mains du sergent, et qui prenaient fait et cause pour lui contre l'homme de police: il se glissa dans la foule, poussant, écartant
HISTOIRE Dl] TEft^PS DE LOUIS XIV. 155
tout ce qui lui faisait obstacle^ portant çà et là un regard investigateur, et le fixant ayec impatience sur toute personne qui lui rappelait d'une manière quelconque, soit Angélique, soit sa gouvernante, soit cette laide grimace d'homme qu'il avait vu avec elles. Mais il eut beau parcourir la place dans tous les sens, s'avancer jusqu'au milieu du Pont-Neuf, longer les deux quais de l'Horloge et des Orfèvres , entrer dans la rue de Harlay pour revenir sur la place Daupbine, il ne rencontra pas ce qu'il cbercbait, et ne recueillit nul indice qui pût servir à diriger sa poursuite infructueuse. Une tristesse profonde s'empara de lui quand il repassa pour la troisième fois à l'endroit même où il avait percé de son épée le chien qui couvrait de bave et déchirait à belles dents un pan de la robe d'Angélique.
— C'est donc vous qui avez tué le chien? lui dit une voix qu'il se souvint d'ayoir déjà entendue. Cela vaut une bonne récompense de monseigneur le prévôt ^e Paris.
— Ah ! te voilà , prophète de méchant au-
gure! repritClaude Lepetit, qui avait en face de lui le bohémien Sacromoros.
— Il y a dix écus des deniers de la Ville pour qui tue un chien enragé, ajouta le bohémien ; ne comptez-vous pas les prendre ?
— Oui da, je me soucie bien de dix écus, vraiment! s'écria le poète avec un geste de colère. J'en donnerais cent pour que ce chien ne fût pas venu à la traverse!
— Cent! répéta Sacromoros, dont le sourire exprima la cupidité et la malice. Ce mousieur le chien ne savait pas qu'il vous en coûtât si cher? autrement il y eût pris garde, j'en réponds pour lui. Mais ne vous repentezvous point, monsieur, d'avoir fait si peu de cas de mon horoscope?
— Va, mon ami , je ne suis pas de ces niais crédules qu'il te faut, lui dit doucement le poète; tu perds ton temps et tes paroles avec moi, qui perds aussi les miennes avec toi. Je n'ai point, sur ma foi! l'humeur de rire, et toutes les plus grosses sornettes seraient non avenues —
— Vous plaît-il, mon gentilhomme, de
me passer \olre procuration pour que je reçoive , en votre lieu et place, les dix écusdu chien enragé?
— Tiens, pour t'épargnerla peine de courir après ces dix écus', je te baille ces deux louis d'or, à cette condition que tu jureras un peu pour moi. Je te fais cette aumône pour l'amour d'une belle demoiselle que j'adore, et je te convie à devenir honnête homme , afin de garder l'oreille qui te reste.
— Oh ! que bienheureuse est la dame que vous aimez! Je ne rencontrai jamais âme plus généreuse et plus gentilhommière que la vôtre.
— Oui da! mon compagnon, dit Claude en se ravisant à une pensée qui lui traversa l'esprit, les astres, tes cartes, les dés et le diable ton maître, ne t'avaient-ils pas annoncé ce matin que tu gagnerais aujourd'hui deux louis et deux écus avec moi ?
— Certes oui, monsieur. Mon diable, qui n'est autre que ma bourse vide, m'avait prédit que je rencontrerais madame la Fortune sur le Pont-Neuf.
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— Ôh! si tu n'étais pas un frïpoii, si tôtt ait ri'était pââ uiie imposture! mur'mUra le jeune homme en le regardant aviec des yeux pleins âe doute et d'impatièiVce.
— Demandez à ces gens-là ce qu'ils en pensent? dit solennellement Sacromoros, qui crut convenable de reprendre ses airs et son ton de sorcier.
— Tais-toi, maraud! interrompit Claude Lepetit, à qui l'envie de savoir la destinée de son amour inspira la velléité d'interroger ce charlatan qu'il méprisait. Ne me prête pas le ridicule de paraître ajouter foi à tes mensonges !... Mais si je pouvais, à quelque prix, découvrir le nom d'une personne
— Ce n'est que cela ! repartit le bohémien, dont l'assurance augmentait surtout dans les cas difficiles. Les enfants trouvés n'ont qu'à venir à moi pour apprendre les noms de leurs parents qu'ils ne connaissent pas; mais vous connaissez les vôtres, mon gentilhomme?
— Tu prétends pouvoir deviner le nom d'une personne que tu ne vis jamais ? dit
HISTOIRE DU TEMPS DE LOUIS XIV. l59
âvêic vivacité l'ahioùreux qui tremblait déjà d'espoir.
— ^ Assurément, répliqua Sacrômoros un peu décontenancé par cette question si netteinetit posée, J)ôurVli qUe vous me montriez des cheveux....
— De ses cheveux? s'écria Lepetit en haussant les épaules. Imbécile ! où veux-tu que je les prenne ? oh ! si j'en avais seulement une boucle, quel trésor ce serait et que de baisers j'y déposerais le jour et la nuit ! Né suffit-il pas qu'on te dise qu'elle est blonde, de ce blond doré que leâ poètes et les peiritrés attribuent aux déesses? blonde, comme un râybn de soleil, comme le blé mûr avant la rtioissori?...
— C'fest donc une femme, je le vois à la passion que vous mettez dans ce portrait. Eh bien ! présentez-moi un linge qui l'ait touchée...
— -Tu eh parles à ton aiâe, vraiment! Veuxtu, je te prie, me dire où je trouverai ce bienheureux linge que je vénérerai ainsi qu'une relique?
— Il faut bien quelques signes auxquels je puisse m'éclairer dans ma recherche à travers des régions inconnues. Vous demandez un nom : lequel? il y en a tant parmi le monde! Cette femme blonde est-elle grande ou petite, belle ou malfaite, vieille ou jeune?...
— Elle est la plus incomparable, interrompit le poète avec enthousiasme, la plus jolie, la plus gracieuse, la plus digne d'être aimée !
— A coup sûr, vous l'aimez, a vous entendre la louer, dit Sacromoros cherchant à mettre sa science divinatoire à l'abri d'un affront. Mais d'où vient que, l'aimant, vous ignorez jusqu'à son nom? vous l'avez vue pourtant? Oh! que si je l'avais vue de même...
— N'étais-tu pas là lorsque j'ai tué le chien ? dit brusquement Claude Lepetit; non, tu étais encore sur tes tréteaux, et tu n'as rien vu...
— Au contraire, j'étais sur la place, non loin de vous, et j'ai vu le chien poursuivre M'^'de Neuville....
— Qui as-tu nommé? s'écria le jeune homme en attirant le bohémien hors de la
presse qui les entourait. Répète encore ce nom, disait-il à \oix basse, avec un trouble et une pétulance qui ne laissaient pas que d'inquiéter Sacromoros. Ce nom? quel est ce nom?
— Hé! Monsieur, ne le savez-vous pas? répondit le charlatan qui craignait encore que son interlocuteur inconnu ne lui fît un mauvais parti. Où me conduisez-vous de la sorte?... Ce nom, que j'ai prononcé peut-être à tort, il est dans toutes les bouches, et un chacun vous l'eût dit comme moi.
— M'" de Neuville? reprit Claude Lepetit qui se trouvait à peu près seul avec Sacromoros dans la rue de Harlay, et qui fixait sur lui un regard pénétrant où le bohémien croyait lire une menace et une vengeance. Tu as nommé M'" de Neuville?
— A.i-je mal fait, mon gentilhomme? mais il y en a mille autres qui ont été témoins du prodigieux danger qu'elle courait sans vous...
— Ainsi, mon ami, interrompit avec un transport de joie le poêle qui prit au hasard plusieurs pièces d'or dans sa poche et les
glissa dans la main du bohémien ; ainsi cette
aimable personne se nomme M"^ Angélique
de Neuville ?
— Fille unique du premier président de la
Tournelle-Criminelle , que j'espère bien ne jamais revoir en face... Mais c'est de l'or que vous me baillez là, Monsieur? dit-il d'un accent cafard, en faisant mine de rendre ces pièces qui brillaient dans sa main.
— Garde, garde , mon ami: je ne puis trop payer ce bon avis!... Un mot encore: en quel quartier de la ville loge ce président?
— Attendez.... hé! que je suis sot! il loge dans le même hôtel que M. le procureur-général, rue Saint-Louis-en-l'Ile, au coin de la rue Guillaume...
Claude Lepetit ne se donna pas le temps d'écouter cette indication jusqu'au bout : il était déjà loin, que Sacromoros lui parlait encore.