LA SERENADE
Le soir de ce jour-là, le président de Neuville était dans sa bibliothèque avec sa fille et le procureur du roi, M. de Harpedaille; il jouait aux échecs , gravement , silencieusement. Angélique lisait, ou plutôt tenait un livre pour avoir le droit de rêver sans être tourmentée de questions, qui lui
eussent été insupportables dans la disposition d'esprit où elle se trouvait.
Le président logeait à l'hôtel de Harpedaille , situé à l'encoignure de la petite rue Guillaume, qui aboutit du quai des Balcons, aujourd'hui quai d'Orléans , à la rue Saint- Louis, dans l'île Notre-Dame, que nous appelons à présent île Saint - Louis. Cette île , formée de la réunion de deux îles, l'île aux Vaches et l'île Notre-Dame , toutes deux appartenant au chapitre de l'église métropolitaine, était à cette époque entièrement construite et telle que nous la voyons maintenant, si ce n'est que les beaux hôtels qui décorent ses rues bien alignées et bien bâties , avaient pour propriétaires et pour habitants les principaux personnages de la magistrature et de la finance. L'Ile, comme on la nommait alors , avait le privilège d'être le quartier à la mode, au commencement du règne de Louis XIV; il était peuplé surtout de gens riches, qui accusaient le Marais de devenir trop bourgeois , trop bruyant et trop boueux, depuis que les marchands enrichis s'y trans-
portaient de la Cité et du quartier Saint- Honoré, pour y prendre le train et les airs des personnes de qualité. Le peu d'étendue de l'ile >;otre-Dame empêchait que sa population n'augmentât, et que ses hôtels, possédés héréditairement par les familles nobles et puissantes qui les avaient élevés, n'eussent à redouter le voisinage de nouveaux hôtels créés à leur porte par des parvenus orgueilleux et insolents.
C'était d'ailleurs un quartier bien agréable à habiter que cette Ile enceinte de quais magnifiques , traversée par des rues propres et aérées, remplie de maisons charmantes et de splendides édifices ; on pouvait s'y croire dans une autre ville que ce Paris si sale, si puant , si fangeux, si noir, si turbulent, que les proverbes de tous les pays s'étaient accordés à lui faire cette réputation entre toutes les capitales du monde. Dans l'Ile, il n'y avait pas un couvent ni une église dont les cloches fussent en branle jour et nuit comme dans les autres quartiers plus ou moins hérissés de clochers; car l'église paroissiale de
Saint-Louis n'était encore qu'une modeste chapelle que recommandait seule l'antiquité de sa fondation. Là, on n'était jamais incommodé par les cris discordants des vendeurs de toute espèce, qui pullulaient dans les rues de la ville; là, aucune boutique ne déshonorait la façade des maisons, et l'unique commerce qui s'y fit, au grand déplaisir des financiers et des parlementaires, qui se regardaient comme seigneurs de l'Ile, avait lieu dans une auberge dite Xhôtelde la Femmesans'téte, à cause de son enseigne, qui avait imposé ce nom bizarre à la rue dans laquelle elle pendait de temps immémorial. Cette ancienneté, qui remontait à l'époque où l'Ile, encore nue et souvent inondée, n'était fréquentée que dans la belle saison par les promeneure et les joueurs de mail; cette ancienneté avait protégé l'auberge et son enseigne, lorsque Marie, entrepreneur-général des ponts de France, obtint, en 1611, par lelti'es-patentes du roi, la concession de l'île pour y faire des constructions sur un plan uniforme. Depuis lors, Tauberge de la
Femme-sans-tête conservait le droit de loger et d'héberger les personnes que leurs affaires ou leur goût amenaient dans l'Ile passagèrement, et qui n'auraient pas trouvé ailleurs à louer un autre toit et une autre table. Il est vrai que ce vieil hôtel n'était plus, comme autrefois, le rendez-vous des amants et des ivrognes , le théâtre des rixes et l'asile de la débauche; tout y était changé, hormis la fameuse enseigne historique ou allégorique représentant une femme qui, ayant peidu sa tête, la cherchait avec beaucoup d'inquiétude , et semblait fort embarrassée pour s'en passer.
Non loin de la petite rue que cette enseigne avait baptisée par la bouche du peuple , l'hôtel de Harpedaille se déployait majestueusement sur la rue Saint-Louis, et rivalisait d'architecture avec les hôtels voisins, érigés la plupart d'après les dessins de Louis Leveau, premier architecte de Louis XIII. Les deux étages de ce grand hôtel étaient occupés , le premier par le président de ÎNeuville, le second par M. de Harpedaille , pro-
cureur-général en la chambre de justice, à qui l'hôtel appartenait. Cette cohabitation, qui existait depuis près de quinze ans, avait établi entre eux une intimité ou plutôt une habitude de commerce, que la nature grave et austère de leurs fonctions magistrales ne leur permit pas de rendre plus affectueux et plus familier. Ils étaient, dans leurs rapports journaliers de vie privée, presque aussi solennels, froids et cérémonieux, que dans leurs relations également quotidiennes de vie publique; et si l'un ne pouvait oublier qu'il était président à mortier, l'autre se souvenait sans cesse de sa charge de procureur du roi. ils avaient, du reste, Y un pour l'autre autant de sympathie et de considération qu'ils pouvaient en avoir pour qui que ce fût.
La vaste bibliothèque, dans laquelle se tenait ordinairement le président de Neuville, était toute tapissée de livres rangés dans des armoires ouvertes en bois de noyer sculpté, et montrant leur dos de veau brun ou de véhn blanc, où la poussière et la fumée avaient noirci les titres dorés. Ces gros volumes ne
quittaient pas souvent leur place, et ils n'étaient guère plus utiles au président que ces bibliothèques postiches qui ne se composaient que de dos de livres collés sur la boiserie , telles qu'on en voyait alors dans les hôtels des financiers. Angélique faisait seule usage de cette bibliothèque nombreuse et bien choisie, que son père lui avait abandonnée dans un âge où elle ne savait pas discerner les bonnes lectures des mauvaises; elle s'était aussi jetée de préférence sur les romans et les poésies; mais ces aliments, peutêtre dangereux , qu'elle donnait sans choix à son imagination, n'avaient pas gâté son cœur ni son esprit; seulement l'esprit se développa et acquit une expérience précoce; le cœur se prédisposa aux sentiments tendres , romanesques et raffinés. Angélique passait donc la plus grande partie delà journée avec les livres; mais depuis six jours elle n'en avait pas touché un, sinon pour se faire une contenance , et pour dissimuler les rougeurs subites qui brûlaient ses joues, les larmes qui roulaient dans ses yeux, les vagues
émotions qui soulevaient son sein : depuis six jours, elle avait regardé par la fenêtre dans la rue plus souvent qu'elle n'avait fait depuis des années.
Le président de Neuville était une de ces fortes tètes du parlement , qui soutinrent la Fronde et mirent la royauté en tutelle; mais quatorze ans de repos avaient apaisé celte fièvre parlementaire dont le pays fut agité quelque temps, et l'apparition de Louis XIV, qui ressaisit d'une main ferme le pouvoir absolu dans les mains faibles de Mazarin mourant, fit rentrer la magistrature dans ses limites légales: le président de Neuville, de même que ses collègues, de même que leur chef ambitieux le cardinal de Retz, ne sentait plus en lui ce courage de rébellion qui naguère l'avait fait descendre dans la rue, en robe rouge, au milieu de la populace en armes; il n'aurait plus même eu l'énergie nécessaire pour refuser ou ajourner l'enregistrement d'un édit royal. H se bornait h. fmnder tout bas, à huis cios, devant quelques amis sûrs, les actes du gouvernement, et surtout la
conduite personnelle du jeune roi, qui donnait à sa cour l'exemple de la galanterie, et qui montrait un goût immodéré pour les plaisirs. Il vivait d'ailleurs tout à fait éloigné de cette cour brillante où Louis XIV était déjà divinisé; il se concentrait dans les occupations routinières de son état et dans le calme monotone de sa maison , restant tout le jour au Palais 'avec les conseillers, les avocats et les accusés, restant le soir dans sa bibliothèque avec sa fille, M. de Ilarpedaille et un petit nombre de fidèles , que la mort diminuait d'année en année. Il n'avait plus rien du frondeur , que son opiniâtreté qui s'exerçait encore dans ce cercle étroit et obscur, mais qui n'était jamais plus tenace et plus rude que contre sa fille, qu'il aimait cependant autant qu'il était capable d'aimer, surtout depuis la perte de son fils mort des suites d'une débauche, à fâge de vingt ans. Cette opiniâtreté, parfois tracassière et toujours inflexible , était donc tout le caractère du vieux président, et s'associait à une dévotion rigide, qui tenait plus aux pratiques
extérieures qu'aux croyances et aux sentiments religieux; il remplissait ses devoirs de piété avec le même zèle et la même ponctualité que ses devoirs de judicature; il n'eût pas plus manqué à la messe le dimanche qu'à l'audience ou au conseil les jours ouvrables; il entrait dans son hanc-d'œuvre, à Notre- Dame, aussi solennellement qu'il montait sur son tribunal. Ce genre de vie méthodique et régulière, ces mœurs sévères de l'ancienne magistrature , ce caractère opiniâtre et cette dévotion exemplaire, tout cela se lisait dans sa physionomie placide, glaciale et pourtant vénérable , dans ses manières lentes , compassées et nobles, dans son parler hautain, bref et tranchant.
Il avait une belle tête de frondeur, avec ses cheveux blancs coupés ras et sa barbe grise taillée en pointe, qu'il conservaitcomme une partie du costume parlementaire, quoiqu'il eût été forcé de sacrifier la royale, et qu'il vit avec dépit approcher le moment où il serait obligé de se coiffer de la grande perruque des avocats. Son ami, M. de Harpe-
daille, l'avait déjà prise, en faisant tomber sa barbe sous le rasoir, et le président lui aurait gardé plus longtemps rancune, s'il n'eût tiré de ce fait la conclusion que les gens du roi n'avaient pas les prérogatives des membres du parlement. M. de Harpedaille, comme procureur du roi, n'appartenait point aux opinions de la Fronde, dont le parlement était toujours le sanctuaire. Mais, en revanche, il ne se posait jamais en adversaire de ces opinions, et il les acceptait presque de la part du président de Neuville. Celui-ci , satisfait de cette déférence obséquieuse , se montrait complaisamment disposé à embrasser les idées fanatiques du procureur-général, qui se piquait moins d'être bon catholique luimême, que de vouloir anéantir avec le glaive de la loi tous les ennemis du, catholicisme. Le président était vêtu d'une ample robe noire sans fourrure ni chaperon, accompagnée seulement d'un rabat, en sorte qu'il n'avait qu'à endosseï* sa robe rouge et son hermine pour être prêt à paraître sur son. siège ou à se rendre en cérémonie auprès du
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roi, à qui le parlement n'osait plus adresser de remontrances.
— Echec à la reine î dit M. de Harpedaille, qui jetait de temps en temps un coup d'œil à la dérobée sur la jeune liseuse, pour observer sa contenance pensive.
— Echec à la reine ! répéta le président de Neuville en touchant plusieurs pièces de l'échiquier avant de jouer. Ce mot me rappelle les barricades de la Fronde !
— Oui, mais votre reine en sortira du moins à son honneur, et elle n'y perdra qu'un fou , que vous ne pouvez sauver.
— Ce fou-là, c'est le Mazarin ! la reine, qui avait d'abord employé à son service ce forban italien , l'abandonne et le laisse se perdre comme un sot.
— Voilà votre cavalier noir un peu bien aventuré , pour avoir voulu défendre votre reine et attaquer ma tour : je doute qu'il en échappe.
— Il en échappera, si ce trop téméraire cavalier peut être aussi habile, aussi fin poli-
tique que notre coadjuteiir. Parez cet échec à votre roi ?
— Mademoiselle, nous faisons là le plus beau jeu du monde, dit M. de Harpedaille qui essaya de rompre la rêverie d'Angélique : approchez-vous pour voir ?
— Elle n'y comprendrait rien , l'enfant ! reprit le président, qui épargna ainsi à sa fille l'ennui de répondre. Ne vous dérangez pas de voire lecture, Angélique. Çà , est-ce un bon et honnête livre que vous lisez là de si grand courage? Apportez-le un peu?
« — Je ne lisais pas, mon père!... réponditelle en rougissant dès qu'elle eut fait tomber un regard sur le volume qu'elle tenait à l'envers, sans y prendre garde.
— Eh! que peut-on faire autre chose avec un livre en main ? dit avec ironie le président, qui tendait le bras pour qu'on lui remît le volume.
— Je m'étais, je crois, endormie, dit-elle en apportant le livre fermé à son père; j'avais pris ce volume, sans y regarder, sur votre table
— Jacobi Gothofrcdi fontes quatuor juîis cmlisl lut le président sur le titre du volume. Depuis quand, ma fille, étudiez- vous le droit civil en latin ?
— Elle avoue qu'elle ne lisait point dans ce livre, dit M. de Harpedaille qui s'en était aperçu tout d'abord. Demandez-lui , monsieur le président, ce à quoi elle pensait? Je voudrais pour beaucoup que ce fut à notre mariage, qui viendra trop tard à mon gré...
— Ces sortes d'affaires doivent venir à point pour être bienvenues, reprit M. de Neuville en examinant la position de son jeu sur l'échiquier.
— C'est pourquoi il me tarde d'être à demain pour le contrat , répliqua le procureur du roi, et au jour d'après pour les noces.
— Après-demain ! murmura Angélique qui ne se sentait pas la force de contredire la volonté de son père, devant qui elle tremblait.
— Allons, monsieur de Harpedaille, dit le président avec un air de gronderie, ne vous abaissez pas, vous procureur-général, à ces
mignardises et à ces flatteries de galant ! le mariage n'est pas pour nous ce qu'il est pour les gens du monde, une affaire de plaisir et de divertissement; pour nous, le mariage est une œuvre chrétienne , un devoir de citoyen, une chose sainte...
— O mon Dieu! s'écria involontairement Angélique en tressaillant au bruit d'une porte qu'on fermait dans la rue.
— Eh bien! qu'est-ce? dit le président qui avait entendu l'exclamation et le frémissement de sa fille. Depuis la chute du pont Marie (il y a huit ans de cela : comme le temps s'en va!), je crains toujours que les grosses eaux n'emportent celui de la Tournelle.
— Je croyais qu'on frappait à la porte de la rue..., répondit timidement la jeune fille, dont M. de Harpedaille devina seul la pensée.
— Non , reprit-il en fixant sur elle un regard qui lui fit baisser le sien : c'est quelqu'un qui entre dans la maison en face, chez cet athéiste où l'on récite des vers , où l'on boit, où l'on mange, où l'on mange gras en
plein carême.
— En carême! réplicjua M. de Neuville avec une indignation contenue, en interrogeant de l'œil le procureur du roi. Il y aurait lieu à suivre...
-— Certainement; nous avons des lois et des ordonnances qui ont prévu ce cas; mais le moyen de constater le crime?
— Rendre un arrêt, en v€rtu duquel la maison sera fotiillée, et tous ceux qu'on y trouvera, mis en cause et interrogés.
— Sans doute ; mais si Ton ne découvrait pas dans cette maison les preuves du crime qu'on y soupçonne, ces rigueurs extraordinaires de la justice feraient crier les impies et les esprits forts : on accuserait de persécution le clergé, et l'on en ferait responsable la religion...
— Entre nous, monsieur de Harpedaille, je vous déclare que je ne puis croire à l'existence d'une Académie des Athées : ce serait un fait trop énorme.
— Ah! monsieur le président, plût à Dieu que cette exécrable compagnie n'existât point!
Souvenez-vous de ce que votre infortuné fils a confessé au lit de mort...
— - Il était en délire , et l'on ne saurait se fier à ces paroles d'un, mourant qui a la tête égarée et qui se trouble à l'idée de l'enfer.
— Il n'avait pas encore la tête si perdue, qu'il ne connût la valeur des choses et des mots : il l'a dit en diverses fois au révérend père Chevassut, qui l'assistait; à vous-même, à moi qui lui ai fermé les yeux : « Je suis, disait-il, reçu philosophe en l'Académie des Athées. »
— Hélas! ayez pitié de lui, mon Dieu! Il ne gavait ce qu'il faisait, le pauvre garçon! Je me rappellerai toute ma vie la vilaine action qu'il avait commise un peu avant sa mort, en profanant une statue de la Vierge; je me rappellerai en même temps ce (|ue nous vous devons tous...
— Monsieur le président, l'auguste renommée du père absolvait le fils! dit avec un ton déclamatoire M. de Harpedaille, qui avaitamené à dessein cetteconversation en présence d'Angéli((ue, tout émue de recevoir de la bouche
de son père les confidences qu'elle tenait de son confesseur.
-rr- Nous avons imprudemment parlé ! objecta le président à voix basse , en montrant la jeune personne qui écoutait.
— Je pensais vraiment que nous fussions seuls, reprit le procureur du roi, simulant la surprise et le regret. Peut-être n'a-t-elle rien entendu?
— Je n'ai entendu que ce que je savais déjà, répliqua Angélique, qui avait les joues sillonnées de pleurs et la poitrine pleine de sanglots.
— Vous saviez que votre frère, à qui Dieu fasse paix, repartit le président étonné, outragea dans la rue une image de Notre-Dame?
— Je le savais , dit-elle avec une nouvelle explosion de larmes : le révérend père Chevassut m'a tout appris.
— Ainsi, vous savez l'incomparable service que nous a rendu M. de Harpedaille en étouffant cette horrible affaire?
— Il a sauvé par là l'honneur de votre nomj il avait sauvé aussi la vie de mo
à qui le ciel n'a pas permis d'en jouir longtemps!
— Eh bien! ma fille, puisque vous êtes instruite du service, vous devez vous réjouir de ce que votre main en est la récompense?
Angélique baissa la tête et garda le silence; mais ses soupirs et ses sanglots témoignaient de sa vive émotion : elle essaya de prononcer quelques mots qui expiraient sur ses lèvres ou ne formaient que des sons inarti- " culés. M. de Harpedaille se hâta de répondre pour elle.
— La récompense est si haute à mes yeux, dit-il d'un air câlin, que je me persuade n'avoir point assez fait encore pour la mériter, et que je ne cesserai de m'efforcer d'en être digne. Ma reconnaissance, mademoiselle, vous assure d'une affection et d'un dévouement...
— ]N'avez-vous pas honte, monsieur de Harpedaille , de parler phébus à cette petite fille? interrompit M. de Neuville. Revenons à notre partie d'échecs.
— Les remerciements que j'adresse à
ISÛ LE SINGE,
M"^ Angélique, monsieur le président, et la joie que je lui exprime de devenir son mari, se rapportent également à vous qui m'avez choisi pour être votre gendre et qui voulez bien me confier le bonheur de votre fille unique.
— Le bonheur! pensa la pauvre victim^^ qui n'avait jamais plus d'horreur de ce mariage qu'alors qu'elle comparait M. de Harpedailleau bel inconnu qui s'était présenté deux fois à elle pour lui laisser un souvenir profond et charmant.
— Trêve, mon gendre! reprit M. de Neuville; c'est assez faire le berger d'idylle, m'est avis. A vos échecs, monsieur le procureurgénéral!
Angélique leva la tête et prêta l'oreille; ses larmes ne coulaient plus et son sein battait violemment : on entendait dans la laie , à^dessous des fenêtres de la bibliothèque, frissonner et gémir les cordes d'un luth que le musicien accordait avant de jouer, et presque aussitôt les sons de l'instrument formèrent un air suave et mélancolique, qui prenait par
intervalles les intonations de la voix humaine, quoique cette délicieuse musique n'eût pas d'accompagnement vocal à soutenir; la touche légère et bien sentie du joueur de luth imitait presque l'art du chanteur. M. de Harpedaille frappa du pied , et lança un regard défiant à Angélique. Le président de Neuville n'avait pas encore remarqué cette espèce de sérénade.
— Ce sont ces détestables ivrognes qui troublent le repos des voisins! grommela le procureur du roi en tournant le -poing vers une fenêtre dont les volets étaient fermés et les rideaux tirés. H y a là-dedans un infâoie qu'on nomme Desbarreaux, et qui paiera pour tous!
— Ce Desbarreaux a des amis en cour, ne vous y trompez pas, et le grand-vicaire de Notre-Dame disait qu'il n'oserait le forcer à rendre le pain bénit. Il est gentilhomme de bonne maison; il a du bien... Ne fut-il pas conseiller au parlement avant la Fronderie? Son père, en tous cas, l'était; mais le fils ayant dit quehjues paroles mal sonnantes et
sentant l'hërésie, on le contraignit de vendre sa charge...
— Si je puis avoir les preuves qu'il faut, dit le procureur du roi en secouant la tête, ce sera une terrible affaire !
— Ce Desbarreaux est, dit-on, charitable envers les pauvres, et mène, aujourd'hui qu'il est vieux, une fort honnête vie. ..Votre fou est là en prise, et jele prends... Bon! qu'estce que j'entends dans la rue?
— Les athéistes donnent bal chez eux ce soir, répondit M. de Harpedaille en grinçant des dents; mais patience! je leur promets un autre bal en place de Grève!
— Vous perdez un cavalier, mon gendre!
dit gaîment M. de Neuville. Ces athéistes finiront mal... Echec au roi, ne vous déplaise !
— Ils finiront comme devraient finir tous les athéistes, par être brûlés vifs sur la terre, et brûlés moits dans Tenfer. Il faut un grand exemple !
— Echec au roi! oh! vous aurez peine à
éviter d'être maté... Mais vraiment! que se passe-t-il dans la rue? il y a sérénade.
— Sérénade ! répéta d'un accent irrité M. de Harpedaille en examinant Angélique qui rougissait et pâlissait tour à tour. C'est une sérénade qu'ils font en l'honneur du démon; car il n'y a pas de femme dans leur assemblée... Quoi! vous sortez? dit-il à la jeune demoiselle qui se levait avec précaution et se préparait à quitter la salle. Où allez-vous? lui demanda-t-il d'un ton presque impérieux.
— Je vais me retirer dans ma chambre, dit-elle en balbutiant et en se rasseyant toute confuse: je me sens indisposée... Je ne suis pas bien ! . . .
— Voilà une indisposition trop prompte pour qu'on puisse s'en effrayer, dit le président: ce sont des vapeurs auxquelles les fdles sont sujettes, et que le mariage fera passer... Il n'est rien de tel que de se mettre à l'air, ma fille : ouvrez un peu la fenêtre pour respirer.
— N'en faites rien, mademoiselle, s'écria le procureur du roi que ce conseil inquiéta :
l'efTet de l'air ne peut que vous être fort nuisible.
— Je me trouve mieux maintenant, dit-elle en s'enivrant de cette mélodie qui lui allait au cœur; mais, en vérité, ajouta-t-elle en faisant un singulier effort sur elle-même, je ne pense pas que je sois en état de faire ce mariage après-demain...
— Qu'est-ce à dire? repartit le président avec rudesse et autorité. Il faudrait donc que vous fussiez bien malade après-demain?...
— Aussi, ai-je grand'peur de le devenir, continua-l-elle se sentant comme encouragée par ce luth qui semblait lui parler d'amour. Je vous prie, mon père, de mander demain M. Guy-Patin; car, certainement, je ne suis pas remise de mon affreux accident.
— Quel accident? demanda M. de Neuville, qui se détacha un moment de son jeu d'échecs, et regarda sa fille avec intérêt.
— Comment! M. de Harpedaille ne vous l'a-t-il pas conté? J'ai cru, quand je suis entrée ici, que vous vous entreteniez de cette aventure...
— Quelle aventure? demanda plus instamment M. de Neuville, qui s'ofïensa de ce qu'on lui avait caché ce qu'il devait savoir.
— Oh ! rien, presque rien, s'empressa de dire M. de Harpedaille : j'avais jugé à propos de ne pas vous chagriner du malheur qui pouvait arriver en efTet, et qui n'est pas arrivé. Dieu merci ! nous en avons été quittes pour une certaine frayeur; un chien enragé...
— Un chien enragé! s'écria M. de Neuville en joignant les mains avec effroi et en cherchant des yeux si ce chien n'était pas devant lui.
-~ J'ai conduit M"® Augélique chez les marchands de la rue Saint -Honoré pour acheter les étoffes de soie et les dentelles que je lui veux offrir en présent de noces ; je regrette seulement qu'elle ne les ait point encore achetées, faute de les trouver assez belles sans doute...
— Passons, interrompit le président qui n'était pas rassuré à l'égard de sa fille; venons-en au chien tout d'un bond.
— Au retour, traversant la place Dauphine,
qui était toute pleine de monde, on cria de loin : Un chien enragél Chacun de s'enfuir, et la presse fut si grande en un instant qu'on ne pouvait se bouger de là : M"^ Angélique eut peur, et se sépara de mon bras. Le chien . . .
— Dites les choses telles qu'elles sont, monsieur, dit vivement AngéHque qui ne souffrit pas qu'on enlevât au jeune homme inconnu la part d'éloges que son courage méritait. J'eus peur, j'en conviens, et la peur est de mon sexe comme de mon âge; mais vous eûtes plus de peur que moi...
— Si j'avais eu une arme, mademoiselle, vous auriez vu ! reprit M. de Harpedaille, confus de s'entendre reprocher sa lâcheté.
— Je ne sais ce que vous devîntes durant le danger, toujours est-il que je fus poursuivie par ce chien furieux , et que je tombai...
— Vive Dieu! il vous a mordue! s'écria M. de Neuville, qui se leva tout troublé pour s'approcher de sa fille.
— iNou, grâce au ciel, et grâce aussi à un
digne gentilhomme qui s'en vint, l'épée à la main , droit au chien et le tua raide.
— Certes , quel qu'il soit, béni soit-il, ce gentilhomme qui vous a préservée des morsures du chien ! Ne connaissez-vous pas son nom ?
— Son nom! répliqua dédaigneusement M. de Harpedaille; est-ce que ces sortes de gens ont un nom? Un gentilhomme, ce traîneur d'épée, ce batteur d'estrade, ce vagabond! Oui, gentilhomme propre à servir sur les galères du roi , ou bien à orner une potence !
— Pouvez- vous bien CcJomnier de la sorte l'homme à qui je dois la vie! interrompit Angélique avec une généreuse énergie.
— Pourquoi habiller aussi en gentilhomme quelque filou du Pont-Neuf, que nous verrons en Grève, je m'y attends?...
— Tout beau, monsieur, si vous n'avez pas eu le cœur de défendre une femme qu'on veut faire la vôtre, répliqua-t-elle avec un redoublement d'indignation et de haine, ne poussez pas du moins la lâcheté jusqu'à injurier
devant elle celui qui l'a défendue si honorablement !
— Cessez! dit le président de Neuville, qui empêcha cette querelle de s'envenimer davantage. Mademoiselle, pensez un peu à qui vous parlez, et devant qui !
— Il faut bien faire taire ce maudit gratteurde luth! s'écria sourdement M. de Harpedaille, qui avait besoin de décharger sa colère sur quelqu'un.
Il ouvrit avec fracas la fenêtre la plus proche, et avança la tête en dehors pour voir le musicien, qui, enveloppé dans son manteau, se tenait debout au milieu de la rue déserte et silencieuse. Il reconnut du premier coup d'œil le jeune homme de la place Dauphine. M"^ de Neuville, qui s'était aussi approchée de la balustrade, le reconnut également : elle demeura muette et tremblante. Le procureur du roi hésita un moment sur le parti qu'il avait à prendre. Le joueur de luth avait cessé de toucher de son instrument ; mais il ne bougeait pas de sa place.
— Hé! l'homme qui musiquez pour les oi-
seaux de nuit! lui cria JM. de Harpedaille en grossissant sa voix pour l'intimider, ne pourriez-vous, s'il vous plaît, porter ailleurs votre luth où l'on ne l'entendit pas, comme devers la tour de Nesle, que cette musique achèvera de démolir?
Claude Lepetit ne répondit à cette insolente interpellation, mais il tira son épée du fourreau et l'éleva en l'air par manière de défi.
— Monsieur, ajouta le procureur-général, qui bravait cette épée à la distance où il en était , ne savez- vous faire meilleur emploi de votre musique, pour dresser et instruire des animaux savants, chiens, ours ou singes? C'est là le métier qui vous convient.
— C'est aussi le métier que j'ai par récréalion , repartit le poëte avec un rire de sarcasme; je mènerai céans un maître singe qui vous apprendra ce que c'est que de nous. On verra qui du singe ou de vous a la plus belle grimace.
La fenêtre se referma bruyamment.