CHAPITRE Vlïl
L'ACADEMIE DES ATHEES.
A peine M. de Harpedaille eut-il refermé la fenêtre où il avait paru avec Angélique, à peine Claude Lepelit eut-il achevé la phrase injurieuse qui avait décidé la brusque retraite du procureur du roi furieux, qu'une fenêtre s'ouvrit au second étage de la maison qui faisait face à l'hôtel de Harpedaille, et
laissa voir une salie éclairée aux bougies, dans laquelle on entendait des voix, des chants , des rires , des tintements de verres, de fourchettes et de vaisselle annonçant un joyeux repas. Un homme, dont l'ombre se détachait en silhouette sur un fond hunineux, se présenta, en chancelant, à cette fenêtre, un verre dans une main et une bouteille dans l'autre.
— Monsieur le musicien ! cria cet homme en saluant à plusieurs reprises le joueur de luth, qui ne pouvait distinguer dans l'obscurité l'individu auquel il répondit par un même nombre de saluts. Grand merci pour le plaisir que vous nous avez fait à tous, et une santé pour votre peine !
A ces mots, le convive, qui avait porté la parole au nom de sa coinpagnie, remplit son verre bord à bord et Ip vida d'un seul trait.
— Monsieur le buveur, grand merci poi^r cette santé ! dit Claude Lepetit, qui fut d'abord incertain s'il devait accepter cette allocution comme une politesse ou comme une moquerie. Quoique ma musique fût toute pour une
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^^ple pprsonne, qui ii'pst point de votre joyeuse réunion, je §jji§ aise néanmoins que VPMS et les vQtr^sen ayez pris une part, et je iTi'e§time payé de jna peine par vos pprnerpiements.
Ces paroles, prononcées d'un ton noble et poli à la fois, avaient été écoutées par l'assemblée du souper , qui faisait silence pendant que Claude Lepetit parlait, et chacun put juger, h l'élégance des termes et à la manière de les dire, que ce joueur de luth n'était pas un musicien de profession, à qui l'on pût offrir un salaire. Un applaudissement unanime partit de l'endroit où l'on soupait, et rhomme qui avait porté la santé reparut à la fenêtre dont il s'était éloigné pour échanger quelques mots avec ses compagnons de table.
rrr- Monsicur, ditril en reniplissant de nou? veau son verre et en l'élevant plein, qui que vous soyez, juif, turc ou catholique, vous ête§ une honnête personne, et mes amis, qui sont assemblés ici pour fêler la sainte et im-^
mortelle philosophie, s'en vont aussi, de concert, boire à votre santé !
Cet homme fit décrire à son verre, qu'il promenait dans l'air, différents signes mystérieux, qui furent le prélude d'un toast général dans lequel les verres se choquèrent à la ronde. Claude Lepetit, pour ne pas être en reste de civilité avec ces gens qui semblaient avoir le vin gai et courtois, reprit son luth et se mit à jouer une symphonie où dominait ce ton langoureux et plaintif que les Italiens ont qualifié Ôl amoroso, et qui était alors à la mode dans les airs de musique. Il se surpassa encore dans ce morceau exécuté avec une délicatesse et un sentiment exquis ; il tirait son inspiration du souvenir d'Angélique qu'il s'imaginait entrevoir à toutes les fenêtres de l'hôtel de Harpedaille, quoique cet hôtel fût entièrement sombre et silencieux. Quand il eut fini , une triple salve d'applaudissements retentit dans la salle du souper.
— Ah! monsieur, quel habile musicien vous faites! dit le convive qui avaitdéjàparu à la fenêtre et qui s'y remontra, mais désarmé
de verre et de bouteille. J'ai l'honneur de vous prier, au nom de la compagnie de céans, que vous vouliez bien venir souper avec nous.
— Voilà qui passe toutes vos honnêtetés précédentes! répondit Claude Lepetit, qui, de son premier mouvement , allait refuser cette invitation. Cependant ne seriez -vous pas un peu bien surpris si j'allais accepter, sans plus de façon que la statue du commandeur dans le Festin de Pierre ?
— Avez-vous entendu, messieurs? dit quelqu'un dans l'intérieur de la salle : cet homme voudrait-il jouer avec nous le rôle de la statue de pierre ?
— Bon ! reprit un autre en riant, fût-ce la statue de pierre qui vînt s'asseoir à cette table, je lui dirais de même que don Juan...
— Silence, messieurs! interrompit la personne qui avait cru voir une intention épigrammatique dans une allusion à la comédie du Festin de Pierre^ où l'athée endurci est entraîné aux enfers par la statue du commandeur; nous ne sommes plus chez nous : il faut se taire.
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-^ Monsieur, vous pldît-il d'accépiet' ? dit en hésitant le convive qui attendait flii balëoil ]a réponse définilive du musicien.
— Vraiment, il y aurait grossièreté à refuser de mauvaise grâce ce cpii est ofTeit de si bon cœur ! repartit Claude Lepetit^ qui s'était consulté et qui avait pensé que son amoUt' pourrait profiter de cette introduction im-« prévue dans une maison si voisine de l'hôtel de Hardepaille. Je viens ^ monsieur.
— ^ Attendez un peu, s'il vous plaît, monsieur; je m'en vais vous ouvrir la porte de la rue^ car il n'y a pas de valets idii
La fenêtre se refeima, et Claude Lepetit craignit j au temps qu'on mit à ouvrir cette porte, d'avoir été dupe d'une plaisanterie qu'il jurait tout bas de punir avec le bâton ou l'épée, selon la condition des personnes (pu s'étaient amusées à ses dépens; mais ce relard ne provenait que d'uii conciliabule tenu entre les convives sur \a réceptioil qu'on lui ferait ; enfin un de ceux-ci descendit, un flambeau à la main, et l'introduisit dans la maison, après l'avoir salué sur le seuil
avec d'autant plus de lévérence, que l'inconnu se recommandait assez de prime abord par ses aiis de gentilhomme. La porte de la rue soigneusement reverrouillée et rebarricadée, le poète suivit son introducteur, qui marchait devant pour l'éclairer, et qui le regardait en tapinois , fort intrigué de savoir quel était le personnage que l'on avait admis peut-être trop légèrement dans une société dont tous les membres se connaissaient à l'épreuve, et qui ne souffrait pas même autour d'elle la curiosité bavarde des valets. Claude Lepetit ne songeait qu'à s'installer dans cette maison comme dans un fort d'où il assiégerait l'hôtel de Harpedaille, jusqu'à ce qu'il fût entré en vainqueur dans la place. Lorsqu'il arriva dans la salle du festin, et qu'il salua l'assemblée avec sa bonne grâce ordinaire, il y eut un murmure flatteur provoqué par sa beauté et par ses nobles façons: tout le monde se leva, avant que le maître du logis eût donné l'exemple, car ils crurent avoir devant les yeux un des plus agréables seigneurs de la cour, et le nom de Peguil-
hem, duc de Lauzun, circula de bouche en bouche : il y avait, en effet, quelque ressemblance entre le galant Lauzun, amant de Mademoiselle, duchesse de Montpensier, et le poète Claude Lepetit, fils d'un tailleur de Poitiers. Desbarreaux, qui présidait le souper qu'il donnait à ses amis, invita le nouveau venu à s'asseoir.
— Pardonnez-moi, messieurs, dit celuici en se ^débarrassant de son manteau et en se montrant dans son costume noir qui lui allait à merveille, pardonnez-moi de venir céans comme un intrus ; mais je tenais fort à lemercier en face les personnes qui m'ont été si favorables avant que de m'avoir vu . J'ai grand peur que mon entretien ne soit pas suffisant pour payer mon écot, mais j'ai là mon instrument, qui y suppléera.
— Monsieur, répondit Desbarreaux avec cette urbanité qui ne le cédait pas à celle de son nouveau convive , nous ferons en sorte que vous ne vous trouviez pas trop dépaysé dans notre compagnie , et nous nous régie-
rons sur votre langage , qui paraît venir de bonne école.
— C'est à l'école des grands écrivains de notre temps que je me suis fait ce que je suis, répliqua modestement le jeune poëte.
— Çà, messieurs, remplissons les verres , dit Desbarreaux qui ne buvait que de l'eau et mangeait fort sobrement : il s'agit d'honorer notre convive, qui, je l'espère, ajoutat-il malignement, ne nous traitera pas comme la statue de pierre fait de don Juan.
Claude Lepetit, pendant ce toast porté à sa bienvenue, promena ses regards autour de lui et chercha , par un examen rapide des convives , à se rendre compte de l'endroit oii le hasard l'avait amené. Les convives étaient au nombre de dix-neuf : une place se trouvait vide à l'entrée de Lepetit, qui venait de l'occuper et de remplacer ainsi un absent. Il y avait là des figures de toutes sortes, la plupart vieilles, ridées, édentées; mais toutes, excepté celle de Desbarreaux , frappées au coin de la vulgarité et même de la trivialité; quelques-unes, en outre, avaient comme un
Stigmate de vice : l'ivrognerie et la débauche se peignaient sur leurs traits plus altérés par les excès que par l'âge. L'habillement de ces personnages ne donnait pas une grande idée de leur état de fortune ni de leur rang so^ cial; rien de plus commun, de plus simple, et surtout rien de plus négligé que leur mise , qui ne convenait pas à une assemblée honorable : l'un était afflublé d'un méchant pourpoint qui montrait la corde et se souvenait à peine de sa couleur primitive; l'autre semblait s'être moucheté de boue à plaisir j et ne remarquait pas que les éclaboussures avaient jailli jusque sur son visage ; celui-ci avait un vêtement qui ne pouvait plus le contenir toitt entier, tant son embonpoit s'était développé depuis que le tailleur l'avait habillé de neufj celui-là, au contraire, avait itiaigri considé* rablement j de manière que ses habits iie paraissaient plus faits à sa taille; un autre portait encore les modes du règne de Louis XIII; un autre avait certainetnent fait emplette de sa garde-robe aux piliers des Halles : on n'en comptait pas quatre, parmi eux, qui eussent
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\â perruque, devenue indispensable même pour les bourgeois, à ttioitlfe que de très-* longs et tlès-beftujt cbevèux y suppléassent. Quant aux Itiflilis de ces gena^Ià^ elle lie iévé-' laieiU pas uri sang noble; ilOn-seuletnent elles étaient courtes , épaisses, rouges^ mais eiiGore plus ou moins sales , ou plus Ou moins lacbées d'encre.
Le maître de la maison différait seul de cette étraiige société; il avait ce qu'on nomtnait alors Une grande milieu ce qui s'entendait surtout de la distinction et du caractère imposant de la pliysionomie, plutôt que de la l'égularilé du visage et de la perfection de chacun de ses traits. Desbarreaux était âgé de plus de soixante ans, mais il conservait une noble expression de figure , un regard fin et spirituel , un sourire engageant quoique sardonien; il n'avait pas perdu, en vieillissant, cet air de tête dégagé qui n'appartient qu'aux jeunes gens, et il pouvait passer pour aussi bien fait qu'il le fut dans son meilleur tempsa 11 est Vrai qu'il entretenait avec Un soin ColltiiiU et minutieux les restes
de cette jeunesse tardive : il portait les étoffes les plus recherchées, les rubans les plus larges, les plus riches dentelles; mais tout cela merveilleusement accommodé à son âge par la couleur , la forme et l'ornement. Il était d'une propreté excessive, qui lui tenait lieu de fard, si bien que son teint était encore beau, principalement aux lumières, qui en dissimulaient la couperose; ses mains, blanches et potelées, s'étalaient complaisamment hors de leurs manchettes, comme pour se faire admirer. Desbarreaux réunissait en lui la dignité du magistrat, la grâce du courtisan et la franchise de l'honnête homme.
— Vous ne connaissez aucun de ces messieurs , ce me semble? dit Desbarreaux à Claude Lepetit qui s'étonnait visiblement de ce qu'il voyait. Ces messieurs, de leur côté, ne vous coimaissent pas davantage, quoique un homme de votre qualité doive être bien connu dans le monde...
— Monsieur, répondit le poète en rougissant, il n'est pas étonnant que ces messieurs
et moi ne nous soyons jamais vus : je n'étais pas à Paris.
— Sans doute; la cour n'y réside point, reprit Desbarreaux; elle se promène de Versailles à Saint-Germain , et de Saint-Germain à Fontainebleau.
— Je ne vais point en cour, repartit Claude Lepetit , qui voulut mettre fin à des suppositions importunes sinon blessantes, puisqu'elles lui rappelaient l'infériorité de sa naissance et de sa fortune ; j'ai beaucoup voyagé..., et voici que j'arrive, depuis peu, de Jérusalem...
— De Jérusalem ! répétèrent dix ou douze voix avec des inflexions goguenardes ou burlesques. Est-ce que l'on va encore à Jérusalem ?
— Monsieur, y étes-vous allé en pèlerinage? demanda un petit rousseau qui cligna de l'œil en poussant le coude de son voisin.
— Monsieur, dit un autre, n'est-ce pas là que Jésus de Nazareth fut mis en croix en-
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Ire deux larrpns, poiir ^'être ypiilp faire roi des Juifs?
— Monsieur, ajouta un autre en ricanant, quelle est votre opinion sur ce qu'on raconte de cette mémorable aventure?
— Monsieur n'est point un théologien, interrompit Desbarreaux imposant silence à ses hôtes et du geste et du regard, monsieur est un voyageur; il a été curieux de visiter ce pays qui fut le théâtre des événements de la bible , et je l'approuve fort d'avoir , en quelque sorte , touché du doigt certains points assez embarrassants de ce livre. Croire est bon sans doute, mais voir est meilleur, n'est-il pas vrai, monsieur? Vous ne mangez pas ?
— Je n'ai pas faim , monsieur, et ne suis entré que pour faire compagnie, répondit froidement Claude Lepetit que les rires et les chuchotements avaient un peu déconcerté, et qui fut tenté de s'en fàchçi' en prenant congé de ces gens malhonnêtes. Permette?;? juoi, monsieur, de ne pas vous assommer du récit 4e mes voyages, dit-il d'un ton plus
liauth Desbarreaux, pour lequel il sentaildéjà de la sympathie ; les voyageurs sont d'ordi;^ naire des roienteurs fatigants et ennuyeux; je ne voudrais pas pour beaucoup que vous me confondissiez avec ces gens-là.
— Un voyage quelconque, narré par un homme d'esprit, joint l'utile à l'agréable, et, si ce n'était point abuser de votre patience, je réclamerais de vous la description des lieux que vous avez vus... Mais je me réserve, reprit-il en jugeant bien que ses convives ne seraient pas des auditeurs complaisants , je me réserve de vous interroger là-dessus dans un autre temps. Ces messieurs , qui ont fait quelque honneur à mon vin, ne vous prêteraient pas l'attention qu'il faut, et nous avons ici peu de tètes propres à un entretien sérieux et suivi. Vous ne buvez pas?
1 — Je viderai ce verre , seulement pour ne pas vous désobliger, dit Claude Lepetit qui lança un regaid menaçant à certain rieur de la troupe; je boirai, s'il vous plaît, à votre généreuse hospitalité , et vous prie de rece-
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voir les vœux que je fais pour vous, et aussi pour tout ce qui vous touche.
— Je les accepte, monsieur! reprit Desbarreaux, qui voyait la contrainte et le dépit concentré du jeune homme, que son voyage à Jérusalem avait comme perdu dans l'esprit des convives. Je m'estime heureux de vous avoir rencontré, et souhaite vous rencontrer derechef.
■'- Maître, répliqua une face rubiconde animée d'un gros rire, pensez-vous pas à faire quelque croisade à Jérusalem pour y chercher le nid de la pie?
— Tenez, maître! ajouta un autre moins ivre, mais plus malin que le précédent : recommandez votre âme aux bonnes prières de monsieur.
— Monsieur, dites-nous un peu , fit un troisième , si le temple de Salomon est aussi merveilleux à voir que la Samaritaine du Pont-Neuf?
— El le Calvaire, monsieur? s'enquit un quatrième : n'est-ce point une espèce de Montmartre, excepté qu'on n'y a pas d'ânes?
— Bah! dit un cinquième qui entonna un refrain bachique, nous planterons de la vigne dessus, et ce sera du véritable lacrymachristi.
— Un mot pour nous instruire, monsieur, cria un hideux vieillard : avez-vous, dans tous vos voyages, trouvé un pays qui n'eût pas la superstition d'un Dieu?
— Messieurs , messieuis , vous passez les bornes ! interrompit impérativement Desbarreaux, qui empêcha son hôte d'éclater en injures contre ces impertinents questionneurs. Monsieur, lui dit-il avec un redoublement de politesse, ne prenez par garde à ces folies de philosophes en goguettes !
— Je sais les effets du vin , monsieur, reprit Claude Lepetit que son rôle commençait à embarrasser, et je ne m'en offense pas. Ces messieurs, ajouta-t-il en essayant de l'épigramme pour les faire taire, ont le vin agréablement hérétique et galamment alhéiste.
— Oh ! le terme est un peu fort ! dit en souriant Desbarreaux, qui d'un coup d'ceil
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gourmanda l'imprudence de ses amis. Ils parlent de la sorte sans mauvaise intention, et je vous prie de n'y point avoir égard. Ils s'amusent à jouer lesatliéistes, entre deux vins, pour honorer la mémoire , disent-ils , de mon ancêtre Geoffroy Vallée, qui s'était intitulé le fléau de Dieu ^ par raillerie, et qui fut brûlé vif dans un temps où l'on brûlait les philosophes...
— Il y a longtemps de cela? objecta le poëte, qui ignorait cet épisode tragique du règne de Henri III. On ne brûlerait plus personne aujourd'hui. . .
— Il ne s'y faudrait pas trop fier, reprit Desbarreaux en branlant la tête : nous avons des gens de justice qui se chaufferaient encore de ce bois-là.
— Alors je m'étonne que ces messieurs parlent aussi inconsidérément; car si les gens de justice ont le goût des bûchers, les gens d'église y apporteraient volontiers fagots et bourrées; j'entends les gens d'église comme il y en a tant, ignares, méchants, fourbes, colères, implacables...
*— Oh! que VOUS connaissez bien les gens d'église, monsieur! s'écria Desbarreaux enchanté de cette espèce de profession de foi. Ainsi, ces jours derniers, un de ces cafards a jeté feu et flamme contre un jeune homme qui avait par hasard ou par légèreté entendu une confession...
— Comment ! cette histoire a fait un tel bruit que vous en avez eu l'écho? dit Claude Lepetit, qui fut sur le point de se trahir, en se déclarant l'auteur du scandale arrivé dans l'abbaye de Saint-Victor. Ce chanoine est un fou, sinon un malhonnête homme, qui mériterait d'être enfermé.
— Si l'on eût découvert le jeune homme, il aurait été mis en prison , jugé , et peutêtre!... M. Guy-Patin le connaît; mais il a juré , devant M. le chancelier , qu'il ne le nommerait pas, quand bien même on l'appliquerait à la torture ; aussi le père Chevassut ( c'est le nom de cet enragé moine )...
*— Garde rancune à M. Guy-Patin , et le ferait presque citer en parlement, comme
complice du délit? Je le sais, et j'en suis reconnaissant à M. Guy-Patin...
— Vous, monsieur? repartit Desbarreaux, qui ne comprit pas quelle reconnaissance un pareil fait pouvait inspirer à une personne désintéressée dans la question.
— Sans doute, dit Claude Lepetit qui se tira habilement de ce pas difficile; j'ai ouï assurer que ce jeune homme était un poète, et,poëte moi-même, je dois prendre intérêt à lui , quel qu'il soit, par esprit de corps et en vertu de notre titre de frères en poésie.
— Quoi ! vous êtes poète , monsieur ! s'écrie Desbarreaux , qui crut d'abord que l'inconnu plaisantait. Un poète ! un poète , messieurs !
— Un poète! s'écrièrent tous les convives, qui s'agitaient , se levaient , s'interpellaient confusément. Qu'il prouve sa qualité , qu'il se nomme, qu'il récite de ses vers!
— Je vous demande la permission de ne me point nommer , dit spirituellement Claude Lepetit, car j'aurais honte d'être alors plus inconnu qu'auparavant.
— Ne soyez pas surpris de cette requête, dit Desbarreaux qui avait donné la main au poète en signe de fraternité littéraire; vous vous trouvez parmi des poètes.
— Des poètes ! répéta Lepetit, qui eut de la peine à se persuader que son hôte ne plaisantait pas. Ces messieurs sont des poètes? reprit-il un peu honteux de la vilaine figure que faisait la gent poétique quand on la voyait de près, et à table surtout. Des poètes! murmura-t-il avec une véritable consternation.
— Poètes ou écrivains ! reprit Desbarreaux , qui était trop accoutumé à la tournure des gens de lettres de Paris, pour deviner la cause de l'étonnement manifesté par leur jeune confrère, qui ne pouvait en croire ses yeux. Tous ont de l'esprit, quelques-uns ont de la gloire, et leur nom est venu à vos oreilles...
— M. Chapelain est-il parmi ces messieurs? s'informa timidement Lepetit, qui tremblait de reconnaître ce grand critique entre ces ivrognes et ces débauchés.
— Non pas , mais voici un homme qui le
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vaut bien , répondit Desbarreaux en désignant le mieux \étu de l'assemblée : c'est M. Eudes de Mézerai , qui a fait cette belle Histoire de France , que les Tliucydide et les Tacite de l'antiquité envieraient, s'ils avaient le loisir de la lire dans l'endroit où ils sont.
— Nous sommes tous Tacite et Thucydide, monsieur, pour admirer votre œuvre, répliqua Claude Lepetit qui vit avec peine que Mézerai était près de tomber ivre-mort.
— Voici M. Ysarn , qui a fait la pièce du Louis d'or galant, ce chef-d'œuvre que d'autres se sont disputé, parce qu'il n'yapointmis son nom. Voici M. Pierre de Lalanne , le seul de la compagnie qui ne boive que de l'eau , ainsi que moi : s'il est de chétive santé, son talent, en levanche, est des plus forts. Celuici est M. Jean-François de Salles, sieur du Tous , qui a composé en vers les Sentiments d'honneur, ou les maximes du sage. Celui-là...
— N'avez-vous point Molière? interrompit à demi-voix Claude Lepetit, qui n'eût pas été satisfait d'une réponse affirmative.
— ISon, et même ces messieurs ne vou-
ciraient pas radiiiettre, tout habile qu'il soit dans la comédie, car il nous a joués dans son Festin de Pierre.
— Molière est un comique inimitable, ditle poète, ne comprenantpasla raison qui aurait fait rejeter l'auteur du Festin de Pierre. Et Corneille?
— Nous avons plusieurs académiciens, répondit Desbarreaux qui clierchait à rehausser la valeur personnelle de ses convives. M. de Mézerai, que je vous ai fait remarquer, et le célèbre 31. de Bautru — Hélas! il n'est plus des nôtres, puisqu'il est allé l'autre année savoir ce qui se passe là-bas...
— Ah ! M. de Bautru est en voyage? dit naïvement Claude Lepetit, trompé parle langage philosophique de Desbarreaux : reviendrat-il bientôt?
— Jamais , monsieur , attendu qu'il est mort et enterré, répondit gravement Desbarreaux qui s'imagina qu'on avait voulu sonder son opinion sur la mort.
— J'en suis fâché , car c'était un des plus
beaux esprits du monde; et M. de Monconys m'a souvent conté de ses bons mots.
— Qui sait s'il n'en fait pas encore là où il est? dit Desbarreaux, qui continua d'énumérer les noms et qualités de ses amis. Ici, c'est le sieur de Torches , qui a traduit de l'italien maintes jolies choses; là, c'est le plus aimable des disciples d'Epicure,La Chapelle, qui se vante de n'avoir jamais entendu la messe, malgré son nom : Tibulle et Catulle se sont, par la métempsycose, incorporés en lui , si bien qu'ils ne font ensemble qu'une trinité...
— Et lui, notre maître, notre père à tous, qu'est-ce qui ne reconnaît l'illustre et incomparable Jacques Desbarreaux? s'écria, d'une voix enrouée, l'épicurien Claude l'HuiHier , surnommé La Chapelle , que Claude Lepetit reconnut pour être celui qui l'avait appelé , d'abord, par la fenêtre.
— Desbarreaux ! reprit-il , en tendant la main à La Chapelle, qui posa dedans une bouteille, en supposant qu'il ne pouvait offrir rien de mieux. Votre nom est en honneur à
Poitiers, où je fus élevé: on s'y souviendra toujours de vous et des excellents sonnets que vous avez laissés à votre passage...
— Il y a vingt ans de cela! dit Desbarreaux, en essuyant une larme sur sa joue ; je faisais alors mon tour de France avec un ami que j'ai perdu , Picot...
— Maître, il n'est pas sage de pleurer ce qui a cessé d'être, dit gaîment La Chapelle, et ce qui est , par conséquent , comme s'il n'avait jamais été. Picot est mort , tant pis pour lui, puisqu'il ne sentira plus le goût du vin; mais combien d'autres sont morts, que nous aimions également, et qui furent aussi nos frères en philosophie : ISicolas Faret, François May nard, Claude de l'Estoile, d'Esternot, et notre chef, notre prophète, le grand Théophile !
— Vraiment! un philosophe ne doit pas jeter de larmes comme un enfant ou un chrétien, réphqua Desbarreaux qui s'était raffermi le cœur. Picot , mon clier Picot , nous te rejoindrons tous dans le néant!... Eh bien,
monsieur, ne nous montrerez-vous pas de vos vers? dit-il à Claude Lepetit.
— Chut! écoutons! des vers! répéta-t-on par toute la salle. Silence! nous rirons après! ce sont des vers de Poitiers. Ecoutez! écoutez ou dormez!
— Messieurs, je n'aurai pas la mauvaise grâce de faire le renchéri , dit Claude Lepetit qui était flatté dans son amour-propre de poëte d'avoir cette occasion de mettre ses vers en évidence et de les soumettre au jugementd'auditeurs compétents, sinon impartiaux et bénévoles.
— Je suis d'avis qu'il s'accompagne de son instrument, dit un plaisant qui se cacha derrière son voisin; la musique au moins couvrira les paroles.
— Dès mon arrivée à Paris , poursuivit le poëte qui fit semblant de n'avoir pas entendu cette épigramme pour n'être point forcé d'y répondre, je commençai un poème où je fais la satire des principaux endroits de cette grande ville, peut-être pour me venger du tort qu'elle m'a fait en me celant une per-
sonne...; mais il n'importe : j'aurais beau me repentir, la satire est faite et je m'en excuse auprès des gens de Paris. Je m'adresse de cette sorte à la Samaritaine du Pont-Neuf:
Donnons à la Samaritaine Le bonjour, en chemin faisant :
Son fantôme est assez plaisant, Accoudé sur cette fontaine.
Que cette eau sous ce pavillon, Qui danse au son du violon Fait un agréable spectacle !
Mais Dieu, qui remplit ce vaisseau, Ferait un bien plus beau miracle SHi changeait en bon vin sooe&u.
-—Admirable! prodigieux! ravissant! miraculeux! s'écrièrent en chœur les poètes dont la jalousie aiguisait le souriie et enflammait les yeux.
— ' C'est du Motin tout pur! dit avec plus de franchise Desbarreaux qui secoua cordialement la main du poète. Il n'y a rien de plus vif dans le Cabinet satirique. . .
— Quel contre-temps que Saint-Pavin ne soit pas là! dit quelqu'un; où diantre est-il donc?
— Vous me donnez courage, messieurs, à vous faire part de ces bagatelles, dit Claude Lepetit que les applaudissements et les éloges avaient mis en humeur de se montrer poëte. En voici une qui sera, je l'espère, de votre goût], à cause du trait un peu hardi qui la termine : je l'ai trouvée hier, en me promenant tout chagrin sous les charniers du cimetière des Saints-Innocents...
— Là où mon ami Picot a sa sépulture! murmura Desbarreaux dont les paupières se mouillaient toujours au souvenir de son ami.
— Monsieur, ne dites pas trop de mal de ces pauvres morts , dit La Chapelle en tirant le poëte par la manche; ils ne pourraient vous le rendre.
— Ce ne sont pas des vers galants, je vous en préviens , répondit Claude Lepetit qui les récita d'une voix sombre, avec un plus sombre pressentiment, qu'il n'avait pas ressenti en les faisant.
Eu passant par ce cimetière Prions Dieu pour les trépassés.
Que d'os l'uu sur l'autre entassés !
Que de cendre et que de poussière !
Quatre mots de moralité
En ce lieu de mortalité :
Hommes, pour une bagatelle
Qui vous donnez tant de souci,
Toutes les têtes sans cervelle
Ne sont pas dans cet endroit-ci.
Tous ces fameux traîneurs d'épées,
Tous ces illustres champions,
Ces Césars et ces Scipions,
Ces Aiexandres, ces Pompées,
Ces grands soldats et ces grands rois
Bravèrent la mort autrefois
Par une valeur sans seconde ;
Mais la mort enfin les brava.
Que de mal pour mourir au monde,
Et ne savoir pas où l'on va !
Ces beaux vers, empreints d'un scepticisme amer et d'une mélancolie profonde , débités avec l'air et le ton qui convenaient au sujet, se conformaient trop bien aux sentiments de l'assemblée pour ne pas l'émouvoir : il y eut un intervalle de silence entre la fin de la pièce et les applaudissements qui éclatèrent avec enthousiasme à plusieurs reprises. Desbarreaux, chez qui cette allocution au cimetière des Saints-Innocents avait remué le souvenir de son ami Picot , embrassa Claude Lepetit en pleurant.
222 LE 8INGE.
Cette ovation poétique fut troublée tout à coup par le bruit du marteau de la porte cochère. On frappait avec violence et sans interruption.