PREMIÈRE PARTIE
A. - DESCRiPTiON GÉOGRAPHIQUE DU SIPYLOS
Aperçu général.
L'Asie-Mineure affecte la forme d'un vaste plateau massif, borné de tous les côtés et sillonné par de puissantes chaînes de montagnes. Au sud le plateau est borné par le Tauros; vers le nord, les terrasses s'inclinent plus doucement en formant des pays de montagnes ouduleux; à l'est, il s'abaisse en gradins superposés jusque dans les plaines de la Mésopotamie. Du côté de l'Archipel sa configuration change d'une manière remarquable. Une ligne tirée de Constantinople jusqu'à la mer de Lycie, indiquerait l'arête où le plateau cesse tout-à-coup, se disloque en quelque sorte et s'ouvre vers l'ouest en de larges et profoodes vallées, arrosées par des fleuves travailleurs, dont les çiUuvipns empiètent chaque année sur la mer. Si le Rhindaque, VAesèpe, et le Granique, qui versent leurs eaux classiques dans la mer de Marmara, n'arrosent que des vallées étroites, il n'en est plus de même du Simois, du Kaïkos, de VHermos, du KcLy9tre et du sinueux Méandre, Les vallées des quatre derniers fleuves surtout, se transforment en de grandes plaines fertiles, doucement inclinées vers la mer Egée et jouissant d'une admirable température. C'est ici qu'il faut chercher ce tiède et beau climat d'Ionie, aux douces influences duquel se sont
autrefois si rapidement développées dans la poésie, la littéra-
ture, la philosophie et les beaux-arts, les rares qualités de l'esprit hellénique.
Ces fleuves, qui roulaient Tor en abondance, au moins dans la haute antiquité, sont séparés l'un de l'autre par des lignes de montagnes qui se dressent subitement sur la surface unie de la plaine, comme des îles à la surface de l'Océan; la Messogide (Kastaneh-Dagh) entre le Méandre et le Kaystre; le Tmolos (Kisilia-Mousa et Boz-Dagh) entre le Kaystre et l'Hermos et le Kara-Hassan-Dagh entre l'Hermos et le Kaïkos.
La côte, profondément dentelée, n'offre que des golfes et des péninsules, ces dernières s'avançant comme autant de tentacules qui semblent appeler la navigation et le commerce pour les abriter au fond de leurs ports nombreux.
Pays riche en blés, en vignes, en olives, en figues, comme en marbre et en métaux, ports sûrs et sans nombre, la région occidentale de l'Asie-Mineure réunissait tous les avantages d'un pays de culture et d'un pays de commerce: elle devait devenir le siège de peuples à la lois laboureurs et marins, producteurs et marchands.
Dans l'intérieur se succèdent effectivement les empires plutôt continentaux des Phrygiens, des Troyens et des Lydiens, tandis que sur le littoral se fondent les célèbres colonies grecques, vivant longtemps côte à côte avec les puissances asiatiques, jusqu'au jour où celles-ci, devenues fortes, soumettent les villes helléniques, mais pour disparaître à leur tour sous le souffle vengeur de la réaction dirigée par Alexandre.
On peut se demander comment fiit-il possible aux Grecs de s'établir sur la côte et de former toute une série de colonies échelonnées depuis la Troade jusqu'en Lycie, sans rencontrer nulle part de résistance marquée, et surtout sans entrer en conflit avec la puissance lydienne. L'étude d'un dernier détail dans ce littoral, nous en fournira peut-être la clé; car, surtout ici, l'histoire a été déterminée par la configuration naturelle du sol. En effet, les quatre vallées, à l'exception de celle du Méan-
dre, présentent la particularité remarquable d'être comme fermées du côté de la mer. Au-devant de celle du Kaïkos, s'élève la montagne isolée du Kara-Dagh, entre Dikéli et Tschanderli (Atarnée et Pitane). La rivière se détourne brusquement à gauche et se jette dans la mer du côté du sud-ouest. La plaine du Kaystre est séparée de l'Archipel par tout un massif de montagnes: le Galessus avec le Kerkaphos; à la rigueur, elle communique avec la mer par trois points: 1«, par la vallée qui se dirige vers Smyrne et que suit la voie ferrée; 2^, par la gorge étroite et impraticable du Tachtali-Sou^ au sud-ouest de Malkadjic, et enfin, 3<>, par le défilé de Kos-Bounar^ au fond duquel se côtoient le Kaystre, l'ancienne route d'Ephèse à Sardes et à Smyrne et le chemin de fer d' Aïdin. Le Kaystre aussi prend ici une direction sud-ouest jusqu'à la mer, dans laquelle il se jette après avoir formé dans la plaine d'Ephèse de nombreux méandres.
Cependant ce caractère particulier se retrouve plus prononcé encore dans la grande vallée de l'Hermos, c'est-à-dire au centre même de l'empire des Lydiens. Le Tmolos, qui la borne au sud, s'étend jusqu'aux bords du golfe de Smyrne; au nord-est elle est limitée par le Temnos (Hodja-Dagh) et au nord-ouest par le Kara-Hassan-Dagh, dont les derniers contreforts abritent le port classique de l'ancienne Phocée. Dans cette extrémité occidentale de la plaine, qui autrement formerait un magnifique débouché dans la vaste rade de Smyrne, est intercalé, comme un coin ou, qu'on me passe l'expression, comme une clé de voûte, le massif imposant du Sipylos^ rattaché au Tmolos par le chaînon calcaire du fond de la plaine de Bournabat, et violemment séparé du Dumanlu-Dagh, au nord, par l'étroite gorge pittoresque, connue dans le pays sous le nom de Bogaz (défilé, détroit\ et à travers laquelle l'Hermos s'est frayé un chemin; car la route des caiavanes de Smyrne à Magnésie, franchissait le Sipylos à l'est de Bournabat, et il n'a fallu rien moins que les ressources de la science moderne pour ouvrir, à travers ce sauvage défilé, une nouvelle voie à la puissance
indomptable de la vapeur.
A présent il sera plus facile de saisir la différence entre les peuples des vastes plaines intérieures et ceux du littoral immédiat. Les premiers, tout occupés de la culture de leur pays d'une fécondité luxuriante, se suffisaient à eux-mêmes et n'éprouvaient aucun besoin de traverser cette mer qu'ils ne voyaient pas et qu'ils ne pouvaient atteindre qu'avec difficulté; tout au plus daignaient-ils trafiquer avec ces hardis marchands, et à ce point de vue leur permirent-ils un établissement permanent sur la côte. Plus tard, quand de part et d'autre on devint plus puissant, les hostilités durent nécessairement éclater.
Le lecteur voudra bien nous pardonner si nous nous sommes étendu sur ces considérations; mais il nous a semblé que pour bien saisir la position géographique,et surtout l'importance historique du Sipylos, il fallait le laisser dans son cadre naturel, ne point l'isoler; passons maintenant à sa description proprement dite.
Le Sipylos ne forme qu'une courte chaîne de montagnes, s'étendant au nord du golfe de Smyrne, depuis Ménémen à l'ouest, jusqu'à Karaoglanlû à l'est; elle est longue d'environ dix lieues, sur trois à quatre de large. Le massif entier peut se diviser en trois parties; une occidentale, la moins haute (976 m.), le Yamanlar-Dagh; une orientale, la plus élevée (4500 m.), le Manissa-Ddgh; et une intermédiaire, le Sahandcha-Béli qui relie les deux premières.
Du point de jonction de cette dernière montagne et du Yamanlar-Dagh, se détache un système de collines qui, en suivant une ligne légèrement arrondie, vont rejoindre le Nif-Dagh. Ce chaînon divise la vallée entre le Sipylos et le Tmolos en deux
parties inégales; la plus petite est le terrain d'alluvion autour de Bournabat. La partie orientale débouche dans la grande plaine de l'Hermos, elle est arrosée par le Nif-Tchaï qui, après avoir contourné le pied oriental du Manissa-Dagh, va se jeter dans l'Hermos.
La forme de ces montagnes est très-variée. Le Manissa- Dagh s'élève haut et puissant du côté du nord; dans sa partie orientale surtout, il se dresse comme une immense muraille de rochers; son aspect, en venant de Sardes, est vraiment imposant; comme une borne colossale, il surgit d'un seul jet de la vaste plaine d'alentour. Au sud, ses flancs sont moins raides et présentent un développement plus considérable.
Le Sabandcha-Béli est un massif fort accidenté, entrecoupé de gorges profondes.
Le Yamanlar-Dagh (le seul que représente la carte), par contre, présente un système de ramifications en éventail trèscurieux; en effet, à partir du sommet principal, se développe une série de chaînes secondaires qui vont s'abaissant, d'un côté, vers le golfe de Smyrne, de l'autre, dans la vallée de l'Hermos et à l'ouest dans la vaste plaine d'alluvion moderne de Ménémen.
Les cîmes de ces montagnes affectent aussi des formes bizarres; si la crête du Manissa-Dagh est gracieusement arrondie, le Yamanlar-Dagh, au contraire, est fort accidenté, avec des sommets nombreux et plus ou moins pointus.
Le régime des eaux est naturellement déterminé par la configuration du massif. Ainsi le Manissa-Dagh n'offre aucune trace de cours d'eau; ses parois plus ou moins unies ne présentent nulle part un enfoncement assez considérable pour donner naissance à une rivière. Le Sabandcha-Béli, au contraire, en possède une sur chaque versant; celle du nord se jette dans l'Hermos, et celle du sud forme, avec un affluent du Tmolos, le Nif-Tchaï. Enfin le Yamanlar-Dagh, vu sa conformation, compte le plus grand nombre de ces cours d'eau. Sur le ver-
sant sud, le premier est la rivière de Bournabat qui sort du Kiz-Gol (lac de la Fille) et qui est considéré par quelques-uns, comme le Mêlés des anciens. Puis vient le cours d'eau qui contourne la colline des tumulus et la petite éminence isolée, en C; il adeTeautoute Tannée. A Pétrota débouche le ruisseau, sec en été, qui baigne le pied de l'Acropole. A Gordélio, enfin, vient sortir une livière à laquelle j'ai cru devoir donner le nom d'Achéloos pour des raisons exposées plus bas.
Sur tout le pourtour du pied occidental de la montagne, les vallées sont également sillonnées par des torrents toujours à sec en été. Au nord il faut encore mentionner la rivière qui prend sa source dans le Kara-Gol (lac noir), et se jette dans l'Hermos à l'entrée du Bogaz.
Cependant pour compléter la description géographique du Sipylos, il importe de passer en revue sa composition géologique; car, cette montagne n'est-elle pas intimement liée à tous les phénomènes volcaniques qui se rattachent à l'Asie- Mineure.
Le massif entier se divise géologiquement en trois régions bien distinctes. Toute la partie occidentale, à partir de la rivière de Bournabat jusqu'à Ménémen, est volcanique et composée de roches éruptives de trachytes rouges, bleus et noirs; la montagne entière doit sans doute son origine à de très anciens volcans dont les éruptions ont couvert la contrée, à des époques antérieures aux temps historiques, et doivent être rangés dans l'ordre des volcans anciens.
La partie orientale, c'est-à-dire le Manissa-Dagh, appartient en entier aux terrains secondaires crétacés. La jonction entre ces deux formations géologiques, dans le Balandcha-Béli, est formée de calcaire et de schistes de différentes espèces.
« De Magnésie, en allant à Smyrne par l'ancienne route, on traversera longue et profonde gorge creusée dans le Manissa- Dagh, les parois delaquelle sont composées de micaschistes et de thonschiefer gris, à couches plus ou moins fortement
redressées, à tel point que M. Gh. Fellows prenait d'abord un fragment détaché de ce schiste pour un vieux tronc d'arbre. La gorge s'élève progressivement jusqu'au village de Yaka- Keuï, dont l'altitude est de 825 mètres, et qui constitue le point culminant de la route entre Magnésie et Smyrne. C'est de ce village, d'où pour la première fois on jouit du beau panorama de la campagne et du golfe de Smyrne, que commence la pente assez rapide qui forme (de ce côté) le versant méridional du Sipylos (1). »
La troisième région embrasse les collines derrière Bournabat, ainsi que le chaînon qui se dirige vers le sud, ce sont des terrains lacustres de l'époque tertiaire.
Ainsi sur une surface fort restreinte, l'observateur attentif trouve réunis des spécimens de toutes les formations, depuis les roches éruptives jusqu'aux terrains d'alluvion modernes; en même temps il y voit la confirmation de ce que les traditions historiques rapportent au sujet des bouleversements dont le Sipylos a été le théâtre.
Il ne nous reste plus qu'à faire le tour de la montagne, pour en bien saisir les abords; à cet effet, nous profiterons du chemin de fer qui la contourne aux trois quarts. La ligne, après avoir traversé les beaux jardins des environs immédiats de Smyrne, longe le bord marécageux du dernier enfoncement du golfe pour raser de près le pied de l'Acropole, traverser le delta verdoyant d'Aghia-Triada, franchir l'Achéloos et arriver à la première station, Cordélio, avec ses maisons de campagne à l'européenne et ses champs fertiles. Les montagnes à droite s'abaissent lentement, mais restent brunes, souvent noires; à gauche,on suit la mer pour quelque temps, avec ses pêcheries et ses nombreux marais salants. Au loin, ces pyramides blanches et brillantes sont des monceaux de sel. L'industrie des marais salants est certainement ici d'une haute antiquité; n'y avait-il pas ici
(1) TcHiHATCHEF, Asie-Mineure, vol. I, page 546.
une ville de Leucœ, (Joat le nom s'est conservé jusqu'aujourd'hui dans celui du vill^e (Je fjçfkfi. Avant4'9urriver àla station de Tchikli, on franchit ufl aqueduc ruiijé qui fouraissait d'eau potable les maisons de l'ancienne Scala de Ménémen, par laquelle passait tout le traftc entr^ cette ville et Smyrpe; le chemin de fer l'a fait abandonner.
Voici enfin le vaste delta de l'Hermos (a), le Ghédiz-Tchaï d'aujourd'hui, tout couvert de buffles et de chèvres sauvages et rappelant bien la Camargue, cet autre delta du Rhône, où les Phocéens, ces voisins de l'Hern^ps, sont allés fonder une .seconde patrie. En hiver, il est presque entièrement sous l'eau. De rares cavaliers traversent cette plaine, des files de chameaux se dirigent paresseusement vers les montagnes où passe la route de Pergame. Quelle différence avec les temps où les Pélasges industriejux de l'antique Larissa protégeaient le pays contre les inorjdations par des digues, dirigeaient et réglaient les eaux du fleijve; où l'immortel chantre de Smyrne passait quelc|^ temps à Néontichos (Bourg-neuf), chez le corroyeur Tychio^t que l'on montrait encore longtemps après le peuplier noir sous lequel il était assis pour réciter ses vers !
La voie ferrée décrit un immense arc autour du pied occidental du Sipylos pour s'engager dans la gorge de l'Hermos au-delà de Ménémen. Cette ville, à tort, prise pour TemnoSy parait être d'origine byzantine (a); c'est la place la plus importante de la plaine, où se concentrent tous les produits avant d'être dirigés sur Smyrne. Le Bogaz, d'abord large, devient de plus en plus étroit; bientôt le fleuve occupe seul le fond de la vallée; la ligne se fraye alors un chemin à une certaine hauteyr, à travers des rochers qu'il fallut faire sauter, des trançhéae qu'il fallut ouvrir. Des deux côtés les flancs des montagnes sont couverts de forêts d'essences très variées, mais où domine le chêne vélani (quercus aegylops) qui produit la vallonée, ou vélanède. A Ghiaour-Keuï (village des infidèles) une plaine superbe s'ouvre à nos yeux; bien cultivée et d'une fécondité
très-grande, elle forme un contraste frappant avec les flancs de plus en plus raides du Sipylos qui se trouve à présent au sud. Bientôt nous distinguons le clocher ou campanile d'Oro8-K«ui, élevé tout récemment, et qui, comme un index colossal, semble nous inviter à visiter son église de Saintes Anastasie. Ce lieu de pèlerinage attire chaque année, lors de la fête patronale, vingt àdrente mille âmes. Nous voici à Magnésie; vue du chemin de fer, cette 'ville offre un des plus beaux panoramas de TAsie- Mi»;eure; étendue au pied du Sipylos, elle.paralt comme^noyée dajus'une mer de verdure; les; nombreux minarets, les coupoles étineelantes des mosquées, et d'autres bâtiments publiics tels que bains et khans, en annoncent toute la grandeur. Sur lun mamelon peu élevé, on distingue L'ancienne ! forteresse qui, av^ourd'hui, (tombe en ruines; le Sipylos entier, î qui s'élève verticalement au-dessus de la ville, forme un? fond de tableau d'une rare beauté. De ce point jusqu'à Karaoglanlû, la montagne garde toujours ce caractère spécial d'une borne gigantesque surgissant du milieu de la plaine. A deux lieues de Magnésie on passe devant la fameuse statue de Cybèle. Plus loin la montagne paraît fendue jusque dans ses entrailles: des parois verticales, des rochers éboulés, des fissures profondes, témoignent de la violence des agents souterrains qui ont agité de tout temps cette contrée. Avant d'arriver à Kassaba, quittons la voie ferrée pour contourner le pied oriental de la montagne, en passant par le beau et riche village de Karaoglanlû, et entrer dans la belle vallée de Nymphi, arrosée, comme nous l'avons vu plus haut, par le Nif-Tchaï, et fameuse par ses cerises. La pente adoucie du massif est ici beaucoup plus hospitalière; une série de villages turcs se groupent au sud de la montagne, disséminés dans les replis des contreforts inférieurs. La plaine tout entière est cultivée par les mains intelligentes des Grecs qui occupent, outre Nymphi, un dernier village au fond N.-O. de la vallée, Ouloudjac,
Nous voici arrivés au chaînon calcaire qui relie le Sipylos
au Tmolos; nous franchissons le col, long d'une lieue et à l'endroit appelé Bell-Café^ nous jouissons tout-à-coup du magnifique spectacle de la plaine et du golfe de Smyrne A droite se dresse toujours le Sipylos; à gauche s'élèvent les dernières ramifications du Tmolos, le Nif-Dagh et le Tachtali-Dagh; le premier plan du tableau est formé par la plaine de Boumabat, toute parsemée de villages, Hadjilar, Kavakli-déré, Narli-heuiy Bounarhachi^ Ichikler^ Koukloudja; au centre du tableau c'est le Pagus couronné de ses antiques tours, la ville elle-même, puis la mer bleue, les Deux-Frères^ le Château-de-mer, (Sandjac-Kaleh-si), enfin comme fond du tableau, le massif du MimaSy aujourd'hui Kara-Bournou.
Tel est le Sipylos, dominant à la fois les plaines inférieures et le beau golfe de Smyrne, antique siège d'un empire à la fois continental et maritime.
B. - TOPOGRAPHIE DU SIPYLOS.
Dans ce chapitre nous donnerons la description complète de tous les monuments antiques connus jusqu'aujourd'hui dans cette intéressante montagne, nous ajouterons, s'il y a lieu, à ceux qui ont déjà été décrits, les détails qui peuvent avoir échappé à nos prédécesseurs; d'autres monuments enfin seront ici, pour la première fois, l'objet d'une étude.
Sur le versant sud du Sipylos, dans la partie qui domine l'angle N.-E. du golfe, s'élèvent d'antiques ruines qui, de tout temps ont attiré l'attention des voyageurs.
A peu près en face du Pagus, de l'Acropole de la Smyrne moderne, s'élance une pointe aiguë, à plus de 300 mètres de hauteur (380 m.), séparée au nord-est par un petit col, d'un autre sommet moins prononcé. Dans la direction principale, c'est-à-dire sud-ouest, la pente est raide, en arête tranchante; elle se relève ensuite pour former trois petits monticules, et continue enfin, au-delà du ravin du ruisseau de Pétrota, la direction primitive pour former une dernière colline. Rattachée au nord-est au massif principal, cette montagne est limitée au nord-ouest par une vallée profonde qui la sépare de la ramification suivante. C'est vers le sud-est qu'elle a le développement le plus large; longeant d'abord à l'ouest la petite rivière, puis le bord de la mer, elle se termine au sud par un promontoire fort avancé dans la plaine. En face de ce cap, près de la ferme de Hadji-Moudjo, s'élève une petite colline en forme d'île. Enfin
le massif entier s'incline d'abord doucement, puis en pente plus rapide jusqu'à la plaine de Bournabat.
C'est à l'échelle de Boukyess (Pétrota) qu'on aborde le plus aisément pour visiter le terrain. Depuis Smyrne, la petite plaine triangulaire, toute couverte de vignes, frappe les regards. Une fois débarqué, on traverse la voie ferrée de Smyme à Kassaba; bientôt on atteint le lit du torrent qui, se divisant en plusieurs bras, longe dans son cours principal, le pied des hauteurs, à l'est, jusqu'à la mer. Presque sec en été, il est cependant rempli de myrtes et de lauriers-roses d'une grande fraîcheur; mais ces bords déchirés et les grosses pierres de son lit laissent aisément deviner l'impétuosité de ses eaux à la saison des pluies.
Après avoir remonté la rivière pendant dix minutes, on quitte la vallée principale qui se dirige vers le nord-ouest, et l'on suit à droite un vallon latéral où la roche vive, un trachyte rouge et blanc paraît souvent à fleur de terre. Enfin ginmpant le long d'un coteau rapide, où se montre ça et là les traces d'un sentier taillé dans le roc, on atteint le col qui sépare les trois petits monticules inférieurs.
a. - La Vedette ( Felswarte ). — Les deux mamelons à gauche ne présentent aucun intérêt particulier; celui de l'est est un rocher de trachyte rouge, surgissant verticalement de la terre, sur une longueur de 15 mètres, et d'une largeur moindre; trois de ses côtés sont à pic, le quatrième seul, celui du nord, est accessible. A ce point, un chemin creux serpente entre le massif principal et une élévation voisine. Une fente naturelle partage le rocher, nivelé à son sommet par la main des hommes, en deux parties inégales. Sept degrés, creusés dans le roc et cachés en partie par des buissons, conduisent au sommet de celle de l'ouest. On atteint de même la plus grande plateforme, grâce à sept marches très longues, également taillées dans le roc. On se trouve alors devant une excavation en
forme de tombeau ( long. 2, 08, larg. 0, 90 et prof, à peu près 1 m.), entourée de lignes régulières et de petits trous carrés. Du côté sud, une brèche, diminuée probablement par un éboulement partiel, a le fond nivelé et l'un des côtés orné de deux marches ou sièges.
Devant ce monument remarquable, c'est-à-dire au nord, s'étend une surface aplanie, limitée à l'ouest par une série de rochers pointus. A cette barrière naturelle se rattache à angle droit uoe ligne de pierres à fleur de terre, qui, parallèle au cocher principal pendant 15 m., semble se raccorder à lui vers son extrémité orientale; on distingue encore quelques blocs dans le sol. D'autres pierres indiquent un mur transversal, dirigé du premier vers la fente du rocher. Dans cette plus petite moitié, à l'ouest, toute couverte de buissons, se trouve un enfoncement de terrain qui ferait supposer un puits ou réservoir (h).
Du sommet de ce monument la vue domine toute la vallée et s'étend du Pagus jusqu'aux Deux-Frères. Vu de l'autre rive ce point n'a rien de particulier; mais une fois qu'il a fixé l'attention, il apparaît comme partie intégrante du pic principal dont le flanc rapide semble s'y appuyer comme sur un fort avancé.
Quel était le but de cette construction? Qu'y avait-il sur la plateforme? L'excavation du centre était-elle un tombeau et faut-il donner à la place une signification sacrée? Tout autant de questions qui échappent jusqu'à maintenant à une solution satisfaisante (1).
h, - L'Acropole. — Un petit col conduit à la pente de la hauteur principale; le chemin le plus court, sinon le plus facile, longe la crête même. Aucune trace de sentier n'est visible au
(1) E. CuRTius, Beitrâge zur Geschichte und Topographie Kleinasiens, p. 76, pi. IV et pi. VI. 4.
milieu des pierres éboulées; fréquemment le rocher, un trachyte blanc et rouge, aux fentes régulières et si souvent trompeuses, paraît à nu. Une mince couche de terre nourrit une herbe maigre et rare. La dernière partie de la montée est surtout raide et difficile; c'est la pointe culminante qu'on atteint en ligne droite au bout de trente minutes. Le plateau, à peine long de 40 mètres et d'une largeur moindre, est couvert en grande partie d'une couche de terre que les murs ne dépassent que de peu. C'est là l'Acropole de l'antique Sipylus ou Tantalis d'après Texier, de l'ancienne Smyrne d'après Hamilton, Kieper, E. Gurtius et G. Hirschfeld.
Au sud (voir la planche I, Acropole), le rocher est à pic; à l'ouest l'accès du plateau a été rendu difficile par des travaux qui fournissaient en même temps les matériaux nécessaires.
D'après le même système, on a creusé dans le roc, du côté du nord où vient aboutir un terrain plat, un fossé long et large, /, qui est à présent presque entièrement rempli de rochers éboulés. Son côté extérieur était fortifié par un mur; à l'intérieur, le rocher, taillé en talus rapide, est couronné des beaux restes d'un mur antique (PI. L mur sept., etc.), d'autant plus remarquable qu'on y voit représentés les trois genres de constructions; appareil irrégulier en B; appareil à lignes horizontales en 0; et appareil régulier en C. Ce mur suit toutes les sinuosités du rocher, disposition exigée par la configuration même de la montagne.
Les abords de l'Acropole sont couverts de pierres éboulées; cependant on distingue le tracé de toute l'enceinte. Au sud, le mur a complètement disparu; mais comme il était fondé sur le rocher, à pic de ce côté, on reconnaît, vers le milieu, la trace de la base taillée dans le roc, et vers il, encore quelques pierres en place. A l'ouest, de D en C, les fragments de mur, de l'appareil le plus régulier, dépassent le sol d'une ou de deux couches. Le mur du nord présente des détails tellement caractéristiques que nous l'avons reproduit par le dessin. C'est sur-
tout ici que l'on voit que les appareils les plus divers, cyclopéens, pélasgiques et réguliers, peuvent parfaitement être contemporains et que les architectes du temps étaient souvent déterminés dans le choix de ces styles par la cassure de la pierre employée, ou par d'autres circonstances analogues.
A l'est, les murs sont le plus étendus, d'appareil polygonal et s'élevant encore à une hauteur d'un mètre; le terrain étant ici en contre-bas, ce mur, qui est double, AB, a sans doute servi de mur de soutènement. Cependant l'intérêt principal se concentre sur la porte -4, et la tour semi-circulaire B,
Cette porte, la seule visible dans ces ruines, est large de 1 m. 55; les faces latérales sont inclinées vers le centre; deux puissantes architraves ou linteaux, placés l'un derrière l'autre la recouvrent; le premier a 2 mètres de long sur 0, 74 de haut; le second, de même longueur, est haut de 0, 90. Le dessin que nous donnons sur la planche I, est une copie exacte de cet intéressant monument. On remarquera la tendance de la ligne horizontale qui se fait valoir aux approches de cette porte, et le nombre inégal des couches sur chaque côté. Elle conduisait dans un couloir oblique au fond duquel étant sans doute un escalier pour monter sur l'esplanade; mais des pierres éboulées empêchent de voir cet endroit. Ce couloir était couvert par un plafond de pierre. A droite, il y a un enfoncement où M. Texier croit apercevoir le puits de quelque oracle.
Le coin nord-est de l'enceinte, très exposé et d'une assez grande hauteur, a été renforcé d'un mur demi-circulaire, en talus, conservé encore dans sa partie inférieure (voir PI. I, mur sept., etc.). C'est avec raison qu'on a cité ce mur comme une trace de l'origine des tours (i); elle prouverait aussi que ce ne sont pas les portes seules qu'on fut d'abord amené à fortifier de cette manière; les angles saillants étant les points faibles de toute fortification, il a fallu pourvoir à leur insuffisance.
(!) Revue archéologique, avril 1879, p. 228.
De l'angle sud-^st,il, se détache une muraille cyclopéenne semblable à celles de Tirynthe; unearète de rocherstravaillés la prolonge encore, pendant 30 mètres, et forme ainsi la paroi méridionale d'une enceinte qui précédait TAcropoleproprement dite. Au point F, une petite tour carrée protégeait une porte d'entrée dans cette première enceinte; peut-être y pénétrait-on aussi par le point B. Cette avant-cour parait avoir été. partagée en deux parties par un mur; l'appareil est toujours polygonal, mais les matériaux sont plus petits que dans l'Acropole proprement dite.
A la façade nord de Tacropole, vers l'angle C, on distingue clairement, taillées dans le roc vif, des marches qui descendent dans- le fossé /; il est donc permis d'admettre ici une porte; le mur est ruiné à cet endroit.
Du côté de l'ouest j'ai pu relever le plan d'une série de murs qui, jusqu'à présent, avaient échappé à tous les voyageurs. Ces murs prouvent quels soins on prenait pour rendre la place aussi forte que possible. C'est d'abord un mur G parallèle à DC qui venait rejoindre le coin C, de manière à former deux portes dont l'une conduisait dans Tenceinte G, et l'autre dans le fossé /. Depuis Hy on peut poursuivre sur une longueur de plus de 100 mètres, une voie antique soutenue à l'ouest par un mur de terrassement et défendue en / par une tour carrée. Ceci prouve que les habitants des vallées intérieures étaient aussi en rapport avec ce fort.
La marque ronde, au coin nord-est de l'Acropole indique une citerne qui était indispensable, et que ne pouvaient jamais remplacer les citernes extérieures, comme l'était peut-être le fossé du nord.
Les soubassements en £, au centre de l'Acropole, sont formés de blocs bien équarris; ils forment un carré de 6 à 8 mètres de long; le mur oriental paraît être prolongé jusqu'au mur CP, Il est difficile d'identifier ce monument; en tout cas ce ne peut être le Hiéron de Cybèle (voirla «ote 6).
Aussi loin qu'on peut le reconnaître, les murs suivent exactement le pourtour du petit plateau, s'adaptant en même temps aux formes particulières de chaque rocher, particularité que présentent la plupart des acropoles antiques, élevées sur le sommet des montagnes. La vue, de cette citadelle, s'étend librement au loin dans toutes les directions et offre un panorama d'une grande magnificence. A notre gauche s'élève le Sipylos au revers duquel nous chercherons Magnésie; à notre droite, là où les dernières montagnes de trachyte se perdent dans la plaine, où les cônes de sel brillent au soleil, est le delta de l'Hermos, le plus grand fleuve de toute cette région; plus loin, au pied des collines qui se dressent gracieusement à l'entrée du golfe, s'élève Phocée, la métropole de Marseille. A l'ouest, le puissant massif du Mimas, avec les îles qui le précèdent, forme de ce côté le fond du tableau. Au sud s'ouvre la vaste rade de Vourla, assez grande pour contenir toutes les flottes du monde; elle abrite aussi les ruines de Clazomènes, transformées récemment en lazaret. Les Deux-Frères assistent impassibles à tous ces changements qui se passent à leur pied: Léléges et Pélasges, Grecs et Romains, Byzantins et Turcs, tous ont laissé des traces sur les bords de ce golfe remarquable.
Au-dessus de Smyrne même, s'élève le Pagus aux flancs arides, déchirés soit par des carrières, soit par des éboulementsCl) el couronné de son château moitié grec, moitié byzantin; des deux côtés descendaient les anciens murs helléniques de la ville de Lysimaque. Derrière le Pagus, droit vers le sud, pénètre la profonde vallée de Ste-Anne, avec ses aqueducs si pittoresques et son ancienne route d'Ephèse. Vers l'est les montagnes s'élèvent de plus en plus; c'est le Tachtali, le Nif-Dagh (un Olympe chez les anciens), puis le chaînon qui
(1) On vient de planter des vignes sur une grande partie de la montagne; son aspect devra nécessairement changer.
relie le Tmolos au Sipylos, limitant la belle et fertile plaine de Bournabat. Au-delà, c'est Nymphi avec ses statues «oi-disant de Sésostris, et la route qui conduisait à Sardes, la capitale de la Lydie.
Ajoutez à tout cela, la mer, tantôt enlaçant toutes ces montagnes de son bras caressant, tantôt les fuyant; les jardins verdoyants des environs de Smyrne, la ville elle-même s'étendant tout autour du Pagus, s'élevant en amphithéâtre sur ses flancs, et se mirant, coquette et blanche, dans les eaux lumineuses, avec son noir bandeau de cyprès au front, camp de la mort qui fait éternellement le siège de la vie; les quais superbes dont la ville vient d'être dotée, l'activité commerciale attestée par les nombreux navires à l'ancre; la beauté toujours nouvelle de ces lignes de montagnes et l'éclat incomparable des jeux de lumière, et vous aurez une idée de la magnificence de ce spectacle.
Tout au pied de la montagne, les maisons blanches, les jardins et les vignes de Pétrota, plus loin celles de Gordélio, se reflètent paisiblement dans l'eau transparente; au large, la mer rayée de longues stries horizontales, semble réfléchir l'azur du ciel.
Jamais l'œil ne se fatigue de contempler ce beau panorama dont on jouit du sommet de l'Acropole; les collines groupées les unes au-dessus des autres suivant une magnifique ordonnance, s'étagent en amphithéâtre, et leurs lignes de faîte se détachent sur le ciel avec une netteté parfaite, comme si on les eût dessinées pour le plaisir des yeux avec le crayon le plus délicat. Ce ciel, cette mer, cet échafaudage de montagnes, tout cet ensemble noyé dans la lumière du ciel de l'Ionie, produit à certaines heures du jour, comme un véritable éblouissement.
La vie la plus active règne sur la côte méridionale du golfe, dans les eaux de la ville moderne; les mâts des grands navires, les cheminées des usines indiquent de loin le mouvement des affaires commerciales et l'agitation naissante de la vie industri-
— lî) —
elle. Au nord, au contraire, tout est calme et silencieux, et la nature semble plongée dans un sommeil voisin de la mort. Seuls les terrains d'alluvion de Pétrota et de Cordélio, avec leurs oasis de verdure, donnent un peu de fraîcheur et comme un parfum de poésie antique à ce rivage brûlé par le soleil.
c. - Tombeau de Tantale. — Dans la direction du sud-est, le regard se fixe sur un mamelon se détachant légèrement de la pente générale de la montagne. La descente, d'abord rapide et difficile, à cause des rochers éboulés, conduit bientôt sur un plateau presque horizontal, également couvert de grosses pierres. Partout le rocher se montre à nu à travers la mince couche de terre; sa cassure régulière fait aussi croire ici à l'existence de murs ou d'ouvrages artificiels.
Le mamelon en question, éloigné de 40 à 45 minutes de l'Acropole, porte le monument qu'on a l'habitude de désigner sous le nom de Tombeau de Tantale, Sur une base circulaire (33«», 60 diam.) s'élevait un cône de pierres terminé par un phallus; Je soubassement, haut de 1»», 60 à peu près et formé de petites pierres polygonales jointes avec un grand soin, sans ciment, était couronné autrefois par un listel. Texier détruisit le cône et trouva, pas tout-à-fait au milieu, une chambre rectangulaire, longue de 3°», 55, sur 2«», 17 de large et profonde de 2"», 75.
Les couches de pierres en encorbellement, sur les deux longs côtés seulement, produisent une voûte en ogive, qui est terminée par des dalles horizontales. Cette voûte, à assises horizontales, est un des spécimens les plus antiques de ce genre d'architecture. Les murs en retour sont verticaux et ne sont pas reliés avec ceux des grands côtés (voir la planche I, tombeau de Tantale). Ils présentent cet appareil tant aimé plus tard des Grecs, d'une assise forte (0™, 55) alternant régulièrement avec une autre plus faible, (0™, 20). Les murs des grands côtés sont formés de couches plus ou moins uniformes, plus fortes
dans le bas (0», 28) que dans le haut (0", 20); détail caractéristique, le mur de droite a dix assises, tandisque celui de gauche n'en a que neuf. On voit la même particularité à la porte de l'Acropole: les deux assises à droite correspondent à trois à gauche.
La chambre sépulcrale elle'-même est au centre d'un ouvrage en pierres sèches, de 7 m. de diamètre, autour duquel s'étend un mur concentrique, relié au premier par huit murs, et au parement intérieur du soubassement par seize, rayonnant du centre à la circonférence (l). Elle est orientée, non nord et sud, mais nord-est et sud-ouest, par 60<>. Les autres tombeaux n'ont aucune direction fixe, si ce n'est celle des lignes hypsométriques de la montagne.
11 est impossible, dit M. Texier, d'imaginer une construction mieux entendue pour résister à l'action des siècles. Sa hauteur totale était de 27™, 60. Tous les murs sont noyés dans un remplissage en petites pierres toutes à peu près de la même dimension et parfaitement réunies, quoiqu'elles n'aient aucun ciment. Ce monument sépulcral est certainement un des plus considérables de ceux de l' Asie-Mineure, non par sa grandeur, mais par les détails de son architecture.
Ce tombeau diffère des autres, en ce qu'il n'a pas de couloir pour entrer dans la chambre; elle était parfaitement close. M. Texier a trouvé le dehors du cône en grande partie conservé; il a été obligé de le démolir, ainsi que la majeure partie du soubassement pour bien saisir ce système ingénieux de construction. L'intérieur était déjà dépouillé de son contenu, tant il est rare de trouver un tumulus qui ait échappé à la rapacité des siècles. Quelque temps après, on y prépara un déjeuner pour l'infortuné Maximilien, alors archiduc d'Autriche. Aujourd'hui, grâce aux bergers, le tombeau est à moitié rempli de pierres, toutefois la paroi du fond est visible dans son entier,
(1] Texier, Asie-Mineure, pi. 13.
telle qu'elle est représentée sur la planche I. Les vides a, b, marquent des arrachements faits sans doute dans le but de vérifier les abords de la chambre; ils ne laissent voir que le remplissage ordinaire du tumulus. Enfin il nous reste à noter que la voûte commence, non à la troisième couche, comme le veut Texier, mais bien à la base même de la chambre, ce qui, du reste, semble aussi plus rationnel; il suffit de rappeler le Trésor d'Atrée, à Mycènes.
Avec ce tombeau commence un vaste champ de morts; mais il s'en distingue par sa grandeur et sa position dominante. La distance à laquelle il se trouve des autres tumulus, fort rapprochés les uns des autres, indique clairement qu'on a voulu lui donner une place tout-à-fait spéciale.
d. - La Nécropole. — La nécropole proprement dite, contenant environ quarante-cinq tumulus, s'étend sur les pentes rocailleuses qui descendent dans la plaine de Bournabat (voir la carte du Sipylos, B).
Sur un soubassement circulaire, sans ciment, et fondé presque toujours sur le rocher, s'élevait le cône de pierres, surmonté d'un phallus. Souvent deux tumulus sont placés l'un près de l'autre; à l'est, plusieurs reliés par un mur; l'un d'eux renferme deux tombeaux. Il en est de même à Pergame, où le soi-disant tombeau de Pergamus et d'Andromaque est aussi à double sommet; il y a trois chambres dans le tumulus d' Auge, et autant dans l'un de ceux de la nécropole du lac Gygée.
L'emplacement parait avoir été ébranlé par un tremblement de terre. Le cône est toujours écroulé, le soubassement a souvent beaucoup souffert; quelquefois il n'est resté qu'un monceau de terre circulaire. Il est évident que la main des hommes est pour une grande part dans ces ravages du temps. A côté, le plus souvent complètement enterrés, reposent les phallus de trachyte rouge. Leur partie inférieure est k quatre faces comme une base, et destinée à entrer dans la
pointe du cône; leur grandeur varie der 0"», 46 à 4™, 40. La planche II offre quatre formes différentes qu'on donnait à ces phallus. La figure 1 parait être la forme la plus complète. La tête sphérique rappelle le phallus du tombeau d'Alyatte. La figure 3 est la pomme de pin traditionnelle. Les figures 4 et 2 sont cylindriques, 4, avec un léger renflement, tous ont un cou plus ou moins bien travaillé, à l'exception du numéro 2, auquel cette partie manque.
On voit qu'il existait une grande variété dans ce couronnement des tumulus. Cependant je n'en ai trouvé aucun de la forme spéciale indiquée par Texier (Asie-Mineure, vol. II, pi. 431, 5).
L'appareil des soubassements est très-varié, car, si la plupart sont construits avec des polygones réguliers, il y en a aussi qui sont cyclopéens, et d'autres qui présentent des assises tout-à-fait régulières (1).
Quelques-uns ont une entrée sur le côté, formée de blocs équarris, (2°», 46 sur 1", 40). La structure intérieure consiste en murs qui se croisent autour du tombeau et qui doivent lui garantir une grande solidité. Dans les tumulus pourvus d'une entrée, le tombeau a la forme d'une chambre; au reste, elle se trouve toujours au-dessous du niveau de la terre et est, ou formée de pierres taillées, ou creusée dans le roc. Dans ce dernier cas, une entaille suit le pourtour supérieur du rocher pour recevoir les dalles. La fosse est généralement longue de 2 mètres, et souvent se contourne un peu dans le sens de la longueur.
On trouve sur les pentes du cap avancé des tombeaux sous terre; à côté de l'un d'eux, le rocher est entaillé à angle droit et présente sur la plus petite face deux niches peu profondes, destinées, peut-être, à recevoir des vases. Dans un de ces tombeaux se trouvaient, outre les ossements et des fragments de
(1) Texier, pi. 131, 3, 4. — E. Curtius, Beitràge, etc., p. 83, n. 15.
terre cuite, quelques médailles de bronze d'Erythrées, relativement modernes (Hercule debout. R/ l'impératrice Salonina EpuOpéwv). Il est possible qu'on a utilisé un tumulus complètement détruit, car le tombeau était couvert de dalles très-grossières et renfermait un crochet de bronze, im petit vase de terre rayé, et aussi une petite monnaie de bronze de Clazomène, avec le sanglier ailé.
Tout à côté on a ouvert un autre tombeau en terre cuite; c'est une auge longue de 1™, 80, sur 0, 52 de large et haute de 0, 32. Les parois latérales sont fortes de 0™, 025; au bord supérieur, elles sont aplaties comme les rails de chemin de fer, et sont alors larges de 0,11; c'est là-dessus que reposaient les dalles. La base du tumulus, en appareil cyclopéen, n'avait que 5 mètres de diamètre. On sait que les cercueils en terre cuite étaient d'un usage général dans l'antiquité; les Grecs les appelaient y.i6a)T(5ç, et les Romains arca,
Texier, dans son grand ouvrage, a des restes de murs trèsétendus depuis l'Acropole jusqu'au tombeau de Tantale. Le cap avancé porte aussi, chez lui, des traces pareilles. MM. Hamilton et Hirschfeld y voient des murs, pour la plupart, d'origine moderne, ayant servi, soit aux bergers pour le parcage de leurs troupeaux, soit de soutiens à la terre végétale.
Ici, comme dans mainte autre circonstance, la vérité évitera les extrêmes. Si d'un côté, il ne peut assurément être question de murs d'enceinte d'une ville, ni de palais pélopide^ que de l'autre, il y a réellement quantité de ces enceintes faites par les bergers, il n'en reste pas moins certain qu'on y trouve des traces de murs d'un caractère tout particulier. Ne dépassant plus la surface que d'une assise ou deux, ces murs s'étendent à de grandes distances; l'appareil est toujours irrégulier, mais les pierres sont jointes avec soin, ce qui n'est jamais le cas avec les autres murs qu'un œil exercé distingue aisément des premiers.
La première ligne se dirige tout le long de la vallée, au-
dessus du point G, au tiers de la hauteur de la montagne; sur une longueur de plusieurs centaines de mètres. Une autre ligne descend du tombeau de Tantale vers la mer; enfin au milieu de la nécropole, il est possible de distinguer des chemins soutenus souvent à l'extérieur par de petits murs. La colline allongée, en forme de barque renversée, à Touest de TAcropole, porte des traces de murs tout-à-fait identiques à ceux que nous venons de voir. Au point F se trouvent même plusieurs tombeaux semblables à ceux de la nécropole.
Tous ces restes nous autorisent à y voir la main des anciens habitants du pays, mais ils ne nous permettent pas d'y reconnaître une ville, telle au moins que nous nous la représentons ordinairement.
M. G. Hirschfeld a donc bien raison de dire : « Nous avons vainement cherché les traces d'une ville qu'on est en droit de supposer entre l'Acropole et les tombeaux; l'anneau qui relierait les ruines de la citadelle à la nécropole manque complètement ». De là, la difficulté de trouver la solution juste et acceptable de ces ruines, qui se dressent devant nous comme une énigme. Texier leur donne le nom de Sipylus, la ville mythologique; il reconnaît dans le tombeau principal, selon Pausanias (II, 22, 3 V) celui de Tantale, et dans une flaque d'eau voisine, dont le diamètre d'après lui, est de 100 mètres, le lac Saloë. Hamilton qui a visité ces lieux la même année (^1835) et à la même époque, lui donne 30 pieds de diamètre. M. Hirschfeld, en septembre 1871, y constate une sécheresse complète. Le fait est que cette flaque d'eau est régulièreriient sèche en été, et a des dimensions tout-à-fait insignifiantes.
Cependant les auteurs anciens nous parlent de l'antique Sipyle comme détruite par un jugement des dieux: la montagne se fend, des rivières s'échappent de ses flancs et la ville entière est engloutie dans le lac Saloë Cl). La plus complète
(1) Pausanias, VII, 24. 13. — Aristide, I, 372.
destruction a donc lieu; en outre on se figurait cette ville légendaire sur le sommet de la montagne, car elle est la demeure des dieux. Tout cela ne convient pas à nos ruines; l'étude des monuments au pied de la montagne, justifiera amplement l'hypothèse que c'est là l'antique ville des Léléges que les colons grecs chassèrent de leur foyer pour fonder l'ancienne Smyrne.
En face du promontoire qui s'avance dans la plaine, surgit une petite colline allongée, tout entourée de marécages; au point C (voir la carte du Sipylos) dans le vallon, se trouve même un étang; l'examen des lieux prouve jusqu'à la dernière évidence que c'était autrefois une île placée au-devant d'un port qui s'étendait plus dans l'intérieur, et qui a été comblé par les atterrissements de la rivière qui en double aujourd'hui le cap méridional. La colline entière était entourée d'un mur antique dont on voit encore de nombreuses traces et servant de supporta un chemin. Le sol de la colline est tout couvert de débvis en terre cuite; il a aussi fourni, à ce qu'on dit, une riche moisson de médailles grecques et romaines. Cependant le monument le plus intéressant à cet endroit, celui qui nous permettra d'apporter l'évidence dans une question fort controversée, c'est l'existence jusqu'ici ignorée d'une seconde acropole.
e. - La seconde Acropole (jK). — A vingt minutes à l'ouest de Bournabat, sur le flanc du dernier contrefort d'unedes chaînes secondaires du Sipylos et ne dominant la plaine que de quelques dizaines de mètres, on voit les restes d'une enceinte fortifiée (voir carte du Sipylos et pi. I, sec. Acropole), qui, jusqu'à présent n'a pas encore été décrite. Les murs, épais de 1™, 90, affectent la ligne droite; le tout forme un polygone de cinq côtés, abstraction faite des recoins vers le sud-est. Le caractère le plus remarquable de ce monument sont les tours rondes qui en protègent la partie faible, c'est-à-dire les angles. Au nord, où il était le plus facile d'attaquer la fortification, puisque le terrain la
domine, cette tour C est double, et défendait probablement une porte. Sur tout le pourtour, les murs antiques ne s'élèvent qu'à la hauteur de 3 à 4 assises; elles sont formées de pierres irrégulières, de dimensions moyennes, et paraissent fortement cimentées avec de la terre. Il est facile de voir la différence
entre le mur antique à la base et celui qui le surmonte pour former un parcage (mandra): les bergers se sont servis des pierres éboulées pour refaire, sur une épaisseur moindre, une clôture à parquer leurs troupeaux. Je suppose que c'est cette circonstance qui a fait négliger jusqu'ici cette ruine intéressante.
On remarquera que les proportions sont ici bien plus fortes qu'à l'Acropole; les deux côtés est et ouest ont chacun plus de 60 m.; au nord, la longueur totale dépasse 90 m. Les tours suppléaient au peu d'épaisseur des murs; en il, B, Z) et F elles ont 3™, 60 de rayon; en G, 3 m.; en C, la saillie totale des deux tours est de 8 mètres.
Il est impossible de reconnaître l'emplacement des portes; seuls deux pans de mur, en G et en C, se détachent de l'enceinte, mais sans fournir une indication précise. L'intérieur n'offre aucune trace de ruine; la moitié septentrionale du terrain est subdivisée en cinq compartiments par de mauvais murs; l'autre moitié est vide.
Tel est ce monument que nous avons appelé seconde acropole, en vertu de l'hypothèse que les colons grecs, après avoir chassé les Léléges de la ville supérieure, se sont établis plus près de la mer et de la plaine, et que, tout en conservant l'Acropole au sommet de la montagne, ils ont voulu en élever une seconde, plus à leur portée et d'un accès plus facile. Au reste nous reviendrons sur ce monument dans la partie historique.
Hiéron de Gybële.
Le monument auquel nous avons donné ce nom est d'une importance telle pour toute la topographie du Sipylos, qu'il demande la description la plus détaillée, d'un côté, pour justifier notre propre assertion,, et de l'autre, pour mettre le lecteur à même de juger en toute connaissance de cause ( voir la carte du Sipylos).
Nous avons dit plus haut que le Yamanlar-Dagh aflfectait un système de ramification en éventail, que l'Acropole était placée sur l'extrémité d'un de ces chaînons secondaires; or, le chaînon suivant porte précisément, près de son origine le Hiéron en question. Moins haut que la ligne de montagnes précédente, il forme de plus une série de collines aux sommets pointus et bien détachés les uns des autres. La plus élevée est couronnée d'un rocher à parois verticales et aplati au sommet; ii est aisé à reconnaître sur tout le parcours des quais de Srayrne; atteignant la moitié de la hauteur totale de la montagne, il se détache parfaitement bien sur le fond noir du massif principal ( voir la vue du Sipylos, c ).
Ce sommet (Pi. IIL) allongé dans la direction du sud-ouest au nord-est, a une longueur totale de 70 m. sur 20 de large; il se divise en trois parties distinctes. Sur le tiers septentrional s'élève un rocher massif, A', aux parois unies et presque verticales; sa hauteur est de 4 m.. Le second tiers est nu; au centre, on distingue une dépression circulaire, r , qui ferait supposer un puits.
La partie la plus remarquable est le rocher puissant, 3/, qui en couronne le tiers méridional; il a au sommet une longueur totale de 22 mètres sur 13 de largeur; sa hauteur est un peu plus forte que celle de l'autre. Si l'on suppose cette surface divisée en quatre parties égales par des diamètres perpendi-
culaires, on saisira facilement la disposition d'une large entaille ou plutôt chambre à ciel ouvert, qui entre dans le quart nordest, sur une longueur de 8 m., et une largeur de 4 m. Le fond est au niveau de la partie moyenne. Or, dans ce fond, a été creusé une espèce de caveau revêtu de beaux murs parallèles et raccordés au nord par un demi-cercle parfait (PI. III, fig. 3). Au fond de la chambre, un gros bloc éboulé et d'autres obstacles empêchent d'en déterminer exactement la forme; le sol du caveau est aussi recouvert de terre et de pierres.
Les murs, dans la partie visible, ont un mètre de hauteur; la largeur du caveau est de 2°», 20 sa longueur d'à peu près 5 mètres. L'appareil est d'une régularité frappante, on dirait que c'est fait d'hier. La pierre n'est pas le trachyte foncé du Tombeau de Tantale, mais une espèce plus rouge et plus tendre. Les assises (PI. III, flg. 1) ont 0™, 365 de hauteur; la longueur des pierres varie de 0,395 à 0,720. Tout autour du bord du caveau, à un mètre de distance, règne un mur polygonal qui fermait l'entrée vers le nord, fig. 3. c 6, et protégeait le côté oriental où le rocher est peu élevé (//).
A droite de rentrée de ce sanctuaire, le rocher présente des anfractuosités qui permettent de l'escalader sans trop de peine. Au sommet, on distingue clairement quelques marches peu hautes, mais longues d'un mètre, taillées dans le roc Le plateau est parfaitement uni, sans d'autre trace de travail humain qu'un enfoncement dans la partie centrale, comme si l'on avait voulu y ménager un réservoir pour les eaux de pluie.
La vue, de ce point, est magnifique; non-seulement on domine les différentes vallées qui débouchent en éventail vers Pétrota et Gordélio, mais les regards embrassent tout le golfe, depuis Smyrne jusqu'à Vourla, depuis l'Olympe jusqu'au Mimas.
Ce qui ajoute une grande importance à ce monument, ce sont les travaux d'art qui l'entourent et qui prouvent en quelle haute estime on le tenait. En effet ces deux rochers s'élèvent
au milieu d'un téménos d'une étendue fort considérable, si nous la comparons à celle de l'Acropole.
Vers l'est, où la pente est assez douce, le mur d'enceinte s'étend parallèle aux deux rpchers, à une distance de 30 mètres; il dépasse encore le sol de 0°>,30 à 1 m. L'appareil est varié comme sur l'Acropole; tantôt cyclopéen (PI. III, Hiéron, en D ) tantôt pélasgique (en£'), il présente aussi des spécimens de l'appareil le plus régulier ( en C; la fig. 2 représente ce fragment). A l'angle sud-est, on distingue des traces de tours, f , et d'angles rentrants et saillants, p, faits avec beaucoup de soins; au reste, les pierres taillées ont roulé jusqu'au bas de la rampe. Au sud, le mur d'enceinte se relie à angle droit avec l'extrémité A du rocher M; plus loin les flancs de la montagne étant trèsraides, le mur devenait inutile.
Le mur du nord suit les ondulations du terrain comme sur l'Acropole; l'appareil y est très-régulier, en trachyte noir, (fig. 2). Au point, g, un rocher peu élevé a été travaillé de manière à présenter une entrée, large de 1™,50, dans l'enceinte du sanctuaire; on y distingue comme des marches peu profondes, et plus loin le rocher est aplani sur une longueur de plusieurs mètres.
A partir de ce point se détache un sommet secondaire en forme de promontoirey dans une direction parallèle au premier, mais moins haut et sans rocher. Les pentes, des deux côtés trèsrapides, sont presqu'à pic; le mur d'enceinte suit quelque temps la crête de ce rocher; au point F, il franchit tout-à-coup le vallon et devient ainsi mur de soutènement pour la terrasse supérieure et, tout en agrandissant le terrain autour du monument central, il ferme la ligne d'enceinte, en G.
Cette dernière muraille, F G, est parfaitement conservée dans toute sa longueur (27 m.); elle est forte de 1™,90 et haute encore de 2™,70. L'appareil est polygonal, sans ciment et travaillé avec beaucoup de soins (PL III, fig. 5, représente la coupe verticale de ce mur, ainsi que celle du rocher M).
A présent que le lecteur a pris connaissance du monument, examinons quelle pouvait être sa destination. Un point important à noter, c'est que l'épaisseur du mur d'enceinte dépasse rarement 1™, 20; il est doge difficile d'y voir un mur de fortification.
Pour un simple tombeau, cette enceinte même est beaucoup trop vaste, et indique clairement qu'elle était destinée à recevoir des foules plus ou moins nombreuses, pour y célébrer les rites sacrés de l'antique Déesse-Mère.
Résumons-nous, ces ruines, au caractère essentiellement antique, ont une destination toute sacrée: un rocher naturel, transformé en autel gigantesque et abritant un sanctuaire; un mur d'enceinte facilement reconnaissable, et montrant encore clairement tous les indices d'une époque reculée; sa position, au sommet d'une montagne, dans le cœur du Sipylos, ce siège de l'antique culte de la Mère des dieux, tout se réunit pour militer en faveur de la dénomination de Hiéron.
Au reste, ces conclusions sont, cela va sans dire, basées sur les textes anciens; en effet, voici ce que Pausanias dit au sujet des souvenirs des Pélopides dans le Péloponèse, souvenirs qu'il ne pouvait admettre, puisqu'il en connaissait dans le Sipylos, patrie de Tantale et de Pélops,qui lui paraissaient plus authentiques. « Il y a dans notre pays plusieurs preuves du séjour de Tantale et de Pélops, qui se sont conservées jusqu'aujourd'hui; le port de Tantale^ qui a reçu le nom de ce roi, et son tombeau qui est remarquable; le trmie de Pélops ^ dans le Sipylos, sur le sommet de la montagne, au-dessus du Hiéron de la mère Plastène(l) ».
Le lecteur qui nous aura suivi jusqu'ici, trouvera que la description de Pausanias est singulièrement conforme à la topographie des lieux. Le port de Tantale était celui de l'antique Smyrne ou Navlochon, à l'est de la colline C ; la fondation de
;l) Pausanias, liv. V, 13.
cette ville n'a-t-elle pas été attribuée à Tantale (Etienne de Byzance, voirSjjLÙpva). Le tombeau a été suffisamment identifié pour être celui que la tradition, du temps de Pausanias, assignait au roi mythologique. Reste le trône de Pélops, èv xopu<pïj TcD îpoj;, qui ne peut être autre que l'un des deux sommets au nord du Hiéron; ils le dominent tous les deux {b).
Si lepériégète a cité tous ces monuments l'un après l'autre, n'a-t-on pas le droit de conclure qu'ils se trouvaient rapprochés ou, au moins, le long d'une voie quelconque de communication. Pausanias continue en effet, en disant: « En passant le fleuve Hermus, on voit à Temnos une statue d'Aphrodite en bois de myrte (1) ». Or il existe encore aujourd'hui un chemin qui passe par dessus la montagne à cet endroit même (voir la carte du Sipylos), et dont les habitants du Bogaz se servaient autrefois, lors des inondations de THermus et avant la construction du chemin de fer, pour se diriger sur Smyme par Gordélîo. Il est donc permis d'admettre qu'une route antique franchissait l'un des cols du Yamanlar, laissante droite tous les monuments cités plus haut et aboutissant à Temnos que, décidément, il faut chercher, non pas à Ménémen, mais sur la rive droite de l'Hermus (a).
C'est donc bien ici le cas de dire: « Il serait difficile de réunir en un même lieu tant d'éléments divers: un port, un tombeau, un hiéron, le sommet d'une montagne ou trône de Pélops, éléments qui concordent trop bien avec les textes grecs pour que ces lieux ne soient pas les mêmes qui ont été décrits par les anciens ».
Pausanias les a vus; ce n'est pas par ouï-dire qu'il en parle, et il est impossible de trouver plus d'accord entre la description et la réalité.
;1) Pausanias, liv. V, 13.
Lacs du Sipylos.
Strabon, Pline et Pausanias nous parlent à différentes reprises de lacs et d'étangs dans le Sipylos, le plus souvent en relation avec l'antique ville de Tantalis. L'un dit que des marais se sont changés en lacs (Strabon, I, 58); l'autre, que Tantalis, la capitale de la Méonie, était située là où est maintenant rétang Saloë { Pline, V, 29); le troisième enfin, non-seulement parle de ce dernier lac dans lequel fut engloutie l'ancienne capitale du pays ( Pausanias, VII, 24), mais il cite aussi un « Lac de Tantale », fameux par ses cygnes d'une blancheur remarquable ( Pausanias, VIII, 17, 3 ).
On peut donc admettre au moins deux lacs, celui de Tantale et l'étang Saloë; les textes de Pausanias sont trop clairs et trop distincts pour nous permettre de les confondre; la réelle difficulté commence quand il s'agit de les identifier. Jusqu'à présent on connaît deux bassins d'eau dans le Sipylos, le Kiz- Gul et le Kara-Gol, situés, l'un sur le versant méridional, l'autre sur le versant septentrional de la montagne, juste au nord de Bournabat.
MM. Texier et Hamilton sont les seuls qui les aient décrits; comme le premier le fait surtout au point de vue géologique et le second à celui de la botanique, le lecteur nous saura gré si nous laissons souvent la parole à >ces deux savants. Un fait singulier, qui frappe d'abord dans les deux relations, c'est que, tout en cherchant un seul et même lac, c'est-à-dire celui de Tantale, Texier décrit le Kiz-Gol et Hamilton le Kara-Gol, et, selon toutes les apparences, sans qu'aucun des deux n'ait soupçonné Texistence d'un second lac. A part cette remarque les deux récits se complètent parfaitement.
Au nord de Bournabat, s'ouvre une vallée assez large, traversée par une rivière, sèche en été, mais qui, dans la saison
des pluies, charrie un volume d'eau fort considérable, ce qui suffit sans doute à justifier la présence des blocs arrondis de trachyte violet dont sont parsemés, de ce côté, les abords du village. A une lieue de là, en suivant la vallée, on voit les blocs devenir plus rares et former un corps de roche ; les trachytes se présentent alors en masses veilicales, formant des bancs de trois à quatre pieds d'épaisseur. Toute la rive droite du torrent est de la môme roche ; mais sur la rive gauche, on cesse de l'apercevoir. Le calcaire gris compacte, veiné de blanc, forme une montagne isolée au milieu des roches volcaniques; c'est dans ce calcaire qu'on trouve les excavations qu'on appelle les Grottes d'Homère,
A la jonction des deux roches, le calcaire est terreux, fendillé et comme décomposé par le feu. En continuant à monter, on retrouve le terrain volcanique, des laves de fusion noires et boursouflées, puis une argile sableuse, blanche et jaune, en couches régulières. Ici la montagne forme une espèce de cirque ; les sommets sont dentelés et forment des falaises de trachyte terreux, de peu de hauteur. C'est là que se trouve le lac que les habitants du pays appellent Kiz-Gol (lac de la Fille). Il a la forme du Léman ; c'est-à-dire celle d'un croissant rentré au sud ; il est peu profond. La longueur n'est que de 500 m. et sa largeur d'à peine de 200 (les dimensions données par M. Texier sont trop fortes). Il y a plus; l'inspection des lieux prouve jusqu'à la dernière évidence que nous n'avons affaire qu'à un réservoir artificiel d'une époque relativement récente, à un de ces « bends » comme il y en a tant autour de Constantinople, destinés à fournir de l'eau aux aqueducs.
En effet, vers sa pointe sud, le lac est fermé par une digue murée, d'une dizaine de mètres de hauteur ; un chenal, ménagé à la partie supérieure laisse échapper le surplus de l'eau, qui s'écoule en un ruisseau abondant formant cascade ; c'est l'origine de la rivière de Bournabat. En même temps, ce ruisseau, arrivé au pied de la montagne, près des grottes d'Homère, est
, bien. »
soigneusement recueilli (en été) et conduit à Bournabat dans un aqueduc couvert, jusqu'au grand réservoir qui fournit d'eau la petite ville.
Toutes ces données nous défendent absolument de rapprocher ce lac de ceux mentionnés par les textes anciens. Passons à présent à la relation d'Hamilton.
« En remontant la profonde vallée de Bournabat, arrosée par un torrent limpide, nous atteignîmes bientôt un district montagneux, parsemé de chênes-pourpres, d'épines et de magnifiques platanes dans les vallons. Nous passâmes devant de nombreux campements de Yourouks, au milieu des collines. A six milles de Bournabat, le chemin traverse une forêt de vieux pins qui croissent le long des flancs rocheux de la gorge et qui, ça et là,nous offrent des échappées de vue sur le vallon vert à nos pieds. Plus haut, le pays devient sauvage, jusqu'à ce qu'atteignant la crête de la montagne et descendant vers le nord, nous trouvâmes le sol couvert d'une végétation luxuriante ; outre les pins, c'étaient d'autres essences à feuilles, parmi lesquelles brillait le noyer d'Espagne. Le lac lui-même est d'une grande profondeur (l), et Ton dit qu'il est plein de poissons ; il est entouré de montagnes bien boisées, du milieu desquelles des pinacles de roche calcaire s'élèvent à une hau-
(1) Comme preuve de cette profondeur, citons le fait suivant : Il y a quelques années, un certain nombre d'excursionnistes de Smyrne, tous à cheval, choisirent ce lac comme but de leur pérégrination. Après avoir fait dûment honneur à un excellent déjeuner sur ses rives, l'on se préparait à repartir. M. X..., qui formait Tarrière-garde, s'avise encore de faire boire son cheval ; à cet effet il le dirige vers le bord du lac, et veut l'y faire entrer de quelques pas. Mais celui-ci, sentant le pied lui manquer, s'élance d'un bond et disparaît avec son cavalier dans le gouffre profond. Grande fut la consternation ! on accourt ! un intrépide plongeur se prépare pour porter secours, lorsque le cheval apparaît d'un coté et son cavalier de l'autre , nageant tous les deux vers le bord le plus voisin, et ne paraissant pas le moins du monde incommodés, à moins qu'on n'ait quelque objection à faire aux habits trempés. Mais, comme ce fut là le seul inconvénient, c'était bien le cas de dire : « Tout est bien qui finit
teur considérable.
Ce lac est long de 400 mètres et large de 200 ; il présente bien les caractères d'un lac de montagnes ; au reste ses eaux ont un écoulement tout naturel. Il est vrai qu'à une dizaine de mètres du lac, on avait élevé autrefois un mauvais mur à travers la gorge par laquelle s'échappe le ruisseau, mais ce mur, dans son état de destruction actuel, prouve qu'il n'avait jamais d'influence sur l'existence même du Kara-Gôl.
C'est ce lac que nous avons appelé, avec Hamilton, Kiepert, Tchihatchef ; « Lac de Tantale », non que les raisons avancées soient bien concluantes (voir la partie historique), mais bien à défaut de mieux.
Il va sans dire que les deux lacs peuvent être visités du même coup.
Le lac ou étanghistorique,nommé Saloé^resie donc encore à trouver; il est naturellement lié à l'emplacement même de 1 antique Sipylus ; c'est pour cette raison que les uns le placent au pied du monument de Cybèle près de Magnésie, les autres, surtout M. Texier, donnent ce nom à la flaque d'eau, sèche en été, près du Tombeau de Tantale. Aucune de ces hypothèses ne parait répondre aux données des anciens au sujet de ce lac, et son identification reste toujours une question ouverte.
Il nous reste encore à dire deux mots des « Grottes d'Homère ». Ce sont quatre excavations taillées, sur une ligne horizontale, dans le flanc ouest de la montagne calcaire, isolée, que nous avons vue plus haut. Elles ont 1™, 60 de hauteur, sur 4à5m. de profondeur, et n'ont rien de remarquable. Sur le sommet de la colline, il y a un tombeau taillé dans le roc vif, comme celui de la Vedette. L'ensemble de ces monuments et leur position proéminente au fond d'une large vallée, d'où le regard s'étend vers le sud jusqu'au mont Gallessus, leur donnent une importance que ne possède aucun des emplacements qu'on assigne encore aux grottes d'Homère. Chandler s'étonne qu'on lui indique comme « Grotte d'Homère » un canal
taillé dans le tuf calcaire, pour servir de passage à un aqueduc, à l'endroit appelé aujourd'hui le « Grand Paradis ».
Quant à la grotte qu'on dit avoir existé aux «c Bains de Diane » à Halca-Bounar, Hadji-Khalfa la décrit avec beaucoup de détails (^), dans son « Miroir du monde » ; c'est fort heureux, car dans la réalité, il n'en reste pas la moindre trace.
Toutes ces traditions reposent, comme on sait, sur ce passage de Pausanias (VII, 5) : « Les Smyrnéens ont dans leur pays le fleuve Mélès dont les eaux sont excellentes ; il y a une grotte sur les sources, dans laquelle Homère, dit-on, a composé ses poèmes. »
Statue de Cybële (Niobé).
Il semble que l'empire mythologique de Tantale dût laisser des empreintes de tous genres sur le mont Sipylos ; après les forteresses, les tombeaux, les lieux de culte, voici un monument de l'art primitif de ces anciens peuples, monument qui est d'autant plus remarquable qu'il diffère essentiellement des autres travaux d'art de rAsie-Mineure,tels que les scultures de Nymphi, de Ghiaour-Kalé, de Boghaz-Keuï ou d'Euyuk. En effet, il n'est plus question ici d'un simple bas-relief à méplat, taillé dans la façade aplanie d'un rocher, mais bien d'une statue
presque libre, découpée dans le roc même.
Le plus grand nombre des antiquaires sont d'accord pour
(1) Il sort d'une voûte beaucoup d*eau qui forme un petit lac, lequel a son issue dans la mer, et avant que de s'y rendre, elle fait tourner quelques moulins. On pourrait entrer dans la grotte d'où sort cette source; il y a au fond comme une espèce de porte fermée, dans laquelle les gens du pays disent qu'il y a des trésors qui sont gardés par des talismans ; mais ceux qui ont voulu y entrer sont morts par un vent chaud et empoisonné qui en sort. (Vivien de Saint-Martin, Asie- Mineure, t. II, p. 733 )
y voir la statue de Cybèle mentionnée par Pausanias (III, 22), et qui passe pour être l'ouvrage de Brotée, fils de Tantale. « Les Magnésiens qui sont au nord du mont Sipylos, ont chez eux, sur la roche Codt/ie, une statue de la Mère des dieux qui est la plus ancienne de toutes. » (B)
Cette statue est située à deux lieues à l'est de Magnésie. Au pied de la montagne, un étang dont les eaux sont retenues par un mur antique, sert de réservoir à quelques moulins. La montée est assez difficile, sur des fragments de rochers éboulés; après une demi-heure d'efforts et de peines, on se trouve en face d'une grande paroi (hauteur 15", 25) de rocher, aplanie avec soin et portant dans son centre la figure colossale d'une femme assise.
Remarquez d'abord (v. la photographie) le grand cadre de près de 10 m. de hauteur, entourant la niche proprement dite, profonde et arrondie au sommet. Le centre de cette niche est occupé par une base carrée sur laquelle s'élève un fauteuil avec un dossier qui forme, de chaque côté, une saillie symétrique et arrondie. Sur ce fauteuil est assise la statue primitive, les pieds, selon toute apparence, appuyés sur un tabouret, le corps penché en avant, les tronçons des bras dirigés vers les seins faciles à distinguer, et la tête bien saillante (i) ; celle-ci 'orme corps avec le rocher et ne présente plus qu'une masse ronde et informe, sur laquelle les eaux du rocher supérieur ont laissé des traces fort caractéristiques.
Tout autour du monument, sur les rochers, l'œil découvre des traces de la main de l'homme ; ce sont des niches servant de tombeaux, des grottes agrandies, des rochers taillés en autels ; autant d'indices qui démontrent l'existence d'un grand centre d'habitation, au bord de la plaine, et dont le monument lui-même était l'expression du culte de la grande Déesse-mère, trônant sur la montagne.
(1) Elle n'est pas penchée.
Pour une juste appréciation de cette statue, il est inutile d'ajouter que le spectateur doit faire abstraction de ce que Ton convient d'appeler généralement « statuaire antique ». D'après Pausanias lui-même, il ne s'agit pas ici d'un monument de l'époque grecque, mais bien de la « plus ancienne status ».
C'est ce manque d'esprit d'observation qui a fait dire à quelques personnes que c'était un simple accident du rocher, un « lusus naturœ » ; les traces du travail humain sont trop évidentes, non-seulement pour quiconque a vu le moment, mais aussi pour le lecteur qui a la photographie sous les yeux. En effet, l'ensemble du monument, malgré sa rudesse et son art primitif, ne laisse pas de produire une impression imposante ; les grandes dimensions, l'idée de travailleren quelque sorte le roc à jour, cette position de la statue de face, pleine de vie et de force, tout cela lui donne un caractère spécial et fort grandiose. Comparé au monument de Nymphi, on saisit facilement l'énorme différence qui les sépare. Là, en effet, la statue en méplat , est de profil, sans modelé, au centre d'une aire creusée peu profondément dans le roc ; elle appartient à cet art local de l'Asie-Mineure, rameau secondaire de l'art assyrien.
La femme assise du Tash-Souret, au contraire, est un produit de l'art primitif des peuples phrygiens, tel qu'ils aimaient à représenter la Mère des dieux, dans toute sa puissance, et avec un sentiment si profond de la nature.
Au point de vue de l'art, ne serait-il pas permis de considérer la statue de Magnésie comme un progrès considérable sur les bas-reliefs dç Nymphi, de Boghaz-Keuï, etc ; en tout cas, Pausanias, qui connaît bien le pays, emploie, en parlant de ce monument, le nom de statue, avxXixx.
Il nous reste encore à discuter les noms qu'on lui donne. Les uns, comme plus haut, y voient la statue de Cybèle, de la Mère des dieux ; d'autres pensent que c'est la Niobé dont parlent Homère et aussi Pausanias ; une troisième opinion, égale-
ment défendue, voudrait identifier Niobé à Gybèle, et rapprocher ces deux noms indifféremment de notre statue.
Avant tout, citons les auteurs qui font mention de ces deux monuments.