A. - TEMPS MYTHOLOGIQUES
Tantale, et son empire sur le Sipylos.
Pëlops, Niobë, Brotée.
Toutes les traditions antiques qui se rattachent au nom de Tantale et de ses enfants, constituent, certes, un des mythes les plus remarquables que nous ait légués l'antiquité. D'un côté, bonheur suprême, richesse absolue, et par suite, orgueil démesuré; de l'autre, ruine complète et châtiment étemel infligé par les dieux irrités: n'est-ce pas là le trait caractéristique de Tantale, roi du Sipyle, comme de Pélops, le père des Atrides à la sanglante mémoire, et de Niobé enfin, cette Rachel païenne qui ne veut pas être consolée, parceque ses enfants ne sont plus.
a. - Tantale était fils de Jupiter et de la nymphe Pluto, c'est-à-dire de la richesse; il fut le père de Pélops, de Niobé et de Brotée. D'après le mythe des Mysiens, il était un ancien, ou le plus ancien roi de ce pays; d'autres nomment aussi la Phrygie et la Lydie. Tous les récits sont unanimes dans les louanges des champs, des troupeaux, de la grande quantité d'or qu'il possédait. D'après Eschyle, les champs de Tantale s'étendaient à douze jours de marche, depuis l'Ida jusqu'au Sipylos. Sa richesse, comme celle de Midas de Phrygie, de Gygès et de Crésus de Lydie, était fort vantée, et les « Talents de Tantale » étaient un proverbe familier aux Grecs ( Strabon, 580 et 680 ). Il était le favori de la Grande-Déesse, qui le combla de richesses.
Le Sipylos ne possédait-il pas d'antiques mines d'or ( Strabon, 594,680).
Sa capitale, située sur le sommet du Sipylus, était une retraite des dieux qui l'aimaient tant qu'on les y trouvait souvent avec les héros, en contribution pour faire bonne chère (Ael. Aristide, 1,371,372).
Si les Olympiens ont comblé quelqu'un de leurs faveurs, dit Pindare, c'était bien lui; ils le reçurent à leur table, l'admirent à leur conseil et lui firent part de leurs décisions.
Tant de prospérités devaient lui être fatales, l'orgueil le perdit. Il déroba de la table des dieux, le nectar et l'ambroisie, et les donna à ses compagnons ( Pindare, Olymp., T. 96 ). Une autre fois, voulant éprouver la prescience divine, il égorgea son propre fils Pélops et le servit aux dieux dans un festin. Démêter seule, absorbée par la douleur que lui causa la perte de sa fille, mangea de cet horrible mets. Jupiter ordonna à Hermès de rendre la vie à Pélops et lui remit une épaule d'ivoire pour remplacer celle que Gérés avait mangée. Cette épaule avait la vertu de guérir toutes les blessures qu'elle touchait. Il inflige à Tantale des châtiments terribles. Une catastrophe immense détruit sa ville de fond en comble: les eaux sortent de la montagne, engloutissent la ville et forment un lac. Son empire disparaît, et son fils Pélops est obligé de fuir; luimême est enseveli sous la montagne par le maître des dieux (Schol. ad. Pind., 01., 90,97). Jusqu'ici les punitions sont toutes terrestres, mais d'autres poètes, renchérissant sur les premiers, les continuent dans le Tartare. D'après les uns, un rocher immense plane sans cesse au-dessus de la tête de Tantale, menaçant à tous moments de l'écraser (Pind. 01. I, 90). Dans les poèmes homériques, au contraire, il est dit:
« Puis j'aperçois Tantale qui, souffrant d'amères douleurs, « se tenait debout dans un lac; l'eau touchait à son menton, et « malgré sa soif, il n'en pouvait boire. Chaque fois que lé vieilce lard se baissait pour se désaltérer^, l'onde fugitive tarissait
c aussitôt et sous ses pieds il n*apercevait qu'un sable noir, m brûlé par un dieu cruel. De beaux arbres laissaient pendre X au-dessus de la tête de Tantale, des fruits magnifiques; « c'étaient des poiriers, des orangers, des pommiers superbes, (c de doux figuiers et des oliviers toujours verts; mais dès que « le vieillard se levait pour y porter la main, tout-à-coup le « vent les enlevait jusqu'aux nues ténébreuses (Ody., XI, 582). Tels sont les traits principaux de la légende de Tantale; complétons-les par celle de son fils.
h. - Pélops, fils de Tantale et de Dione, fut le chef de cette famille illustre à laquelle, d'après Homère, les dieux euxmêmes concourent à donner la suprématie sur toute la Grèce.
L'agrandissement de la puissance de Tantale dut inspirer quelque jalousie aux souverains de Troie, qui prétendaient à une domination universelle sur les tribus pélasgiques et autres de l'Asie-Mineure, et parvinrent enfin à l'obtenir. Telle fut sans doute la cause qui força Pélops à se bannir des Etats paternels. Hérodote, en effet, nous apprend (liv. I.) qu'une guerre qui s'éleva entre le Phrygien Ilus et Tantale, roi de Lydie, pour la démarcation de leurs frontières, fut suivie d'un grand massacre, et il est probable que ce fut ce revers qui détermina l'émigration ( Paus. Il, 251). Il passa de là en Thessalie, où il rassembla une nombreuse armée, avec laquelle il vint envahir le Pélo-
ponèse ^^^ •
D'autres traditions, recueillies par Thucydide (liv. 1,9),
rapportent que Pélops, ayant apporté d'Asie de grands trésors
aux populations pauvres de la péninsule, établit son autorité
parmi elles, et, tout étranger qu'il était, donna son nom à la
contrée; ses descendants devinrent encore plus puissants.
Homère enfin se tait complètement sur l'origine asiatique
de Pélops. De là l'hypothèse, avancée par quelques-uns, que
(1) Raoul-Rochette, Histoire des Colonies grecques, I, Sfô.
son émigration en Grèce est une invention des colons Grecs, pour faire valoir un ancien droit sur les pays conquis, c'est-àdire, venger les injustices commises contre leur ancêtre Pélops d) . Les fouilles de Mycènes ont mis cette hypothèse à néant; il «st aujourd'hui admis que la civilisation assyro-babylonienne est venue en Grèce, non-seulement par la Phénicie, mais aussi par TAsie-Mineure. Parmi les analogies entre les monuments de la capitale des Pélopides et ceux de TAsie- Mineure, nous ne citerons que les caractères d'architecture, et surtout les voûtes en ogive et en encorbellement, ainsi que les lions de la porte de Mycènes. a Pélops, fils du roi phrygien Tantale, quand il émigra à Mycènes, venait de la Phrygie où l'on rendait un culte célèbre à la mère des dieux, Cybèle, dont l'animal sacré est le lion. Donc Pélops apporte avec lui le culte de la divinité protectrice de sa première patrie, et fait de son animal sacré le symbole des Pélopides (2).»
c. - Niobé, selon Diodore de Sicile, était fille de Tantale et de Dione ou Taygète; suivant d'autres traditions, de Phéronée et de Laodice. Elle épousa Amphion, roi de Thèbes, à qui elle donna six fils et six filles. Fière de cette fécondité, elle eut l'insolence de se comparer à la déesse Latone et de se vanter de lui être supérieure, parce que celle-ci n'avait eu que deux enfants, Apollon et Diane. La déesse irritée, chargea de sa vengeance ses enfants eux-mêmes qui tuèrent ceux de Niobé à coups de flèches sur le mont Sipylos. Ils étaient au nombre de douze suivant Homère, de quatorze suivant Euripide et de vingt suivant Pindare. La douleur de Niobé fut si grande que Jupiter, exauçant ses vœux, la métamorphosa en pierre. Ovide décrit ainsi le tragique événement:
(1) DuNKER, Gesch. des Alterthums, III, Bd. 142.
(2) D»* SCHLIEMANN, Mycènes, p. 88 et 448.
Au milieu de leurs corps étendus et sanglants,
Veuve de son époux, veuve de ses enfants,
Ses longs cheveux épars n'ont plus rien de flexible.
On a vu se i*aidir et ses pieds et ses bras;
Son œil sans mouvement regarde et ne voit pas;
Son sang s'est refroidi, son coloris s'efface,
Sa lèvre est pâle et morte, et sa langue se glace.
Rien ne vit plus en elle. Au-dedans, au-dehors,
Un froid mortel en marbre a durci tout son corps;
On voH pleurer encor son image sans vie,
Un tourbillon l'emporte aux champs de Phrygie.
Là, sur un mont placée, elle pleure toujours,
Et le temps, de ses pleurs, ne tarit point le cours.
D'un si grand châtiment la terreur exemplaire
Fait révérer Latone et trembler le vulgaire.
(Métara. liv. IV, Iraduct. De:>ainUa;;c).
Une autre tradition conservée par Parthénias, dans ses Affections d'amour (ch. XXXIII), d'après les Lydiaques de Xaifthios, raconte tout autrement la fable de Niobé. Il la présente comme fille d'Assaon et femme de Philotas. Latone, pour se vetïger d*elle, n'aurait pas employé les flèches de ses enfants, mais, après avoir fait déchirer son époux à la chasse par les bêtes féroces, aurait inspiré à son père un violent amour pour elle; Assaon, se voyant repoussé, réunit dans un banquet les fils de Niobé et les fit tous brûler, Niobé, à la suite de cette catastrophe, se précipita du haut d'un rocher, et Assaon, ne pouvant échapper a«i souvefHÎ? de son crime, se suicida également.
Cette diversité des traditions a fait supposer à beaucoup de mythographes qu'il y avait deux Niobé, l'une argieane et l'autre lydienne; mais comme dans les légendes, le lieu de la scène est toujours le Sipylos, cette hypothèse est mal fondée. Il ne faut voir dans toutes ces données que les variantes d'un même mythe, celui de Cybèle, de la Grande-Déesse.
Il était naturel qu'un si dramatique sujet inspirât souvent les poètes et les artistes. Eschyle, Sophocle et Euripide transportèr^ïl sur la scène les malheurs de Niobé et de ses enfants. Presque tous les poètes latins ont rapporté et commenté la
fable grecque.
La statuaire s'est plu également à représenter le massacre des enfants deNiobé et le désespoir de cette mère infortunée (t). Le groupe le plus célèbre est dû au ciseau de Praxitèle, si l'on s'en rapporte à cette inscription placée par un poète sur le piédestal de la statue de Niobé.
c Les immortels, de mon vivant, me changèrent en marbre; le ciseau de Praxitèle m'a rendue à la vie.»
d. - Brotée. — La tradition cite encore un second fils de Tantale; elle le fait agir dans un domaine tout différent de celui des autres enfants du roi du Sipyle. En effet, Pausanias (III, 22) attribue à Brotée, fils de Tantale, la plus ancienne statue de la mère des dieux, sur la roche Godine, dans le pays des Magnésiens qui habitent au nord du Sipyle. C'est là, au reste, tout ce que nous savons de ce Brotée; car il ne faut pas le confondre avec trois autres personnages de même nom, qui, à des titres divers, se sont illustrés dans la mythologie grecque.
Cybèle et son culte. Galles, Amazones.
Certes un des éléments les plus importants de l'histoire du Sipylos, c'est le culte de la grande divinité féminine, si répandu en Asie-Mineure; en effet, cette montagne n*a-t-elle pas donné à la déesse un de ses noms; n'y avait-elle pas ses sanctuaires, et surtout n'est-ce pas ici qu'on venait contempler sa statue la plus antique ?
fl } On possède encore trois beaux groupes de Niobé, dans la villa Borghèse, au Vatican et à la villa Albani. Mais le plus beau monument qui rappelle le massacre des Niobides se trouve au Musée de Florence.
« Les Bérécynthes, tribu phrygienne, et en général tous les peuples de la Phrygie, dit Strabon, comme ceux de la Troade qui habitent autour du mont Ida, rendent à Rhéa un culte où entre l'orgie. C'est Rhéa qu'ils invoquent sous le nom de Mère des dieux, d'Agdistis, de Déesse phrygienne, de Grande-Déesse, ou que, d'après la dénomination de certains lieux dans lesquels on rhonore, ils qualifient d'Idéenne, de Dindymène, de Sipylène, de Pessinuntis, de Cyhèle (X, 579). »
D'après la mythologie, Cybèle devait le jour à Méon et à Dindyme, roi et reine de Phrygie. Elle aima passionnément Atys, jeune berger phrygien, et le choisit pour son prêtre, sous la condition qu'il garderait sa chasteté. Mais Atys oublia avec une fille du fleuve Sangarius, la promesse qu'il avait faite. Pour le punir, la déesse le jeta dans un délire furieux durant lequel il se mutila; il alla même attenter à ses jours, quand Cybèle le métamorphosa en pin.
Le culte de la déesse représentait d'une manière symbolique sa légende mystique, qui n'était autre chose que l'expression des principaux phénomènes naturels qui se rapportent à l'influence du soleil sur la terre, à la reproduction des êtres, à la succession des saisons. A Cybèle était associé un dieu, nommé Atys, Attès ou Atès, d'un rang inférieur à elle et qu'on lui donnait pour amant. Cet Atès paraît avoir été une personnification du soleil. Sa fête tombait au commencement du printemps. Le premier jour, on pleurait la mort du dieu; c'était évidemment une allusion au passage de l'été à l'hiver. La métamorphose en pin trouve sa raison d'être en ce que les conifères sont presque les seuls végétaux qui gardent leur verdure durant l'hiver. Le second jour, les Galles ou prêtres faisaient retentir l'air des sons de leurs cornes et de leurs trompettes. Le troisième jour, ils se livraient à tous les excès de leurs exercices orgiastiques. Le quatrième jour, Atys était censé ressuscité et l'on exprimait sa joie par des danses désordonnées.
Enfin le cinquième jour était consacré au repos (0.
Gybèle était donc une personniiication de la terre, non pas spécialement de la tei're cultivée et productrice; comme la Déméter grecque, mais plutôt du sol dans son état rocailfeux et abrupt primitif: voilà pourquoi les pierres, les montagnes couvertes de forêts lui étaient consacrées et passaient même pour ses images. A Pessinonte, son simulacre était une pierre tombée, disait-on, du ciel et jadis recueillie sur une cime placée sous sa {protection. Au mont Ida, il existait une autre pierre qui lui était consacrée et à laquelle se raitachait la même tradition. Au Sipylus enfin, nous avons vu plusieurs monuments en rsq)port direct avec la grande Déesse; d'abord sa statue (2>, près de Magnésie; puis le Hiéron, plus près de Smyrne. qui présente bien tous les caractères propres à cette déesse des rochers et des montagnes. Un troisième monument qu'il est permis de rapprocher de Gybèle, c'est cette pierre informe que Pauisanias va visiter dans le Sipylos, et qui, de loin, a l'apparence d'une femme en deuil, mais de près n'est qu'un rocher. A ses yeux, c'est Niobé, la mère inconsolable qui, changée en pierre, pleure encore ses enfants. Cette tradition nous amène naturelleisaient à parler de la transformation que dut sulm* la Gybèle phrygienne qAiand elle fut introduite dans la lithurgie grecque. Il lui fallut se conformer aux lois de l'Olympe, et sous la figure de Rhéa, renoncer à son poétique amant, pour nouer une uniOA philosophique avec Saturne, - la Nature avec le Temps - ; de Déesse mère, elle devint la mère des dieux. Gette notion est beaucoup plus simple que l'autre^ moins dangereuse et plus morale.
La douleur de la déesse à la mort d'Atys, c'est Niobé qui pleure ses enfants; c'est la Terre, éplorée^ qui regrette le Soleil et voit périr autour d'elle tout ce qu'elle a produit pendant la
(1) W Maury, Histoire des Religions, etc., III, 80 et suiv. .
(2) M-^ Sayce, dans VAcademy du 18 octobre 1879, parle d'un grand phallus taillé dans le roc, qu'il aurait découvert à un demi-mille à l'est de la statue.
belle saison. Si Sapho de Lesbos nous dit que la déesse Latone et Niobé étaient de proches parents, il en résulte qu'on considérait la dernière, à l'origine, comme une déesse. On remarquera de même que la légende citée par Parthénias, renferme beaucoup plus de traits communs au mythe de Cybéle, que ne le font les traditions des poètes grecs proprement dits.
Citons, pour mémoire, d'autres explications proposées par la critique. « On a vu dans Niobé, une déesse de la pluie, et dans ses enfants les mois d'hiver, terrassés au printemps par le dieu solaire. M"* Goxy voitles enfants du brouillard, en d'autres termes les nuages, qui sont dissipés par les rayons du soleil, pendant que Niobé se fond en une pluie de larmes, qui se change en glace au sommet des monts.» Un autre, enfin, voit dans la fable de Niobé, la forme mythologique de la destruction de Tantalis. « Niobé, la ville superbe, fille de Tantale, est pétrifiée de douleur; elle pleure de voir autour d'elle le pays inondé et détruit; ses filles sont les sources qui arrosaient autrefois la contrée et qui furent taries; ses fils sont les villes voisines, englouties par la colère des dieux. »
Si la théologie grecque s'est efforcée de transformer la conception étrange de la déesse Sipylène, il faut ajouter qu'elle n'a pu empêcher le développement de la fable immorale d'Atys, ni l'invasion dans le peuple d'abord, et ensuite dans la société tout entière, des superstitions et des pratiques diverses qui se rattachaient au culte asiatique de Cybèle et de son amant.
Dans chaque ville où existait le culte de la déesse, ses prêtres, appelés galles; étaient organisés en un collège sacré qui avait à sa tète un archigalle. De même que les derviches, ils mendiaient de lieu en lieu, débitant pour quelque argent leurs prières ou leurs formules purificatoires. On appelait ces corybantes vagabonds, métragyrtes; ils portaient un costume particulier; vêtus d'une tunique de lin et d'une robe de soie semée de fleurs et brodée d'or, ils portaient sur la tête une sorte de mitre, coifl*ure d'origine essentiellement asiatique. Les
actes bizarres et indécents auxquels se livraient ces charlatans, finirent par inspirer pour eux un sentiment de dégoût et de mépris.
Le culte de Gybèle, sous ses rapports purement asiatiques, rappelle cette grande divinité, d'origine babylonienne que les Phéniciens et d'autres peuples, sans doute, ont introduit dans l'Asie antérieure; elle s'appelle Ma en Gappadoce, Anaïtis à Zéla dans le Pont, Dindymène à Pessinunte en Phrygie; de là les Pélopides en ont porté le culte dans la Grèce propre, où cette déesse devint tantôt Artémis^ tantôt Aphrodite. G'est elle encore qu'on reconnaît dans VArtémis du fameux sanctuaire d'Ephése; là tout le corps de la désse est couvert de mamelles gonflées de lait. G'est la mère et la nourrice universelle.
Toutes ces divinités féminines représentent, dans leur essence, une même conception religieuse; mais sur ces côtes découpées en un si grand nombre de petits Etats autonomes, cette conception, en passant par l'esprit actif des Grecs, a subi divers changements de forme et pris différents noms. Ainsi le culte d'Héra à Samos a le même fond que celui d'Ephèse. Si l'on a méconnu l'identité primitive de ces déesses, Aphrodite et Artémis, Héra et Gybèle, c'est que l'on a trop isolé les Grecs de leurs voisins. Sur les côtes de l'Archipel, l'idée panthéisti* que se brise en tant de rayons, que l'on a pu méconnaître jusqu'à nos jours l'unité du foyer primitif d).
Avant de finir ce chapitre, notons encore un dernier trait et pas le moins important, de ces cultes asiatiques. Outre les collèges de prêtres, ces antiques divinités avaient aussi des légions de prêtresses, à l'origine, armées à la guerre et célébrant l'anniversaire de leur déesse par des combats sanglants. Hérodote ( IV, 180 ) raconte ces fêtes dans le sanctuaire de la Séléné lybienne. Or, on se rappelle l'analogie entre ce culte et celui d' Artémis d'Ephèse. Gallimaque décrit les danses des
(1) G. Perrot, Revue des Deux-Mondes, 15 mai 1879. L'Ile de Cypre.
prêtresses du temple, et ne disait-on pas que celui-ci avait été fondé par les Amazones, ou au moins avait reçu sa consécration par Tasile qu'il accorda à ces femmes guerrières.
Ces mêmes prêtresses défendaient vaillamment leur temple contre l'ennemi. Ainsi à Ephèse, les Athéniens étaient frappés de cette apparition merveilleuse de prêtresses fanatiques qui défendaient, l'épée et l'arc à la main, le terrain sacré de la grande déesse; et, tandis qu'ils oublièrent les peines et les dangers de la colonisation, le combat avec les Amazones^ c'est-à-dire les prétresses guerrières, resta pour tous les temps, un sujet de prédilection pour l'art attique W,
Ces considérations nous aideront à nous rendre plus facilement compte des rapports des Amazones avec la fondation de la première ville de Smyrne ; en même temps, elles nous expliquent la haute estime et la vénération toute religieuse que les habitants de cette ville vouèrent toujours à V Amazone Smyma. Avant de traiter de ces rapports, écoutons ce que les traditions disent des anciennes villes du Sipyle.
Villes préhistoriques du Sipylos.
Tantalis, Sipylus, Navlochon.
L'antiquité, non-seulement nous a conservé la légende de Tantale et de son empire, mais elle s'est efforcée de la localiser, et ses représentants les plus autorisés reviennent sans cesse sur ce sujet.
a. - Tantalis, capitale de la Méonie, fut fondée sur le Sipyle, où elle fut la retraite des dieux et des chœurs des Curetés autour de Cybèle. Elle fut le berceau de toutes les fables mystiques que la crédulité des citoyens de Smyrne
(1) E. CuRTius, Beitrage, etc. p. 10 à 12,
honore depuis d'un culte superstitieux (i).
Le commerce des Immortels avec les heureux habitants de cette ville, ferait supposer qu'elle était sur le sommet de la montagne, sur la cime même la plus élevée.
Cependant les autres récits qui concernent tous sa destruction, semblent s'écarler de cette hypothèse.
Strabon, en effet, en parlant des tremblements de terre de cette montagne, raconte : « Et Sipylus fut engloutie sous le règne de Tantale, et les marais ont formé des lacs, xat SiwXoç x-atiaipa^Y;, xaii rijv TiviiXcu Pafft/.eCav, xat àÇ 5/.ôv A'!|jLvat è^évovio (Strab., I, 58 C). Il revient sur ce sujet une seconde fois, et dit qu'il ne faut pas regarder comme une fable ce qu'on raconte du mont Sipyle et de son bouleversement (XII, 579 C).
Aristote, (Météorol., II, 8), en parle en ces termes : ^sv:- [jLiVou lï ffs'.aiJLoD li Tztpi SîrjXcu avExp xûr<, un tremblement de terre ayant eu lieu, tout ce qui était attaché au Sipyle fut renversé. Pline (V, 31), fait allusion aux mêmes événements : « Ont péri dans l'intérieur Daphnus et Hermésia, et Sipylus , appelée jadis Tantalis, capitale de la Méonie, et située là où est maintenant l'étang Salé ; ont péri encore Archéopolis^ substituée à Sipylus, Colpé, substituée à Archéopolis, et Léhade, substituée à Colpé. En revenant sur nos pas, nous trouvons à douze mille pas, sur la côte, Smyrne, fondée par l'Amazone et rétablie par Alexandre. »
Dans un autre pas.sage, il revient sur ces phénomènes géologiques : « La terre, en s'afTaissant, a absorbé... Sipylus dans la Magnésie, et antérieurement dans le même endroit, la célèbre ville qu'on appelait Tantalis (2). »
Aelius Aristide (loc. cit.) ne manque non plus de mentionner la destruction de cette ville légendaire : « Celle-là (c'est-à-
(1) Ael. Aristide, Œuvres compl. Dind. I, p. 372.
(2) Hist nat., 11,41. Terra devoravit... Sipylum in Magnesia et prius in eodem loco clarissimam urbem qusc Tantalis vocabatur.
dire la plus ancienne ville), les nymphes l'ont reçue et elle est à présent cachée comme un écueil ; car, comme on dit, elle est allée sous le lac. -»
Pausanias, enfin, après avoir exposé sa théorie des tremblements de terre, ajoute : « Idée, ville située sur le mont Sipyle, fut abîmée de la sorte; iÇ '/d(5\Lx dl?avi(jSf,vat ; l'eau qui sortit de la montagne, engloutit la ville et forma un lac que l'on nomme Saloë ; » et il ajoute un peu naïvement : « xat ipeima TciXeù); Sy) Xa ?|V èv vf^ Xt|AVY], ^plv ^ xb u^wp àziy.pufS^Vf aùxà tou x^'"
Ces données nous prouvent combien les anciens tenaient à Texistence de cette antique ville; ils justifiaient sa complète disparition par les tremblements de terre. Peut-être la suite de notre travail prouvera que les révolutions politiques y eurent une part au moins aussi considérable.
Un fait qui frappe dans ces passages, c'est la tradition de Pline, d'après laquelle la ville aurait porté cinq noms successifs, ou bien cinq villes se seraient succédé au même endroit : Tantalis, Sipylus, Archéopolis, Colpé et Léhade. A moins de supposer des emplacements divers, il y a évidemment contradiction.
Où était située cette Tantalis, clarissima urbs'! A Pétrota, au nord de Smyrne, ou près de Magnésie, ou encore au lac de Tantale ? Ces trois emplacements ont trouvé des défenseurs; examinons les preuves.
Les ruines, au-dessus de Pétrota, dans lesquelles M. Texier reconnaît Tantalis, se laisseront difficilement identifier avec celles dont nous parlent d'un commun accord tous les anciens auteurs. En effet, la montagne se fend, des rivières s'échappent de ses flancs et la ville entière est engloutie dans le lac marécageux de Saloë, La plus complète destruction a donc lieu; c'est la mythologie seule qui en parle; cependant Strabon s'efforce d'en prouver la vérité par les tremblements de terre des temps historiques (XII, 579, G.). Ici, au contraire, une
acropole est toujours visible au sommet de la montagne; des tombeaux nombreux sont disposés sur ses flancs; rien dans la conformation du terrain pour y reconnaître une ville engloutie. La flaque d'eau que M. Texier appelle lac Saloë dans le texte de son ouvrage, et aussi lac de Tantale dans sa carte du Sipylus, est située au-dessus des tumulus et à plus de cent-cinquante mètres au-dessous de l'acropole. Au reste, ses dimensions sont si minimes, même en hiver, qu'il est impossible de ridentifier au lac marécageux de Saloè.
Ghandler, Hamilton, G. Hirschfeld, placent la localité de cette légende dans la plaine marécageuse, à Test de Magnésie, au pied de la roche Codine, là où se voit encore la fameuse statue de Gybèle.
Il est certain qu'il existait à cet endroit un grand centre d'habitation, comme nous l'avons vu plus haut; mais rien ne milite en faveur de l'hypothèse d'y placer l'antique Tantalis. En effet, le marais en question est trop insignifiant ; aujourd'hui même, l'étang n'existe que grâce à un endiguement artificiel. Or, Pausanias parle du lac Salaé comme existant encore de son temps ; de plus, après avoir pris en considération tous les passages qui le concernent, il est difficile de ne pas le placer dans l'intérieur de la chaîne de montagnes ; par conséquent, de placer Tantalis dans le cœur même du Sipylos. Puisque les dieux la fréquentent et y font bonne chère avec les mortels, on se la figurait sur le sommet de la montagne, et non au pied, au bord de la plaine. 6'est ainsi qu'Aelius Aristide a pu dire : « La plus ancienne ville fut fondée sur le Sipylus, où elle fut, dit-on, la retraite des dieux, x
Pline est encore plus explicite : après avoir énuméré les différentes villes qui se sont succédé sur le Sipylos, il ajoute : « En revenant en arrière, nous trouvons à douze mille pas, sur la côte, Smyrne fondée par l'Amazone et rétablie par Alexandre. y> Ces douze mille pas, à raison de un mètre quarantehuit le passum, font dix-sept kilomètres sept cent soixante
mètres. Or, ce chiffre, bien loin de nous conduire à Magnésie, nous laisse sur la crête de la montagne, à moitié chemin à peu près, entre cette ville et Smyrne. Dans un autre passage, le même auteur appuie sur le fait que la ville de Sipylus était sur le territoire de Magnésie. En ajoutant foi aux données du naturaliste romain, l'emplacement de Tantalis se trouverait donc dans le massif du Manissa-Dagh, le Sipylus proprement dit, jusqu'ici à peu près inexploré. De nouvelles recherches seules pourraient résoudre la question ; jusque-là, il est prudent de s'arrêter aux hypothèses.
On m'objectera peut-être ici , pourquoi ne pas placer Tantalis au Kara-Gôl et appeler ce lac Saloé. D'abord ce lac possède trop peu le caractère d'un marais, tel que nous le voyons constaté unanimement dans les textes anciens ; puis, les alentours ne portent aucune trace d'un bouleversement quelconque qui justifiât la tradition. En outre, son éloignement de Magnésie pourrait aussi être un obstacle.
Au reste, de ce que l'un des sommets voisins de ce lac, a été identifié au Trône de Pélops, il ne s'ensuit pas que Tantalis doive être à la même place ; car les textes de Pausanias, examinés avec soin, ne nous permettent pas de les confondre, ni de les superposer les uns aux autres ; c'est là une faute à laquelle il est facile et souvent tentant de se laisser entraîner. Si donc l'emplacement de cette antique ville de Tantalis, ainsi que celui du lac Saloé se refusent, jusqu'à présent à une identification certaine , et que d'intelligentes explorations seules pourront peut-être apporter quelque lumière dans une question si obscure, nous serons plus heureux dans la recherche de la seconde ville, fondée aussi par Tantale, et nommée NavloclwHj plus tard, Smyrne.
h. - C'est encore Ael. Aristide que nous suivrons comme guide. '< La deuxième ville, dit-il, était située sous le Sipylos, vers sa saillie, sur le bord de la mer, entre l'ancienne et celle d'aujourd'hui . y> Cette indication suffirait pour reconnaître cette
ville dans les ruines qui entourent le tombeau de Tantale ; elles sont effectivement situées entre le Pagus, où était la ville d'Alexandre et le sommet du Sipyle, où Aristide plaçait Tantalis, la plus ancienne ville. Consultons le témoignage d'autres écrivains, pour éclaircir complètement cette question fort débattue.
Pausanias (VII, 5, 1) distingue, en parlant de Smyrne, la ville de son temps et fondée par Alexandre, de celle des Eoliens, et dont s'emparèrent les Ioniens de Colophon. « Elle était une des douze villes des Eoliens et était habitée de même que de mon temps encore, au lieu qu'on appelle la Vill^ ancienne, »
Strabon, par deux indications précises, fournit le moyen de déterminer l'emplacement de cette ville ancienne. Après avoir parlé de Glazomène, patrie d'Anaxagore, située sur la côte de la presqu'île qui enferme au sud le golfe Herméen, il continue en ces termes :
« Viennent ensuite un temple d'Apollon , puis des eaux thermales (Lidj a du château); et enfin la rade et la ville de Smyrne. A cette rade en succède une autre, près de laquelle existe l'ancienne Smyrne, à vingt stades de la nouvelle. »
Evidemment le géographe distingue dans la longueur totale du golfe trois parties, dont la première,, qu'il indique sans la nommer, est le golfe Herméen. La seconde partie, plus à Tintérieur, forme l'admirable rade de la moderne Smyrne, et la troisième, où se termine le golfe, aboutit à l'échelle de Bournabat. C'est près des bords de ce dernier bassin que doit être situé le point que nous cherchons, et, en effet, à la distance de vingt stades, mesurés sur la largeur du golfe, à partir de la ville moderne, se trouvent les restes de constructions que nous avons décrits dans la première partie de cet ouvrage.
Dans ces vestiges d'une haute antiquité, quelques voyageurs ont cru retrouver Sipylus, la ville où régna Tantale, mais, comme le remarque très-bien Hamilton (Researches
in Asia-Minor, t. I, p. 49), Sipylus, d'après les termes de Strabon, qui en fait mention en plus d'un endroit, ne paraît pas avoir été aussi rapprochée de la mer, et, comme nous l'avons vu, doit plutôt être cherchée sur le sommet du mont Sipyle, tandis que la position des ruines dont nous parlons, voisines de la mer, se rapportent parfaitement au site qu'a dû occuper la Smyrne des premiers temps.
Enfin, parmi les preuves alléguées par le savant voyageur anglais, il en est une qui tranche la question, c'est que dans toute cette partie de la contrée, on ne peut trouver aucun autre emplacement pour une ville, à moins de supposer, contre l'usage général des anciens, qu'elle fût bâtie en entier dans la plaine. Lorsqu'on fait le tour de la baie de Bournabat, depuis le Pagus qui domine la ville moderne, jusqu'à la colline dont nous avons parlé plus haut, cette hauteur est la seule qui présente l'apparence d'une acropole, ou sur laquelle on ait découvert d'anciennes ruines. Strabon, dans sa description si exacte de la côte de l'Ionie, et surtout du golfe de Smyrne, parle bien de l'ancienne ville de ce nom, mais ne fait jamais allusion au fait que l'ancienne Sipylus fut située au bord de la mer, quoiqu'il cite le nom de cette dernière ville dans plus d'un endroit. La preuve est négative, il est vrai, mais comparée aux autres textes, elle les corrobore parfaitement, et en acquiert ainsi une valeur toute positive. Nous avons déjà cité Ael. Aristide; Etienne de Bysance n'est pas moins clair quand au mot Smyrne^ il dit : « Ville de l'Ionie que Tantale fonda et gouverna d'abord ; elle était alors appelée Navlochon et ensuite elle fut nommée Smyrne, de l'Amazone Smyrne qui prit possession d'Ephèse. » Ainsi, cette ville, fondée par Tantale , appelée d'abord Navlochon ( port , mouillage ) , puis Smyrne, était bien au bord de la mer, et surtout bien distincte de la ville de Sipylus. Tantale, outre sa capitale dans la montagne, voulut avoir près de la mer une ville avec un port. A cheval sur le Sipylos, son empire ne pouvait manquer de de-
venir continental et maritime. Ce dernier caractère remporta même si bien, que cette seconde ville, éclipsa bientôt la métropole dont il ne resta plus que des souvenirs fabuleux.
Les auteurs, comme à l'envi, rapportent la destruction de cette capitale du Sipyle : elle fut détruite par un tremblement de terre et engloutie dans le lac Saloé qu'elle dominait de la hauteur. Il n'en est pas de même de la seconde ville ; bien loin de s'agir d'une destruction quelconque, à cette époque reculée, il résulte des passages cités plus haut, qu'elle a duré jusqu'aux temps historiques, ,en changeant de nom, et, en partie du moins, de population. En effet, c'est dans cette ville, au pied du Sipylus , qu'ont lieu les premiers établissements des peuples d'origine hellénique ; Aristide , en parlant de Smyrne, dit clairement : « Le peuple le. plus ancien y est autochthone; et comme elle dut recevoir des colons, elle en a reçu de ceux des autochtones du reste du continent, et elle a absorbé heureusement les Hellènes de vis-à-vis. Elle a reçu, comme on dit, les Erechtides d'Athènes, à partir de la guerre contre les Amazones, et ensuite ceux qui vinrent après (Œuv. compl. 1. 1, p. 372). »
Ces considérations nous conduiraient à la fondation de la colonie grecque ; cependant, avant de passer à l'époque historique, passons en revue les peuples qui habitaient la contrée à cette époque reculée, tels que les anciens nous en ont conservé les souvenirs mythiques, et ajoutons quelques-uns des résultats que les recherches de la science et de la critique modernes, ont fourni à ce sujet.
Peuples antiques de TAsie-Mineure.
Toutes les races du monde antique semblent s*être donné rendez-vous en Asie-Mineure. Au début de l'histoire , on y trouve les Touraniens et les Koushites établis, chacun selon ses instincts nationaux, les premiers sur les côtes du Pont et sur le plateau central, dans un pays de montagnes et de mines; les seconds sur le versant de la mer Egée, dans des régions propres à la culture et au commerce maritime. Les Koushites disparurent les premiers sans presque laisser de traces ; c'est à peine s'il est permis de reconnaître dans les Gares primitifs, les restes d'une de leurs tribus les plus puissantes.
« Ils succombèrent sous les attaques combinées des Aryens et des Sémites. Ces derniers ne se bornèrent pas à coloniser la Syrie et les bords de l'Euphrate, mais jetèrent des rameaux jusqu'à la mer Egée. C'est en Lycie, et le long de la côte méridionale, que les tribus sémitiques parvinrent à s'établir solidement. Un rameau de la branche araméenne colonisa la Cilicie, et forma bientôt, avec les Solymes et les Eremhes^ Tavant-garde des peuples sémitiques, contre les nations de race âiyenne. »
Les Aryens d'Asie-Mineure appartiennent tous à une même famille dont le domaine s'étendait de l'Arménie au Tauros et à la mer de l'Archipel. Le gros de la nation se concentra sur la partie occidentale du plateau, arrosée au nord par le Sangarios, au sud par le Méandre. Ce pays, auquel on a donné le nom de PJirygie, a toujours été renommé pour la fertilité de ses champs et la beauté de ses prairies ; il devint bientôt le siège d'un royaume puissant et d'une race laborieuse. La langue phrygienne est apparentée au grec ; sa déclinaison et sa conjugaison avaient les flexions et subissaient, au moins en
partie, les lois phonétiques du gredU. Séparés de la mer par des peuples de la même famille, les Phrygiens s'isolèrent bientôt, et donnèrent à leur civilisation un tour particulier. Leurs traditions nous montrent les plus puissants de leurs rois, établis aux sources du Sangarios ; Gordios et son fils Midas fondent une monarchie dont la puissance porta haut, parmi les Hellènes d'Europe, la renommée du nom phrygien. Cette renommée était parvenue jusqu'en Egypte, témoin la tradition que nous a transmise Hérodote (H, 5), d'après le récit des prêtres de Memphîs.
Au surplus, les Phrygiens firent de bonne heure des pas rapides dans la civilisation ; c'était à eux, ainsi qu'aux Lydiens, que les Ioniens d'Asie reconnaissaient devoir une partie de leurs progrès dans les arts, qu'à leur tour ils transmirent à leurs compatriotes de la Grèce européenne ^2;. Au début de l'histoire grecque, les rois de Phrygie sont célèbres par leurs richesses, leur amour pour les chevaux et l'adoration fanatique qu'ils rendaient à la Mère des dieux et à Dionysos. Le char royal de Midas et son nœud gordien, restèrent longtemps intacts comme un souvenir de l'ancienne suprématie phrygienne : il fallut l'épée d'Alexandre pour trancher le nœud, et l'invasion grecque pour faire oublier les vieux rois nationaux.
Au nord de la Phrygie, quelques tribus âr^ ennes peu nombreuses, se répandirent dans les forêts qui bordent le Pont- Euxin, et devinrent la race obscure des Paphlagoniens, A leur gauche, les Thraces, sous le nom de Thyni, Dithyni, Bébrikes^ occupaient les deux rives du Bosphore (3).
Plus à gauche encore, la grande nation des A/î/stens couvrait la vallée du Rhyndaque et celle du Caïque, le massif de l'Ida et toute la péninsule jusqu'à la mer Egée. C'est ici que prospéra
(1) E. CuRTius, Griech. Geschichte, 1. 1, p. 63.
(2) Vivien de Saint-Martin, L'Asie-Mineure, 1. 1, p. 173.
(3) E. CuRTiLS, Gr. Geschichte, t. I, p. 63
l'empire de Troie, sur les bords du Scamandre ; les fouilles de M. Schliemann ont prouvé Texistence d'une civilisation originale, où Ton chercherait en vain les traces d'une influence égyptienne ou assyrienne. »
Au sud de laTroade et de la Mysie, habitait tout un groupe de races indécises : Méones, Lydiens, Léléges, Pélasges^ Cares et Lyciens, Les Méones, appelés plus tard Lydiens^ exploitent les riches vallées de THermos, du Caystre et du Méandre ; c'est à ce peuple que se rapportent les traditions de Tantale et de son empire sur les deux flancs du Sipylos.
Les Léléges apparaissent sur tous les points de la côte à la fois, mêlés aux souvenirs les plus lointains de la Grèce et de l'Asie-Mineure. A côté des Léléges, les Cares, mêlés de sang koushite, dominaient sur les côtes et les îles de la mer Egée.
Les Pélasges occupent la plaine basse de l'Hermus, la fertile Larisse , ainsi que quelques points de la plaine du Caystre.
Les Lyciens, resserrés au sud entre les Solymes et les Cares, s'étendaient dans l'intérieur jusqu'aux bords de l'Halys.
Toutes ces nations sont tellement mêlées à l'origine, qu'il est difficile, pour le moment du moins, de fixer les limites précises de leur domaine, et qu'on se voit souvent obligé d'appliquer à toutes, ce qui n'est affirmé que d'une seule. Essayons cependant de nous reconnaître dans cette obscurité, en traitant plus spécialement des peuples en rapport avec le Sipylos.
En général, la période qui nous occupe appartient à un âge de révolutions peu connues et de migrations de races fort compliquées. Des peuples divers, chassés par des invasions, ou poussés par l'esprit de conquête et d'aventure, viennent, de l'intérieur de ce continent ou du rivage opposé de la mer Egée, occuper les côtes occidentales de la péninsule anatolique. Ce flux et reflux de peuples qui dura sans doute des siècles, a laissé des traces confuses, mais bien reconnaissables,
dans les mythes et les souvenirs des derniers occupants, c'està-dire des Hellènes.
Les Méoniens apparaissent les premiers, TEtat gouverné par leur roi Tantale était situé sur les deux revers du Sipylos ; Sipylus-Tantalis, cette cité mythique, aïeule de Smyrne, suivant la croyance des Smyrnéens, était la capitale de ce royaume. C'est de là que partit Pélops, fils de Tantale, pour aller établir sa dynastie, de tragique mémoire, dans la presqu'île dont il devint le héros éponyme.
Les Méoniens étaient une branche de la race phrygienne. Un des rois de Phrygie, qu'une généalogie mythologique fait époux de Dindyme et père de Gybèle, rappelle, par son nom même de Méon^ cette parenté des Phrygiens et des Méoniens. Les auteurs anciens considèrent Tantale, Pélops et Niobé, comme Phrygiens (Strab., XII, 8, 2). C'est abusivement que les auteurs donnent à l'ancienne Méonie le nom de Lydie, en parlant des temps antérieurs à l'invasion des Lydiens. C'est par un semblable anachronisme qu'ils font déjà de Tantale un prince lydien.
Une autre famille, non moins anciennement établie dans les montagnes et les vallées du httoral de l'Asie-Mineure, est celle des Léléges, Répandue sur les îles de la mer Egée, elle se rendit redoutable par ses pirateries ; Mi nos y mit un terme en la chassant de l'Archipel ; et c'est de là, si l'on en croit Hérodote, qu'elle aurait gagné le continent anatolique, et principalement les côtes de la Carie, à laquelle elle doit ce nom de Cares^ sous lequel elle est souvent désignée par les anciens. Un philologue allemand Cl) a réfuté d'une manière convaincante l'opinion d'Hérodote, à laquelle il préfère le témoignage des Léléges eux-mêmes que cite l'historien, et d'après lequel ils auraient occupé de temps immémorial les régions maritimes de l'ouest de l'Asie-Mineure, avant d'émigrer en partie
(1) Deimling, Die Leleger.
dans les îles voisines et dans les Cyclades. Ce changement de demeure s'explique avec assez de vraisemblance par les envahissements de la nation phrygienne qui, s'étendant de plus en plus, du nord et du centre, de l'Anatolie vers la mer, vint rompre sur plusieurs points la continuité des établissements des Léléges, et les força d'émigrer en partie.
La Grèce européenne eut aussi ses tribus de Léléges; ces nombreux essaims, répandus dans la Béotie, TAttique, la Laconie et même en Elide et en Etolie, prouvent la fécondité et la m«asse imposante de ce peuple, aux jours de sa prospérité et de sa puissance.
Il disparut cependant de bien bonne heure du sol de la Grèce et même de celui de T Asie-Mineure , si l'on excepte quelques districts de la Carie; pour les historiens grecs, il n'existait plus qu'en souvenir, s'étant confondu sans doute avec les Hellènes, devenus les maîtres de ces contrées.
Les Léléges, dont la valeur et l'ancien lustre furent mal appréciés par les auteurs grecs qui les jugeaient d'après ce qu'ils devinrent à leur déclin, n'étaient point originairement un ramas d'aventuriers de divers pays, comme ils le donnent à entendre, d'après une fausse interprétation de son nom de Léléges. M. G. Gurtius pense que la racine du mot ne signifie pas rassembler ce qui était épars, mais choisir et recueillir dans un tout, ce qu'il y a de meilleur. Les Léléges se désignaient ainsi eux-mêmes, comme un peuple d'élite, comme une race choisie
Nous pouvons donc les considérer comme une tribu éminente ou privilégiée de la nation des Gares. Ils appartenaient à la grande famille grecque, dans son acception la plus étendue. Les éléments sémites qu'on a reconnus chez les Gares primitifs, s'expliquent aisément par d'étroites relations que ce peuple aura entretenues avec des tribus d'origine céphène, relations prouvées par son dialecte « barbare ^ et, ce qui est plus important, par le culte tout asiatique de la divinité féminine
d'Art émis (1).
M. E. Curtius fait un pas de plus et observe fort judicieusement : « Les Grecs de l'Asie-Mineure ne furent pas désignés d'après les pays d'où ils sortaient, mais ils portaient des noms ethniques, comme en Orient, celui de Javan, Le nom le plus répandu était celui de Léléges : il y avait des Léléges en Lycie, à Milet, à Ephèse, à Smyrne, comme dans la Troade, c'est-àdire sur toute la côte que nous avons reconnue être la patrie originaire des Grecs ioniens. Dans la Grèce occidentale, on trouve des traces du même nom, partout où les Grecs asiatiques ont pu s'établir et répandre leur civilisation, sur la côte de Messénie, de Laconie, d'Elide, ainsi qu'à Mégare, où l'on plaçait un Lélex comme héros à la tête de l'histoire du pays (2).
Le nom des Pélasges rappelle, sous ce rapport, celui des Léléges. Dans l'antiquité, comme de nos jours, il a aussi donné lieu aux suppositions les plus diverses, et peu de noms ont, à ce degré, occupé les savants. Une opinion fort accréditée aujourd'hui considère les Pélasges et les Hellènes comme un seul et unique peuple, comme une même famille sous deux noms différents. « En effet, dit M. E. Curtius, les Pélasges ne sont pas un peuple nomade et chasseur ; c'est une nation qui se livre à l'agriculture, se construit des demeures fixes, choisit les sommets des montagnes comme séjour de la divinité. L'Ida et l'Olympe sont consacrés aux divinités que les Grecs, aussi bien que les Pélasges, ont honorées comme dieux nationaux (3). »
Quant à l'origine et à l'histoire de ce peuple, il règne une grande diversité d'opinions : nous dépasserions le cadre de cet ouvrage à n'en faire que l'énumération. Certes, il a laissé des traces incontestables dans l'histoire, et il est impossible de ré-
(1) A. Cherbuliez, Smyrne et l'orat. Aristide, p. 7 et 199.
(2) Griech. Gesch., I, 41.
(B)Gr.Gesch., I, 20.
voqueren doute son existence, mais tout fait croire que les historiens, abusant de son nom, l'ont appliqué à une foule de peuples d'origines diverses. Un savant anglais , après avoir énuméré les principaux passages des auteurs anciens qui concernent les Pélasges, arrive aux conclusions suivantes : « The Greek writers from Homer and Hesiod downward mention Pelasgians ; but if we examine their statements we fin dthat the term is used in two (perhaps three) sensés : Firstly,as denoting a certain Greek tribe which inhabitated Thessaly during the heroïc âge (II., II, 681. and XVI, 233), and secondly as équivalent to our own term prehistoric (Herod., I, 146; I, 56 ; II, 56). Since the same name is also found in Mysia (II, II, 840-3) it is probable that it was a word of gênerai meaning, like so many of the names of early Greek ethnology, and accordingly ap-
plied to tribes of différent origin and race In the oldest
passages of Homer where it occurs it is applied to Achaean Greeks ; in later Greek literature it is merely synonymous of prehistoric, while in modem times it bas served as a watchword of ail kinds of obsolète théories and pre-scientific fancies (D. »
M. E. Curtius résume ainsi ses considérations sur cette question : « L'époque pélasgique est le fond, l'arrière-plan de l'histoire; c'est une vaste uniformité (ein grosses Einerlei), où rien n'a une physionomie particulière. Hellen et ses fils apportent la vie et le mouvement dans cette masse ; avec leur apparition commence l'histoire (2).
Il nous reste à dire quelques mots sur le dernier peuple en rapport avec le Sipylus et l'ancienne Smyrne; ce sont les Lydiens : Tantale n'est-il pas appelé roi de Lydie. Selon les historiens les plus anciens, les Lydiens furent d'abord appelés Maeoniens ; en effet, Homère ne parait pas avoir connu le nom de Lydie, et donne à ses habitants le nom de Maeoniens. La
(1) H. Sayce, Academy, February, 1, 1879, p 99.
(2) Gr. Gesch.,I, 27.
tradition attribue le changement de nom à Lydos, fils d'/iti/s, le premier roi de la contrée. L'historien Josèphe donne aux Lydiens une origine sémitique, en les identifiant avec les enfants de Loud (Genèse, X, 22). D'autres écrivains rattachent l'établissement de la deuxième dynastie, celle des Héraclides, à une prétendue domination des premiers rois de Ninive sur r Asie-Mineure (1).
On voit que la question reste ouverte; peut-être les fouilles de Karkémish et l'interprétation des hiéroglyphes hittites, jetteront-elles quelque lumière sur ce point encore obscur. Une solution complète de ces intéressantes questions d'histoire et d'ethnologie, ne pourra être atteinte que le jour où Sardes, l'antique capitale de la Lydie, aura livré ses secrets après des fouilles étendues et intelligentes.
D'après les traditions du pays, Méan ou Manès^ fils de Zeus et de la terre, eut Cotys, de Gallirrhoé fille de l'Océan. Cotys eut Asios^ qui donne son nom à l'Asie, et Atys^ qui fonda, en Lydie, la dynastie des Atyades, Atys eut deux fils, Tyrsènos ou Tyrrhénos et Lydos^ selon les uns (-), Torrliéhos et Lydos^ selon les autres (3).
L'examen de cette généalogie, où sont compris tous les héros éponymes du pays, montre qu'il y eut d'abord, sur la côte ouest de l'Asie-Mineure, un grand peuple appelé Méones^ formé de plusieurs tribus : les Lydiens , les Tyrsênes ou Tyrrhênes (Toursha), les Torrhêhes, les Shardanesi^), Quelquesunes de ces tribus, attirées vers la mer, sans doute par l'attrait de la piraterie, finirent par quitter le pays et par aller chercher fortune au loin. « Aux jours d'Atys, fils (ou petit-fils) de
(1) Maspero, Histoire anc. p 479.
(2) Hérodote, I, 94.
(3) Xanthos db Lydie dans Denys d'Haly car nasse , Ant., rom. I,
(4) De SardoSy héros éponyme de la ville de Sardes (MASPERO.,Hist. anc, p. 247).
Manès , il y eut une grande famine par toute la terre de
Lydie Le roi se résolut à partager la nation par moitié et
à faire tirer les deux portions au sort ; les uns devaient rester au pays, les autres s'exiler. Aux émigrants, il assigna pour chef son fils Tyrsénos. Le tirage accompli, ceux qui devaient partir descendirent à Smyrne, construisirent des navires, y chargèrent tout ce qui pouvait leur être utile, et partirent à la recherche d'une terre hospitalière. Après avoir passé bien des peuples, ils parvinrent en Ombrie, où ils fondèrent des villes qu'ils habitent jusqu'à ce jour. Ils posèrent leur nom de Lydiens et, d'après le fils de roi qui leur avait servi de guide, se firent appeler Tyrséniens (t). » Quelque douteuse que soit la valeur historique de ce passage d'Hérodote pour l'origine des Etrusques, il est impossible de ne pas y voir un écho des anciennes traditions du pays touchant les migrations de ces peuples, migrations qui ont été prouvées par les textes égyptiens, comme nous verrons plus loin.
Vers la fin du treizième siècle (2), les Atyades furent remplacés par les Héraclides, dont le fondateur, Agron, possède une généalogie plus mythique que sa personne. Il descendait d'Hercule et d'une esclave de Jardanos, par Alkaeos, Bêlos et Ninos. M. Maspero regarde cette généalogie comme l'invention d'un historien, désireux de rattacher les rois de Lydie aux héros les plus célèbres de la Grèce et de l'Orient.
L'histoire de la seconde dynastie est aussi peu connue que celle de la première. Agron eut pour successeurs vingt et un rois, dont les règnes réunis forment un total de cinq cents ans. Vers 700, les Héraclides furent renversés à leur tour : Gygès^ fils de Daskylos, assassina le roi Candaule et s'empara