LA TERRE
§ 1. — Raisons qu'il y a de considérer la terre a part.
NousavonsàpeuprèscomplètementIaissédecôté,dans les deux chapitres qui précèdent, tout ce qui concernela terre. A peine avons-nous indiqué que, dès le moyen âge, nos paroisses rurales nous offrent des exemples nombreux de propriétés et d'exploitations communales. Nous aurions pu montrer de même, dans l'ancien domaine de la couronne devenu l'actuel domaine privé de l'État, un premier type de propriété et d'exploitation nationales ; et Ton sait que les terres du roi, ses forêts surtout, en constituaient le principal élément. Mais telle est la complexité des problèmes qui se posent à l'égard de la terre, telle est l'importance, pour l'avenir du socialisme, de l'attitude, jusqu'à ce jour indécise, qu'il va prendre ici, qu'il est indispensable d'examiner la question à part, dans son ensemble et dans ses multiples aspects.
Pour ne remonter ni à Solon ni aux Gracques et nous en tenir à ce xix" siècle qui vit surgir, en Europe et en Amérique, une si riche floraison de théories sociales, c'est un fait véritablement curieux que d^ne part la propriété individuelle de la terre fut très explicitement condamnée par certains économistes libéraux restés par
ailleurs fidèles aux conclusions de l'école classique, et que d'autre part elle est tous les jours célébrée par les adversaires du socialisme comme restant leur suprême espoir et leur fournissant par sa survivance tenace leur plus solide argument. Expliquer ce fait, ce sera tout ensemble expliquer comment, en justice stricte et à prendre les mots dans leur sens étroit, la propriété individuelle de la terre n'est pas défendable ; et comment cependant, après plus d'une hésitation et plus d'une contradiction, les socialistes doivent se décider enfin à prendre franchement, sans réticences et sans arrièrepensée, la défense des petits agriculteurs indépendants, dans tous les cas du moins, et ce sont, nous le verrons, les plus nombreux, où la petite exploitation n'est pas en conflit avec les conditions techniques de la culture.
D'un mot, la confusion tient à ce que, dans cette question de la propriété agraire, deux problèmes distincts sont posés, et qu'on s'est trop souvent imaginé, chez les socialistes aussi bien que chez les conservateurs, qu'il suffisait de résoudre l'un pour résoudre l'autre. Il y a le problème juridique : peut-on légitimer, en droit, la propriété individuelle de la terre? — et il y a le problème économique, mieux encore, le problème technique : quelle forme doit prendre l'exploitation agricole pour atteindre la plus haute productivité possible? Propriété, exploitation, les deux choses, à coup sûr, ne sont pas sans lien. Mais, nous ne saurions trop y insister, elles sont distinctes. On peut, en certains cas, vouloir à la fois la propriété collective et l'exploitation individuelle. Et on le doit, si par ce moyen on peut atteindre ensemble ces deux fins constantes, également importantes et nullement contradictoires du socialisme, prospérité croissante et croissante justice.
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La question de droit d'abord. C'est un des maîtres de réconomie classique, celui-là même auquel K. Marx empruntait les bases de sa théorie de la valeur> Ricardo, qui devait fournir aux socialistes les éléments essentiels de la critique faite par eux de la propriété individuelle de la terre. Nous faisons allusion à sa fameuse théorie de la rente foncière. Prenez deux lopins de terre, inégalement fertiles, et vous obtiendrez, avec le même travail, un produit inégal, par conséquent, une rétribution inégale. Où est en ceci la justice économique, qui veut, à travail égal, égale rétribution?... Et peu importe que la théorie de Ricardo, sous la forme précise qu'il lui a donnée, prête à bien des objections; peu importe même ' qu'avec les progrès de la chimie agricole et la facilité de plus en plus grande avec laquelle on donne à la terre les qualités dont on a besoin, le phénomène de la rente foncière perde de plus en plus de son importance. Ricardo avait établi que dans tout produit agricole il y a un élément, si faible qu'on voudra, qui ne vient pas du travail; on ne saurait tenir compta de cet élément dans la rétribution du travailleur : le socialisme agraire est tout entier dans ce germe.
D'après Ricardo, interprète de la pratique de son temps, c'est au propriétaire du sol que va la part du produit qui correspond aux qualités du sol. Le travailleur, entant que tel, n'en touche rien; son salaire se règle ainsi uniquement sur son travail et de ce côté-là du moins la justice est respectée. Mais de l'autre? De quel droit le propriétaire s'arroge-t-il cette part de produit que lui non plus n'a pas créée? N'est-il pas vrai, comme le dit un économiste libéral, Senior, qu'il s'empare là d'un bien « qui n'est la récompense d'aucun service», qu'il « se borne à tendre la main pour recevoir
les offrandes de la commnnauté » ? Cette flagrante injustice provoquait, dès 1840, les terribles invectives de Proudhon. Elle paraissait d'autant plus énorme et révoltante que, d'après les idées alors en faveur sous rinfluence si longtemps prépondérante de Malthus, ce privilège du propriétaire foncier devait grandir sans cesse, à mesure que s'accroîtrait la densité de la population. Aussi, est-ce un libéral encore, H. Spencer, qui concluait : « La justice n'admet pas la propriété appliquée au sol ». « Si une partie du sol, ajoutait-il, peut être possédée par un individu qui le retient pour son seul usage, comme une chose sur laquelle il exerce un droit exclusif, d'autres parties de la terre peuvent être occupées au même titre, et ainsi toute la surface de notre planète tomberait au pouvoir de certains individus ; en ce cas tous les autres ne pourraient exercer leurs facultés et même exister qu'avec le consentement des propriétaires. »
Telle est en effet, dans toute son absurdité, le monopole du propriétaire foncier. Avec Spencer, d'autres économistes, Mill, Laveleye, Walras, le condamnent pour la m^me raison. Et sans doute, en ces derniers temps, les craintes qu'ils exprimaient se sont singulièrement atténuées. Les doctrines de Malthus ne se sont guère confirmées, et ce n'est plus sur les dangers de la surpopulation qu'ont coutume, en France surtout, de nous émouvoir nos publicistes. De plus, la baisse de la rente foncière, provoquée il y a quarante ans par la concurrence des pays neufs et qui s'arrête à peine, a beaucoup atténué les haines et les jalousies que provoquaient jadis les détenteurs de la terre. Mais ce sont là ques-, tions de circonstances, de moment, qui n'ébranlent pas les principes : en droit, toute propriété individuelle
du sol est injuste. Suivant les paroles de Stuart Mill, d'accord ici avec Proudhon : « Aucun homme n'a fait la terre ; elle est Théritage primitif de l'espèce humaine. »
Mais, de cette condamnation, que conclure? La question de propriété est résolue; que dirons-nous de ^exploitation ? Allons-nous la remettre à la commune, ou à l'Etat, ou à de grandes compagnies ouvrières analogues à celles dont l'industrie nous a offert l'exemple ? Ou bien la laisserons-nous tout simplement, comme aujourd'hui, au paysan? Évitons avec soin toute équivoque : il ne s'agit là ni de tactique électorale ni d'opportunité politique, mais uniquement de productivité économique et d'opportunité technique. Là où la petite exploitation paysanne est plus féconde que la grande exploitation collective, nous sommes pour la petite exploitation paysanne. Que d'ailleurs la collectivité, en abandonnant au travailleur telle ou telle portion du sol, précise les conditions auxquelles elle subordonne cet abandon ; qu'elle impose à l'exploitant toutes les servitudes que paraîtra nécessiter l'utilité commune; qu'elle garantisse aussi par des contributions scientifiquement graduées la justice économique ; le socialisme ne veut pas autre chose, mais il n'exige rien de plus.
Il faut bien le dire pourtant, telle ne fut pas toujours, parmi les théoriciens du socialisme, l'opinion unanime ni même l'opinion la plus générale. Par une fâcheuse confusion verbale, collectivisme sembla vouloir dire non plus seulement domaine éminent de la collectivité, mais exploitation directe par la collectivité. Chez Karl Marx en particulier, une telle conception avait des racines profondes. Elle n'avait pas seulement l'avantage de concorder avec l'ensemble de ses idées sur la concentration des entreprises ; elle lui paraissait ressortir des obser-
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valions très précises qu'il avait faites sur Tagriculture anglaise. Là, en effet, les petites propriétés avaient progressivement disparu. Comme dans Tindustrie, on avait vu se développer et se dresser Tun en face de Tautre la grande exploitation et le prolétariat dépossédé. Aussi, sous rinfluence si profonde du maître, ce fut bientôt comme un lieu commun dans le socialisme que de prédire aux petits paysans leur fin prochaine. Tout au plus leur promettait-on de ne rien faire pour la hâter, mais on la déclarait inéluctable. Kt ainsi se développait l'habitude d'assimiler ces deux termes : développement de la grande exploitation, triomphe du socialisme. Dans le fameux duel oratoire auquel se livrèrent il y a quelques années, sur la question agraire, Jaurès et Paul Deschanel, c'est encore sur cette équivoque que reposait toute l'argumentation de l'orateur modéré.
Cependant, du côté socialiste, on devait comprendre bientôt Terreur d'une telle attitude. Le petit paysan avait la vie dure. Dans l'Allemagne du Sud, en France, en Belgique même, il fallait compter avec lui. Alors on déclara que la petite propriété paysanne n'avait rien de contraire aux principes du socialisme. Ce qui caractérise et condamne la propriété capitaliste, c'est que par elle sont arbitrairement séparés l'instrument de travail et le travailleur. Dans la petite propriété paysanne, au contraire, comme chez l'artisan du moyen âge, les deux termes restent unis. On en concluait que le lopin déterre du paysan, assimilable « au burin du graveur, aux pinceaux du peintre et aux outils du menuisier^ », rentre dans la catégorie des objets pour lesquels le collectivisme admet la propriété privée. Mais c'était accorder à la fois