Cf. Guesde et Lafargue, Le programme du parti owmer
trop et trop peu : trop, car il n'est pas permis d'oublier que le gain du paysan propriétaire est fait pour une part de la rente de sa terre, et que, pour cette part, il est en justice stricte, illégitime ; que de plus la terre n'est pas un instrument de travail comme les autres, une création périssable de Tart humain, mais la condition primordiale de tout art et de toute vie et qu'elle doit rester par conséquent l'inaliénabile apanage de la collectivité. Et c'était accorder trop peu; car, en faisant au petit paysan cette abusive concession de principe, on n'en continuait pas moins à le considérer comme perpétuant, dans la civilisation moderne, un mode d'exploitation arriéré et irrémédiablement inférieur ; et, attendu qu'une des ambitions primordiales du socialisme est d'adopter partout les procédés les plus perfectionnés, de s'aiderpartout de la science la plus haute pour l'accroissement indéfini de la richesse et du bien-être; attendu que rien ne lui répugne tant, suivant la forte expression de Pecqueur, que de « décréter la médiocrité en toutes choses », il lui était bien difficile, alors qu'il consacrait ainsi la déchéance économique du petit cultivateur, de garder à son égard une entière sincérité de sympathie.
Est-il donc certain que la petite exploitation soit économiquement inférieure à la grande, ou, si elle l'est souvent aujourd'hui, est-il certain qu'elle doive le rester toujours ? De nouveau la question se pose ; et c'est au fond la seule question. Le socialisme enfin l'a compris. Que les conservateurs s'attardent à des argumentations ou à des réfutations désormais sans objet. L'éternelle question de la concentration n'a plus ici pour nous l'intérêt prédominant qu'on lui a trop longtemps attribué. L'œuvre magistrale de David, en Allemagne, les études de Gatti en Italie, ont posé le problème en ses termes
exacts : la question est de savoir, suivant la formule de Gatti, si a Tinstrument technique agricole agit sur l'économie agricole à la façon de l'instrument technique industriel sur l'économie industrielle », si « la concentration des entreprises est dans le premier cas comme dans le second une cause de supériorité. »
§ 2. — Grande et petite exploitation.
Nous ne pouvons songer à exposer ici par le menu les raisons qui font dans l'industrie l'habituelle supériorité de là grande entreprise sur la petite. Mais il n'est point exagéré de dire que les deux principales sont une application plus parfaite du principe de la division du travail et l'utilisation d'un puissant outillage. En attribuant à chaque travailleur une fonction simple et nettement définie, on obtient de lui habileté et célérité ; par les machines, on supprime la coûteuse main-d'œuvre et l'on multiplie à l'infini la production. Ainsi, la grande usine, accumulant en un temps très court une masse énorme de produits, les jetant à bas prix sur le marché, écrase fatalement ses concurrents plus modestes. Mais ni la division du travail ni le machinisme ne trouvent dans l'agriculture une aussi féconde application.
C'est que les conditions de la production agricole sont profondément différentes de celles de la production industrielle. Nous n'avons plus seulement affaire cette fois à la matière brute, qui n'oppose à notre volonté que la passivité de son inertie, ou à quelques forces physiques ou chimiques relativement simples, dont nous connaissons les lois et que nous faisons agir à notre gré. Il nous faut compter d'abord avec la spontanéité de la
nature vivante. Or, les phénomènes de la vie — et c'est leur caractère essentiel — se déroulent dans un ordre chronologique régulier, qu'il n'est jamais possible d'intervertir et qu'on ne peut hâter que rarement et dan s des limites très restreintes. Vous pouvez fabriquer en même temps toutes les pièces d'une machine, vous pouvez en fabriquer autant que vous voudrez. Il en est autrement s'il s'agit de moutons ou de raisin. Bien plus, les forces physiques et chimiques que nous utilisons sont bien loin d'être ici sous notre dépendance au même degré que dans l'industrie. Nous savons à peu près de quels sucs a besoin une plante, quel degré de chaleur, d'humidité, de lumière il lui faut. Mais, en dépit des progrès de la chimie agricole et des merveilles obtenues par la culture en serres, c'est à la nature extérieure qu'il appartient encore, le plus souvent, de réaliser à son heure, les principales conditions requises. Composition du sol, altitude et latitude, exposition et configuration du terrain, cycle régulier des saisons et caprices hasardeux des intempéries, autant de facteurs d'importance capitale et qui ne dépendent pas de nous. Bref, s'il est vrai partout, suivant le vieil adage, qu'on ne commande à la nature qu'en lui obéissant, il faut ajouter que dans l'industrie l'homme commande plus qu'il n'obéit ; dans l'agriculture, aujourd'hui encore, il obéit plus qu'il ne commande.
De ces différences essentielles découlent d'importantes conséquences. En premier lieu, la division du travail est très loin de pouvoir être poussée dans l'agriculture au même degré de minutie et de perfection que dans l'industrie. Il ne peut être question de s'en tenir à la création d'un fragment de produit. Mais il est même rarement possible de se spécialiser dans la production d'un produit unique. La nécessité de compter avec l'ordre des
saisons conseille la variété des cultures, si Ton ne veut pas connaître après les jours de surmenage les longs mois d'oisiveté. A plus forte raison n'est-il pas possible de spécialiser le travailleur de la terre dans une seule fonction ; il faut, sous peine de chômage encore, qu'il soit capable de suivre toute la série des travaux agricoles, parallèle au processus organique et indivisible de la vie. Quant aux machines, outre que certains terrains montagneux et ravinés en rendent Tusage presque impossible, elles ne peuvent jamais atteindre la même puissance et présenter les mêmes avantages que dans l'industrie. La nature même du travail agricole interdit ces vastes installations centralisées, qui sont l'orgueil de nos grands fabricants. La machine ici doit être mobile, c'est-à-dire que c'est la plupart du temps une petite machine dont l'acquisition n'est pas interdite aux petites exploitations. Et dans les cas où il s'agit d'un puissant et coûteux engin, d'une batteuse par exemple, le caractère discontinu des travaux agricoles permet qu'il soit utilisé tour à tour par une série de petits exploitants ; et ceux-ci peuvent s'associer pour en faire l'acquisition. Pour la raison encore qu'elle ne peut travailler qu'une partie de l'année, la machine agricole est beaucoup moins rentable que la machine industrielle ; sans compter que les longs intervalles de repos forcé rendent l'entretien plus difficile et hâtent la détérioration. Eûton fait les frais des tissages mécaniques, si l'on ne pouvait s'en servir que deux mois par an? Enfin le moteur animal, si insuffisant dans l'industrie, est au contraire excellemment propre aux travaux des champs ; il n'est pas seulement moins coûteux, il est souvent mieux adapté à la variété des besoins auxquels il doit répondre. Quelle moderne invention remplacerai la vçicbe du
paysan, la bête familière qui lui donne à la fois nourriture, force motrice et engrais ?
Au reste, le développement de la productivité du sol dépend infiniment moins du progrès de la mécanique que de celui de la chimie. Plus particulièrement, c'est par remploi rationnel des engrais et par l'attentive minutie du travail beaucoup plus que par le perfectionnement de Toutillage que se caractérise le passage de la culture extensive, propre aux pays neufs où la population est rare et la terre à bas prix, à la culture intensive, nécessitée dans les vieux pays par le besoin de tirer d'une égale superficie de terrçiin une quantité croissante d'aliments. Or, il est certain que le paysan n'a pas toujours aujourd'hui les connaissances qu'il faudrait pour un intelligent usage des engrais. Mais son ignorance actuelle ne doit rien faire préjuger contre la science qu'une bonne instruction techniqne, commencée dès l'école primaire, pourrait lui donner. Dès aujourd'hui, les associations agricoles qui ont pris, en ces dernières années, un si bel essor, ne lui ont-elles pas appris à se servir des engrais chimiques, en même temps qu'elles lui facilitaient les moyens de les acquérir? De ce côté encore, il n'y a nulle cause permanente d'infériorité de la petite exploitation sur la grande.
Par contre, la grande exploitation rencontre un obstacle qui lui est spécial dans la difficulté du contrôle sur les travailleurs salariés. Dans l'industrie, si loin que soit poussée la division du travail, le travailleur se juge sur son produit, c'est-à-dire, sur le fragment de produit qu'il est chargé de fournir. Mais comment faire dans l'agriculture ? Pour s'assurer que les semailles ont été bien faites, il faut attendre de longs mois, et, le moment venu, le mauvais ouvrier, s'il veut expliquer
un résultat défectueux, n'aura pas de peine à trouver mille causes indépendantes de lui. C'est donc une surveillance de tous les instants, au moment même où se fait le travail, qui est ici nécessaire. Mais cette surveillance est coûteuse et peu sûre elle-même, si elle est faite par des intermédiaires ; et comment le chef s'en acquitterait-il en personne dans les grandes exploitations ? Que Ton songe maintenant au travail acharné, à l'économie légendaire du petit paysan, à son amour puissant de la terre, à l'attention passionnée avec laquelle il suit les progrès lents de ses récoltes et l'on ne sera plus étonné qu'il réussisse à se défendre.
Nous ne pousserons pas plus loin ce parallèle, nous renvoyons le lecteur au livre de David \ auquel nous empruntons ces indications. Nous en avons assez dit pour montrer que la grande entreprise n'a pas dans l'agriculture la même supériorité que dans l'industrie. Cette supériorité pourra se manifester dans certaines circonstances favorables : vastes terrains plats, particulièrement propices à l'emploi des machines, pays neufs où la terre est bon marché et la main-d'œuvre rare. Elle se retrouvera aussi, la plupart du temps, dans ces industries annexes de l'agriculture, qui visent la transformation des produits du sol et qu'on confond souvent, à tort, avec l'agriculture elle-même. C'est ici le domaine privilégié de la coopération. Mais pour ce qui concerne, à proprement parler, le travail de la terre, cette supériorité n'est qu'un cas particulier, non la règle.
Est-ce à dire que, nous rejetant d'un extrême dans l'autre, nous condamnions la grande exploitation? Le