‹ Le socialisme à l'œuvreChapitre 26 sur 56 · J. Méline, le Retour à la terre, p · texte numérisé non relu

J. Méline, le Retour à la terre, p

suffise à roccuper tout entier, dans toute l'activité intelligente qu'une large instruction agricole lui donnera.

C'est en ce sens que nous sommes partisans de ce qu'on a appelé le remembrement de la propriété' fori" cière. On sait qu'un des gros obstacles que rencontre l'exploitation paysanne, c'est l'extrême dispersion des minuscules parcelles dont le hasard des héritages, des partages et des achats a composé son domaine. Si la petite exploitation peut èlre avantageuse, l'exploitation infime ne Test jamais. Elle ne permet ni le rationnel aménagement des cultures, ni l'économie des efforts. On perd un temps infini à aller d'une parcelle à l'autre, on perd du terrain en chemins, lisières, etc. Aussi la réunion des parcelles d'un même propriétaire en un tout continu, par quelque procédé que ce soit, produit-il toujours les meilleurs résultats. Voici, par exemple, d'après Heine, ce qui s'est produit dans le haut pays d'Eisenach. <( Malgré les contributions, souvent importantes, payées par les domaines communs nouvellement institués, 4 à 6 0/0, on récolte après l'assemblage bien plus qu'auparavant; de grandes surfaces de terres, non utilisées antérieurement, finissent par produire, à la suite d'améliorations ; bordures, haies, lisières disparaissent, et la valeur du terrain s'élève considérablement, souvent peu de temps après la réunion, quelquefois d'un tiers; on a ainsi pu reconnaître et constater une amélioration sensible dans la situation économique des soles séparées ^ »

Mais une semblable transformation rencontre de gros obstacles soit dans le caractère méfiant du paysan, soit dans les droits énormes de mutation qui frappent, dans

1. Heine, Bàuerliche Zustande in Deutschland, I, p. 10, cité par Kautsky, lu Politique agraire du parti socialiste, p. 131.

notre pays, la propriété foncière. Il faudrait que ces droits, dans les opérations de ce genre, fussent supprimés. Il faudrait aussi que la réunion des parcelles pût être exigée, quand elle est demandée par un certain nombre de propriétaires. Notre législation sur les associations syndicales autorisées contient, dans un certain nombre de cas, des coercitions de ce genre (défense contre la mer et les inondations, curage des canaux ou rivières, dessèchement des marais, assainissement des terres insalubres). 11 ne s'agit que de donner une extension nouvelle aux principes admis.

Pour des motifs analogues nous adhérons, quitte à rinterpréter, à l'idée générale d'une réforme autour de laquelle on a mené grand bruit en ces dernières années, qui a reçu des applications diverses en Allemagne, et qui a fait l'objet, en France, d'un récent projet de loi du ministère de l'agriculture ; nous voulons parler de la constitution d'un bien de famille insaisissable, et, dans une certaine mesure inaliénable, mais par-dessus tout indivisible, qui formerait pour l'agriculteur et sa famille un inviolable asile. Les tentatives de ce genre, en dehors des considérations humanitaires ou politiques dont on se plaît à les entourer, reposent sur cette idée juste que la maison du paysan avec les champs qui l'entourent forme — ou devrait former — une véritable unité économique, cellule élémentaire de l'organisme social, et qu'on n'y peut pratiquer d'arbitraires morcellements san^ supprimer les nécessaires conditions d'une production rationnelle. C'est pour cela qu'on doit protéger cette unité contre les créanciers, contre le fisc, contre les erreurs, les défaillances, contre la volonté du petit cultivateur lui-même. Quant à voir dans une telle réforme un moyen de renforcer la petite propriété, et d'entraver

ainsi les progrès de la propagande socialiste, c'est une singulière prétention. Il est bien vrai qu'on consolide la petite exploitation; mais qu'est-ce que cette propriété^ dont Tusage est subordonné à tant de restrictions, et à laquelle on a ravi, ce qui fait, nous disent des juristes, l'essence même du droit de propriété, le droit de disposer. On a dit aussi que cette réforme constituait un retour vers l'ancien régime, une réhabilitation du droit d'aînesse. Et sans doute la révolutiqn de 1789, en établissant le partage égal entre les enfants, ne s'est pas suffisamment préoccupée de mettre d'accord l'idée de justice, qui la guidait, avec les conditions purement économiques de la production. Elle n'a pas songé aux conséquences fâcheuses, et vérifiées depuis, que pouvait avoir un excessif morcellement de la terre. Faire la synthèse de la justice et de l'économie, c'est au contraire, nous l'avons dit, ce qui caractérise le socialisme, et ce qui distingue ses conceptions des conceptions simplement démocratiques. Et c'est pour cela, c'est dans l'intérêt de la production, et sans rien préjuger des dispositions destinées à garantir la justice, que le socialisme peut se déclarer en faveur du « bien de famille ».

Mais consolider, organiser la petite exploitation n'est rien, si d'abord on ne l'affranchit. Et ici nous n'avons qu'à reprendre la tâche interrompue de la grande Révolution. Comme elle débarrassa la terre des rentes féodales, nous devons la débarrasser des prélèvements capitalistes. Y a-t-il donc tant de différence entre le tribut aujourd'hui réclamé par le propriétaire et celui qu'exigeait jadis le seigneur ? Les historiens du droit nous ont montré quelle difficulté il y eut, en 1793, — quand une loi supprima, sans indemnité, les droits féodaux — à distinguer dans la pratique ces deux sortes de redevances.

Ils se sont même fait de cette difficulté un argument pour taxer d'injustice l'expropriation des bénéficiaires des rentes féodales ^ . Nous arguerions volontiers de la même confusion pour regretter qu'on n'ait pas étendu aux deux espèces de droits la déchéance dont on frappait l'un. Nous n'insisterons pas sur ce point. Ne devrions-nous pas avoir ici derrière nous tous ceux qui réclament, avec de si beaux discours, a l'accession des travailleurs à la propriété » ? Qu'ils accèdent donc à la propriété, tous les cultivateurs écrasés d'hypothèques 2, dépossédés par les usuriers gros et petits ; qu'ils accèdent à la propriété, tous les fermiers, tous les métayers, tous ceux qui, comme leurs ancêtres de l'ancien régime, peinent pour servir sa rente au maître de la ville; qu'ils accèdent à la propriété, ou, pour parler avec précision, que, pour l'exploitation à eux concédée par l'État, ils ne doivent plus de tribut à personne, hors l'État.

§ 4. — Les diverses formes

DE l'exploitation COLLECTIVE.

Nous nous sommes longuement étendus sur la petite exploitation; c'est qu'il était nécessaire de briser un préjugé d'école bien vieux et bien solide; et, d'ailleurs, dans un pays comme la France, si grand est le nombre

1. Cf. P. VioUet, Histoire du Droit civil français, 3* éd., p. 773.

2. Le créancier hypothécaire est en efl'et, dans bien des cas. le véritable propriétaire du sol, le paysan ne gardant que les apparences onéreuses de la propriété. C'est ainsi qu'en Allemagne la dette hypothécaire est évaluée à 25 milliards. En Prusse, la terre est endettée pour la moitié de sa valeur. L'extinction des hypothèques qui pèsent sur le paysan est donc un des articles essentiels de notre programme agraire.

des petites exploitations, si favorables à leur survivance sont les conditions g'énérales de la vie nationale, qu'il était naturel à un Français d'insister particulièrement sur ce point. Mais l'importance que nous attachons à organiser la petite culture ne nous fait point oublier qu'elle n'est qu'une des formes de l'exploitation agricole et que d'ailleurs, à elle seule, elle ne se suffit pas.

Nous avons parlé dans un précédent chapitre des associations de petits producteurs agricoles. Nous avons dit que grâce à ces associations les petits producteurs peuvent jouir de quelques-uns des avantages qui font la force de la grande exploitation : achat en grand des engrais chimiques, connaissance plus exacte du marché et meilleure adaptation de l'offre à la demande, capitaux à bas prix, machines utilisées tour à tour ou collectivement par les associés. Nous n'y reviendrons pas. Répétons seulement que ces associations, qui de plus en plus arrachent le paysan à son isolement traditionnel, lui apprennent le sens et lui donnent l'amour des œuvres collectives, lui démontrent, par les bienfaits dont elles le gratifient, l'intime solidarité d'intérêts qui lient les uns aux autres les membres de la société moderne, ces associations qui sont pour la petite culture la condition sine qua non de sa survivance, la transforment profondément, lui infusent un nouvel esprit, et véritablement la socialisent.

Il importe, au reste, de définir exactement leur rôle. Ce n'est point d'ordinaire, pour parler exactement, à la culture de la terre, qu'elles consacrent leurs efforts. Elles s'occupent d'abord de tout ce qui concerne ce que les économistes appellent la circulation^ c'est-à-dire l'achat et la vente des denrées, le crédit. Quant à la production^ ce n'est pas tant de production agricole

236 LE PROBLÈME ÉCONOMIQDE

qu'elles s'occupent, que des diverses productions industrielles annexées à Tagriculture : ce sont des laiteries coopératives, des caves coopératives, des pressoirs coopératifs, etc. Bref ce sont des associations de production industrielle formées entre petits agriculteurs, non des associations de production agricole. Une association de production agricole, ce serait une association formée entre des agriculteurs pour l'exploitation collective d'un domaine commun. Ce sont des associations de ce genre que rêvait Fourier, et que tenta de réaliser Considérant. Or, de telles associations de production agricole existent. Elles ont été essayées sans grand succès en Italie. Elles ont mieux réussi en Angleterre et en Amérique. Deux sociétés anglaises de Gurdon, l'une de 1830, l'autre de 1854, exploitent aujourd'hui la première 130 acres, la deuxième 212 acres ^ Gatti, auquel nous empruntons ces détails, voudrait qu'on les multipliât dans les régions de grands domaines. Mais il remarque aussi que de tels essais ne peuvent guère être tentés sans remise gratuite des terres et encouragements de l'État. Ces associations sont sujettes en effet à toutes les difficultés auxquelles nous avons vu se heurter les associations de production industrielle ; et, de plus, sans avoir tous les avantages que peut donner à la grande exploitation une direction unique, indiscutée, aux larges vues, elles n'ont pas non plus ceux que donne à la petite le sens surexcité de l'intérêt personnel. Peut-être convient-il de leur préférer des associations d'une nature juridique plus complexe, où l'exploitation individuelle se trouve profondément pénétrée de collectivisme. Nous en voyons un exemple imparfait dans les associations de petits producteurs.

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