Décret du 28-30 avril
champs du laboureur, c'est à la commune qu'il faut laisser le soin d'organiser la chasse communale, d'assurer le peuplement et la garde du gibier, et de percevoir, au profit de son budget local, les bénéfices qu'elle pourra tirer des autorisations données aux amateurs ^ A la commune encore il appartiendra le plus souvent d'aménager en chasses productives ces terrains pauvres, peu propres à la culture et même au pâturage, semés de rochers, de bruyères et de maigres arbustes, qui ne sont pas rares dans nos provinces montagneuses. L'Angleterre a su tirer ainsi un merveilleux parti de ses game farmers^ qui inondent au mois d'octobre le marché parisien de leurs lièvres, de leurs perdrix et de leurs faisans. Ily a là une source de richesses considérables, que notre pays a trop négligée. Quant à la chasse en forêts, c'est à l'État, en règle générale (et accessoirement aux communes), que nous en laisserons l'exploitation, comme nouslui laissons, en règle générale, nous allons le dire, l'exploitation des forêts. Nous aurions au reste beaucoup de critiques à faire sur la façon dont l'État a exercé jusqu'ici ses droits sur la chasse dans les forêts domaniales. Il est certain que l'administration des forêts est trop généralement tentée de croire que ce côté de l'exploitation forestière ne la regarde pas. Elle ne s'occupe guère du gibier que lorsqu'elle juge utile de le détruire, comme nuisible à la végétation. En Angleterre, au contraire, en Autriche, en Belgique, les gardes des forêts savent qu'une de leurs tâches les plus importantes est la protection des espèces comestibles, la destruction des ani-
1. Notons que la loi allemande force le propriétaire à abandon^ ner son droit de chasse à la commune, si lui-même ne possède pas une étendue suffisante pour qu'elle puisse constituer seule un terrain de chasse, c'est-à-dire environ 50 hectares.
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maux nuisibles. Et, grâce à une administration plus soucieuse de tirer parti de cette sorte de richesse, ces pays peuvent importer chez nous annuellement pour plusieurs millions de gibier. Il faudrait renoncer aussi au système de la location des chasses domaniales à des particuliers. Cette pratique, à coup stir peu démocratique, ne permet pas non plus de donner à la reproduction du gibier les soins qu'y pourrait donner TEtat, s'il exploitait lui-même. Mieux vaudrait qu'il assumât franchement la tâche de rendre giboyeuses ses forêts, et qu'il concédât seulement à des prix fixés suivant la valeur de la chasse, et dans les districts où il le jugerait bon, des autorisations individuelles de chasser.
Ce que nous disons de la chasse, on pourrait le dire de la pêche. Cependant ici, l'Administration a commencé à se préoccuper, pour les rivières navigables dont la propriété reste à l'Etat, de la reproduction du poisson. Mais il reste beaucoup à faire, soit pour la surveillance, soit pour le peuplement. Et ici encore il faudrait renoncer au système des locations, peu productif pour le trésor et peu démocratique, qu'on remplacerait avantageusement par des autorisations individuelles payées au tarif convenable. Quant aux rivières non navigables ni flottables, c'est aux communes qu'il conviendrait d'organiser la pêche comme la chasse. Les sociétés dfe pêcheurs qui se constituent depuis quelques années en France pour le repeuplement des rivières montrent par les résultats déjà atteints ce qu'on pourrait faire.
La chasse et la pêche nous amènent à parler des forêts et des eaux. N'est-ce pas en bonne partie à cause du gibier et du poisson que, historiquement, nos rois de l'époque gallo-franque voulurent exercer leur surveillance sur les bois et sur les rivières ? Ce n'est guère qu'au xv* siècle,
quand commencèrent à diminuer, devant les progrès de la culture, les immenses ressources forestières de Tépoque primitive, que Ton comprit tout l'intérêt qu'il y a à ne pas laisser s'épuiser la provision de bois' nécessaire à l'indutrie nationale; au xviu® siècle, les plaintes abondent sur la diminution de cette richesse. Depuis, les utilités diverses de la forêt ont été de mieux en mieux comprises. De même pour les eaux. Après la pêche, la navigation, l'irrigation, c'est la question de la force motrice, de la houille blanche qui passionne aujourd'hui l'opinion. Or, de part et d'autre, chaque découverte d'utilité nouvelle était un argument nouveau en faveur de l'exploitation nationale.
Les forêts d'abord. Les considère-t-on comme productrices de bois, et en particulier de bois destiné à divers usages industriels (charpente, menuiserie, charronnage, ébénisterie, tonnellerie, papeterie, etc.), il est reconnu par tous les économistes que l'exploitation rationnelle des futaies est peu compatible avec la nécessité où se trouvent les particuliers de faire fructifier leur capital : « La longue durée de la production (qui comprend un temps de travail relativement petit), dit K. Marx, et par suite les longues périodes de rotation rendent la culture des forêts impropre à l'exploitation privée et par conséquent à l'exploitation capitaliste, qui est essentiellement privée, même si le capitaliste isolé est remplacé par des capitalistes associés. Le développement de la culture et de l'industrie a toujours tellement contribué à la destruction des forêts que tout ce qui a été fait pour les conserver et pour les produire est absolument négligeable ^ . »
1. Marx, Capital, II, éd. française, p. 260, cité par Kautsky, p. 40, op. cit.
Marx cite dans ce passage le Manuel de V exploitation agricole de Kirchhof. « Dans la sylviculture, le procès de la production s'étend sur des espaces de temps tellement longs qu'il dépasse les plans d'une économie privée, et quelquefois même 4a durée d'une vie d'homme. Le capital dépensé pour l'acquisition du sol ne rapporte sérieument qu'après un long temps : il n'accomplit qu'une rotation partielle, la rotation complète de quelques espèces de bois dans les forêts durant jusqu'à cent cinquante ans. Au surplus, pour conduire ses affaires d'une manière convenable, le sylviculteur doit disposer d'une provision de bois vivant de dix à quarante fois plus considérable que le rendement annuel. C'est pourquoi celui qui n'a pas d'autres ressources et qui ne dispose pas de terrains considérables ne peut exploiter régulièrement une culture forestière ^ »
En somme, l'exploitation privée des forêts conduit presque toujours au déboisement. Mais ce n'est pas seulement à cause de la destruction des richesses forestières qu'un tel résultat est lamentable; la forêt joue bien d'autres rôles, dans la prospérité des nations, que de leur fournir du bois, et la science moderne le montre de mieux en mieux. Par la forêt se trouve régularisé le débit des eaux : le déboisement transformant les ruisseaux en torrents, tarissant les sources, facilitant les érosions et les éboulements. Par l'humidité qu'elle retient dans le lourd humus de son sol, la forêt, comme Tocéan, s'oppose aux trop grands écarts de température. Elle fixe les sables mouvants, comme sur les bords de l'Adour ou sur ceux de la Somme; elle assèche les marais, comme dans les landes de Gascogne ; elle influe sur le