Voir au chapitre v
socialisation de telle ou telle catégorie de moyens productifs, et s'en tiennent là.
Pourquoi donc ne rencontre-t-on pas plus souvent cette idée de la socialisation générale, mais progressive, de la propriété? 11 y a de ce fait plusieurs raisons.
Il faut signaler en premier lieu Tinfluence de ces théories fatalistes où Marx a tout au moins paru verser bien souvent, et que tant d'autres à sa suite ont ouvertement professées, l/évolution économique et sociale, pensent nos fatalistes, est gouvernée par une nécessité inflexible ; il est vain de vouloir Tinfléchir, de prétendre intervenir efficacement dans la marche des événements. La socialisation de la production se fera d'elle-même au fur et à mesure que dans chaque branche la concentration des capitaux, des entreprises aura atteint un certain degré. La concentration industrielle est une condition suffisante, croit-on, de la socialisation; et l'on conclut que c'en est une condition nécessaire. Mais ce raisonnement est doublement fautif. Dire que la socialisation des industries concentrées est fatale, qu'elle doit se faire d'elle-même, c'est ne rien dire qui ait un sens. Et d'autre part, quand cette assertion aurait une signification, quand elle serait vraie, la conclusion qu'on en tire serait illégitime : on n'en pourrait pas conclure que seuls ces sortes de biens peuvent être socialisés qui sont fortement concentrés.
Mais voici un argument que l'on pourrait invoquer à l'appui de l'opinion que nous discutons. On pourrait dire : une socialisation générale de la propriété est impossible, parce que, atteignant un trop grand nombre de personnes, elle n'arrivera jamais à obtenir l'adhésion de la majorité. Attaquez- vous au contraire à telle ou telle sorte de propriété qui se trouvera dans des conditions
spéciales, particulièrement à ces sortes de moyens de production qui sont concentrés en un petit nombre de mains : ceux que vous visez étant peu nombreux, la grande majorité des individus seront intéressés à l'adoption des mesures que vous proposerez.
Cet argument est assurément spécieux. Les possédants, en France, sont la majorité. Le nombre des décès, dans notre pays, a été, en 1903, de 753.606. On peut fixer à vingt ans l'âge moyen auquel il faut arriver pour posséder des biens. Nous retrancherons donc des 753.606 décès les 197.777 décès d'individus âgés de moins de vingt ans. Restent alors 555.829 décès, dont 386.032 — contre 169.797 seulement — ont donné lieu à une déclaration de succession. Et il y a certainement des successions qui se transmettent sans déclaration. Il est vrai que des 386.032 successions déclarées, 121.558 ne dépassent pas 500 francs, et s'élèvent en moyenne à 271 francs. Il est vrai qu'une transformation delà société dans le sens socialiste, égalisant les conditions, donnant aux hommes cette sécurité dont le manque est un des plus grands vices du régime actuel, améliorerait le sort de la majorité de ceux qui possèdent. Mais il faut tenir compte de tous les préjugés, de toutes les erreurs et de toutes les passions humaines. Les gens préfèrent à l'ordinaire le certain, môme médiocre, à l'incertain. Et souvent aussi — cela se remarque en particulier chez les paysans — ils sont attachés à cette réalité concrète qui constitue leur avoir, à leur maison, à leur champ, à tel point qu'on ne leur persuadera pas d'y renoncer même pour recevoir en compensation une situation meilleure ^
1. Voir Landry, La question de l'héritage et le socialisme^ dans la Revue socialiste, janvier 1906, pp. 51-52.
Toutefois, Targument qui nous occupe n'est que spécieux. Rien n'est facile comme de décider que, procédant à une socialisation générale de la propriété, on laissera intactes les toutes petites ou môme les petites fortunes ^ Et d'autre part, ce serait une grave erreur de croire que, voulant socialiser une certaine catégorie de moyens de production, on ne rencontrera de résistance que chez ceux qui détiennent ces moyens de production. Du moment qu'il s'agira là, au su de tous, d'un commencement de réalisation d'un programme plus étendu, on verra se coaliser tous ceux que ce programme vise, même dans un avenir très éloigné. Faut-il prouver par des faits cette solidarité qui se manifeste dans toute la classe possédante chaque fois qu'on peut croire que sur quelque point, de quelque manière, les intérêts de cette classe sont menacés? 11 suffira de citer l'opposition irréductible que le Sénat a faite, dans l'année 1905, au projet d'établissement d'une régie municipale du gaz à Paris. Il s'agissait non pas d'exproprier qui que ce fût, mais de substituer un régime nouveau à une concession qui était venue à expiration. Et ce n'est à coup sûr pas le souci des finances de la ville de Paris qui inspirait le Sénat, puisque la régie du gaz a donné d'excellents résultats dans quantité de villes étrangères et françaises. Mais on craignait qu'une tentative nouvelle tout au moins par son importance, si elle réussissait comme il était à croire, n'encourageât trop au développement de ce qu'on appelle le socialisme municipal, et ne con-
1. En 1903, sur 386.032 successions déclarées, 227.155 avaient un actif net ne dépassant pas 2.000 francs ; pour 102.800, l'actif net allait de 2.001 à 10.000 francs, et pour 41.847, de 10.001 à 50.000 francs.
duisît ainsi à tarir une source de gains pour les capitalistes ^
Ainsi une socialisation générale de la propriété ne rencontrerait pas beaucoup plus de difficultés, si du moins elle laissait de côté la petite propriété, que des socialisations seulement partielles. Reste donc une troisième cause, la plus importante peut-être, qui fait qu'on ne conçoit pas la possibilité de cette socialisation générale. Cette cause, c'est que, lorsqu'on pense à la socialisation, on imagine qu'elle oblige la collectivité à mettre ellemême en valeur les biens socialisés. Mais cette opinion est par trop simpliste : nous avons indiqué plus haut ^ que la collectivité pouvait très bien, prenant possession de certains biens — tels les terres — , les donner à bail à des individus ou à des associations, qu'il y avait lieu de distinguer soigneusement la propriété et l'exploitation. Nous ajouterons que la collectivité, prélevant une part sur l'avoir des particuliers, à de certains intervalles ou dans de certaines circonstances, peut très bien aliéner ce qu'elle aura ainsi acquis, afin d'acquérir d'autres biens qu'il lui serait plus avantageux de posséder.
Concluons que la socialisation partielle de la produc-
1. En 1S48, Montalembert, pour empêcher le rachat des chemins de fer, fit appel à ce qu'on peut appeler la peur de V engrenage. Il brandit comme un épouvantail un article où Proudhon disait : « Oui, c'est de la question de votre propriété et de votre société qu'il s'agit; oui, il s'agit de substituer la propriété légitime h la propriété usurpée ; oui, la remise du domaine public de la circulation à l'État... est le premier anneau de la chaîne des questions sociales que la Révolution de 1848 retient dans les plis de sa robe virile. » Un autre orateur, Morin, disait, plus nettement encore : « Après les chemins de fer, on nous demandera les assurances, puis sans doute les mines, les carrières, les messageries ; puis peut-être les grandes manufactures... ».