‹ Le socialisme à l'œuvreChapitre 37 sur 56 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

INTRODUCTION § t. — Socialisme bt oémochatib.

Les révolutions, qui tant de fois ont modifié, et sans aucun doute amélioré, la forme du gouvernement, n'ont pu jusqu'ici réaliser la justice sociale. Faut-il en conclure que le problème politique doit laisser indifférent^ ceux qui préparent Tavènement d'une société nouvelle ? Doivent-ils dire, comme font quelques-uns: « Monarchie ou république, gouvernement parlementaire ou dictature, que nous importe? A quoi bon discuter le fonctionnemeut d'une machine que nos ennemis dirigent et emploient contre nous ? Il faut d'abord la briser : nous verrons ensuite ce qu'il nous reste à faire. »

Ceux qui parlent ainsi méconnaissent le mouvement continu d'émancipation qui s'est poursuivi à travers toute l'époque moderne. Il n'y a pas de miracle en histoire, et les révolutions les plus soudaines se préparent longtemps à l'avance. Chaque grande étape du progrès social ^ pour point de départ nécessaire l'étape précédente. Si nous croyons que le régime socialiste doit être institué, non par une surprise révolutionnaire, par un de ces coups de main romantiques comme en rêvaient

autrefois Blanqui et ses disciples, mais par la volonté consciente de la majorité du peuple, qui seule est capable de transformer les lois sans provoquer les réactions immédiates et les sanglantes représailles, nous devons chercher à rendre aussi parfaits que possible les organes par lesquels s'exerce la souveraineté populaire. Nous devons déclarer hautement que l'organisation politique de la démocratie est la condition indispensable de toute tentative de législation socialiste.

L'opposition qu'on essaie parfois d'établir entre la démocratie et le socialisme montre jusqu'où peut aller le malentendu que nous voudrions éclaircir. Dire que la démocratie est un piège tendu par la bourgeoisie à la classe ouvrière, qu'en donnant au prolétariat le droit de prendre part aux débats politiques, de s'intéresser aux questions politiques, de s'enrôler dans les partis politiques, on le détourne des revendications économiques qui doivent être son unique préoccupation, c'est commettre ou une erreur grossière, ou un impardonnable sophisme. Parla possession complète des droits politiques, le peuple est maître de son sort : c'est lui-même qui fait les lois et en ordonne l'application. S'il comprend son intérêt, qui l'empêchera d'user de sa souveraineté politique pour le défendre parles meilleurs moyens? S'il ne comprend pas son intérêt et s'obstine à maintenir un système qui l'opprime, est-ce une poignée d'hommes qui fera pour lui la révolution ?

Dans le temps présent, il dépend de chaque citoyen, muni du droit de vote, de faire introduire dans la loi, par ses représentants élus, les modifications qu'il croit propres à établir la justice dans l'ordre social. 11 a donc intérêt à perfectionner le mécanisme par lequel son droit de vote sera rendu vraiment efficace. Dans l'avenir.

lorsque l'idée socialiste aura triomphé, le problème politique n'aura pas une moindre importance. Qu'est-ce donc . en effet que le socialisme, sinon une conception nouvelle de l'État et de son rôle dans la société ? Et qu'est-ce que l'organisation politique, sinon l'ensemble des moyens dont l'État dispose pour parvenir à ses fins? Si nous voulons que l'État socialiste puisse agir, justifier son existence par une œuvre digne des grandes espérances qui l'auront appelé à la vie, il faudra le doter d'une organisation politique aussi forte, aussi exactement adaptée à sa tâche, que Texpérience et le raisonnement permettront de la construire. Le socialisme, selon une formule célèbre, doit substituer l'administration des choses au gouvernement des hommes. Mais r« administration des choses » elle-même est un gouvernement, et ce gouvernement sera régi par la volonté du peuple, c'est-à-dire qu'il sera, qu'on aime ou non le mot, une démocratie.

Déjà, dans la démocratie d'aujourd'hui, si éloignée de notre idéal, un œil attentif et clairvoyant peut voir s'ébaucher les organes de la société future ; il les voit croître et se former par un travail continu, obstiné, comme celui des plantes, qui, encore cachées dans le sol obscur, s'efforcent déjà vers la lumière. Dès maintenant nous pouvons aider, diriger cette croissance. Dès maintenant nous pouvons travailler à abattre les puissances d'argent qui corrompent la démocratie et la détournent de son but : il n'est pas nécessaire, pour cela, d'attendre la subversion totale de l'ordre de choses actuel par un cataclysme providentiel, dont les résultats peut-être ne seraient pas ceux que nous espérons ; le temps est passé des déluges bibliques qui noyaient les méchants et ne laissaient survivre que les justes. Dès maintenant des millions d'élec-

leurs, dans tous les pays démocratiques, prouvant par leurs votes, et en dépit de toutes les pression^ exeroéeci sur eux, qu'il esit possible, en usant des armes que nous fournit une démocratie imparfaite, incomplète, de con*^ quérir pied à pied la démocratie véritable, forme poli^ tique nécessaire du socialisme. .

§ 2. -" Socialisme et LiBSRTSt

L'opposition entre la démocratie et le soeialiame est née dans Timagination des plus zélés, de ceux qui craignent, souvent avec raison, parfois à tort, qu'on n'en* dorme avec des mots l'énergie de la classe ouvrière, à l'œuvre pour son affranchissement complet et définitif. L'opposition entre la liberté et l'égalité a été inventée par d'autres et de moins désintéressés : par ceux qui spéculent sur les sentiments les plus nobles du cœur humain, le souci jaloux de l'indépendance individuelle, la dignité personnelle, l'attachement au foyer, pour défendre et maintenir les privilèges d'une minorité égoïste, Le socialisme, selon eux, ne peut établir Téga-. lité de tous qu'au prix de la liberté de chacun : la démo* cratie socialiste fera peser sur les hommes un joug plus lourd que le plus intolérable despotisme, Et de nouveau la question se pose : l'État-caserne, que redoutent également les conservateurs et les anarchistes, peut-'il pré^ tendre au nom de démocratie ?

Le socialisme assurément est un régime d'autorité, si par autorité on entend puissance d'organisation et de prévoyance, si on met en comparaison l'ordre socialiste et le désordre de la société présente, où la violence déguisée fait partout la loi, où la vraie liberté n'est

qu aux plus forts. Mais si, par autorité, on entend Toppression de Tindividu, quelle méprise ! La fin suprême du socialisme c'est, au contraire, Taffranchissement de l'individu, de la foule des individus pour qui la liberté du travail signifie Tobligation des longues journées et des misérables salaires, pour qui la liberté des opinions signifie la nécessité d'obéir au puissant et au riche qui tient leur existence dans ses mains, pour qui la liberté de la lutte pour la vie signifie la fatalité de la défaite. Délivré de toutes les tyrannies brutales ou sournoises qui, pour ne pas s'appuyer directement sur des textes de lois, n'en sont pas moins réelles et accablantes, enfin rendu à luimême dans la paix et la justice de la cité socialiste, l'individu goûtera une liberté qu'il n'a que bien rarement connue. Et c'est alors seulement que le programme du socialisme — régir les choses pour affranchir les hommes — sera pleinement réalisé.

Le socialisme reconnaît à l'individu un domaine inviolable, autour duquel il élèvera, loin de les renverser, des barrières sacrées : mais, au lieu que ces barrières défendent seulement le bien précieux de quelques-uns, elles protégeront ce qui sera devenu le patrimoine de tous. Tout ce qui est de la vie privée, de l'opinion, de la conscience, doit être mis à l'abri de toute atteinte, en dehors et au-dessus de toute raison d'État. Liberté des associations et, parmi elles, des Églises, liberté de se réunir, de parler et d'écrire, le socialisme voit dans tout cela, non de fâcheuses dérogations à son principe autoritaire, mais la raison d'être même et le résultat le plus désirable de l'autorité qu'il veut établir. Ces libertés qui se fondent et s'organisent sous nos yeux, avec le concours actif du parti socialiste, le socialisme seul peut les asseoir sur une base indestructible.

S'il modifie et soumet à de nouvelles règles les droits de vendre, d'acheter, de produire, privilège du petit nombre, ce sera pour assurer à tous, sans distinction, la pleine jouissance des droits plus hauts sans lesquels l'homme cesse d'être vraiment homme. Loin d'accabler l'individu, il veut le relever, rendre des millions d'individus enfin maîtres d'eux-mêmes et dignes de leur mission humaine. C'est bien à tort que le beau mot d'individualisme a été accaparé par les défenseurs à outrance de la société actuelle et de ses abus. Si le mot est à eux, la chose nous appartient : le socialisme est le véritable individualisme aussi bien que la véritable démocratie.

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