‹ Le socialisme à l'œuvreChapitre 45 sur 56 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'attitude des socialistes, en matière de politique extérieure, s'exprime par un seul mot : internationalisme. Mais que d'exagérations, que d'absurdités, que de calomnies, en ont obscurci le sens ! Il devient plus nécessaire que jamais de le définir.

§1. — L'internationalisme et les nations.

Internationalisme n'est pas synonyme d'antipatriotisme. Le but que les socialistes cherchent à atteindre n'est pas la disparition des unités nationales ; c'est le groupement des nations en grandes fédérations pacifiques, qui peu à peu se rapprocheront pour embrasser tout le monde civilisé ; c'est l'élaboration progressive de lois internationales qui organiseront l'humanité comme les lois des États ont organisé les nations. Mais ce grand édifice que nous voulons construire, assez vaste pour contenir tout le genre humain, aura les nations pour piliers; il reposera sur leurs masses cimentées par le travail des siècles, dont la destruction entraînerait sa propre ruine.

Nous devons résolument combattre le sophisme démagogique qui fait de la patrie, comme de la démocratie, une invention de la classe privilégiée pour maintenir ses privilèges. Une nation avec le sol qu'elle occupe, imprégné de sa vie séculaire, avec sa langue qu'ont parlée tant de générations, avec les œuvres de son génie, les souvenirs de son histoire, les trésors de civilisation lentement accumulés par les âges passés et où Tâge présent reconnaît son patrimoio^, est oertainement une grande chose. C'est la forme la plus haute, à l'étape actuelle, de l'évolution, de la société organisée : si l'on considère l'importance qu'a pour nous le fait social^ comment nier celle du fait national^ qui le plus souvent se confond avec lui ?

Mais une nation n'est pas seulement un organisme social, le plus élevé dont ThumaAité actuelle nous offre l'exemple. Son existence a pour condition nécessaire la volonté qu'ont ses citoyens de vivre ensemble^ sous les mêmes lois, de continuer ensemble Toeuvre commune des ancêtres : c'est, selon l'expression de Renan, « un plébiscite de tous les Jours, comme l'existence de Tindividu est une affirmation perpétuelle de vie ». Aussi l'indépendance nationale est-elle une des formes, et non la moins précieuse, de la liberté humaine : lui faire outrage, c'est commettre un attentat contre le droit imprescriptible. Le socialisme respecte l'indépendance de toutes les nations : il veut que chacune d'elles puisse se développer dans toute la plénitude de sa vie consciente. 11 sait tout ce que la civilisation doit à la variété féconde de leurs génies originaux. Il sait surtout qu'elles sont des réalités, tandis que l'humanité n'est encore qu'une espérance.

Cette espérance cependant a commencé à prendre

corps. Sous nos yeux, et, malgré la résistance des forces rétrogrades, nous voyons se préparer la fédération des peuples civilisés. Son image dans le passé nous est fournie par la formation des Etats, nés, eux aussi, de la diversité des provinces rivales, parfois hostiles. Mais l'unité des Etats s'est réalisée, le plus souvent, par des moyens que nous réprouvons. C'est tour à tour par la violence et par la ruse que la royauté française a formé le territoire où devait grandir le peuple français. C'est « par le fer et parle sang » que la Prusse, auxix® siècle, a fait l'unité allemande. C'est, au contraire, par des ententes pacifiques, par des contrats librement débattus et acceptés, que s'ébauche l'organisation de l'humanité future.

l,' Unité monétaire qui englobe, depuis 1866, la France, la Suisse, l'Italie, la Belgique et la Grèce, a jeté les bases du systèaie qui permettra un jour à tous les hommes d'user des mêmes moyens d'échange. L^Bureau international des poids et mesures^ fondé en 1872, a pour tâche de généraliser l'emploi du système métrique, sagement conçu d'après les dimensions de la terre et déjà en usage en France, en Belgique, en Hollande, en Italie, en Espagne, en Portugal, dans toute l'Amérique latine, facultatif en Angleterre, et adopté, sous le nom de système C. G. S. (centimètre-gramme-seconde) par les savants du monde entier, h' Union postale universelle^ instituée par la convention de Berne, le 5 octobre 1874, et élargie par les stipulations du traité de Paris, en 1878, comprend aujourd'hui presque tous les pays de la terre : chaque État continue à entretenir et à diriger son service des postes; mais, grâce à l'accord permanent qui le lie aux autres États, et au tarif uniforme consenti de part et d'autre, une lettre voyage en toute sécurité, et

SOaALISME. 25

moyennant un prix très bas, jusqu'aux extrémités de la terre ^. Ainsi se forme un ensemble d'institutions qui habituent les peuples à une collaboration méthodique en vue de Futilité commune.

Dès à présent il existe de grandes voies internationales neutralisées par des conventions diplomatiques — le canal de Suez, le Saint-Laurent et les grands lacs d'Amérique, le bas Danube, demain le canal de Panama ; — des territoires neutres, comme ceux de la Suisse et de la Belgique, protégés par l'accord unanime des puissances. Au milieu d'un régime de compétitions et de guerres, les nations sont obligées chaque jour, par la force des choses, de reconnaître leur solidarité.

Le droit international^ quoique encore dans l'enfance, se développe de jour en jour. L'esclavage a disparu de tous les pays civilisés et de leurs colonies, et les puissances représentées au Congrès de Bruxelles, en 1890, ont pris et continuent à prendre des mesures en commun pourl'abolition de la traite à l'intérieur de l'Afrique.

Les traités d'extradition, conclus entre la plupart des États civilisés, tendent sinon à unifier, du moins à coordonner la législation pénale de tous les pays. Les traités relatifs au travail, comme celui qu'ont signé en 1906 la France et l'Italie, assurent aux ouvriers, par mesure de réciprocité, le bénéfice des lois protectrices en vigueur dans le pays de leur résidence. La guerre elle-même, qui témoigne d'une manière si cruelle de la division de Thumanité en fractions ennemies, est l'objet de règlements internationaux destinés à en adoucir la barbarie. La convention de Genève protège les malades

1. Signalons aussi le récent accord relatif à la télégraphie sans fil (1901), le Bureau international des chemins de fer, celui de la propriété littéraire, etc.

LES PROBLÈMES DE LA POLITIQUE EXTÉRIEURE 387 t

et les blessés, quelle que soit leur nationalité, et proclame la neutralité des ambulances. La conférence de la Haye, en 1899, a édicté des prohibitions contre Tusage de certaines armes, telles que les balles dum-dum et les projectiles contenant des gaz asphyxiants ; elle a rédigé des règlements pour la protection des non-combattants, qui affirment l'existence du droit des gens au milieu du déchaînement même de la force. Le droit international privé, peu à peu élaboré par la jurisprudence des divers pays civilisés, fait, depuis 1892, Tobjet de discussions et de négociations du plus haut intérêt, qui tendent à le codifier. Une partie de ce grand travail est dès à présent achevée et acceptée par les puissances intéressées: trois conventions, ratifiées en 11K)2, règlent les conflits de lois en matière de mariage, de divorce et de tutelle des mineurs ; d'autres actes, signés en 1905, sont relatifs aux successions et aux rapports pécuniaires entre époux. Ainsi se prépare, sans bruit, une œuvre capitale, préface de la législation internationale de Tavenir. Moins officiels que les conférences diplomatiques, mais non moins importants par leurs résultats, les congrès scientifiques et techniques se multiplient. Depuis les Congrès des chemins de fer, qui règlent des tarifs et organisent des services de transports pour T Europe entière, jusqu'aux Congrès de bibliographie, qui cherchent à établir un classement uniforme dans toutes les grandes bibliothèques ; depuis les Congrès de Sociétés Savantes, qui tracent des programmes de recherches et s'efforcent d'organiser méthodiquement le travail des laboratoires, jusqu'aux Congrès de l'industrie textile, qui établissent une échelle de convention pour les dimensions des tissus et le numérotage des fils, de tous côtés, dans tous les domaines, des organisations

internationales tendent spontanément à se former, des ententes internationçiles unissent chaque jour les membres de Thumanité civilisée dans une collaboration plus étroite. Les conférences interparlementaires, auxquels prennent part, de temps à autre, les membres des Assemblées européennes, sont des événements plus significatifs encore : malgré leur caractère purement officieux, elles nous présentent une image de ce que pourra être un jour le Parlement fédéral des États-Unis d'Europe.

Uévolution capitaliste a eu 'pour effet d'accélérer ce mouvement^ de le faire entrer du monde des idées dans le monde des intérêts matériels. Les grandes entreprises financières, avec leurs capitaux en circulation sur tous les marchés du monde, avec les affaires qu'elles lancent ou les travaux qu'elles font exécuter dans les pays les plus éloignés, sont vraiment des puissances internationales, qui ne connaissent pas de frontières. Une œuvre comme le percement du canal de Suez est, dans toute la force du terme, une œuvre internationale. Sans doute ces entreprises se réclament de nationalités différentes, et leurs ambitions, leurs convoitises, leurs rivalités exaspèrent les conflits nationaux en leur donnant la terre entière pour théâtre. La politique « mondiale » des grandes puissances contemporaines, qui se disputent avec une jalousie féroce les territoires inexploités, les privilèges commerciaux, les concessions de mines et de chemins de fer, n'est rien moins qu'une politique d'harmonie universelle. Mais elle y conduit, comme la concentration des capitaux industriels conduit à la socialisation des grandes industries.

Si le socialisme, dès l'origine, s'est proclamé internationaliste, c'est que la lutte qu'il engageait dépassait

les frontières des nations. C'est cfu'il est né lui-même de l'évolution économique internationale. C'est que, dans tous les pays parvenus au même degré de cette évolution, il a la même bataille à livrer, les mêmes ennemis à combattre, les mêmes forces derrière lui qui le poussent à la victoire. En exhortante s'unir les prolétaires de tous les pays, le manifeste communiste de Marx et Engels les invite à achever le mouvement historique commencé à leurs dépens, et qui par eux doit aboutir à l'organisation économique et politique de l'humanité. De tous les Congrès internationaux, ceux qui travaillent de la manière la plus directe à cette grande organisation de l'avenir, ce sont les Congrès socialistes et leur délégation permanente : le Bureau socialiste international de Bruxelles.

§ 2. — La langue internationale.

Un des obstacles qui retardent cette formation spontanée, graduelle, d'une communauté des peuples civilisés, est la diversité des langues. De là les efforts, qu'on cesse aujourd'hui de railler, pour créer une langue universelle. Non qu'il s'agisse de remplacer, par un langage fabriqué artificiellement, ceux qui se sont développés, comme autant d'êtres vivants, avec la conscience collective des peuples. Le but visé est moins lointain, moins problématique. Ce dont nous avons besoin, c'est d'un langage auxiliaire, qui ne nous fera pas oublier le nôtre, et dont nous nous servirons pour les relations internationales. Chaque jour la nécessité s'en fait plus vivement sentir. La possession de trois ou quatre langues — le français, l'anglais, l'allemand, le latin, — suffit encore pour se tenir au courant du mouvement scienti-

fîque : mais que deviendrons-nous, s'il faut lire ou traduire des livres russes, hongrois, japonais, voire même chinois? Le commerce devient de plus en plus polyglotte, et ne Test jamais assez. Un Congrès européen est déjà une Tour de Babel, où l'interprétation des discours perd un temps considérable, et cause, sans doute, beaucoup de malentendus : que serait-ce dans un Congrès universel ? Aussi les efforts pour résoudre le problème se sont-ils multipliés dans ces derniers temps.

La solution qui coûterait le moins de peine consisterait à choisir comme langue auxiliaire une des langues nationales actuellement en usage, ou d'attendre qu'elle s'imposât d'elle-même à tous les peuples civilisés. L'anglais paraît à beaucoup de personnes la langue la plus-propre à jouer ce rôle, malgré la difficulté de sa prononciation et le grand nombre de ses idiotismes. Mais il est peu probable que les peuples européens s'entendent pour préférer l'anglais aux langues rivales ; il est encore moins probable, malgré la force numérique des populations de langue anglaise et leur rapide accroissement, que l'anglais puisse, par la seule vertu de la concurrence vitale, faire disparaître devant lui les autres langues et conquérir l'humanité tout entière. Le même argument porte contre le français ou toute autre langue aujourd'hui usitée.

Il faut donc revenir à l'idée d'une langue artificielle. Projets et tentatives n'ont pas manqué pour la créer. Les plus grand 0 esprits, depuis Leibnitz, se sont intéressés à ce problème capital * . La plupart des solutions proposées ont pour défaut principal de faire une trop large part à l'invention arbitraire: c'est à ce défaut, sans doute, qu'il

1 . Voir Gouturat et Leau, Histoire de la langue universelle.

faut attribuer Téchec des divers volapucks imaginés depuis une trentaine d'années, et la légère teinte de ridicule qui s'attache à leur souvenir. Vesperanto\, qui compte aujourd'hui des milliers d'adeptes, dans tous les pays du monde, paraît très supérieur à tout ce qui Ta précédé ; son créateur, le D*" Zamenhof, a fait preuve, dans le choix du vocabulaire emprunté, aux langue^ européennes les plus répandues, et dans la rédaction des règles grammaticales, remarquables par leur simplicité et leur souplesse, d'un véritable génie. Il faudrait être prophète pour voir à coup sûr, dans l'espéranto, la langue auxiliaire de l'avenir. Celle-'ci ser^ peut-être une œuvre collective, élaborée ou tout au moins amendée et approuvée par une réunion de linguistes de tous les payst, Provisoirement, nous pouvons nous servir de l'espéranto, qui a le mérite d'être facile à apprendre. Le parti socialiste aurait le plus grand avantage à l'introduirç dans ses congrès internationaux, et prendrait ainsi sa part d'un progrès auquel il est particulièrement intéressé. Les langues nationales subsisteraient donc — il est probable que tout effort pour les remplacer dans l'usage quotidien serait vain ; — elles continueraient à vivre de leur vie spontanée, à s'épanouir en une floraison éclatante et variée de littératures. Mais à côté de la langue maternelle, qu'on apprend à balbutier tout enfant, qui reste celle du sentiment et de l'imagination, où l'on sent palpiter encore l'âme des générations mortes, la langue auxiliaire serait l'organe des relations internationales, la langue des transactions économiques entre pays différents, la langue du droit des gens, la langue de la science universelle. Image frappante de l'organisation fédérale qui doit s'établir au-dessus des nations, en respectant l'autonomie et l'originalité de chacune d'elles.

§ 3. — Les relations économiques internationales

Quel sera, à l'intérieur de la fédération ou des fédérations internationales, le régime des échanges entre nations ? Le monde actuel se partage entre les deux politiques opposées du protectionnisme et du libre-échange. Mais ni Tun ni Tautre ne seraient en harmonie avec le régime nouveau.

Le protectionnisme n'est autre chose que le nationalisme économique sous sa forme la plus étroite. En provoquant, par des tarifs douaniers, une hausse artificielle des prix qui arrête la concurrence étrangère, il assure à l'agriculture et à l'industrie nationales une situation privilégiée sur le marché national. Mais il ne le fait qu'aux dépens des consommateurs, dont l'intérêt est d'acheter les produits au plus bas prix possible, quelle qu'en soit la provenance. 11 a donc le double inconvénient de créer ou de perpétuer un état de guerre économique entre les nations productrices ; et, à l'intérieur de chaque nation, de favoriser des groupes plus ou moins nombreux au détriment de la masse.

Aussi, dans presque tous les pays, le protectionnisme a-t-il fait alliance avec le conservatisme politique et social ; en Allemagne, le parti des agrariens, qui font hausser à leur profit le prix des denrées alimentaires, se confond avec le parti des hobereaux, soutien de la monarchie prussienne ; en France, les grands industriels de l'Est et du Nord, qui, coalisés avec une partie des propriétaires ruraux, ont imposé au pays les tarifs de 1892, ont été en même temps les partisans de la réaction politique, à laquelle s'attache le nom du protectionniste

Méline. Par les faveurs qu'il distribue, les marchandages auxquels il donne lieu entre les différents groupes de producteurs, les avantages qu'il fait à des intérêts privés sous le prétexte de Tintérêt public, le protectionnisme mérite d'être traité par le socialisme en ennemi.

Le libre-échange, au contraire, fait disparaître les frontières économiques : c'est une forme de l'internationalisme. Doctrine d'une hardiesse singulière, dont beaucoup de ses partisans n'ont pas peut-être mesuré toute la portée ! La chute des barrières opposées à la circulation des produits est presque toujours le prélude d'un rapprochement politique entre des populations auparavant séparées. L'abolition des douanes intérieures, en France, a précédé de peu la grande Fédération de 1790 ; le Zollverein, l'union douanière des États allemands, qui date de 1834, a préparé directement l'unité allemande. Ceux qui rêvent, aujourd'hui, une fédération anglosaxonne, veulent y préluder par l'établissement de tarifs préférentiels. Le libre-échange, qui considère le monde entier comme un seul marché, ouvert aux produits de tous les pays, prépare l'humanité à une vie commune, dont le cadre comprend et dépasse la vie actuelle des nations. Au point de vue de l'utilité immédiate, le libre-échange, en abaissant au taux le plus bas les prix des denrées, contribue puissamment à améliorer le sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. C'est la raison pour laquelle le parti ouvrier anglais Ta défendu de toute son énergie contre la tentative protectionniste dirigée par M. Chamberlain ; c'est aussi pourquoi les agrariens allemands trouvent leurs adversaires les plus résolus dans le parti socialiste.

Cependant, la politique du libre-échange est loin de

nous donner entière satisfaction. Car son principe n'est autre que celui du laissez-faire. Et à moins de partager, en ce qui concerne le commerce extérieur, Tillusion optimiste que le socialisme a toujours dénoncée et combattue à rintérieur de la société, le sophisme béat des économistes orthodoxes ; à moins de croire à une harmonie préétablie qui arrange tout pour le mieux sans que personne s'en mêle, il faut bien reconnaître que le libre-échange absolu aurait de graves inconvénients. Les protectionnistes ont raison, lorsqu'ils redoutent les désastres locaux que causerait le jeu impitoyable de la concurrence universelle.

Les libre-échangistes s'en consolent en disant : — Si une machine fabriquée en Angleterre coûte plus cher qu'une machine fabriquée en Amérique, tant pis pour les fabricants de machines anglais ; ils chercheront et trouveront une autre occupation, ils se déplaceront, s'il le faut; l'intérêt général veut que les machines soient fabriquées là où elles peuvent l'être le mieux et le meilleur marché possible. — Mais une nation ne se résignera pas aisément à voir ses industries ruinées dans l'intérêt général de l'humanité; elle ne trouvera peutêtre pas du premier coup le nouvel emploi de son activité, qui doit lui permettre de vivre. La théorie du laissez-faire traite les hommes comme des atomes, qui se groupent, se dispersent, se combinent à volonté. Mais nous savons qu'ils sont attachés au sol par des liens très forts, qu'ils ne peuvent changer d'occupations qu'à condition de transformer à grands frais un outillage coûteux, d'ébranler des habitudes profondément enracinées, de faire de grands sacrifices que le succès ne compense pas toujours. Les effets de la concurrence sont ceux de la lutte pour la vie, qui elle aussi établit.

si ron Teut, une sorte d'harmonie, par le triomphe des forts et la suppression des faibles.

Ainsi s'expliquent ces deux faits en apparence contradictoires : 1a Jihrf-Pf'>)angft g^ rapproçheje Tidéal socialiste en tant qu'il travaille à réaliser Tinternalionalisme économique; il s'en éloigne, entant qu'il compte, pourTegler la pfo3uction et les échanges, sur le laissezfaire et la concurrence illimitée. Le protectionnisme, comme le socialisme, reconnaît la nécessit^d^ulîe intervention systématique pour corrigéiOes effets dfl la eoncurg^gS^: si le socialisme se trouve le plus souvent en opposition avec lui, c'est qu'il intervient en faveur de groupes privilégiés, au détriment du plus grand nombre, et mérite par là le nom dérisoire de socialisme des riches.

Entre les nations comme à l'intérieur des nations, le socialisme veut substituer, à une concurrence aveugle, une collaboration organisée. Au lieu d'abandonner la production au hasard des entreprise» individuelles ou nationales (ce qui revient au même, car en matière internationale les nations sont des individualités), il s'efforcera de la l'égler. Ce sera l'une des fonctions essentielles d'une fédération internationale que la division méthodiqu£dû3?âvairentreT^

les besoins de la cônsornïnation général^ constatés par la statistique et les aptitudes économiques des divers pays. Chaque région aura sa spécialité, celle où elle se montre supérieure. C'est alors qu'on pourra lever toute entrave à la libre circulation des produits, sans s'exposer au danger de sacrifier la prospérité d'un pays ou le bien-être d'une génération.

Pour arriver à ce résultat, l'établissement d une fédération politique serait indispensable. Les socialistes

travailleront à la préparer dès maintenant en demandant la formation d'Unions douanières entre les principales nations civilisées, avec aes clauses de protections temporaires/flestinées à atténuer la concurrence et à ménager leTlransitions ^ . Faute de pouvoir obtenir immédiatement une mesure qui heurterait tant de préjugés et d'intérêts acquis, ils soutiendront la politique des traités de commerce, qui peripet aux nations de combiner leurs ressources en s'achetant mutuellement ce qui leur manque, et leur assure la plupart des avantages du libre-échange, sans renoncer à une protection provisoirement nécessaire^., On ne pourra s'arrêter qu'à des solutions bâtardes, tant qu'à l'anarchie économique du temps présent ne se sera pas substituée l'organisation méthodique de la production et des échanges par une entente générale et permanente des nations intéressées.

§ 4. — Le problème colonial.

La fédération économique et politique des nations suppose leur égalité. Mais cette égalité, actuellement, n'existe pas. Il y a des peuples supérieurs par leur culture, par certaines aptitudes naturelles ou acquises; et

1. On peut considérer, comme une transition naturelle à la pacifique et harmonieuse organisation de la planète, la possibilité prochaine de vastes fédérations douanières, tenant le milieu entre l'isolement national, qui n'est plus et ne peut plus être complet aujourd'hui, et l'unification totale du monde économique.

2. Des conventions internationales, relatives à telle ou telle question particulière, sont un autre moyen de préparer l'entente des nations productrices. Citons, par exemple, la convention de Bruxelles, par laquelle les principaux États d'Europe se sont engagés à abolir les primes à l'exportation accordées à l'industrie sucrière.

il y a des peuples dits inférieurs, attardés dans la barbarie primitive, ou dans une civilisation immobile et arriérée. Cette inégalité, et surtout l'avantage écrasant que donne aux nations les plus civilisées la puissance de l'armement moderne, expliquent la politique coloniale de l'Europe. Les peuples supérieurs s'emparent des territoires occupés par les peuples inférieurs : ils s'y établissent, si le climat le leur permet; sinon, ils en exploitent les richesses naturelles ; les indigènes fournissent de gré ou de force la main-d'œuvre nécessaire à leurs entreprises, et une clientèle à leurs industries en quête de débouchés. Marx a très bien montré le lien qui rattache l'expansion coloniale au développement du capitalisme industriel.

Quelle sera, en présence du problème colonial, l'attitude du socialisme ?

Elle ne saurait, en tout cas, rester purement négative. Demander, comme l'ont fait longtemps les partis avancés dans la plupart des pays d'Europe, l'évacuation immédiate des colonies, et la condamnation sans réserve de toute politique coloniale, comme d'un attentat à l'indépendance de peuples incapables de se défendre, c'est une solution vraiment simpliste. 11 n'est même pas certain qu'elle soit conforme aux principes essentiels du socialisme. De quel droit une population peu nombreuse, incapable de mettre en valeur le sol qu'elle occupe, conserverait-elle indéfiniment la possession exclusive d'un immense territoire capable de nourrir des millions d'hommes ?

Nous déplorons la brutalité avec laquelle les Américains ont refoulé devant eux les Indiens ; mais pouvons-nous regretter que le grand peuple des États-Unis se soit formé, qu'il ait étendu ses exploitations agricoles,

bâti ses villes colossales, au milieu des prairies et des forêts jadis parcourues par quelques centaines de milliers de chasseurs nomades ? Dans les pays où la race blanche ne peut s'acclimater, mais dont elle peut utiliser les produits, est-il souhaitable de laisser tant de ressources précieuses, dont Thumanité civilisée sait tirer profit, à jamais ensevelies au fond des forêts vierges? A moins de se ranger parmi les défenseurs à outrance de la propriété, il est difficile d'admettre que l'occupation d'un pays inculte par une poignée de nègres ou de Peaux-Rouges — venus peut-être eux-mêmes en conquérants — en interdise à jamais l'accès aux Européens.

Au surplus, l'expansion coloniale est un fait, contre lequel il est trop tard pour réagir : la plupart des puissances ont maintenant des colonies, et ne paraissent pas disposées à les abandonner. Notre devoir est de chercher à tirer de ce fait toutes ses conséquences utiles, et de lutter sans relâche contre ses conséquences nuisibles ; d'introduire, dans l'administration des colonies, des principes de justice et d'humanité; d'empêcher l'oppression des races sujettes, d'employer au contraire les moyens que nous donne la civilisation pour améliorer leur condition, pour les aider à sortir de leur misère et de leur barbarie et à s'élever par degrés au rang des nations civilisées.

Les abus que nous avons à combattre et à détruire sont graves. Presque tous ont leur origine dans le régime économique de la société actuelle. C'est l'exploitation des colonies par des entreprises capitalistes qui donne lieu au travail forcé des indigènes, et aux cruautés révoltantes par lesquelles on les maintient dans l'obéissance. Le système des Compagnies concessionnaires, au Congo belge et au Congo français, est directement responsable des abominations commises contre des popu-

lations sans défense ; c'est la conclusion qui se dégage des enquêtes conduites, en 1904, par la Commission belge, et en 1905 par la mission de Brazza K En prenant en main la cause des indigènes opprimés, les socialistes ne parlent pas seulement au nom du sentiment d'équité qui devrait être commun à tous les partis : ils s'élèvent contre les crimes du capitalisme, qui, pour enrichir quelques rois du caoutchouc et de Tivoire, met à la torture des populations entières.

En France, c'est le parti socialiste qui a réclamé des sanctions pour empêcher le renouvellement des faits odieux dénoncés parles compagnons de M. de -Brazza ^ ; en Belgique, les socialistes ont aussi courageusement mené l'attaque contre l'administration de l'Etat Indépendant du Congo, dont le roi des Belges est le souverain absolu, fl en est de même en Hollande, où les écrits de Multatuli ont si efficacement contribué à l'abolition du système d'exploitation appliqué, depuis 1832, aux Indes néerlandaises. Tout récemment, le parti socialiste allemand a prêté son concours le plus énergique au centre catholique dans sa campagne contre les scandales coloniaux : on sait que c'est le refus des crédits pour la continuation de la guerre du Sud-Ouest africain qui a motivé la dissolution du Reichstag.

Les résultats obtenus sont, il faut l'avouer, assez médiocres. Trop de puissants intérêts privés sont coalisés pour le maintien des abus ; et les colonies sont si loin, le public si mal informé ou si indifférent, la presse si facile à corrompre, que les plus gros scandales sont vite étouffés ou oubliés. Notre premier soin doit être d'éclairer

1. Voir Pierre Mille, Le Congo léopoldien (1905) ; — et F.GhalIaye, Le Congo français (1906).

Page 1