‹ Le socialisme à l'œuvreChapitre 46 sur 56 · Voir le Journal Officiel des 20, 21 et 22 février · texte numérisé non relu

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ropinion, de créer un courant d'idées en faveur de réformes nécessaires. Ce sera en partie l'œuvre des sociétés comme la Congo Reform Association d'Angleterre, comme notre Société pour la protection des indigènes. Par la publication de témoignages désintéressés sur ce qui se passe dans le monde lointain des colonies, elles détruisent les mensonges de l'optimisme officiel. Les pouvoirs publics sont obligés de les écouter, et suivront leurs avis, lorsqu'elles seront assez fortes pour se faire craindre.

La plus importante des réformes qu'elles réclament, d'accord avec le parti socialiste, c'est la déchéance des Compagnies privilégiées qui, non seulement oppriment les indigènes, mais ruinent par une exploitation sans merci les régions concédées. Cette déchéance peut être prononcée lorsque le cahier des charges de la concession est violé : or, pas une seule de ces Compagnies ne respecte le sien. Fauted'obtenir cette mesure radicale, nous devons exiger que le système des concessions soit abandonné à l'expiration des contrats actuels, et qu'une surveillance rigoureuse soit exercée sur les concessionnaires. Nous devons exiger non seulement la répression immédiate de toutes les brutalités dont nous aurons connaissance, mais l'interdiction de toutes les pratiques mises en œuvre pour dépouiller l'indigène, telles que le paiement du travail en marchandises, par lequel se constituent, au mépris des conventions internationales, de véritables monopoles commerciaux, extrêmement lucratifs pour ceux qui les possèdent, accablants pour les populations pauvres forcées d'accepter leurs conditions^.

1. A Bangui, le sel, dont le prix de revient, transport compris, est de 1 fr. 25 le kilogramme, est vendu aux nègres 5 francs et plus.

Une mesure excellente consisterait à créer dans toutes les colonies des postes de protecteurs des indigènes^ comme il en existe en Australie. « Ces fonctionnaires, écrit M. Challaye, devraient être nommés directement par le ministre et pouvoir correspondre sans intermédiaire avec lui ; ils devraient avoir les pouvoirs d'un juge d'instruction ; ils devraient signaler à la justice les crimes et délits dont ils auraient connaissance, en parcourant la colonie et s'entretenant sans témoins avec les noirs ; ils devraient informer l'administration locale et le gouvernement métropolitain de toutes les mesures utiles à la conservation et au développement des indigènes. » Dans les pays habités par des populations trop primitives pour pouvoir elles-mêmes défendre leurs droits, le protecteur des indigènes serait leur représentant ; dans les pays peuplés par des races intelligentes et cultivées, comme nos possessions de Tlndo-Chine ou de l'Afrique du Nord, il serait leur conseiller et l'avocat de leurs revendications.

Protéger les indigènes contre l'injustice et la violence, ce serait un grand progrès. Mais le devoir des nations colonisatrices ne s'arrête pas là : elles doivent tout mettre en œuvre pour améliorer le sort des populations sujettes. Matériellement, en leur apprenant à tirer un meilleur parti des reésources de leur sol, en les faisant bénéficier des découvertes de nos sciences : par le développement des irrigations, par l'introduction de nouvelles cultures et l'importation de denrées alimentaires, les Anglais viendront un jour à bout des terribles famines qui ravagent périodiquement les Indes ; le disciple de Pasteur qui parviendra à immuniser le bétail contre la piqûre dé

L Ouvr. cité, p. 108.

la mouche tsé-tsé déterminera ime véritable révolution économique dans T Afrique centrale, et fera disparaître Tanthropophagie plus radicalement que des siècles de prédication. Moralement, les peuples civilisés s'efforceront, par l'éducation, de compléter l'œuvre commencée par des moyens purement matériels, et d'élever peu à peu leurs protégés à une vie plus haute, à un rôle plus important dans la grande collaboration d'où résulte le progrès humain.

Il est juste de reconnaître que les nations européennes» malgré les abus et les crimes de leur domination, sont entrées dans cette voie, où leur intérêt même les engage. Rien qu'en maintenant l'ordre dans leurs possessions — fût-ce d'une main brutale — elles ont mis fin à d'atroces guerres intérieures, à des siècles de pillage et de massacres. D'ailleurs, elles sont liées par des engagements mutuels qu'elles sont tenues de respecter. Nous avons déjà mentionné les mesures qu'elles ont prises d'un commun accord contre la traite des nègres : l'acte international de Bruxelles (1890) a pour sanctions les pénalités sévères édictées par les codes de tous les Etats civilisés ; un bureau spécial, établi à Zanzibar, est chargé de recueillir tous les renseignements utiles pour la surveillance des côtes ; un autre bureau, à Bruxelles, assure le concert permanent des puissances signataires. Des prohibitions ont été en même temps édictées contre le trafic des spiritueux, pour arrêter les ravages causés par l'alcoolisme à l'intérieur de l'Afrique : malheureusement, l'intérêt des fabricants et des importateurs d'alcools semble avoir été, jusqu'à présent, plus fort que les protocoles humanitaires.

La dernière et la plus noble tâche des peuples colonisateurs sera l'émancipation des races conquises. Du

régime du protectorat — préférable à Tadministration directe, parce qu'il respecte les lois et les coutumes locales — ils les achemineront graduellement vers l'autonomie . Des assemblées consultatives, comme le Conseil supefrieur elles Délégations de l'Algérie, permettront aux indigènes d'exprimer à haute voix leurs désirs et leurs plaintes, et les habitueront à prendre part euxmêmes au gouvernement. Plus tard, ces assemblées pourront, comme en Australie ou au Canada ^ , acquérir les droits qui appartiennent à un Parlement dans un État libre. Au lien de sujétion qui unissait les colonies à la métropole succédera un pacte fédératif entre nations autonomes. Rêve encore lointain : c'est à le réaliser cependant que nous devons dès à présent travailler. La tutelle de la métropole se justifiera, lorsqu'elle tendra de tous ses efforts à se rendre inutile.

§ 5. — Le socialisiME et la paix. — L'arbitrage.

Reste une dernière question, — la plus redoutable. L'union pacifique des nations, sous une même loi internationale, suppose l'abandon du recours à la force. Mais, si tous les hommes s'accordent à déplorer les fléaux épouvantables de la guerre, beaucoup s'obstinent à les croire inévitables et éternels.

L'histoire pourtant nous montre comment la guerre a disparu à l'intérieur des nations. Il fut un temps où, dans l'Europe morcelée par la féodalité, des centaines de petites souverainetés se faisaient la guerre entre elles,

1. Il est à noter que TAngleterre n'accorde l'autonomie qu'à celles de ses colonies dont la population est en majorité de race blanche.

OÙ les ducs de Bretagne livraient bataille aux comtes d* Anjou, et la république de Florence à la république de Sienne. La formation des grands États a mis fin pour jamais à ces guerres de provinces et de villes, souvent plus acharnées et plus meurtrières que les guerres nationales. 11 y a aujourd'hui des Bretons et des Angevins, qui continuent à aimer, les uns leurs landes mélancoliques sous le ciel brumeux et les rochers sauvages de leurs côtes battues des tempêtes, les autres leurs larges vallées où s'étendent les vergers, où montent les vignes riantes, dominant les rivières paresseuses : mais Tidée de se disputer la suprématie en bataille rangée leur paraîtrait, s'ils y pensaient jamais, d'une absurdité inconcevable. Supposons qu'un prophète, il y a sept ou huit cents ans, fût venu annoncer qu'un jour une paix inviolable régnerait entre les deux provinces voisines : ne se serait- il pas trouvé des sages pour le traiter de visionnaire?

Cependant il ne faut pas compter, pour établir la paix internationale, sur une sorte de fatalité, qui nous dispenserait de tout effort et jouerait le rôle de la Providence. Un des signes qui annoncent l'approche d'une ère de paix, c'est, au contraire, le développement et l'activité des groupes pacifistes ^ Les congrès annuels de la paix, dont le dernier s'est tenu à Milan, en 1906, ont émis un grand nombre de vœux dont quelques-uns ont reçu un commencement de satisfaction : vœux relatifs à l'arbitrage, au désarmement, à l'enseignement international. Nous avons vu un homme dont la fortune colossale s'était faite par la fabrication des engins de guerre, le Suédois Nobel, fonder un prix annuel de 100.000 francs

1. Yoir y CEuvre pacifiste, par E. Ducommun (brochure publiée par la Ligue Internationale de la Paix).

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pour récompenser ceux qui rendent les plus grands services à la cause de la paix. Aux initiatives inspirées par Tesprit humanitaire^ nous devons notre estime et notre appui. Les travaux des pacifistes nous fourniront des indications précieuses. Le Bureau international de la paix^ fondé parleurs soins à Berne, réunit des moyens d'information et de propagande dont nous devons tirer parti ^ .

Mais le socialisme a, pour prendre part au mouvement pacifiste, d'autres raisons que les humanitaires. Il y voit la suite logique de son action économique, qui tend à réorganiser la société sur de nouvelles bases, non dans un seul pays, mais dans tous les pays. Il s'appuie sur rinstinct et sur l'intérêt delà classe ouvrière^ de plus en plus pénétrée du sentiment de sa solidarité par delà les frontières. L'antipatriotisme, qui oppose à l'antagonisme des travailleurs et des capitalistes dans un même pays la fraternité du prolétariat universel, n'est qu'une expression exagérée de ce sentiment. Exagérée, parce qu'elle nie l'existence des forces réelles et puissantes qui font vivre les nations, et parôe qu'elle affirme avec trop de confiance Funité idéale de la classe ouvrière, qui mettra sans doute quelque temps encore à se réaliser.

Les nations ne disparaîtront pas, et nous avons dit pourquoi elles ne doivent pas disparaître. Le problème est d'organiser la paix entre elles, de les amener à renoncer à la force brutale pour trancher leurs différends. Pour cela il suffirait de les habituer à une autre méthode, qui a déjà fait ses preuves : celle de l'arbitrage.

L'idée de V arbitrage intei^national est ancienne. L'abbé

1. Ce bureau est en relations avec le Bureau socialiste international de Bruxelles.

de Saint- Pierre, au début du xvm* siècle, proposait, dans son livre sur la paix perpétuelle, l'arbitrage permanent imposé par la coalition des princes pacifiques aux princes batailleurs. Tous les Congrès de la Paix ont rédigé des vœux, plus ou moins pratiques, en faveur de l'arbitrage. La première application importante de ce principe eut lieu en 1871-1872, à propos de l'affaire de TAlabama : le gouvernement anglais, accusé par les États-Unis d'avoir rompu la neutralité au profit des Sudistes, accepta un arbitrage ; les arbitres accordèrent aux États-Unis une indemnité de 80 millions de francs. C'est au grand ministre libéral, Gladstone, qu'il faut attribuer l'honneur d'une décision prise contre l'opinion d'une foule de ses concitoyens, mais dont on reconnut ensuite la profonde sagesse. En 1885, l'Allemagne, qui disputait à l'Espagne la possession des îles Carolines, accepta l'arbitrage du pape et s'inclina devantla sentence rendue. En 1893, ce fut la République française qui se chargea de mettre d'accord l'Angleterre et les États-Unis, en querelle au sujet des pêcheries de la mer de Behring. De même, en 1900, un jugement arbitral du tribunal fédéral Helvétique a fixé la frontière contestée de la Guyane française et du Brésil.

Un pas de plus a été fait, lorsqu'on a vu apparaître les conventions d'arbitrage^ par lesquels deux ou plusieurs puissances s'engagent par avance à recourir à l'arbitrage, si leurs intérêts se trouvent en désaccord. Une clause de ce genre est contenue dans VActe général du Congrès de Berlin de 1885 : toute question relative à la délimitation des frontières dans les bassins du Niger et du Congo doit être portée devant des arbitres. En 1896, un traité d'arbitrage fut conclu entre la Grande- Bretagne et les États-Unis.

Mais ces conventions se sont surtout multipliées depuis la conférence de la Haye (1899). Cette conférence, si elle n'a pas répondu aux espérances que permettait son programme, si elle a échoué notamment en ce qui concerne le désarmement, a cependant jeté, les bases d'une institution destinée, sans aucun doute, à un itnmense avenir. Elle a réussi, malgré la résistance prolongée de quelques puissances, et particulièrement de l'Allemagne, peu suspecte de sympathie à Tégard des idées pacifistes, à créer la Cour ^permanente d'arbitrage de la Haye. Cette Cour, composée de délégués de tous les États qui ont donné leur adhésion à l'acte de 1899, doit fournir des arbitres aux puissances qui, d'un commun accord, porteront devant elle leurs différends. L'article 27 du protocole de la Haye déclare que « les puissances considèrent comme un devoir, dans le cas où un conflit aigu menacerait d'éclater entre deux ou plusieurs d'entre elles, de rappeler à celles-ci que la Cour permanente leur est ouverte » et que cette démarché, faite dans l'intérêt supérieur de la paix, ne peut être considérée que comme un acte amical. Les conflits qui ne proviendraient que « d'une divergence d'appréciation sur des points de fait » peuvent être soumis à une Commission internationale d'enquête, chargée d'éclaircir les questions litigieuses par un examen impartial.

Pour que l'existence de la Cour d'arbitrage internationale ait une valeur, il faut qu'elle fonctionne réellement, et lion sur le papier des chancelleries.. A-t-on assez dit qu'elle serait un tribunal sans causes, une boutique sans clientèle! — Parla convention du 14 octobre 1903, l'Angleterre et la France se sont engagées à porter devant elle « les différends d'ordre juridique ou relatifs à l'interprétation des traités qui viendraient à se

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produire entre elles et qui n'auraient pu être réglés par la voie diplomatique ». Cet exemple a été suivi par Tltalie, les Pays-Bas, TEspagne, la Suède, la Norvège * , la Suisse, le Danemark, qui se sont liés par un traité d'arbitrage à la France, et ont signé entre eux des actes analogues. Il faut avouer que ces conventions ont un grave défaut : elles excluent expressément de l'arbitrage les litiges qui « mettent en cause les intérêts vitaux, Tindépendance ou FhonneurdesdeuxEtats contractants, ou qui touchent aux intérêts de tierces puissances ». Faut-il crier à la duperie ? Jl serait plus sage de nous rappeler que l'arbitrage est une chose nouvelle, et d'accepter le peu qu'on nous donne, quitte à réclamer, comme l'ont fait déjà les congrès de la paix, la suppression d'une clause conforme à des habitudes et à des préjugés qui ne disparaîtront pas en un jour.

Déjà deux États destinés l'un et l'autre à un grand avenir, le Chili et la République Argentine, ont donné le bon exemple, eu signant un traité qui soumet à l'arbitrage tous leurs différends sans aucune exception. Et pour commémorer l'événement, plus glorieux que la plus éclatante victoire, ils font élever à frais communs un monument à la Paix sur le sommet le plus auguste des Andes, qui marque la frontière longtemps disputée entre eux.

La Cour de la Haye a déjà réglé, en 1902, une affaire pendante depuis de longues années entre le Mexique et les États-Unis. Elle est intervenue, en 1903, pour trancher la question de la préférence réclamée pour le paiement de leurs créances par les puissances qui avaient pris

1. La séparation pacifique de la Suède et de la Norvège a été immédiatement suivie par la conclusion d'un traité d'arbitrage entre ces deux puissances.

LEâ PROBLÈMES Dfî LA POLITIQUE E.VTÊRlEUftE 4C9

part au blocus du Venezuela; en 1905, pour juger un point de droit international contesté entre la France, r Allemagne et TAngleterre d'un côté, le Japon de Tautre ; en 1905 encore, pour terminer un différend entre les gouvernements français et anglais, relatif à Mascate. Petites affaires, sans doute, dont aucune n'aurait déchaîné une guerre. Mais la Commission internationale d'enquête a ea Foccasion de fonctionner pour examiner un incident assez grave, qui, en d'autres temps, aurait parfaitement pu donner lieu à un conflit redoutable. Les coups de canon tirés par la flotte russe affolée, qui croyait trouver les Japonais dans la mer du Nord, sur les pécheurs du Dogger-Bank, pouvaient provoque^ des représailles de la part de l'Angleterre . Une Commission d'enquête, composée de cinq amiraux de nationalités différentes, rédigea sur les faits un rapport qui, accepté de part et d'autre, mit fin à l'incident d'une manière pacifique.

La cause de l'arbitrage a encore bien du progrès à faire. Certains gouvernements s'y sont montrés, jusqu'ici, absolument réfractaires, sinon hostiles. Ils n'ont pu cependant se dispenser de signer l'acte de la Haye, et de fonder une institution qui grandira malgré eux.

Supposons l'arbitrage entré d'une manière définitive dans les mœurs des nations. Comment le rendre obligatoire? Comment surtout amener un Etat à accepter un jugement qui lui serait contraire, lorsqu'il s'agirait d'une de ces questions « vitales » que les diplomates, aujourel'hui, laissent prudemment de côté dans leurs conventions d'arbitrage ? — Il faut évidemment pouvoir recourir à la force : il faut que tous les États s'engagent à faire respecter la sentence arbitrale. N'avons-nous pas vu une expédition internationale, en 1900, envahir la Chine et occuper Pékin pour venger l'outrage com-

mis contre les légations? Quel que soit le jugement que nous ayons à porter sur cette expédition et la manière dont elle fut conduite, elle nous offre un exemple d'intervention collective des puissances contre un État accusé d'avoir violé les traités. Une gendarmerie internationale s'emploie, en ce moment même, à maintenir Tordre dans l'île de Crète, enlevée à la Turquie par les grandes puissances coalisées. — Souvent il serait inutile d'aller jusque là pour obtenir la soumission à une sentence arbitrale : le boycottage de la nation récalcitrante, Tinterdiction des emprunts de guerre dans les pays neutres, au besoin la mise sous séquestre des territoires contestés, viendraient à bout d'une résistance qui serait, on peut du moins l'espérer, isolée, et découragée par l'opinion du monde entier.

En attendant que cette opinion se forme et devienne irrésistible, le devoir de maintenir la paix incombe, avant tout, au parti socialiste. C'est lui qui doit constituer et qui constitue déjà, en fait, la grande ligue universelle de la paix. Non seulement il doit s'opposer, de toutes ses forces, à toute entreprise belliqueuse, à toute agression préméditée d'un peuple contre un autre peuple ; mais il doit tout faire pour prévenir les conflits en dénonçant à l'avance les fauteurs de trouble international, en mettant les foules, si faciles à égarer, en garde contre toutes les aventures. Certains danger^s de guerre diminuent ou s'évanouissent dès le moment où la lumière se fait dans les esprits sur leur origine, où les intérêts privés qui espéraient en tirer bénéfice sont démasqués. L'attitude des socialistes français, au moment de la crise francoallemande de 1905, s'est inspirée de ces principes salutaires, et a certainement aidé, malgré quelques maladresses, à détourner la menace qui pesait sur TEurope.

Certains socialistes veulent aller plus loin, et annoncent leur intention de refuser de prendre part à une guerre, même défensive. — Il n'y a qu'une guerre, disentils, celle des prolétaires contre la classe possédante. A un ordre de mobilisation, les socialistes doivent répondre par la grève des conscrits ou l'insurrection. — Sans entrer dans une longue discussion, nous ferons observer que cette tactique violente pourrait avoir un effet contraire aux intentions de ceux qui la préconisent. De deux nations, dont Tune comprendrait un grand nombre de socialistes décidés à refuser le service militaire, tandis que Tautre resterait fidèle à sa tradition belliqueuse, la première serait vouée à l'écrasement. Serait-ce rendre un service à la cause socialiste que de laisser l'Allemagne subjuguer la France, ou la Russie subjuguer l'Allemagne? Il s'est déjà présenté, il peut se présenter encore des cas où combattre pour la patrie, c'est combattre pour la Révolution, pour les droits de rhumanité future. Si la patrie, sous un régime qui contient encore tant d'inégalités et de privilèges, est considérée par quelques-uns comme une marâtre, pourraitil en être de même dans un pays où le socialisme aurait triomphé? Les antipatriotes d'aujourd'hui seraient les premiers à prendre le fusil pour la défendre.

§ 6. — Le désarmement.

Le régime de la paix universelle, garantie par le règlement amiable des conflits internationaux, mettrait fin aux armements sous le poids desquels l'Europe est aujourd'hui accablée. La paix armée, plus ruineuse que bien des guerres, immobilise nos meilleures forces :

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elle tient sous les drapeaux des millions déjeunes gens, détournés des travaux productifs; elle coûte des milliards, qui nous manquent pour les réformes sociales. Le calcul en a été fait mainte fois. La France seule dépense pour son armée et sa marine de guerre plus d'un milliard. Elle consacre un autre milliard au paiement des intérêts de sa dette, contractée presque tout entière pour solder des dépenses de guerre. Et ces charges énormes, chaque nation ne se les impose que pour no pas rester en arrière sur les nations voisines : dès qu'une d'entre elles les augmente, les autres se croient obligées de les augmenter dans une proportion équivalente. Elles trouvent toujours de l'argent pour fondre de nouveaux canons, pour construire de nouveaux cuirassés, alors qu'elles en manquent pour les services publics les plus utiles, qu'elles ne peuvent en trouver pour assurer du travail aux chômeurs ou une retraite aux vieillards. Elles en souffrent, mais elles continuent, comme enfermées dans un cercle vicieux d'où elles ne savent pas sortir.

Il est presque inutile de s'attarder à exposer les avantages du désarmement. Il rendrait les États plus riches, en imposant aux contribuables des charges moins lourdes. Il ouvrirait toute grande la porte aux réformes, toujours ajournées sous le prétexte du manque d'argent. Avec une infime fraction de notre budget de la guerre, on pourrait constituer ce budget de la paix qui nous manque, développer les institutions internationales, préparer l'union durable des nations.

Le devoir du socialisme est non moins clair. Sa première tâche est de demander, en toute occasion, la réduction des armements. Plus tard il fera davantage. Il abolira les armées permanentes, devenues inutiles dans la grande fédération pacifique des peuples civi-

Usés. Il les remplacera par des milices purement défensives, dont l'organisation actuelle de l'armée suisse nous donne quelque idée. Un corps d'instructeurs professionnels, aussi réduit en nombre que possible, formerait les cadres de ces milices. Sous leurs ordres viendrait se placer la nation armée, passant par une période d'instruction aussi courte et aussi bien remplie que possible. Cette instruction serait complétée par des exercices, en dehors du temps de service obligatoire : chaque citoyen suisse, jusqu'à Tàge où il cesse d'être apte à porteries armes, a tous les ans un certain nombre de cartouches à tirer, et c'est ainsi que se forment les meilleurs tireurs de l'Europe. Il est à remarquer que les principales armées européennes tendent d'ellesmêmes à se rapprocher de ce type : la réduction du service militaire à deux ans, en France, est un exemple de ce mouvement. Mais le souci de maintenir sur pied de puissants effectifs, et le désir de conserver plus ou moins les traditions mourantes de l'ancienne armée, empêchent de faire le pas décisif vers le régime qui sera un jour celui de toutes les nations civilisées. Le témoignage d'un observateur compétent, le général Langlois\ en faveur de l'armée suisse permet d'affirmer que des

1 . Le général Langlois a écrit ceci dans Le Temps : « L'armée suisse, cette armée de milices, où la durée du service est réduite au strict minimum et dont les unités sont commandées par des gradés non permanents, astreints eux-mêmes à un service extrêmement court, Tarmée suisse, dis-je, représente -t-elle une force capable de peser d'un grand poids dans la balance dans le cas d'un conflit entre deux États ? Cette armée est-elle en état de faire respecter sa neutralité, c'est-à-dire offre-t-elle une résistance suÏÏtsanté pour que ses voisins aient plus intérêt à respecter cette neutralité qu'à la violer? Après avoir suivi les manœuvres de cette armée, je puis répondre affirmativement à ces deux questions. »

milices bien organisées auraient la force nécessaire pour repousser toute agression contre le territoire dont la garde leur serait confiée.

Mais le désarmement, peut-être même rorganisation des milices ne peuvent (et c'est la grande difficulté) se faire que du consentement commun des puissances militaires. Les nations les plus avancées, si elles désarmaient, alors que les nations les plus rétrogrades refusent de le faire, joueraient un jeu de dupes. N'oublions pas que la Conférence de la Haye n'a pu se mettre d'accord sur les propositions de désarmement soumises à son examen ; certaines puissances, et au premier rang r Allemagne, ont même refusé de les prendre en considération*. Plus récemment, la proposition de limitation des armements, émise parle gouvernement anglais, n'a eu aucun écho dans les milieux officiels, et Ton a été jusqu'à insinuer que l'Angleterre cherchait uniquement, en arrêtant partout à la fois l'augmentation des forces navales, à maintenir un statu quo qui lui est favorable.

Ne méconnaissons pas la grandeur des obstacles qui nous séparent encore du but. L'œuvre la plus urgente, à l'heure présente, est une œuvre de propagande. Et cette propagande, pour être efficace, doit se faire dans tous les pays à la fois. Ce n'est pas en refusant le budget de la guerre dans nos pays respectifs — qui peuvent être attaqués demain par des nations encore inféodées à la réaction politique et sociale — c'est en préparant l'organisation de la paix dans le monde entier que nous mettrons fin au régime des armements qui ruine l'Europe, et que nous ferons plier enfin la force devant le droit.

1. Une nouvelle conférence de la Haye doit avoir lieu dans le courant de l'année 1907.

Ce n'est pas seulement le problème des relations internationales,c'est tout le problème politique qui se résume dans cette question : comment mettre la force au service du droit? Nous n'admettons pas que le droit soit identique à la force : nous voulons que la force devienne l'instrument du droit. Notre principe n'est pas plus l'intérêt d'une classe que celui d'une nation : c'est la justice, égale pour tous. L'État socialiste, c'est la force organisée qui établit la justice sociale au-dessus des individus. De même l'humanité, lorsqu'elle ne sera plus un mot, mais une force, établira la justice et la paix au-dessus des nations.

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