TROISIÈME PARTIE
Le socialisme ne s'occupe pas seulement de créer une organisation plus rationnelle et plus équitable de la société ; il veut faire des hommes meilleurs, plus justes et plus fraternels, plus intelligents et plus instruits en même temps que plus libres et plus heureux ; il vise à 1 élargissement des esprits comme à Tennoblissement des consciences. Ce n'est pas un mouvement purement prolétarien, qui consisterait à établir la domination d'une nouvelle classe sur les autres ; il entend travailler pour rhumanité tout entière ; il pose et tâche de résoudre en son ensemble le problème de la civilisation.
Or, le problème est à la fois social et moral. Il ne suffit pas de réformer la société ; il faut encore réformer les cœurs et les cerveaux. Il faut que, par une double série de progrès se déterminant et s'aidant les uns les autres, les mœurs agissent sur les lois et les lois sur les mœurs, les individus sur les institutions et les institutions sur les individus. Mais, à mesure que les conditions matérielles de Tpxistence seront assurées et améliorées pour tous, on peut prévoir que l'effort des générations, enfin
affranchies de ce souci angoissant, se reportera plus énergique et plus ardent sur les moyens d^élever l'homme au-dessus de ce qu'il est aujourd'hui,* de grandir et d'embellir le type humain. En d'autres termes, plus les problèmes économiques et politiques seront près d'être résolus, plttg le problème moral acquerra d'importance. Mais qui dit problème moral, dit par là même quelque chose qui échappe en grande partie à la loi, quelque chose qui relève des individus et des associations librement formées beaucoup plus que de la puissance collective. C'est sur ce terrain que l'initiative des citoyens doit s'exercer le plus et que l'action de l'État doit s'exercer le moins.
Cependant les questions qu'on y voit se dresser devant soi ne sont point complètement d'ordre privé : elles présentent aussi un intérêt général. Dans un champ de blé, si Ton veut que l'épi soit plus lourd et plus plein, il faut que la graine soit triée, la terre amendée, fumée et sarclée. De même, pour qu'éclosent et s'épanouissent de belles et vigoureuses plantes humaines, pour qu'apparaisse le « surhomme », qui sera notre héritier et notre remplaçant comme nous sommes les successeurs du sauvage anthropoïde d'autrefois, il importe qu'une culture préparatoire s'accomplisse au sein et par les soinô de la société.
Nous avons déjà dit, mais on ne saurait trop le répéter, que la raison d'être et le devoir de la société sont d'assurer à chacun de ses membres le libre développement de tout son être, ce qui revient à dire qu'elle doit assurer à tous des facilités égales de développer leurs aptitudes inégales et diverses.
En vertu du même principe, elle doit encourag^et tout ce qui fait l'honneur de l'espèce humaine, tout ce qui
peut accélérer sa lente ascension vers la vérité, la joie et la beauté, vers tout ce qui est de nature à lui rendre la vie plus digne d'être vécue.
Il y a, par suite, deux questions essentielles sur lesquelles il convient que le socialisme se prononce et indique le sens où il veut aller. C'est V organisation de la famille; c'est l'éducation des enfants, des adolescents et même des adultes.