CHAPITRE I
§ 1. — Principes qui doivent présider a sa transformation.
Il n'est point de domaine où il faille pénétrer avec plus de prudence et de tact que la famille, cet enclos réservé, ce refuge sacré, ce sanctuaire étroitement fermé où Tindividu se barricade contre les contacts hostiles et les promiscuités forcées du dehors.
Or, quelle est l'attitude du socialisme à son égard ? Veut-il la supprimer? Non, mais la transformer sur deux points capitaux : Fépurer, de façon qu'elle repose sur Taffection mutuelle et non sur de sordides calculs d'intérêt ; assouplir aussi sa rigidité primitive, de façon à ce qu'elle soit tutélaire pour les faibles sans devenir pour eux tyrannique. Là, comme ailleurs, il veut déra-. ciner le régime ploutocratique et ce qui subsiste encore du régime autocratique d'antan.
Il entend donc modifier, d'une part, les conditions où elle se forme et se dissout; d'autre part, les limites dans lesquelles l'autorité s'y déploie; et, d'un côté comme de l'autre, c'est dans la direction de la liberté qu'il pousse.
§ 2. — Formation et dissolution de la famille.
Il souhaite d'abord que^ l'union de Thomme et de la femme devienne de plus en plus un mariage libre entre deux personnes qui s'estiment et s'aiment réciproquement, une association volontaire de deux époux qui, sans avoir besoin d'un consentement étranger, à partir d'un certain âge indiqué par la nature et fixé par la loi, se mettent en ménage par un contrat privé. La société se borne à enregistrer ce contrat sous la forme la plus simple; mais elle ne peut s'en dispenser, à cause des difficultés qui peuvent survenir entre les époux, soit à propos des enfants nés ou à naître, soit à propos des choses possédées par eux en commun.
Il est assurément à souhaiter, pour le bien des individus comme de la société, que ce contrat ait la plus longue durée possible; mais ce n'est pas une raison suffisante pour qu'on le déclare éternel. Il pourra donc être rompu par la volonté des deux parties ou même de l'une d'elles, pourvu que cette volonté soit nettement formulée, à plusieurs reprises, si l'on veut, et après des délais légaux qui servent de préservatif contre les coups de tête. S'obstinera maintenir l'union, quand l'un des conjoints est bien décidé à la rompre, mène aux pires conflits ou aux pires hypocrisies. C'est poursuivre l'impossible ou se contenter trop aisément de l'apparence. Au nom de la liberté comme du bon ordre, il faut laisser aller en paix, chacun de son côté, deux êtres dont l'un ne veut plus vivre avec l'autre. Le divorce est alors la seule solution propre et loyale, et, en pareil cas, la société, sous des réserves que nous allons préciser, n'a
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plus qu'à enregistrer la rupture du lien conjugal comme elle en avait enregistré la formation ^
Les réserves qui nous semblent nécessaires portent sur la situation de la femme. Il est trop évident que fatiguée, parfois épuisée par la maternité, elle ne saurait être rejetée, sans moyens de pourvoir à sa subsistance, hors du nid qui Ta jusqu'alors abritée. Il convient donc que les mesures qui dénouent la chaîne du mariage soient toujours en relation avec d'autres qui garantissent Tindépendance économique de la femme. Sans doute, dans la société que nous travaillons à créer, la femme doit toujours avoir cette indépendance; nous n'admettons plus qu'elle soit condamnée à choisir entre ces deux nécessités cruelles : ou se vendre ou mourir de faim. Nous estimons que la prostitution, libre ou patentée, qui transforme la chair humaine en marchandise, doit disparaître avec le régime de l'argent dont elle est fille ; mais nous savons qu'elle ne peut disparaître qu'avec lui, et, en attendant cette disparition, la loi doit veiller
1. Déjà le Comité de la Réfoi^me du mariage^ dont M* Henri Goulon est le président, a élaboré et déposé, en juillet 1906, un projet de loi- précédé d'un exposé des motifs où Ton peut lire les lignes suivantes :
« Il faut que l'entrée dans le mariage soit rendue aussi facile et aussi peu onéreuse que possible ; on aura ainsi aidé à Taccroissèment des unions fondées sur l'amour, les seules vraiment dignes.
« Ensuite, il faut assainir le mariage en accordant aux époux mêmes droits, mêmes devoirs, responsabilités égales. On l'aura, par cela, rendu plus habitable, moins immoral qu'il ne Test actuellement.
« Et enfin — cela est essentiel — il faut en élargir la porte de sortie en facilitant le divorce, le divorce qui deviendra la séparation digne de deux êtres conscients et ne sera plus l'abominable comédie qu'il est actuellement... »
Le projet de loi est une application prudente et ferme des principes ainsi posés.
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à ce que la femme rendue à elle-même ne soit pas livrée en proie à la misère et à la débauche.
Nos réserves portent aussi sur la situation des enfants qui sont, en la circonstance, des tiers intéressés. Comiae il est juste et qu'il peut même être socialement utile (nous le verrons plus loin) que Tentretien des enfants demeure à la charge de ceux qui les ont mis au monde, il convient queles deux époux divorcés contribuent, chacun selon ses ressources, à Télevage de ceux qu'ils auront procréés. La société est, il est vrai, la protectrice-née de tous les mineurs ; mais elle ne prend la place de leurs premiers protecteurs naturels que si ceux-ci sont incapables de la remplir; il faut donc que l'indignité ou rimpuissancedes parents à élever leurs enfants soit judiciairement reconnue, pour que la société se substitue au père et à la mère, déchus de leur droit ou libérés de leur devoir.
Il va de soi que, pour Tentretien des enfants et pour tout ce qui les concerne, il n'y a lieu de faire aucune différence entre ceux qui sont dits légitimes et les autres. Le droit à la vie est le même pour tous ces innocents qui n'ont pas demandé à vivre ; la société a envers tous la même dette à acquitter. Maïs le père insouciant qui, actuellement, sait si bien mettre ses bâtards à la charge delà fille-mère ou de la charité publique, doit participer à Tacquittement de cette dette ; et la société peut le rechercher pour Ty contraindre, de même qu'elle peut soulager la mère en développant les services divers qui existent déjà sous le nom d'Assistance maternelle.
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§ 3. — Limites de l'autorité dans la famille.
Si nous examinons maintenant la part qui revient à l'autorité dans la famille, il ne faut pas oublier que depuis des siècles elle tend à se réduire. Le père posséda jadis l'omnipotence d'un monarque absolu ; il eut droit de vie et de mort sur sa compagne et sur ses enfants, considérés comme sa propriété presque au même titre que ses esclaves. C'est se conformer à l'évolution des peuples civilisés que de restreindre dans de justes bornes la puissance du mari et des parents.
L'équivalence de l'homme et de la femme, posée en principe par le socialisme, mène à leur accorder des droits égaux ^ ; et s'il faut, en cas de conflit, que le dernier mot reste à l'un deux, c'est aux mœurs, aux conventions particulières et peut-être aux codes futurs de déterminer les points sur lesquels la décision appartiendra à l'un ou à l'autre.
Quant à l'enfant, l'autorité des parents sur lui est légitimée par cela seul qu'elle est indispensable. Mais il est une personne en formation ; à mesure qu'il prend de l'âge et de la force, qu'il croît en savoir et en vouloir, qu'il acquiert la conscience et la fierté de son individualité grandissante, il acquiert aussi un droit croissant à la faire respecter. Il s'appartient à lui-même, avant d'appartenir à ceux qui lui ont donné l'existence;
1. 11 serait à souhaiter que toute femme, même non mariée, s'appelât Madame, comme tout homme, même célibataire, s'appelle Monsieur. Peut-être conviendrait-il aussi que tout couple nouveau, suivant un usage déjà pratiqué, portât, joints par un trait d'union, les noms des deux familles d*où sortent le mari et la femme. En cas de divorce, la dissociation se ferait d'elle-même.
et non seulement ils ne peuvent disposer de lui ni corporellement ni spirituellement, aliéner sa liberté ni atrophier son intelligence, mais encore ils doivent apprendre Tart difficile et délicat de desserrer à point et par degrés des lisières qui, utiles et même nécessaires au début pour le soutenir et le guider, deviennent pour lui avec le temps des entraves incommodes et injustifiées. L'autorité paternelle et maternelle a pour limite rintérêt même de Tenfant, et, si cette limite n'est point observée, la société a le droit de la rappeler à qui l'oublie. C'est ainsi que déjà une sage législation interdit à la famille soit de faire travailler l'enfant trop jeune, soit de le laisser croupir dans l'ignorance, soit encore de le dresser au vice. Il est possible qu'il faille faire un jour d'autres pas dans cette voie ; il suffit pour le moment d'en établir la légitimité.
§ 4. — Le problème de la population.
La législation, au contraire, n'a aucune prise directe sur un autre problème qui se lie à celui de la vie familiale, je veux dire \q problème de la population.
L'idéal pour une société serait, à n'en pas douter, de proportionner sa population aux ressources de sa consommation et aux besoins de sa production. Mais comment réaliser cet équilibre?
On a maintes fois allégué que dans un régime où chacun recevrait, pour ainsi dire, son dividende pris sur le revenu total, les adultes, assurés de se voir, eux et leurs enfants, à l'abri de la misère, n'auraient aucun scrupule à augmenter sans mesure le nombre des convives appelés au banquet de la vie ; que bientôt la Cité,
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comme une ruche trop pleine, regorgerait de nouveaux venus, qui seraient contraints à émigrer ou bien à être et à faire de leurs voisins des meurt-de-faim. Le danger peut paraître lointain et chimérique pour la France actuelle, qui souffre plutôt d'une disette de naissances. Il ne l'est pas pour TAllemagne ni pour la Belgique, où, en ce moment, les hommes croissent plus vite que les vivres, suivant la fameuse et sinistre prophétie de Malthus.
11 sied d'envisager en face et résolument la difficulté. On ne peut pas compter encore sur les merveilleuses pilules oii la chimie promet de condenser sous un petit volume une grande masse de nourriture. On ne pourra pas compter toujours sur des espaces vidés à coloniser: et il est permis d'espérer que les saignées opérées par la guerre ou les épidémies se feront de plus en plus rares. On a bien dit que l'aisance, témoin ce qui se passe de nos jours en Europe, empêche d'elle-même une reproduction excessive et désordonnée ; que, répandue dans une nation, elle y est une garantie de croissance très lente et presque nulle. Mais il serait téméraire d'ériger en règle, en loi naturelle, un phénomène qui peut avoir d'autres causes que la diffusion de l'aisance et du bien-être.
Force est donc de se demander si les lois humaines ne peuvent avoir une influence indirecte sur le développement de la population. Or, la réponse n'est pas douteuse. Les intérêts économiques, plus puissants que les préceptes des moralistes, peuvent servir de frein ou de stimulant à la fécondité. Le colon, qui a beaucoup de terres à défricher et à cultiver, a besoin pour y réussir de beaucoup d'enfants. L'ouvrier, au temps où les petits martyrs de l'industrie étaient employés à l'usine dès Tàge de six ans, pouvait s'imaginer qu'il gagnait
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quelque chose à multiplier ces travailleurs supplémentaires ; il voyait son revenu accru chaque semaine par leur apport ; il ne voyait pas que les salaires des adultes en étaient abaissés d'autant. Il est, au contraire, telle situation sociale qui, sans conteste, porte à réduire le nombre des bouches à nourrir. Le petit employé, avec ses maigres appointements qui n'augmentent qu'à la longue, pourrait être cité ici en exemple ; et ce n'est un secret pour personne que la prescription du Code civil français, ordonnant le partage égal des biens entre tous les enfants, encourage parmi les classes aisées le système de l'héritier unique ou des deux enfants au plus ; la peur de morceler les fortunes qu'on a pris ppine à arrondir suffit à exercer une action limitative.
Il est donc possible d'imaginer des institutions qui, suivant les cas, soient susceptibles d'enrayer la dépopulation ou la surpopulation d'un pays. Le vote plural accordé en Belgique aux pères de famille est une invitation à peupler ^ ; au contraire, des lois maintenant à la
i. Voir plus haut, iiv. [, sect. II, chap. vi, § 3.
V Alliance Nationale^ société de propagande française dont le but est de combattre la dépopulation, propose les mesurés* législatives suivantes :
1"* Etendre la liberté de tester, de façon que la quotité disponible soit portée par exemple à la moitié, quel que soit le nombre des enfants. Telle est la règle qu'a adoptée notamment Tltalie lorsqu'elle eut à reviser le Gode Napoléon ;
2** Modifier les droits de succession en ligne directe, afin d*éviter pour le moins que les enfants uniques paient moins de frais de succession et moins de droits que les enfants issus des familles nombreuses, ce qui est actuellement, en fait, le cas ordinaire ;
3* Abréger le service militaire des soldats mariés ou pères de famille. Réforme déjà votée par la Chambre en ce qui concerne l'armée de mer, et qui est mise en pratique à Madagascar pour favoriser le développement de la race indigène ;
charge des parents rentrelion de leur progéniture peuvent incliner les gens à faire ce que font aujourd'hui beaucoup de gros bourgeois et de riches paysans.
Aussi peut-on croire, sans trop présumer de Tintelligence des générations futures, qu'elles sauront en décourageant ou encourageant la multiplication humaine, selon qu'il y aura excès ou manque d'hommes, triompher d'une difficulté qui déjà nous apparaît surmontable.
Le vrai problème de l'avenir consistera sans doute à rechercher la qualité plutôt que la quantité des êtres humains entrant dans la vie. Il est à peine posé pour nous ; car il ne saurait être résolu sans une transformation économique qui n'est pas accomplie. Mais, quand il passera au premier plan, c'est aux conseils de la science et aux progrès de l'hygiène individuelle et sociale qu'il appartiendra de le résoudre. Nous ne pouvons que prévoir et saluer de loin l'œuvre de nos descendants.
4» Ne rendre les ascendants responsables de la taxe nailitaire que pour un seul fils (sans quoi la taxe militaire devient un impôt sur la fécondité des familles) ;
5- Abroger l'article 105 du Code forestier et revenir à la loi du 10 juin 1793, de façon que l'affouage soit partagé entre les habitants de chaque commune, non pas par feu ou chef de famille, mais par tête, ainsi que cela se pratiquait naguère.
V Alliance Nationale étudie également les réformes qui dépendent des conseils généraux, des conseils municipaux et des simples particuliers. Parmi les vœux qu'elle émet, nous citerons ceux-ci : service des enfants assistés^ fêtes de Venfance àestinées à honorer les familles nombreuses^ règlements d'assistance publique favorisant les grandes familles, lait stérilisé offert gratuitement aux enfants pauvres, secours aux femmes en couches ^ soins médicaux, legs, donations, fondations sociales destinées à secourir les parents chargés de famille, etc.