‹ Le socialisme à l'œuvreChapitre 49 sur 56 · CHAPITRE II LtDUCATION · texte numérisé non relu

CHAPITRE II LtDUCATION

§ 1. — Principes qui doivent la diriger.

Les enfants une fois nés, il faut faire d*eux des hommes et des femmes aptes au bonheur en même temps que des membres utiles de la société dans laquelle ils prennent place. Nouveau et grave problème ! On nous pardonnera d'y insister. N'est-ce pas pour un peuple, pour une démocratie surtout, la plus vitale des questions ? N'est-ce pas d'elle que dépend la création de ce redoutable inconnu qu'on appelle demain ?

Avant tout, tirons les conséquences des principes qui nous dirigent. Étant donné que nous voulons une société qui assure à chacun de ses membres les moyens de se développer intégralement, il s'ensuit qu'elle doit rendre accessible à tous l'éducation de tout degré, sous la seule condition qu'ils aient la liberté de choisir, d'après leur goût, entre les différentes voies ouvertes devant eux et la capacité de suivre la voie qu'ils auront choisie.

En application de ce principe, la société doit trouver un système qui permette au futur citoyen et à sa future compagne d'entendre, comme on dit, toutes les cloches, c'est-à-dire de prendre contact avec toutes les doctrines concurrentes qui se disputent les esprits et d'opter entre elles en pleine connaissance de cause.

Elle agit en cela comme protectrice du droit de l'enfant et de Tadolescent. Soucieuse de leur liberté spirituelle comme de leur liberté corporelle, elle défend la première contre quiconque voudrait Tétouffer, Église ou famille même. Elle n'admet pas plus la séquestration morale que la séquestration physique. Le père et la mère peuvent assurément tâcher de communiquer à ceux qui sont nés d'eux leurs sentiments et leurs croyances ; c'est même leur devoir et une de leurs plus douces prérogatives. Mais c'est assez qu'ils aient sur ces intelligences fraîches et neuves le privilège de premiers occupants, si l'on peut ainsi parler; c'est assez que leur âge et la piété filiale leur assurent déjà un for^ midable ascendant sur des âmes encore si malléables, ils abusent de leur autorité, s'ils font de la famille « un isoloir », une sorte de cloche à plongeur, où les petits prisonniers ne peuvent respirer l'air, voir la lumière, entendre les bruits, connaître les idées du dehors * . Plus de couvents domestiques où l'on claquemure des êtres pensants en une étroite enceinte d'opinions soustraites à tout contrôle, à toute contradiction I II faut que progressivement, de l'enfance à l'âge adulte, la conscience et la raison des futurs membres de la cité se socialisent^ c'est-à-dire s'ouvrent aux souffles divers venant du milieu social où ils doivent vivre et dont ils font partie, il faut que, au lieu de recevoir tout faits des préjugés et des traditions, ils se fassent eux-mêmes^ en écoutant et comparant le pour et le contre, les convictions réfléchiéà qui leur traceront leur ligne de conduite.

Les principes posés plus haut commandent encore à la société d'accroître le patrimoine de vérité et de

1. « Droit de Tenfant, eroiasafise dons la lumière » (V. Hugo).

l'éducation 431

beauté, qui lui a été légué par le passé. Il faut donc qu'elle opère, non plus sur une minorité d'enfants nés dans, la classe aisée, mais sur la totalité des enfants nés dans le pays, une sélection intelligente et loyale. Il faut qu'elle fasse fructifier, à son profit et au leur, les germes et les possibilités qui,' sauf pour un petit nombre de boursiers, demeurent atrophiés et perdus au sein de tant de milieux pauvres. Il faut qu*elle aide à sortir de pair les savants, les artistes, les porteurs de flambeaux, qui font rhonueur d'une nation et qui peuvent être fils de paysans ou d'ouvriers. Il faut que, tout en poussant vigoureusement l'éducation de la masse, elle offre aussi une culture plus intensive et plus raffinée à l'élite qui s'en dégagera pour le bien commun, et qui à son tour élèvera pour les générations à venir le niveau général atteint auparavant. La démocratie a un intérêt majeur à tirer d'elle-même une aristocratie — non point cette aristocratie héréditaire, dédaigneuse et fausse, qui se fonde sur le mérite d'ancêtres problématiques ou sur des écus amassés par le travail d'autrui — mais une aristocratie personnelle, viagère, bienfaisante, qui travaille incessamment à se détruire en faisant monter les autres à sa hauteur et qui rende à la société^ en gloire et en services de tout genre, ce qu'elle en aura reçu souô forme de facilités à s'instruire.

Cela dit sur la direction où nous entendons porter nos efforts, nous n'essaierons point de dresser un programme complet d'éducation. Il nous suffira de considérer tour à tour, sans entrer dans le détail qui serait infini, d'abord les conditions qui seront faites aux élèves et aux maîtres dans les différents degrés d'enseignement, ensuite les matières et méthodes qui doivent y être admises.

§ 2. — Organisation et, raccord

DES DEGRÉS d'eNSEIGNEMBNT.

Nous disons degrés et non ordres. Si nous ne voyons, en effet, aucun inconvénient à garder la distinction traditionnelle d'enseignement primaire^ d'enseignement secondaire^ d'enseignement supérieur^ nous entendons que deTun à l'autre il n'y ait point de solution de continuité, pas d'abîme à franchir, pas d'autre condition de passage que l'âge et l'aptitude des élèves. Les barrières, qui interdisent aujourd'hui à ceux qui n'ont pas trouvé de titres de rente dans leur berceau l'accès des échelons les plus élevés du savoir, doivent être le plus tôt qu'il sera possible renversées. Elles le sont déjà dans certaines parties des États-Unis. Pour qu'il y ait égalité devant l'instruction, il faut qu'il y ait gratuité à tous les degrés * .

1. Voir les vœux émis en 1906, à Angers, par le Congrès de la Ligue de l'Enseignement^ en application du principe qu'elle a voté sous la forme suivante : « L'instruction doit être destinée, non pas seulement à donner le minimum de connaissances élémentaires et professionnelles indispensables, mais à assurer à tous les enfants des deux sexes le libre et plein développement de leurs facultés naturelles, quelle que soit leur situation de fortune ». Rappelons aussi les paroles prononcées à cette occasion par le Ministre de l'Instruction publique, Briand, répondant à un appel de Ferdinand Buisson : « Vous parliez de l'instruction égale pour tous les enfants; mais n'est-ce pas une chose pitoyable qu'après trente-six ans de République, dans un pays qui a fait des révolutions pour les idées de liberté, d'égalité et de fraternité, on en soit encore à constater qu'il y a encore des catégories d'enseignement selon les catégories de fortune, qu'il existe un enseignement tout petit, étriqué, qu'on donnera à de petits pauvres, à des gens qui sont destinés à être misérables et auxquels on dit : « Cela suffit pour ton cerveau, comme un morceau de pain devra suffire pour ton estomac ? »

l'éducation 433

a) L'enseignement primaire à été le premier socialise-^ et il Test presque partout déjà, en ce sens qu'il est devenu un service public payé par tous les membres de la société et accessible à tous les enfants ; les cantines scolaires et les colonies de vacances^ qui assurent en sus aux enfants pauvres une nourriture suffisante et des séjours vivifiants dans Tair pur, suppléent à ce qui manque encore à ce système égalitaire par la faute des inégalités économiques de la société.

Cet enseignement doit être en même temps obligatoire. Le droit au savoir fait partie intégrante du droit de Tenfaut, et, d'ailleurs, on ne conteste plus guère qu'un citoyen ignorant est un danger pour qui Tentoure ; la loi exige sans scrupule qu'il soit éclairé, comme elle prescrit au voiturier qui circule sur les routes d'avoir sa lanterne allumée. Il ne reste qu'à réclamer l'application de la loi de façon qu'on ne puisse plus faire cette constatation fâcheuse : sur iO.OOO conscrits, 400 illettrés en France, alors qu'il y en a 4 seulement en Allemagne. Cet enseignement doit être jaussi laïque, puisque la société, partagée entre des religions rivales et hostiles, n'a point qualité pour choisir entre elles, ne peut en favoriser une sans porter préjudice aux autres, ne saurait avoir d'école confessionnelle sans violer la neutralité qui est sa seule attitude possible en face de confessions diverses. Logiquement il ne peut être confié à des maîtres et maîtresses, qui, par leur adhésion à un credo rigoureux, par un vœu d'obéissance aux dogmes et aux commandements d'une Église, ont aliéné leur liberté, enchaîné leur parole, promis de ne pas lire les œuvres de leurs adversaires. Cela est vrai surtout pour les ministres de toute secte intolérante qui va prêchant au nom d'une autorité soi-disant surnaturelle : — Hors de mon Église

point de salut. — Ils se condamnent par là même à être des agents de discorde civile, auxquels on ne peut livrer sans danger la conscience des enfants, à plus forte raison de ceux dont les parents ont une croyance différente ^ .

Cet enseignement public devrait réunir tous les enfants sur les mêmes bancs. Mais Yesprttde secte et Vesprit de caste sont les deux grands obstacles à cette réunion. D'une part, des croyants, partisans obstinés de cette séquestration morale que nous avons signalée comme un coupable abus de pouvoir, s'acharnent à soustraire leurs enfants à la contagion des doctrines contraires ; tentative singulièrement périlleuse pour ceuxmémes en faveur de qui on l'essaie ; car elle risque de mettre, en quelque sorte, hors du grand courant national et d'exposer à des méfiances légitimes les minorités ainsi dressées dansdes écoles particulières. D'autre part, les riches redoutent pour leurs filles et pour leurs garçons le contact des petits pauvres, qui ont le tort impardonnable d'être moins soignés dans leur toilette, leurs manières, leur langage. Moyen sûr de faire deux peuples dans un peuple. Séparation orgueilleuse où se reflète avec netteté notre régime ploutocratique, mais qui est destinée à disparaître avec lui. La fréquentation en commun de Técole primaire sera en même temps cause et effet de cette fusion sociale, qui est, on l'oublie trop, le but essentiel du socialisme.

Est-il bon qu'il existe, en attendant, des écoles privées à côté des écoles publiques ? On les dit propres à entretenir une utile émulation. Mince avantage qui ne compense pas tant d'autres inconvénients ! En vérité, l'on

1. C'est au nom de ce principe que les écoles congréganistes ont été fermées récemment en France.

l'éducation 435

peut sans regret prévoir un temps où l'enseignement primaire deviendra un service public complet, où il sera de fait, sinon de droit, monopolisé par la société. 11 n'a guère, étant tout élémentaire, à se prononcer sur ce qui peut être matière à controverse, et, si forcément sur certains points il suggère des notions qui ne sont pas conformes à telle ou telle orthodoxie, la famille et renseignement religieux, qu'elle donne ou peut faire donner à l'enfant hors de l'école, suffisent amplement à contrebalancer les suggestions et Tinfluence du maître et de la maîtresse.

La société a le droit ou, mieux encore, le devoir de réclamer de Tun et del'autre capacité, moralité, et aussi respect des jeunes consciences auxquelles ils ont affaire. C'est à ce titre qu'elle ne saurait leur permettre dans leur classe les attitudes agressives qui seraient de nature à blesser leurs élèves, c'est-à-dire des êtres à peu près sans défense à leur égard. On peut exposer ce qu'on croit être la vérité, à la fois sans trahir sa pensée et sans armer ses paroles de pointes acérées, qui sont déplacées en pareil endroit.

En revanche, la société doit à ces patients défricheurs des intelligences enfantines leur pleine indépendance hors de l'école, le salaire honorable que mérite leur labeur si pénible et si utile, bref des conditions de vie qui relèvent leur dignité aux yeux des enfants qu'ils sont chargés d'instruire comme aux yeux des parents qui remettent entre leurs mains cette mission de confiance.

b) L'enseignement secondaire peut commencer de douze à quatorze ans (l'expérience fixera le meilleur

point de départ), après un examen constatant qu'une certaine somme de connaissances et que certaines habitudes de travail ont été acquises ; et s'il existe, comme il faut le prévoir, des enfants attardés qui ne pourront en franchir le seuil, ils seront recueillis par des écoles, qui leur seront spécialement destinées. Ces espèces d'ambulances à Fusage des faibles restés en arrière sur la route sont déjà organisées en quelques pays ^

Mais la grande masse entrera de plain-pied dans Ift carrière ouverte devant elle, et il n'y aura plus, comme aujourd'hui, deux flots venant de sources diverses et coulant Tun près de l'autre sans confondre leurs eaux ; Tun (les enfants des riches) emplissant les collèges et lycées où, dès leurs premières années, ils ont été l'objet, dans des classes préparatoires, d'un dressage particulier en vue d'une éducation bourgeoise ; l'autre formé par les enfants des pauvres qui sont précipités soudain, sauf quelques exceptions, de l'école primaire dans la vie pratique ou dans des études réputées inférieures.

L'enseignement secondaire deviendra obligatoire jusqu'à dix-sept ou dix-huit ans. C'est dire qu'il devra devenir également gratuit. En attendant mieux, on multipliera les bourses, et l'on prendra garde qu'elles ne soient pas détournées de leur fonction ; on aura soin qu'elles soient dévolues, après des épreuves sérieuses, aux enfants qui les mériteront par leur situation tle fortune, par leur intelligence et parleur travail.

1. On peut imaginer aussi des combinaisons telles qaun élève, en avance ou en retard sur ses camarades pour certaines branches, puisse, tout en appartenant à une promotion déterminée, les étudier dans une autre classe correspondant, non plus à son âge, mais à son degré de savoir. Chaque classe aurait ainsi sa troupe régulière môlée de quelques irréguliers. Ce «ystèni« est appHqué à VEcole nouvelle de Chailly-sur- Lausanne.

l'éducation 437

Comme on ne peut fonder des établissements secondaires dans tous les villages, faudra-t-il maintenir Tinternat, ce legs du moyen âge catholique et des régimes militaires, ce mélange du couvent et de la casernç ? Mauvais pour le caractère, car, par une compression excessive et une discipline souvent arbitraire, il fait des révoltés ou des résignés ; mauvais pour Tintelligence, car il parque les jeunes gens dans un milieu artificiel, à Técart de la vie, la grande éducatrice ; mauvs^is pour les mœurs, car il impose une promiscuité trop favorable à la contagion du vice; mauvais pour la santé, car il prive des muscles juvéniles de l'exercice dont ils ont besoin ; il perdra peu à peu son principal et presque unique avantage qui était de maintenir pour quelques années un semblant d'égalité entre des adolescents de fortune inégale. Ces « geôles de jeunesse captive », comme les appelait déjà Montaigne, sont vouées à disparaître.

Comment cependant faire en sorte que l'enfant des villages ou des bourgades puisse atteindre, dans la ville petite ou grande, le réservoir distributeur de science où il devra puiser? La question, qui parait difficile en France, n'en est pas une en Suisse. Là, partout où existe une école supérieure, un collège, un « gymnase », les familles voisines, celles des professeurs les premières, se partagent les élèves des environs. L'enfant trouve à l'école la vie commune et, au sortir, la vie domestique dont il a un égal besoin. C'est aux parents de choisir le nid tiède et sain, la maison honnête et bien tenue qui remplacera le foyer paternel. Le choix ne me semble pas au-dessus de leur compétence. Un contrôle public est d'ailleurs possible. Il est telle cité universitaire *

i. Lausanne en Suisse , par exemple.

"■nv"

OÙ rÉtat paie une certaine somme pour la pension des futurs instituteurs et institutrices logés ainsi chez rhabitant, et il demande, comme il est naturel, des garanties solides de moralité à ceux qui veulent avoir part à cette manne officielle. Cela ne coûte pas plus cher que rhébergement en masse dans un établissement communal, national ou ecclésiastique, etcela vaut beaucoup mieux ; la mère est plus rassurée, Tenfant mieux surveillé, mieux soigné, mieux suivi ; les hôtes y trouvent aussi leur compte ; ils se font un petit supplément de gain qui leur permet une existence plus large. Ajouterons-nous que ce système crée entre la population urbaine et celle des campagnes, qui souvent se connaissent et s'apprécient très mal, un lien de solidarité qui n'est pas à dédaigner. Peut-être sera-t-il celui de l'avenir.

Peut-être aussi sera-t-il un acheminement à condamner comme étrange, monacal et péi*illéux, l'usage qui veut que les garçons et les filles, destinés à vivre ensemble un jour, soient élevés séparément comme des êtres d'espèce différente. La co-éducation a été de tout temps, par la force des choses, pratiquée dans les petits villages; elle a aujourd'hui cause gagnée dans les Universités du monde entier. Mais dans l'enseignement secondaire, sans doute parce que l'âge où on le reçoit est celui où s'éveillent les sens et les curiosités adolescentes, elle rencontre plus d'adversaires; elle a beau triompher dans les Etats-Unis d'Amérique et dans quelques contrées du Nord ; elle effarouche encore beaucoup de personnes. Rien ne me paraît plus propre à la faciliter que la rentrée quotidienne de l'enfant dans un milieu familial où les deux sexes vivent perpétuellement côte à côte. Est-ce à dire que les deux sexes devront avoir tous leurs cours communs ? Non, à coup sûr. 11

l'éducation 439

sied de les préparer, dès lors, à la diversité des fonctions que, conformément à leur nature, Thomme et la femme rempliront plus tard; il suffit de les rapprocher sur les mêmes bancs pour l'acquisition des connaissances qui leur sont également nécessaires, quoi^ qu'elles doivent leur être diff&emment utiles; Sans compter l'émulation heureuse qui se produira fatalement entre deux groupes d'intelligences complémentaires plus encore que concurrentes, on peut prédire, sans être grand prophète, qu'une camaraderie de tous les jours détruira dans l'œuf une foule de timidités maladives, de {perversions sentimentales, de billevesées romanesques, de malentendus ridicules ou périlleux qui empoisonnent aujourd'hui l'amour. La co-éducation, c'est la mort du mariage à l'aveuglette, un gage d'entente loyale entre l'homme et la femme qui s'épouseront, par suite un des meilleurs moyens pour faire de l'union entre les deux moitiés de l'humanité une affectueuse collaboration et non un duel douloureux et tragique.

Nous venons d'indiquer, comme rationnelle, une division du travail, une différence d'occupations entre filles et garçons. Nous pouvons étendre la remarque à tout l'enseignement secondaire. C'est là que doit commencer la spécialisation des élèves. Nous dirons tout à l'heure en quelle mesure ; mais nous pouvons dire tout de suite qu'elle aura pour pendant, du moins à partir d'un certain âge et d'un certain niveau, la spécialisation des maîtres, A chacun sa branche de connaissances ! Car c'est déjà beaucoup d'en posséder une en son entier. L'enseignement sera ainsi réparti entre plusieurs maîtres, de même que la besogne de chacun d'eux le sera sur plusieurs années; il aura donc à la fois la variété qui est une nécessité pour soutenir l'attention des élèves et l'es-

prit de suite qai en est une antre pour bien diriger les études.

Il va de soi que renseignement secondaire, s'adreasant désormais à toute la jeunesse, absorbera toutes ces œuvres post-scolaires, qui, devançant et préparant les progrès que nous souhaitons, s'attachent à compléter, chez ceux qui n^ont pu avoir que celui-là, Tinsuffisance de leur bagage primaire. Il tendra donc de plus en plus à devenir un commencement d'apprentissage pour la plupart des professions, etla liberté y aura ample satisfaction, en ce sens que les élèves entendront des maîtres divers et pourront choisir entre plusieurs avenues offertes à leur activité.

c) L'enseignement supérieur accueillera ensuite ceux et celles qui auront témoigné leur volonté et prouvé leur capacité de pousser plus loin leur instruction. Il sera gratuit comme les autres degrés : car nul ne doit être arrêté sur le chemin du savoir par un obstacle économique.

Si Ton craint que le nombre des jeunes gens attirés vers les hautes spéculations et enlevés ainsi à la production immédiate ne soit trop considérable, il sera aisé de relever la barrière qui s'érigera forcément à l'entrée, c'est-à-dire de rendre plus difficiles les conditions d'admission. Si Ton craint, au contraire, que des esprits lents à se développer ne soient privés d^une culture dont ils peuvent devenir plus tard susceptibles, il sera non moins aisé de leur laisser la porte grande ouverte en évitant de fixer une limite d'âge. A-t-elle assez encouragé le surmenage, cette odieuse limite? Une fois qu'on l'aura supprimée, tout membre de la société,

l'éducation 441

pourvu qu'il en ail le désir et qu'il s'en montre capable, pourra toujours avoir accè9 à ce qu'on nomme aujourd'hui les études universitaires.

Bien plus! La société aura, si elle le veut, ses pupilles qu'elle entretiendra , auxquels elle donnera et prolongera ses subsides, lorsqu'elle aura reconnu en eux, dans n'importe quel domaine du savoir ou de Fart, des intelligences hors ligne. La chose se fait déjà. Q'est-ce que les élèves de l'École de Rome ou de l'École d'Athènes, les boursiers de voyage, sinon des pensionnaires de l'État, qui escompte, sur la foi de leur jeune passé, les promesses de leur talent à venir? Il n'y a qu'à garder l'esprit de ces institutions bourgeoises, en tâchant de les perfectionner et de les démocratiser. Le difficile est de savoir choisir les plus dignes parmi les candidats. On n'a pas encore inventé le capacimètre^ dont François Arago déplorait ironiquement l'absence. Comment y suppléer ?

Le concours, qui est aujourd'hui le procédé le plus usité en pareil cas, a l'avantage théorique de défendre ceux qui l'affrontent contre le favoritisme, l'arbitraire gouvernemental, J'abus des influences politiques et autres ; il permet à ceux qui ne sont ni protégés ni « fils à papa » de se faire leur place au soleil ; il est une assurance contre les dénis de justice qui naissent de l'inégalité sociale et de la partialité inhérente au cœur humain; il est la sauvegarde de ceux qui ne possèdent rien, sinon des dons naturels au-dessus de la moyenne. Mais, outre que le jeu en est plus d'une fois faussé par des recommandations puissantes, il a le tort, concentré qu'il est souvent en une épreuve rapide et insuffisante, de laisser une marge énorme à la chance, à Yalea, d'aboutir à des résultats qui peuvent être viciés par un

moment de trouble ou de malaise, d'écarter au profit de ceux qui ont beaucoup de mémoire, d'aplomb et de facilité des concurrents doués de qualités plus hautes et plus fortes. Il serait dangereux, sans aucun doute, de renoncer à cet instrument de sélection, si imparfait qu'il soit; mais il serait indispensable de Taméliorer, en multipliant et variant les éléments de décision ; en soumettant au contrôle de la publicité les titres des heureux qui ont eu Thonneur d'être distingués ; en confiant à de grands jurys de re vision, qui fonctionneraient comme des espèces de cours d'appel, la tâche délicate de remettre en leur rang les méconnus; en faisant porter l'examen, non plus sur une composition littéraire, artistique ou scientifique bâclée en quelques heures, mais sur une série de travaux personnels où se révélerait le talent vraiment inventif et créateur ; en s' attachant à découvrir, dans les œuvres de ces aspirants grands hommes, la preuve vivante qu'ils peuvent ajouter ou qu'ils ont ajouté déjà à la somme des vérités acquises ou des jouissances esthétiques ^ Comme l'infaillibilité n'est point l'apanage de l'homme, nous ne répondons pas qu'on éviterait ainsi toute erreur ; mais on réserverait du moins l'espérance et la faculté de donner leur mesure à dep vaincus d'un jour qui peuvent être les vainqueurs du lendemain. Ce sera, dureste, l'office des groupes professionnels qui, une fois organisés, seront les juges les plus compétents de leurs membres, de désigner par leurs

1. On a fait quelques pas dans cette voie, en réformant les examens d'agrégation. On les a divisés en deux parties : Tune qui consiste en épreuves communes à tous les candidats et subies dans les mêmes limites de temps ; l'autre qui comporte la présentation d'un travail fait à loisir par chacun des candidats et destiné à renseigner sur ses facultés d'initiative et sur sa possession des méthodes scientifiques.

l'éducation 443

suffrages ceux d'entre eux qui auront le plus de droits à r attention et à la bienveillance de la puissance collective. On se rapprochera encore ainsi dç Tappréciation exacte, qui, étant un idéal, est par là même 'impossible à atteindre.

L'enseignement supérieur ne peut pas être obligatoire ; il est apparemment superflu de le démontrer. Mais il doit, d'autre façon encore, avoir une âme de liberté. Comme il s'adresse à des adultes, à des intelligences majeures, qui peuvent et doivent faire leur choix entre toutes les doctrines, il doit laisser la parole à toutes les conceptions de la vie et du monde.

Mais sous quelle forme peut se produire cette concurrence loyale, ce fair play^ comme disent les Anglais, cette lutte à armes égales entre les différentes doctrines ?

D'abord, rien n'empêche qu'il existe des établissements libres, alimentés par des associations et des souscriptions volontaires. Ce n'est au fond qu'un cas particulier de cette liberté d'exprimer sa pensée qui, suivant la vieille formule de nos pères, fait partie des droits imprescriptibles des citoyens.

De plus, il est possible d'imaginer un mécanisme qui fasse pénétrer graduellement et avec précaution dans l'enseignement public des matières n'y ayant pas encore leur place. A la demande d'un nombre de personnes déterminé par la loi, il pourrait être créé dans une Université une chaire provisoire où serait professée telle science nouvelle, telle théorie non encore classée. On empêcherait ainsi la routine d'arrêter dans son essor l'innovation et l'opinion dominante d'étouffer celle de la minorité. Une chaire existante pourrait être supprimée ou transformée dans des conditions analogues. Cela empêcherait des enseignements surannés et ne répondant

plus à un besoin réel de se perpétuer à l'infini. Le système pratiqué au Collège de France ressemble déjà à celui que nous proposons.

Il est à peine nécessaire de dire qu'aucune orthodoxie ne serait imposée aux étudiants ; qu'ils seraient libres de se déclarer pour ou contre telle doctrine, ou de rester neutres, si cela leur plaisait ; que dans les examens on aurait à juger leurs connaissances, non leurs opinions. Cependant il n'est pas encore inutile de répéter qu'à notre avis l'Etat n'a point à mettre d'estampille officielle sur une doctrine quelconque ; qu'il ne doit favoriser aucune école philosophique ou artistique aux dépens des autres ; que son incompétence le contraint en ce domaine, comme en matière de religion, à une neutralité parfaite. Cela entraîne la transformation des Académies d'État en institutions et en associations privées. Mais nous ne croyons pas que les lettres ni les arts ni personne, sauf quelques Académiciens qui bénéficient pour la vente de leurs ouvrages d'une consécration indue, aient rien à perdre à cette métamorphose.

§ 3. — L'ÉDUCATION BXTRA-SCOLAIRB. — MuSEBS, FÊTES, ITC.

L'initiative des individus et des groupes doit encore te donner carrière pour ce qui concerne musées, théâtres, fêtes et divertissements, toutes choses qui se rattachent à l'éducation des adultes. Mais là encore, sans prétendre à diriger les esprits dans un certain sens, TÉtat aurait bien son mot à dire et son rôle à jouer.

Si les musées sont déjà de longue date, en France surtout, accessibles à tout le monde, les théâtres, même ceux qui sont subventionnés aux frais de tous les contri-

l'éducation 445

buables, sont loin d'être à la portée des petites bourses. Tant que Tinégalité économique est la règle de notre société, il est juste que des « théâtres du peuple » soient organisés de manière à permettre aux pauvres d'entrer en contact avec les chefs d'oeuvre de la scène ou de la musique. Mais ce n'est pas assez. On peut concevoir ici toute une série de réformes oùTart et la démocratie sont également intéressés.

Pourquoi cette accumulation, cet entassement de merveilles dans les capitales et cette disette de beauté si fréquente dans les provinces? Est-ce que chaque ville, un peu importante, ne devrait pas avoir son musée spécial, — non pas un de ces musées où Ton singe ceux des grands centres, où Ton emmagasine un bric-à-brac d'oeuvres médiocres appartenant à toutes les écoles et à toutes les contrées, — mais un musée bien à elle, où serait représentée avant tout la région environnante? Telle localité n'est-elle pas d'avance indiquée pour telle catégorie d'objets qui a fait sa richesse ou sa gloire? En France, par exemple, à Lyon, les soieries; au Puy-en-Velay ou à Valenciennes, les dentelles ; à Limoges, les porcelaines et les émaux, etc. Un musée devrait être une sorte de campo santo,de cimetière artistique où dormirait tout le passé du pays voisin, où d'un coup d'œil on pourrait saisir dans ses manifestations les plus originales l'âme et l'évolution de ceux qui l'ont habité. Versailles, avec son parc et son château hantés par les ombres du Roi-Soleil et de ses courtisans, demeure l'incarnation de la monarchie absolue et du goût classique. Le petit Trianon, tout à côté du solennel ^vii* siècle, fait revivre le coquet xviii®. A Zurich, les meubles, les tableaux, les tapisseries d'une épdque sont logés dans des édifices de même style.

Exceptions charmantes, mais trop rares! Et pourtant, si Ton veut que des reliques d'autrefois se dégage la leçon parlante qu'elles portent en elles, il faut qu elles demeurent ou soient replacées dans leur milieu natal ; que partout le contenu s'harmonise avec le contenant ; que les débris du moyen âge se conservent dans un vieil hôtel comme Cluny ou dans un antique château féodal comme Pierrefonds.

On pourrait disperser ainsi par centaines sur le sol national d'intéressants assemblages de curiosités qui instruiraient la jeunesse locale, qui attireraient les voyageurs et qui, en un temps où les déplacements deviennent tous les jours plus faciles, ranimeraient la vie des cités mortes et recréeraient peut-être en maint endroit des arts ou des métiers tombés en désuétude.

Aux pays que le génie des hommes a remplis de trésors et couronnés d'une auréole viendraient s'ajouter ceux que la nature a traités en mère prodigue. On commence à s'aviser qu'un beau paysage est une précieuse réussite, un tableau naturel, qui mérite d'être protégé contre les ravages du vandalisme. Il fut longtermps convenu que la démocratie ne pouvait manquer d'être grossièrement utilitaire, de tendre au règne universel de la laideur, de marcher vers un régime béotien,

Où le globe rasé, sans barbe ni cheveux, Comme un gros potiron roulerait dans les ci eux.

Or, étrange démenti donné par les faits à de malveillantes préventions ! c'est dans les États-Unis d'Amérique, chez une nation qui est actuellement la plus démocratique de la terre et qui ne passe point pour être dénuée de sens pratique, qu'on a décrété intangible un vaste

Page 1