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territoire grand comme un petit royaume, parce qu'il est semé de sources jaillissantes, de forêts séculaires, de pics altiers, de ravins vertigineux. Ce sont de bons démocrates, comme William Morris, qui ont lancé l'idée de créer des cités-jardins^ dont les fortunés habitants auront à foison et côte à côte des arbres, des fleurs, des gazons avec les bibliothèques, les spectacles, les concerts, les réunions de tout genre qui sont les meilleures jouissances de la vie urbaine. On travaille ainsi à combiner dans un alliage savoureux les bonnes qualités de la ville malsaine, mais raffinée, avec celles de la campagne riche en air vivifiant, mais pauvre en ressources intellectuelles. Qui donc a dit le premier que dans la cité future il doit y avoir pour tous du pain et des roses ? Si ce n'est pas un socialiste, c'est quelqu'un qui a heureusement exprimé sur ce point l'idéal du socialisme.
Le socialisme veut, en effet, aviver, décupler la joie de vivre. Il sait que, pour y parvenir, il faut mettre l'homme en communion sympathique avec ses semblables. Mais il jette un regard de pitié sur nos pauvres fêtes, si mornes, si froides, si mélancoliques.
Dans la grande ville comme dans la bourgade, les réjouissances publiques, par lesquelles on essaie d'égayer la trame grise de la vie ordinaire, semblent le plus souvent mener le deuil d'un monde disparu. Rien de plus funèbre que ces galas mondains, ces cérémonies officielles et pénitentiaires, où les messieurs en habits d'enterrement et les dames en robes trop courtes par en haut et trop longues par en bas se poussent, s'écrasent, s'étouffent, suant, soufflant, haletant, réduits, comme des prisonniers entassés dans un espace trop étroit, à se disputer le peu d'air respirable qu'on veut bien leur concéder. Faut-il rappeler ces lugubres promenades de
chars en carton peint et de masques en oripeaux voyants qui figurent à Paris les folies légendaires du Carnaval? Au village, la fête patronale, qui a perdu toute signifioation comme toute saveur, n'est plus qu'un prétexte à « beuveries H parmi de hideuses baraques, toujours les mêmes, où sévit la rage inlassable des pianos mécaniques, où tournent d'éternels chevaux de bois, à moins qu'ils ne soient remplacés par des bateaux dont le va-et-vient épileptique donne à la perfection le mal de mer. Mais cherchez l'entrain, le contentement profond, la surexcitation heureuse qui font oublier quelques heures les soucis journaliers et qui laissent un souvenir rafraîchissant! Hélas ! L'enfance même, si amie du rire, si friande d'amusements, n'a eu longtemps pour régal, sous le nom de distributions de prix, que des solennités théâtrales où les fanfares bruyantes et les longs discours engendrent tout autre chose que la gaieté.
Que sont devenues cependant les fêtes qui avaient jadis un caractère religieux ? On les chôme encore par habitude ; mais, à part une minorité de dévots et surtout de dévotes, elles ne disent plus rien au gros de la population. La foi, qui en fut l'âme, s'est évaporée au cours des siècles, et, la croyance envolée, il ne reste plus qu'un flacon vide où flotte à peine un soupçon de parfum. L'usage, comme il arrive souvent, survit à ce qui fut sa raison d'être. S'imagine-t-on que le commerçaat, qui ferme ses magasins le jour et le lendemain de la Pentecôte, ou l'ouvrier, qui lors du quinze août happe au vol quelques moments de repos, songent à commémorer la descente des langues de feu sur les Apôtres ou la montée de la Vierge- mère au Paradis? On ne ressuscitera pas, on laissera mourir de leur belle mort les processions et les pompes naïves ou superbes que l'Église ca-
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tholique avait su multiplier pour le plaisir des yeux et des oreilles. Mais il serait sage d'en offrir Téquivalent aux foules qui en ont goûté durant des siècles le charme ensorcelant. Chateaubriand, quand il tenta son replâtrage artistique d'une religion agonisante, comprit bien la prise de ce paganisme chrétien sur les imaginations populaires. Plus que tout autre, un régime démocratique doit s'efforcer de rendre aux gens ces intervalles de détente, de délassement et d'oubli où ceux qui travaillent reprennent force et courage. Les hommes de la première Révolution et ceux de la seconde République le sentirent à merveille, et, si leurs essais ne réussirent pas au gré de leurs désirs, ce n'est pas une raison pour renoncer à reprendre une idée qui était excellente.
Les fêtes ne sont pas chose frivole et négligeable. Elles ne sont pas seulement pour les peuples un besoin de ré* pit dans la tâche quotidienne ; elles sont aussi un instrument de concorde civique. Elles créent ou renforcent la solidarité entre membres d'une même ville ou d'un même pays. Par l'exaltation éphémère et mutuelle qu'elles foc^ naître, elles rapprochent les cœurs qui ont battu k l'unisson, qui ont senti passer sur eux le frisson électrique d'une grande émotion collective.
Mais il est trop évident qu'elles ne peuvent fleurir et porter des fruits bienfaisants qu'à de certaines condi* tions, dont voici les plus essentielles :
Avant tout il faut qu'une fête ait un sens, qu'elle contienne et exprime une idée, et une idée vivante; qu'elle soit la traduction en signes extérieurs d'une passion identique qui anime et secoue ceux qui sont appelés à y prendre part; qu'elle soit pour eux l'occasion de communier dans un enthousiasme fraternel. Qu'on prenne PQkir type, si l'onveut, la prestigieuse fête de la Fédération
qui, le 14 juillet 1790, réunit des millions de Français et même d'étrangers dans une éclatante communauté de sentiments et d'acclamations !
Cette première condition en implique une seconde. Une fête, pour être viable, pour provoquer un véritable élan d'allégresse, ne doit pas s'adresser à quelques-uns seulement ; ce n^est pas une affaire de coterie ; elle doit viser à toucher tout le monde et atteindre au moins le plus grand nombre d'hommes que faire se peut. Il faut qu'elle intéresse, mette en branle, rapproche et fusionne toutes les classes de la société. Arrière les odieuses distinctions de castes ! Elles ont été trop longtemps génératrices de tristesse, defroideur, de dissociation. Est-ce que les riches pouvaient frayer avec les pauvres, les citadins avec les paysans, les gens bien nés avec la multitude ignorante et grossière? Les dédains descendaient en cascade du haut en bas delà hiérarchie sociale, et empêchaient l'harmonie des désirs et des mouvements, à moins qu'une condescendance doucereuse de protecteurs à protégés ne mêlât pour un instant inférieurs et supérieurs, en maintenant, même dans l'abandon d'un divertissement éphémère, les distances qui les sépa* raient.
Il faut, pour des fêtes républicaines, renoncer à ces traditions sottement aristocratiques, s'inspirer d'un esprit égalitaire, faire en sorte qu'il n'y ait pas d'un côté des acteurs appartenant à certaines catégories de la société considérées comme placées au bas de l'échelle, et de l'autre des spectateurs recrutés à un étage réputé plus élevé; mais que les uns et les autres, suivant leurs goûts, leur âge, leurs aptitudes, et non suivant leur situation économique, choisissent le rôle qui leur convient le mieux dans la joyeuse coopération où se retr-
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contrent et se fondent toutes les bonnes volontés. La Fête des vignerons en Suisse, cette antique et toujours jeune œuvre d*art à laquelle collaborent personnellement toutes les familles d'une ville, depuis celles des magistrats jusqu'aux plus humbles, peut passer pour un modèle des grandioses résultats obtenus par Taccord unanime d'une population même peu nombreuse.
Mais il ne suffît pas encore que des fêtes sachent rendre sensible, pour tous et avec le concours de tous, une grande idée patriotique ou humaine. Pour durer, il faut qu'elles soient adroitement variées. La plate uniformité les fait dépérir et risque de les tuer.
Il semble bien, par exemple, que ce soit une cause de langueur pour le 14 juillet d'être célébré tous les ans, sur tous les points du territoire français, avec un programme presque partout et presque toujours semblable à lui-même. Cela émousse les sentiments en même temps que cela émiette les ressources.
Il paraîtrait plus raisonnable que cet anniversaire de naissance de la France moderne, au lieu d'être fêté pauvrement chaque année dans chaque ville, village ou hameaa, fût marqué dans chaque département, arrondissement ou canton par une seule fête plus brillante, qui aurait lieu à tour de rôle dans telle ou telle commune et où seraient conviés les habitants des communes voisines. On pourrait aussi à ce moment concentrer les efforts pour chaque région sur une fête régionale^ qui changerait de ville chaque année, et pour la France entière sur une fête nationale^ qui serait toujours dans quelque grande cité, comme Lyon, Marseille» Bordeaux ou Paris, sans pouvoir être deux ans de suite au même endroit. Toutes les facilités de déplacement seraient .mises à la portée des citoyens. Il en résulterait une in*
tense circulation d'hommes, d'argent et d'idées, une pénétration réciproque des diverses parties de la France, une émulation féconde entre elles de verve inventive et d'amicale hospitalité. Ce serait vraiment comme une Fête de lafédération qui se renouvellerait en se déplaçant chaque année, une occasion d'entente, un ciment social entre l'Est et l'Ouest, le Nord et le Midi, les campagnes et les villes.
Nous permettra-t-on de citer encore en exemple le peuple le plus heureux,le plus démocratique et le plus ami des fêtes qui soit dans l'Europe contemporaine? La Suisse est arrivée sans calcul, par la simple évolution des mœurs, à un système de ce genre. Elle a tous les ans une « fête fédérale », dont le siège se transporte de Genève à Bàle, de Zurich à Lucerne ou à Lausanne. C'est tantôt une fêle de tir, tantôt une fête de chant, tantôt une fête de gymnastique, si bien que chacune revienttous les trois ans seulement. Dans l'intervalle, la ville qui a brigué l'honneur d'accueillir les confédérés a tout le temps de préparer une solennité où elle se pique de paraître à son avantage, et de la sorte cette solennité, qui est un rendez-vous pour les citoyens de tous les cantons, garde un éclat et une animation qui ne se démentent jamais. Pourquoi une grande République ne profiterait^ elle pas de Texpérience faite par une petite ?
Faut-il des prétextes à fêtes plus modestes, plus locales ? Il n'en manque pas pour qui veut en chercher. Fin des moissons ou des vendanges en pays agricole ; on peut ainsi faire renaître l'antique alliance du travail avec le chant et la danse, qui jadis le rythmaient au cours de l'exécution ou le célébraient après l'achèvement de la besogne. Dans les villes, commémoration d'un événement historique, inauguration d'un monument, on de
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quelque grand ouvrage d'utilité publique. Dans les écoles, fête de Varbre^ comme en Amérique où chaque écolier plante qui un chêne, qui un sapin, qui un cerisier, et contribue ainsi à reboiser un terrain dénudé ; passage des enfants d'un degré d'enseignement à un autre; voyages en bande au début des vacances ; jeux pour le corps et Tesprit mettant aux prises des élèves de différents collèges, concours de musique, de course, de natation, etc. 11 n'est que trop aisé démultiplier les motifs d'assemblées joyeuses. Mieux vaut qu'elles soient plus rares pour avoir plus de prix, pour être plus belles et plus éclatantes. Mieux vaut surtout qu'elles soient variées dans leur programme ; ici une représentation dramatique dans des arènes ou dans un théâtre de verdure ; là, dans la nuit propice aux surprises et aux féeries de la lumière, des défilés lumineux où la science et l'histoire prendront corps et vie en images multicolores; ailleurs sous les rayons du soleil, des ballets, descortèges aux' bannières flottantes où les rêves d'avenir et les souvenirs du passé, la musique et la poésie uniront leurs prestiges pour créer quelque chose de neuf et de saisissant. Les artistes ont devant eux une longue série d'inventions à mettre au jour pour ces fêtes de la démocratie, qui deviendront de plus en plus l'épanouissement du luxe collectif et de ce qu'on peut appeler le sens social, nous voulons dire la fraternité nationale et internationale.
§ 4* — Matières et méthodes d'enseignement.
Nous avons dessiné sommairement les cadres entre lesquels se distribuera l'enseignement; il est temps de dire maintenant ce qu'il faut mettre dans ces cadres.
L'éducation doit être intégrale et harmonieuse^ s'adresser à tout Thomme, et non point viser une parcelle de son être en négligeant les autres. Cela revient à dire qu'elle doit être 'physique^ intellectuelle et morale.
à) Éducation physique. — 11 ne s'agit point de faire des athlètes, des héros de sport, des bêtes à concours corporels. Il s'agit, par l'hygiène et par l'exercice, de développer parallèlement les muscles et tes nerfs, les membres et le cerveau ; de faire des corps vigoureux et sains, condition d'une saine et vigoureuse mentalité. La force ne doit pas nuire à la grâce ; la gymnastique et la danse, que les anciens estimaient toutes deux à si haut prix, sont faites pour se prêter une aide mutuelle et il est sage de les relever dans l'opinion publique. C'est par un vieux reste d'ascétisme chrétien qu'on les a reléguées au rang des « arts d'agrément », des disciplines facultatives. Un homme complet ne peut pas plus s'en passer que du dessin ou de la musique, qui trop longtemps (pour d'autres raisons, il est vrai) ont pâti du même dédain.
Médecins et parents veilleront à ce que la « guenille» obtienne les égards et les soins auxquels elle a droit. Ils empêcheront qu'on ne déforme, torde et anémie enfants et adolescents par les séances trop prolongées devant la table de travail, qu'on ne gâte leurs yeux par la lecture, sous une lumière trop crue ou trop faible, de livres mal imprimés. Les maîtres primaires se souviendront que les jeux doivent occuper une large place dans les programmes de leur enseignement et les autres n'oublieront pas de réserver à leurs élèves le loisir de se livrer à la marche, qui est et demeurera sans doute le
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meilleur des sports pour créer Taisance des mouvements et Tendurance à la fatigue. Le jeune homme, frais émoulu de ses études, a trop souvent aujourd'hui une gaucherie qui est comme le pli professionnel du savant et du lettré ; il aura, pour peu qu'on se donne la peine de le vouloir, la démarche souple et assurée d'un être bien équilibré qui a le plaisir de sentir à sa disposition des organes aussi solides que dociles à sa volonté.
6) Éducation intellectuelle. — C'est dans un sujet si riche qu'on risque de dire trop ou trop peu. Mais nous comptons sur nos lecteurs : Us sauront bien dégager les grandes lignes, si elles menacent de se perdre dans le fouillis des petites, ou les prolonger dans le sens où elles sont orientées, si elles leur semblent pécher par excès de brièveté.
Jetons tout d'abord en tête un rappel de nos principes directeurs. La culture que nous souhaitons doit être, d'une part, théorique et pratique^ de l'autre, générale et spéciale^ c'est-à-dire commune à tous jusqu'à un certain niveau, puis, à partir de là, divisée en branches qui répondent aux aptitudes et aux goûts de chacun.
Enseignement primaire, — Au degré primaire, la méthode sera surtout intuitive. Ce qu'il faut pour commencer, c'est l'éducation des sens et par les sens. Distinguer les couleurs et les sons, les nombres et les formes, apprendre à parler et à chanter, à lire et à écrire, à compter et à dessiner des figures simples, telle est la première étape à franchir. Pour cela multiplier les leçons-causeries, où le dialogue remplace le monologue
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et fait de Télève le collaborateur du maître; utiliser aussi le jeu qui est l'expansion naturelle de Taotivité enfantine. Nous voudrions que chaque école eût sa lanterne magique ou, comme on dit aujourd'hui en termes plus solennels, son appareil de projections lumineuBea : sentei'Vous quelle intensité de vie prendrait renseignement, si, en parlant d'un personnage, on pouvait par le cinématographe et le zoophone, faire voir sa figure et ses gestes, faire entendre sa voix et ses paroles ? Nous voudrions également que chaque école eût sa bibliothèque de livres illustrés, parlant aux yeux par leurs itnages, étendant pour Tenfantle monde réel et même lui ouvrant les perspectives illimitées du monde fictif, à la seule condition qu'on lui apprît à séparer nettement l'imaginaire et le fantastique du domaine de la vérité vraie. Nous voudrions encore qu'elle eût son atelier et son terrain de jardinage, où les mains, en cet âge où le petit homme a du singe l'adresse et la faculté d'imitation, s'exerceraient en se jouant au maniement des principaux outils. Et qu'est-ce qui empêcherait^ aux jours chauds, de transporter la classe au bord d'un ruisseau, à la lisière d'un bois, sur le gazon d'une prairie ?
L'école peut et doit, en effet, perdre tout aspect rébarbatif et prendre une physionomie avenante. On sait le mot de cet écolier Suisse que son père avait amené à Versailles: — « Oh! papa, la belle école! » — s'écriaitil en apercevant le palais. Un si beau monument pouvaitil être autre chose ? Sans devenir un palais, la maison 011 l'enfant vient chercher le savoir et s'initier à la vie sociale, doit être de plus en plus pour lui une seconde maison paternelle, un foyer plus grand et plus peuplé, où il aime à venir, où il se sente ohet lui, où des cours parées de verdure, des salles baignées d'air et de lu-
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mière, des murs tapissés d'estampes lui enseignent Tordre^ la propreté, voire même fassent naître en lui dôs pressentiments d'élégance et de beauté.
Ce n'est pas à dire qu'il faille, en vue de lui rendre l'école attrayante, lui épargner tout effort. Non, l'effort lui est salutaire ; il est nécessaire de l'accoutumer au travail, à la patience, à l'attention soutenue. Seulement point de gaspillage de sa force cérébrale. Ne rien mettre dans sa mémoire qu'il ne comprenne. Lui donner des notions concrètes et précises ; l'approvisionner de faits démontrés et faciles à vérifier ; lui apprendre surtout à apprendre, le dresser à observer^ même à expérimenter, à réfléchir, à trouver, à penser ; créer ou stimuler en lui l'initiative. Mais réduire au minimum la part de l'abstrait. O les semaines et les mois gâchés à le promener parmi les pièges mystérieux d'une orthographe incohérente, qu'il faudra bien qu'on se décide à simplifier I On l'a déjà fait en Allemagne ; on le fera en France, malgré la résistance des immobilistes qui s'aviseront peut-être un jour qu'il est aussi impossible d'empêcher une langue d'évoluer qu'un fleuve de couler. Et les règles de grammaire récitées par cœur, comme s'il suffisait de les énoncer du bout des lèvres pour savoir les appliquer ! Et les subtilités de l'analyse logique s'acharnant à disséquer les phrases comme pourrait le faire un philosophe de profession ! Quel abatis à faire dans ces procédés surannés ! Comme tout cela peut être remplacé avec avantage par des lectures à haute voix, par des récits ou des discussions, par toute sorte d'exercices assurant le maniement aisé de la langue maternelle d'une façon pratique et, je risque le mot, amusante : car^ après tout,est41 indispensable d'ennuyer les gens pour les instruire ?
Ce n'est pas seulement en cette matière qa'il faat débater par Tempirisme pour s'élever plus tard aux théories scientifiques; Fesprit humain a suivi cette marche ; Fesprit de Fenfant la suit à son tour. Il faut donc en tout domaine qu*il passe du connu à Finconnu, de ce qui Fentoure à ce qui est lointain. Qu'on étudie avec lui les plantes et les animaux de son voisinage immédiat. Qu'on lui explique sur place les métiers et les usines les moins compliqués qu'il peut voir fonctionner. Qu*on le fasse pénétrer dans le mécanisme des institutions que comporte Forganisation politique locale. Qu'on rattache aux fêtes dont il est témoin, ou acteur les événements, biographies ou anecdotes historiques qu'on lui raconte. Qu'on profite du changement des saisons, qui pour tant de motifs s'impose à son attention, pour suivre avec lui en plein air les mouvements du soleil, de la lune, des planètes, le fourmillement immense du ciel étoile. Qu'on agrandisse ainsi pas à pas le cercle des objets offerts à sa connaissance.
Prenons, si vous voulez, la géographie pour montrer par un exemple cet élargissement graduel.
A-t-on renoncé aux interminables listes de caps, de lacs, d'îles, ou pour mieux dire de mots vides, dont, sous couleur de nous mettre dans l'esprit les particularités de notre globe, on bourra jadis notre enfance? Nous voulons l'espérer. Mais il est permis de souhaiter d'autres progrès. Ce que Fenfant devrait connaître en premier lieu, c'est le coin de terre qu'il habite, et, pour cela, ne pourrait-on le figurer, le dresser en pied devant lui? Pourquoi n'y aurait-il pas dans chaque école une carte en relief de la commune? A quelle place? Sous un auvent, dans le préau. Qui la ferait ? Le maître avec l'aide des élèves. Les proportions dépendraient de
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Tespace dont on disposerait ; elles seraient en tout cas suffisantes pour qu'on y distinguât la pente des terrains, la profondeur des vallées, l'étendue relative des bois, des prairies, des champs labourés, pour que chacun pût y distinguer remplacement de sa maison, de son clos, pour que le plan de la ferme ou du château, les rues -du village, les îles ou presqu'îles fermées par la rivière apparussent d'un coup d'oeil avec une parfaite netteté. Quel prétexte à leçons vivantes pour un maître intelligent! Quelle mine de précieuses révélations pour les enfants I Régime des eaux, . bassins naturels entre lesquels elles se divisent ; entrelacement des routes, chemins, sentiers avec leurs utilités différentes suivant leur différence de largeur ; diversité des récoltes selon l'exposition, la nature du sol, le plus ou moins de distance des lopins de terre au centre du territoire communal ; ponts, remblais, drainages qui ont été nécessaires pour adapter le milieu aux besoins des habitants : autant d'objets qui seraient tour à tour passés en revue, qui donneraient lieu à des constatations aussi précises que variées. Sans compter que, dans ce voyage autour de leur village, dans cette réduction de ce qu'ils parcourent tous les jours, les enfants s'accoutumeraient à prévoir, à pressentir, à désirer connaître ce qui existe au delà. Leur curiosité excitée suivrait le ruisseau ou le chemin de fer qui s'en va là-bas sur les terres d'une autre commune. En eux s'éveillerait un sentiment vague, mais spontané, de ce qui les unit aux gens des alentoursi Us feraient, sans même s'en douter, l'apprentissage de la solidarité physique et sociale qui relie entre eux les êtres humains espacés sur le cours d'un même fleuve ou enfermés dans les limites d'une même circonscription administrative.
Puis pourquoi, au cheMieu de canton ^ n'y aarait^il pas la carte en relief du canton tout entier? Ce serait pour les écoles des communes environnantes Foccasion d'une excursion annuelle, une façon non seulement de montrer aux enfants qu'on y conduirait la place qu'ils occupent parmi leurs voisins, mais aussi de les mettre en relations avec des camarades et des concitoyens futurs qu'ils sont destinés à rencontrer et à coudoyer durant le reste de leur existence.
Ce que nous disons du canton y nous pouvons le répéter de Tarrondissement, du département, de la région. Dans chacun des chefs-lieux correspondant à l'un ou à l'autre, la surface figurée en relief grandirait; les enfants appelés à la contempler se rendraient compta, sans effort, de l'ensemble de plus en plus vaste dont fait partie leur lieu d'origine, et ils ramèneraient à sa juste valeur ce qui dans leur entourage immédiat pourrait d'abord avoir paru énorme à la naïveté de leurs regards enfantins. Entendez-vous les cris de joie et d'étonnement que pousserait la troupe juvénile, en se promenant autour de son département étendu tout au long devant elle, avec ses dépressions et ses éminences, avec ses villes et ses forêts, avec ses plateaux et ses vallécrs! Quel plaisir de découvrir son village blotti dans un creux I Quel émerveillement de le trouver si petit, si resserré ! Et comment dès lors oublier la configuration et les traits saillants du tableau ainsi apparu !
On peut pousser plus loin encore. Pourquoi n'y auraitil pas, dans la capitale, par exemple, une carte du pays tout entier, construite d'après le même système? Cela n'occuperait pas plus de place qu'un grand cirque, cela en prendrait beaucoup moins qu'un champ de courses, et cela serait plus utile, sans être moins attrayant. Quelques
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passerelles légèresjetées par-dessus serviraient d'observatoires à ceux qui voudraient l'étudier de près, et Ton emporterait de là, dans son cerveau, Firnage exacte de la grande patrie, comme on aurait dans son école de village ou de quartier celle de la petite patrie, parcelle et noyau de Tautre.
Rien n'empêcherait d'étendre petit à petit à l'Europe, aux divers continents, à toute la planète la même méthode de figuration, et Ton en arriverait enfin à réaliser un grand projet qui eut, voici quelques années, l'honneur d'être patronné par le plus illustre des géographes français alors vivants, Elisée Reclus. Il s'agissait de bâtir une sphère colossale, où toutes les parties du globe, avec les inégalités et ondulations que présente leur superficie^ se seraient détachées en saillie ; elle aurait été mobile sur un axe et inclinée, comme la terre l'est sur l'écliptique ; on aurait circulé tout autour au moyen de galeries, de ponts suspendus ; on aurait pu faire ainsi son tour du monde en quelques heures et en garder une impression à la fois très vive et très profonde ^
En tout domaine une marche analogue est possible. Mais nous n'écrivons pas pour les gens auxquels il faut tout dire, et nous nous bornons a résumer en quelques mots ce que nous souhaitons pour l'enseignement primaire : des programmes plus souples et plus légers, qui laissent davantage à l'initiative de ceux qui sont
1. Une méthode analogue est en partie appliquée à V Outlook Tower d'Edimbourg. Le rez-de-chaussée contient des documents et des cartes représentant Tensemble du monde ; le premier étage est consacré à l'Europe ; le deuxième au Royaume-Uni de Grande- Bretagne ; le troisième à TÉcosse ; \% quatrième à sa capitale, Edimbourg ; et au-dessus on voit la ville même, avec son mouvement, réfléchie dans une chambre obscure.
chargés de les appliquer ; des leçons de choses qui visent à la solidité plus qu'à la quantité des connaissances. Nous estimons que l'instituteur et Tinstitutrice auront rempli leur fonction pénible, auguste et capitale de défricheurs, s'ils ont su former des élèves qmi aient, comme dit Tautre, la tête bien faite plutôt que bien pleine, l'idée qu'ils savent peu de choses et l'envie d'en savoir davantage, le goût et l'habitude de travailler et de se débrouiller, le besoin de contrôler par eux-mêmes les paroles du maître et les assertions du livre, l'art de démêler et d'exprimer simplement leur pensée.
Enseignement secondaire. — Le passage du premier degré au second se marque par la diminution de la place réservée à la méthode intuitive et par l'augmentation correspondante de la part accordée au raisonnement, à l'abstraction, à la science. On s'accorde assez sur ce point. Seulement il n'en est plus de même, dès qu'on s'occupe des matières à enseigner.
C'est là cependant qu'une réforme est le plus nécessaire ; mais elle est aussi plus difficile là qu'ailleurs, parce qu'elle ne peut aboutir sans qu'on touche du même coup à notre vieille organisation sociale ^
1. Pour la réforme de renseignement secondaire, nous renvoyons surtout aux ouvrages suivants : Raoul Frary, la Question du latin ; — Paul Lacombe, Esquisse d'un enseignement basé sur la psychologie de Venfant ; — Alexis Bertrand, Les études dans la démocratie; — Alexandre Herzen, plusieurs brochures parues à Lausanne; — Langlois, Questions d'histoire et d'enseignement^ ohap. v; — René Leblanc, L'enseignement professionnel en France au début du XX^ siècle (Ed.Gomélyet G'", éditeurs);— A. Millerand, Conférence recueillie dans le volume Enseignement et démocratie (Félix Alcan, éditeur).
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L'enseignement secondaire peut, en effet, passer pour une des forteresses les plus importantes de la bourgeoisie. Avec le prix qu'il coûte et les privilèges qu'il confère, avec les dix ans qu'il demande pour l'étude du gcep et du latin et son baccalauréat, qui est la clef des professions dites libérales, il fut toujours une pépinière de dirigeants au profit des enfants riches ; il est encore un vestige du régime censitaire, une survivance ploutocratique enracinée au cœur de notre démocratie imparfaite.
On a sans doute atténué ce caractère de « classe », dont il est si fortement empreint, en créant un enseignement moderne à côté de l'enseignement classique, en instituant des écoles primaires supérieures, en distribuant au Gonèours quelques bourses qui permettent à un nombre minime de petits prolétaires de participer par droit de conquête aux avantages dont leurs cama^ rades plus fortunés bénéficient par droit de naissance. Mais ces demi-mesures sont loin d'aller au fond des choses ; elles ne sont qu'un replâtrage là où il faudrait une refonte. Le jour prochain où l'on comprendra que l'argent employé par un peuple à faire des hommes et des femmes armés de toutes les ressources delà science, c'est-à-dire à se constituer un gros capital intellectuel, est pour lui un vrai placement de père de famille, ce jour-là l'enseignement secondaire ne pourra subsister tel qu'il est.
11 faudra procéder d'abord à l'une de ces transforma-' tions nécessaires qui sont les conséquences inattendues, mais logiques, du suffrage universel. L'enseignement des langues mortes ne saurait plus faire le pivot du sys^ tème. Les deux langues dites classiques, dont la connaissance, même rudimentaire^ a servi durant plusieurs
. siècles de ligne de démarcation entre raristocratie lettrée et la multitude ignorante, seront forcément dépouillées de leur primauté. Est-ce qu'elles ne perdent pas tous les jours un peu de leurs prérogatives ? Autour de nous, le grec cesse d'être obligatoire dans les lycées et collèges où Ton était censé l'apprendre. Le latin se défend mieux, parce que la langue des anciens Romains est la mère commune des langues que parlent aujourd'hui Français, Italiens, Roumains, Espagnols et Portugais, parce qu'il fut au moyen âge la langue universelle de l'Europe occidentale, parce qu'il est encore celle de l'Eglise catholique. Pourtant nous avons vu mourir en France, au cours des cinquante dernières années, le vers latin fabriqué aux dépens du Virgile et de Lucain mis en pièces, la thèse latine qui fit suer sang et eau à tant de candidats au doctorat es lettres en les condamnant à exprimer des idées modernes dans des idiomes immobilisés depuis des siècles, le discours latin qui avait la place d'honneur dans les palmarès et qui chaque année, à la Sorbonne, lors de la distribution des prix du Concours général, brillait d'un pâle et suprême éclat dans les périodes savantes d'un Cicéron de circonstance.
Faut-il conclure de la que le grec et le latin sont voués à un éternel oubli, à un mépris injurieux? Nullement. On les saura moins ^ il est vrai ; mais on les saura mieux. Les futurs hellénistes et latinistes pourront aller plus avant et plus vite dans la voie où ils se seront engagés de leur plein gré, parce qu'ils ne seront plus obligés de marquer le pas pour attendre des camarades cheminant de mauvaise grâce sur la même route. Renoncera-t-on aux trésors de pensée et de beauté accumulés par les anciens? Pas davantage. Outre que la « substantifique moelle )> des littératures et des philosophies classiques
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est depuis longtemps transfusée dans une foule d'ouvrages devenus classiques à leur tour, sera-t-il interdit, par des traductions bien faites, surtout par une étude plus intelligente de l'histoire, de rendre à la fois plus générale, plus profonde, plus réelle la connaissance de cette vénérable antiquité? Il n'est point si malaisé d'égaler sur ce point ceux qui se flattent de la connaître, parce que dans leur jeunesse ils ont, à grands coups de dictionnaires, déchiffré péniblement quelque fragment de Tacite ou d'Homère. Enfin, devra-t-on regretter la proverbiale gymnastique qu'impose aux jeunes intelligences la nécessité de transposer en un idiome moderne les locutions des langues anciennes ? Ce serait oublier que le profit est le même, pour peu qu'on étudie l'anglais, l'allemand, l'italien, le russe, n'importe quelle langue d'un peuple civilisé; que de plus, tant que les hommes seront assez sots pour ne pas décréter le libre échange des idées par toute la terre en se donnant une langue universelle, les langues vivantes ont le mérite inappréciable de se parler et d'être pour qui voyage une provision de route indispensable.
11 est donc temps que le grec et le latin cessent d'être l'objet d'un culte superstitieux; qu'ils soient réduits à la portion congrue dans les programmes où tant d'autres matières réclament un peu d'espace ; qu'ils rentrent, pour ainsi dire, dans le droit commun.
Cela réglé, nous pouvons esquisser le plan d'études, qui, en opposition à l'ancien système, se dessine à l'heure qu'il est dans les cerveaux pensants et qui s'ébauche même dans la réalité en Suisse, en Amérique, en France et ailleurs encore.
Le problème consiste — nous le savons — à mener de front et à équilibrer culture générale et culture spéciale,
La solution est par suite de présentai* aux élevés un groupe de cours oblïgatoires^y un groupe de cours électifs.
Le premief groupe, commun à tous les adolescetits, Comprendra la langue maternelle et les connaissaiiees scientifiques, littéraires, historiques, âftistiques conêidéfées comme devant composer le bagage d'un être humain d'instruction moyenne. La formule est vague, nous la Voulons ainsi. Car ce bagage variera de volume suivant les pays et les temps ; il se modilîel*a par une série de tâtotmements que nul ne saurait préciser d'avance. Qui sait si la possêission d'un métier manuel n'en fera pas tin jour partie, comme le rêvait Jeâti-Jacqui»? En tout cas Chaque peuple marquera lui->mèffle, en fixant le niveau moyen qu'il prescrira d'atteindre, le rang qu'il voudra occuper sur l'échelle delà civilisation.
Qttânt au second groupe, il Se fractionnera ett diverses braiïches rayonnant autour de ce trono commun, branches entre lesquelles il sera permis, ou mieux, nécessaire d'opter.» Nous n'avotis pas l'ambition dé détailler toutes les combinaisons et ramifications possibles. Nous pouvons dire seulement que la spécialisation ira croissant d'antiée en année; que les cours deviendront de plus en plus préparatoires à la carrière qu'on aura choisie. Nous pouvons aussi, parmi les sections qu'on peut prévoir, citer d'abord une ou plutôt plusieurs sectioHs scientifiques, où naturellement seront données des notions déjà plus abstruses et qu'un homme cultivé peut ignorer, sections où se fera, sinon l'apprentissage des principaux métiers, du moins un sérieux dégrossissement professionnel que la pratique journalière se chargera plUd tard de raffiner et de mettre au point. Nous citerons, ensuite, dans le domaine littéraire, une section dé philologie ancienne, où les amoureux des langues mortes auront tout
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loisir de les connaître à fond et à laquelle ceux que leur goût portera vers Thistoire, le droit, les littératures antiques ou romanes, assureront encore une belle clientèle; puis une section de philologie moderne^ où entreront de préférence tous ceux qui se voueront au commerce, aux voyages, à l'étude des peuples qui vivent autour de nous.
En somme, pour chaque élève, un ensemble de connaissances qui serait comme Tétiage moyen de la nation, et un autre ensemble de connaissances ou de procédés qui serait réservé à ceux que leur vocation appellerait de ce côté-là. Le certificat final indiquerait les résultats obtenus pour Tun et pour l'autre de ces deux cycles d'études.
Quant aux changements de proportion entre les matières enseignées, ils se résumeraient à peu près ainsi : place plus grande aux sciences, aux connaissances et exercices pratiques, aux langues vivantes. Ils seraient de la sorte conformes à l'évolution contemporaine, où les plus aveugles ne peuvent se refuser à voir les progrès merveilleux de l'esprit scientifique, de l'essor industriel et agricole qui s'en est suivi et de la tendance cosmopolite qui croît sans cesse avec la facilité des communications.
Dans le sens de cette triple évolution se produiront encore en certains ordres de connaissances des modifications aux méthodes d'enseignement jusqu'ici usitées. Esquissons pour l'histoire un aperçu de ces transformations.
Dans une démocratie elle doit se démocratiser. Nous voulons dire que l'histoire des rois et des empereurs, des guerres et des traités, sera reléguée au second plan; au premier passera celle des peuples, nous entendons
par là des mœurs et des institutions sociales, des métiers et des arts, des sciences et des idées, de tout ce qu'on appelle du mot vague de civilisation. Le professeur aura surtout à mettre en relief les acquisitions durables que rhomme a faites aux différents siècles. Il est plus important pour la plupart des gens de savoir quand, comment, pourquoi s'est établie la liberté de conscience que de connaître les manœuvres et les épisodes d'une bataille. L'apparition de la machine à vapeur sur la terre est un phénomène plus gros de conséquences que le passage en coup de vent d'un grand conquérant, fût-ce d'un Napoléon. Que pèse aujourd'hui la grande querelle de Charles-Quint et de François !•' à côté de la Réforme ou de la découverte du Nouveau Monde ? Par le simple exposé des inventions qui ont établi la suprématie de l'homme sur la nature ou des adoucissements qui ont peu à peu tempéré sa férocité primitive ressortiront l'aspiration tenace et l'ascension lente de l'humanité vers le mieux-être et la justice.
En corrélation avec le grand mouvement scientifique de nos jours, l'histoire doit ensuite, sans cesser jamais d'être un art, tendre à devenir de plus en plus une science. C'est pourquoi, afin de rendre plus aisé dans les mémoires juvéniles le classement delà suite chronologique et logique des choses, le maître fera bien d'avoir présents . à l'esprit deux faits généraux et essentiels. Le premier, c'est qu'une époque a toujours certains caractères dominants qui se retrouvent dans la majorité de ses œuvres : c'est ce qui permet de reconnaître un style Louis XJV ou Louis XVI à peu près identique à lui-même en ameublement comme en littérature, en matière de jardins comme de peinture. Le second, c'est qu'une époque procède de sa devancière par opposition et par dévelop-
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pement; elle contredit donc et replace en sous-ordre les caractères qui dominaient dans cette période antérieure; elle fait, en revanche, saillir et prédominer à leur tour des caractères qui étaient subordonnés et dominés dans cette même période. C'est ainsi que la liberté de penser, étouffée en France dans la seconde moitié du xvii* siècle, surgit triomphante et révoltée au xviii". C'est en ce sens que Voltaire peut être dit le fils légitime de Bossuet. C'est ainsi encore qu'une révolution violente engendre une restauration et réciproquement. Ce rythme des opinions et des actions humaines, si mal connu qu'il soit encore dans les complications de sa marche, aidera singulièrement les jeunes intelligences à se retrouver dans un dédale presque inextricable pour quiconque se contente de dérouler les événements sans les engrener et les enchaîner les uns aux autres.
La même nécessité d'ordonner et de simplifier le passé, d'en faire, suivant un mot de M"® de Sévigné, un bouillon, un consommé, quelque chose qui s'avale et s'assimile sans peine, invitera le maître à rapprocher et à comparer les actes, les institutions, les phases sociales qui se reproduisent au cours des siècles, et ce sera pour l'esprit scientifique un commencement de pénétration dans un domaine d'où il a été longtemps banni par la préoccupation à peu près exclusive de l'individuel et de Taccidentel.
Enfin, l'histoire deviendra vraiment universelle ; elle embrassera tous les temps, tous les pays, aussi bien que toutes les variétés de l'activité humaine. Mais la place d'honneur sera réservée à l'histoire nationale, en vertu de ce principe que les choses les plus voisines de nous sont celles qui ont pour nous le plus d'intérêt et d'importance. On aura soin seulement qu'elle ne dégénère
4'ÎO LÈS PtlOBLÊMES mtELLECtCÈLS Et MORACÎt
pas en histoire étroitement nationaliste, et la plus sûre hygiène pour éviter cette dégénérescence sera de replonger toujours la nation dont on fait partie, et dont on serait tenté d'exagérer les vertus, les mérites et la mission, au sein du milieu plus large qui Va englobée et entraînée dans son mouvement. On verra de la sorte qu'elle a partagé les erreurs, les faiblesses et les destinées des nations environnantes et cette constatation de leur marche semblable, outre qu'elle sera une bonne leçon de modestie, créera entre les peuples voisins un commencement de sympathie pacifique et réciproque.
En vertu du même principe, que l'attrait et la portée des faits accomplis diminuent en raison de leur éloignement, c'est à l'histoire contemporaine qu'on accordera le plus de temps et d'attention, au rebours des précautions trop prudentes qui ont si longtemps condamné la jeunesse à ignorer l'organisation et les récentes métamorphoses du monde où elle allait vivre. H pouvait convenir à des gouvernements aristocratiques ou autocratiques de couvrir d'un voile mystérieux les rouages du mécanisme social et les derniers essais tentés pour les mieux agencer. Un régime démocratique a pour condition la publicité ; il ne redoute pas, il appelle le grand jour; il 'a besoin de faire des citoyens, non des sujets. L'école fera donc pénétrer l'adolescent parmi les questions débattues autour de lui. Seulement le professeur aura le tact d'exposer avec calme le pour et le contre de chacune ; de ne présenter à ses auditeurs que des faits avérés; de conclure en termes modérés, s'il conclut... car il pourra souvent snspendre son jugement, s'arrêter sur un point d'interrogation. Ce«t aussi une leçon utile, surtout pour les jeunes gens presque toujours trop prompts à décider et à trancher, de leur rappeler qu'il
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y a des problèmes histopiques, des litiges pendants dont on peut leur fournir les données, mais dont ils auront à chercher eux-mêmes la solution juste.
On peut augurer des changements semblables dans d'autres branches d'enseignement. Signalons-en quelques-uns sans y insister.
Il est probable que l'esprit scientifique et pratique s'étendra de plus en plus dans la géographie, où la constitution géologique et les ressources économiques des diverses contrées obtiendront l'attention qu*elles méritent et attirent déjà ; qu'il triomphera dans la philosophie, où l'on se bornera sans doute à l'exposé historique des principaux systèmes métaphysiques ou religieux prétendant expliquer l'énigme du monde, pour réserver le plus de temps possible ace qui peut être l'objet de démonstrations rigoureuses, c'est-à-dire à l'étude de la psychologie et des méthodes qui conviennent aux différents ordres du savoir.
Il est souhaitable que l'enseignement des langues mortes vise à rendre les élèves capables, non plus de pasticher les auteurs disparus, mais de déchiffrer les anciens textes et de découvrir, par la dissection savante d'organismes aujourd'hui pétrifiés, les lois qui gouvernent l'évolution du langage ; que celui des langues vivantes soit, au contraire, calculé avant tout en vue de mettre les gens en état de les écrire et de les parler et qu'il soit facilité par des correspondances établies d'un pays à l'autre, par des voyages et séjours à l'étranger, peut-être aussi par des échanges momentanés d'enfants entre familles n'ayant pas la même langue ; qu'il ait soin toutefois de laisser à chacun le temps d'avoir sa langue maternelle, une langue bien à lui dont il soit tout à fait mettre ; ear à vouloir donner trop tôt à l'enfant plusieurs
langues dont ils userait également, on risquerait de troubler la netteté de sa pensée, parce que d'un idiome à Tautre les mots et les tournures ne se correspondent jamais exactement et que Tidée en changeant dé moule subit une déformation forcée.
Est-il utile d'ajouter que les cours de sciences, aussi concrets que possible, devront avoir pour annexes et compléments des visites d'usines et des excursions, où les élèves seront mis en demeure d'observer par euxmêmes et noueront avec leurs maîtres des relations plus familières ; des laboratoires et des ateliers, où ils auront la faculté, non plus seulement de voir, mais de faire des expériences ? Nous tenons du moins à dire qu'en leur donnant des notions biologiques on pourra profiter de l'occasion pour faire, avec la chasteté sereine de la science, ce que j'appellerai, faute de mieux, l'éducation sexuelle. Aujourd'hui, dans la société dite (( comme il faut », on laisse adolescents et adolescentes rêver aux mystères troublants de la génération, les devinera quelque motsurpris dans la conversation oulu dans un roman, les apprendre de bric et de broc comme un secret pervers qu'on se dit à l'oreille avec des rougeurs et des voluptés furtives. On rit du benêt qui les ignore à vingt ans ; on sourit de la « petite oie blanche » qui garde les innocences d'Agnès jusqu'au soir de ses noces, et l'on ne voit pas que la chose la plus ridicule en tout cela, c'est la conduite des parents, qui retardent au delà du terme raisonnable et abandonnent, soit aux interrogatoires inquiétants du confessionnal, soit au hasard périlleux des causeries entre camarades, la révélation des moyens par lesquels la nature assure la perpétuité de l'espèce humaine. N'est-ce pas à la science de dissiper, d'aérer, de purifier ce qu'il y a de suranné, de monacal.
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nous dirions volontiers d'impudique dans les pudibonderies excessives qui croient devoir dissimuler, comme entaché de péché, tout ce qui touche à Torigine et à la transmission delà vie? L'étude des procédés par lesquels se reproduisent les plantes ou les insectes nous paraît éminemment propre à préparer, par degrés, Tipitiation délicate des adolescents à ce qu'ils doivent savoir sur des fonctions auxquelles s'attache indûment une idée d'impureté. Nous estimons que les mœurs et la santé n'ont qu'à gagner à l'exposition franche et claire de la vérité sur un sujet, qui, transporté de la pénombre en pleine lumière, se dépouille par là même de tout caractère équivoque.
Mais trêve à ces remarques qui nous entraîneraient trop loin ! Ce sera l'affaire des maîtres et maîtresses de perfectionner les programmes (ce qui ne veut pas dire les grossir) et d'en contrôler sans cesse les résultats. 11 sied de développer en eux l'initiative, cette qualité si précieuse pour tout éducateur. Il est bon que dans des conférences régulières, ayant lieu à des intervalles plus ou moins rapprochés, selon qu'il s'agira d'une ou de plusieurs écoles situées dans la même région, ils aient la liberté d'émettre leurs observations, leurs critiques et leurs vœux. Le personnel qui représente la partie administrative ira diminuant en nombre et en importance, à mesure que l'internat tendra lui-même à disparaître, et les répétiteurs, ces parias, ces martyrs des collèges et lycées, disparaîtront sans doute avec lui, ce qui est peut-être l'unique moyen d'améliorer définitivement leur sort. Le personnel enseignant reprendra le premier rang qui lui appartient sans conteste et il esta présumer qu'il viendra un temps où il sera jugé digne de proposer, voire même d'élire, le directeur ou la directrice de Téta-
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blîssemeut auquel il consacrera son dévouement. Ce jour-là, renseignement secondaire sera vraiment lancé dans une voie nouvelle, où il n'aura plusqu'à progresser sans fièvre et sans entraves, sans arrêt et sans à-coups * !
Enseignement supérieur, — Nous retrouvons là, plus marquée encore que dans les autres degrés d'enseignement, la nécessité de faire marcher de front et sans sacrifier Tune à l'autre la théorie et l'application.
L'enseignement supérieur a donc deux aspects qu'on a le tort de confondre le plus souvent. Il est tantôt purement scientifique et désintéressé^ tantôt technique et utilitaire.
Sous la première de ses deux formes, il ne poursuit que l'avancement de la science, l'accroissement de la vérité. Il s'occupe alors à répandre par la parole les résultats acquis, lesquels peuvent être de vastes vues d'ensemble, de larges synthèses, ou bien des détails
1. On s'étonnera peut-être que nous n'ayons pas insisté sur Venseignement professionnel, destiné à jouer le rôle que jouait, que joue encore l'apprentissage dans la petite industrie. Mais, à notre avis, il doit rentrer dans les cadres de l'enseignement général; il ne doit pas parquer ceux qui le recevront dans des établissements fermés où ils seront isolés de leurs camarades; car ce serait maintenir ou rétablir d'une façon détournée la fâcheuse distinction de classes que le socialisme vise à détruire.
Dans l'enseignement primaire, le travail manuel, «deipté à Tige des enfants, peut et doit être pratiqué par t§us.
Dans l'enseignement secondaire, des sections techniques, où l'on pourra s'initier aux principaux métiers, feront partie intégrante des écoles et fonctionneront côte à c^te avec les sections ayant un caractère littéraire ou scientifique. Il faut souhaiter, pour le bon fonctionnement de ces sections techniques, une entente de plus en plus intime entre le corps enseignant proprement dit et les associations corporatives. 11 va de soi d'ailleurs que l'éducation professionnelle ne pourra jamais s'achever que dans l'atelier, dans la vie pratique.
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nouvellement découverts, de fines particularités révélées par l'analyse ; et c'est en ce cas TafTaire de cours ouverts au grand public. Il s'occupe aussi à dresser des chercheurs qui poussent plus loin l'invention, à former des savants qui, voués uniquement à Texploration de l'inconnu, continuent et dépassent leurs maîtres; et c'est en ce cas Tafifaire du cours fermé, du laboratoire, de ce qu'on appelle en Allemagne le séminaire.
Sous son autre forme, le même enseignement poursuit un but professionnel. Il s'agit alors d'appliquer des principes posés et démontrés, des vérités trouvées ; on passe de la science à l'art. On veut faire des ingénieurs, des médecins, des professeurs, des hommes de loi, des artistes, voire des administrateurs et des hommes d'Etat qui devraient être comme des mécaniciens et des ingénieurs sociaux; et, cette fois, c'est l'affaire A*écoles spéciales ou (si l'on craint, non sans raison, l'esprit de corps qui bourgeonne et foisonne avec trop d'énergie dans le milieu clos de ces espèces de serres chaudes) de simples sections pratiques correspondant aux différentes branches de la science.
Si l'on voulait que l'organisation de l'enseignement supérieur fût vraiment logique et conforme k la distinction essentielle que nous venons d'indiquer, il faudrait, nous ne l'ignorons pas, une classification nouvelle des oranches du savoir humain. L'antique division en quatre facultés {théologie^ droite médecine^ arts ou philosophie^ cette quatrième faculté s'étant morcelée dans certains pays en lettres et sciences) apparaît comme un ressouvenir attardé du Moyen Age et ne répond plus à rien de réel. Elle laisse de côté des groupes de connaissantes qu'on ne sait comment caser. Où situer par exemple la sociologie? Elle tient autant aux lettrée par
rhistoire à laquelle elle emprunte ses matériaux qu'aux sciences par son ambition de découvrir des « lois » dans l'évolution des sociétés. La géographie est tiraillée entre les deux mêmes facultés. Chose plus grave! Cette division traditionnelle pèche encore en ceci qu'elle classe les matières enseignées d'après des principes différents. La F'aculté de médecine, par exemple, est, à vrai dire, une des écoles techniques qui devraient dépendre de la Faculté des sciences. Déjà l'Université de Zurich, avec une sage hardiesse, a brisé ces vieux cadres qui craquent de toutes parts.
On pourrait, en attendant mieux, si Ton essaie de classer les sciences d'après l'angle sous lequel elles étudient les choses, distinguer :
Les sciences mathématiques ;
Les sciences physiques et chimiques ;
Les sciences hiologiques^àiiQS spécialement na^wre/te*, quoique ce nom convienne à toutes les autres ;
Les sciences sociales.
Dans chacun de ces ordres de sciences, la société n'a guère qu'à laisser un libre jeu à l'innovation et à stimuler par ses encouragements des recherches qui importent à la richesse et à la puissance autant qu'à la gloire, non seulement d'une nation, mais de l'humanité entière. D'une part, comme tous les savants du monde contribuent à grossir le patrimoine humain, il convient de faciliter la coopération de tous les peuples à cette œuvre collective et il est à souhaiter que, par l'équivalence régulière des semestres et des grades, une incessante circulation d'idées s'établisse entre toutes les Universités éparpillées sur la surface du globe. D'autre part, il est juste de donner satisfaction aux besoins nationaux, régionaux et même locaux par la variété des programmes ;
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il faut se garder d'imposer môme contenance et même contenu à ces grands réservoirs qui accumulent sur les hauteurs des eaux de provenance différente pour les répandre en ruisseaux fertilisants sur les terres environnantes.
Il est aussi à désirer, pour rendre plus visibles et plus profitables à leur voisinage les services de ces grands établissements, qu'on supprime les cloisons étanches qui trop longtemps ont isolé le savant dans son laboratoire transformé en sanctuaire, l'ont ainsi séparé de la vie ambiante et empêché, par un sentiment de dignité mal comprise, d'apporter son aide précieuse aux entreprises industrielles ou agricoles du pays. L'Allemagne a déjà su attacher des spécialistes de la science à ses principales usines et ce n'est pas une des moindres causes de ses succès récents sur le marché universel. Peut-être est-ce là le commencement d'une profonde transformation et d'un agrandissement notable dans le rôle des savants. Ils sont et seront de plus en plus appelés à diriger et à perfectionner la production.
C'est dans l'enseignement supérieur que se place naturellement la critique des systèmes et des théories de tout genre. Là aussi se placera l'étude de ce qui peut ou doit être dans la suite prochaine des temps; et c'est la conséquence même de la proposition précédente ; car la critique ne peut se faire qu'au nom d'un idéal plus ou moins avoué ; et Vidéal ou Vhypothèse, comme on voudra l'appeler, a droit à la lumière du soleil aussi bien que le réeL L'avenir s'élaborera ainsi dans la tranquillité féconde de ces grands ateliers intellectuels. Synthèses toujours provisoires et toujours plus larges essayant d'unifier le savoir ; lois scientifiques destinées à remplacer les tâtonnements de l'empirisme dans la conduite des
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sociétés; projets réalisant, par Tunité de poids, de mesures, de monnaie, de méridien, de calendrier, de langue, runification pacifique de la planète ; tels sont quelquesuns des objets qui s'imposeront aux préoccupations des Universités, lesquelles ne seront plus des réunions de mandarins, privilégiés et distants, planant au-dessus et en dehors d'une foule respectueusement indifférente, mais les rendez-vous d'une élite incessamment renouvelée par une sélection qui ne laissera se perdre aucun germe de talent et intimement associée aux espérances comme aux elTorts de Fhumanité en marche.
c) Éducation morale. — Avant tout, quelle morale enseigner?
Nous n'avons pas ici à scruter les origines et les fondements de la murale ; nous n'avons pas non plus à dresser un code de préceptes pour tous les cas possibles. Il nous suffit, comme dans tout ce qui précède, de tracer nettement des directions.
Disons tout d'abord que nous ne faisons pas remonter la morale jusqu'au ciel; c'est trop loin et la transmission de là juf:qu'ànous est trop problématique. Nous n'y voyons qu'une œuvre toute humaine ; nous la faisons simplement découler de la nature de l'homme.
Or l'homme est à la fois un individu et un être lié à d'autres; comme individu, il se distingue de toutce qui l'environne ; comme être lié à d'autres, il est en relations de dépendance mutuelle avec le milieu ambiant, les êtres vivants qui l'entourent et surtout les êtres de son espèce.
De là, chez lui, double tendance. Comme personne distincte, il veut vivre, satisfaire ses besoins vitaux, dé-
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velopper ses énergies ; il entre par suite en conflit avec des forces ennemies, avec des volontés semblables et par là même opposées à la sienne. C'est la lutte pour la vie.
Mais, comme être lié à d'autres^ il rencontre, dans le monde animé aussi bien que dans le monde inanimé, des forces auxiliaires, des volontés alliées; il s'unit avec elles pour se défendre, pour mener à bien quelque travail difficile. C'est la coalition pour la vie.
luégoïsme et Valtruisme se partagent ainsi son existence; on.ne peut pas supprimer l'un plus que l'autre, et le problème de la morale nous paraît consister à faire à chacun d'eux sa part légitime.
L'égoïsme, qui rapporte tout à soi, qui calcule toujours ce qui lui est avantageux, n'a guère besoin d'être encouragé, encore moins d'être prescrit. Il tient à l'instinct de conservation, qui est le plus robuste, le plus foncier de nos instincts. Toutefois, poussé à bout, exclusif de tout autre mobile d'action, il réduirait la vie à n'être qu'une lutte acharnée de tous contre tous, une guerre sans trêve ni merci ; il serait une condamnation à l'isolement perpétuel, la négation de toute société. On a bien soutenu parfois que l'intérêt personnel est le motif avoué ou caché de tout ce que font les hommes. Mais la mère qui se laisse tuer pour défendre son enfant contre une bête féroce, le passant qui se jette à l'eau pour sauver un inconnu en danger de se noyer, sont des protestations vivantes contre cette psychologie de banquiers qui ne veut voir partout que placements à intérêts plus ou moins gros.
L'altruisme est aussi nécessaire, aussi naturel que l'égoïsme. Une sympathie spontanée pour certains êtres crée en l'individu le désir de leur être agréable ou utile;
il y a, ne fût-ce qu'entre la mère et Tenfant, entre Thomme et la femme rapprochés par l'amour, un courant d'affection qui détermine des actes désintéressés ou même contraires à Tavantage individuel de ceux qui les accomplissent. Le dévouement n'est certes point une chimère. Cependant, de ce qu'il peut aller parfois jusqu'à l'héroïsme, s'ensuit-il qu'on puisse le poser en règle de conduite pour les circonstances ordinaires ? L'altruisme complet, absolu, qui consisterait à s'oublier sans cesse pour les autres, à se dévouer pour eux sans réserve, à leur abandonner son pain pour les nourrir, ses habits pour les vêtir, mènerait vite à la mort celui ou celle qui pratiquerait ce sacrifice à jet continu. A supposer qu'il fût possible, il risquerait de faire autant de mal que de bien. Le dévouement perpétuel et unilatéral d'une personne à une autre est corrupteur pour qui en est l'objet; les enfants gâtés en savent quelque chose; on fait ainsi des êtres mous, sans courage et sans ressort contre les difficultés de l'existence, habitués à compter en toute chose sur le secours d'autrui. Bien plus! Cette abnégation totale, si elle s'exerce au profit de quelqu'un qu'on aime, peut rendre partial et injuste à l'égard des autres et, si elle s'étend sur des malheureux dont on a pitié, elle peut inspirer à qui la pratique des sentiments orgueilleux et protecteurs qui froissent et humilient : c'est sans doute une des raisons pour lesquelles il y a tant d'ingrats.
Donc, il faut doser égoïsme et altruisme, sans vouloir déraciner aucun des deux: Mais dans cette question de dosage il faut prendre parti. Le socialisme, qui, par définition même, tend à rendre plus forte, plus efficace, plus réelle l'association pour la vie, a fait son choix dès longtemps. Il veut restreindre l'égoïsme comme la pro-
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priété privée qui s'y rattache parles liens les plus étroits ; il veut augmenter l'altruisme et le rendre prépondérant comme la propriété collective, instrument et garantie de solidarité sociale.
On comprend dès lors la morale que nous croyons bonne à propager.
A l'homme considéré par abstraction comme un être isolé, nous dirons :
« Aie le respect de toi-même, le souci de ta dignité personnelle, ce qui implique en premier lieu la franchise, l'habitude de conformer tes paroles à ta pensée et tes actes à tes paroles; ensuite le courage, la persévérance, la maîtrise de ta volonté. Considère et estime en toi non seulement ce que tu es, une œuvre éphémère en qui se résume un long effort de la nature et des générations passées, mais ce que tu peux être, le point de départ de progrès nouveaux et indéfinis. Ne demeure pas en dessous de ta destinée ; ne manque pas à l'avenir que tu contiens ; ne laisse pas dépérir tes facultés ni avilir ce qu'il y a de meilleur en toi. Écarte résolument ce qui dégrade et ravale, les excitations abrutissantes de l'alcool , les énervantes voluptés de l'opium, les perversités malsaines de la débauche, les fiévreuses tentations des jeux de hasard. Mais nous ne te demandons pas de renoncer à suivre ton penchant au bonheur. Nous ne prétendons pas faire de l'être de chair et de sang que tu es un pur cerveau, ou, pis encore, je ne sais quoi d'éthéré, d*immatériel, c'est-à-dire d'irréel et d'inhumain à force d'être surhumain. Nous ne songeons pas à t'interdire ni à déshonorer en les taxant de péchés les jouissances corporelles. Nous les croyons saines et licites; nous condamnons l'abus, non l'usage. Nous voulons seulement que tu saches faire prédominer en toi les tendances les
4a-Z LES l'ROKLÊMES INTELLECT CKL5 ET MOEAV^t
plus nolftes, lés plus élevées de noLre nature ei, en ce sens conïrnii! en p1u«i*?tirs autres» une bonne étiucation iotellecluelle est déjà uae banne éducation morale, parce qifelle inspire le goût des plaisirs de 1 esprit ^
A riiomme replacé dûnsâOûmilieuel solidaire de laul ce qui Tenveloppe, nous dirons ensuite :
« Aime ôt respecté cette nature dont lu fais partie; ménage la plante et Taniinal, ton frère infériem^i i|iii vivent et pemenl comme toi; toutes âouffranees, toutes destructions inutiles dont tu as Tautôur crient contre U>i et l'acciisoiit de >:iaiivagerie. Ce sont encore des barbares ceux qui se divertissent â voir couler le sang dans las eoitr&es de taureaux ou leeeombaUde coqs.
i* A I égard de te& semblables, quelle que soit b^ur raCfî ou leur religion, SLHige qu'ils ne peusunt pas* ce quiU veillent, mats ce qu'ils peuvent; die par eonséqi»eiil pourleurs upiniuris lu tobjrance ifuetu réclamet$ pour ft^s tiennes. Soiigo aussi que leurs actes sont commatidés parleurs croyances, leurs âenlimcnts, leur éducation^ ^t, tout en empêchant le mal selon Les moyens, soisï pi :^^ 1 pitiLipuur ctHjx qui le Jojtt. E]^j*aie en toute oircot de te mettre par rimaginatifin à la place de eouit que lu approches, et non seulement, tu les comprendras^^ tulrur pardonnerai, tu ne vomiras pa^ leur nuire, siauf en iai& de liigitîme dêfeniiie, mais tu les aidera»i ë^ou ton pouvoir^ eL^ SI Lu Le sens supérieur à eux en quelque poîJit, tu regarderas cette supériorité même comme un privi* lége dont tu dois payer la ran<;on, comme un^ ruison d'avoir envers eux pluiid^uldigationti,
<f Ces obligations deviennent plus noiuin^ewaie», |dii§
étroites, à mesure que se res^erri; le ceri I ' r^ttu
avec qui lu es en rapport, Leux de la u^Ltu- il -oui tilus proe bains et plus frèraê qiic la^ autres. Ném seul»-
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ment tu dois te rappeler sans cesse que tout autre membre de la société dont tu fais partie a les mêmes droits que toi ; que sa volonté est aussi respectable que la tienne ; qu'aux yeux de l'État, organe et expression de cette société, il y a parfaite équivalence entre vous deux ; que la justice consiste à concilier et à équiliber, sans préférer ni sacrifier Tunà Tautre, les intérêts privés ou collectifs qui se heurtent ; mais de la solidarité de fait et de droit qui, par un contrat formel ou tacite, unit tous les êtres humains d'un même organisme social, dérive pour eux un devoir plus strict de s'entr'aider. La réciprocité des services est la base même d'une société d'égaux, où chacun doit tenir à honneur de rendre autant qu'il reçoit ; pourtant elle est loin d'être la mesure qu'on ne saurait dépasser. Il y aura toujours des gens à consoler, à soutenir, à relever. Quand il n'y aura plus d'indigents et de déshérités à assister, la charité (en rendant à ce mot sa haute signification rabaissée par l'usage courant qui en a fait le synonyme d'aumône) aura encore à s'exercer ; car elle est le désir ardent de diminuer en autrui la souffrance> qui ne disparaîtra de la terre qu'avec la vie.
« Ce n'est point assez. Qui dit société ou association dit coordination des efforts individuels en vue d'un but commun, et, pour atteindre ce but, acceptation par tous les associés des charges comme des avantages, subordination de rintérêt privé à l'intérêt général, soumission volontaire de la volonté particulière à la volonté de l'ensemble. L'obéissance à la loi, quand la loi est faite par tous et pour tous, est la condition même du pacte social, et la minorité doit sur ce point céder à la majorité, sans quoi il y a rupture de la convention qui lie les citoyens les uns aux autres. Mais aussi protestation énergique contre toute violation des droits qui appartiennent
à chaque individu ; mise en demeure à la société d'acquitter sa dette envers ceux qui n'ont pas leur part légitime de bien-être et de liberté ; car les autres, c'est nous, et nous, c'est les autres. Ferme Toreille à qui te prêche en pareille occurrence la non-résistance au mal, la résignation à Tinjustice. Repousse ces conseils de faiblesse, de lâcheté; c'est une morale d'esclaves, non d'hommes libres ou dignes de l'être.
c( Si du groupe politique, auquel tu es agrégé par un contrat ou un quasi-contrat bi-latéral, tu passes à cette société plus restreinte qu'est la famille, société d'égaux pour le père et la mère, société de supérieurs et d'inférieurs pour les parents et les enfants, n'oublie jamais que tu e,s responsable de leur vie envers ces petits que tu as tiréiS du néant; qu'ici surtout la justice, qui tient la balance égale entre tous, n'est point suffisante ; que ce cercle intime doit être le royaume de TafTection, le domaine réservé où le dévouement peut se déployer à l'aise sans autre limite que l'utilité vraie de ceux qui en bénéficient. »
Nous ne détaillerons pas ce que renferment ces préceptes essentiels ; il y faudrait un livre tout entier ; nous n'avons plus qu'à dire brièvement comment cette morale doit être enseignée.
Nous laissons de côté, non comme négligeable, mais comme ne relevant pas de l'action publique, l'éducation que la famille et le milieu social peuvent donner et donnent nécessairement. Nous parlons seulement de l'école.
Au degré primaire, c'est par la pratique avant tout, par de véritables leçons de choses qu'il faut procéder. 1* faut créer l'accoutumance du bien, rendre, pour ainsi dire, instinctives la véracité, la patience, l'exactitude, la tempérance, la volonté d'être juste, ces bonnes habitudes du
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corps et de l'esprit que les anciens appelaient et que nous n'osons plus appeler des vertus ; il y en a de petites et de grandes, comme il y en a pour tout âge. Il faut, en éveillant la conscience individuelle, éveiller aussi le sens social; il se présente pour Técolier, dans ses études comme dans ses jeux, mille occasions de faire l'apprentissage de la vie en commun et de la discipline sans laquelle elle est impossible, de Tobéissance loyale à la règle consentie et de Tassistance mutuelle qu'implique la division du travail, de la modestie suggérée par le fait qu'on rencontre en toute matière d'aussi habiles et toujours en quelqu'une de plus habiles que soi, de la douceur envers les faibles et les animaux, de la pitié active pour la souffrance, etc. C'est le moment où il est le plus facile et le plus utile de combattre l'orgueil de classe, en traitant de même enfants riches et enfants pauvres, en n'admettant pas d'autre motif d'éloges et d'autre principe de classement que la valeur personnelle, en faisant ainsi de l'école une cité démocratique en miniature. La cire molle des cerveaux enfantins conserve si bien les premières empreintes, qu'il n'est pas exagéré de dire que le maître peut dès lors façonner de petits citoyens . Au degré secondaire, il est temps de raisonner la morale, de la fonder sur des principes très simples et très solides, de justifier et de lier ensemble les divers préceptes. Mais la pratique doit encore garder le pas sur la théorie. C'est l'âge où l'on devrait profiter, comme le conseillait Rousseau, de l'espèce d'exaltation qui accompagne presque toujours la puberté pour imprimer une vigoureuse impulsion aux sentiments généreux qui peuvent devenir les moteurs, sinon les directeurs, de la conduite humaine. C'est l'âge encore où il faudrait, comme le demandait Michelet, préparer
4M LES PROBLÈMES iNtfiLtttCTCELS ET MORAUX
les jeunes gens À la vie sérieuse et heureuse en leur l»ettant au cœur le respect et (pourquoi ttOïi?) Tenviê de Tamour pur et durable. Quelle déperdition, quels égarements parfois dans nos collèges de cette sensibilité juvénile, qui, bien canalisée, pourrait être une source profonde de joie et de perfectionnement moral ! Pourtant Tamitié avec le charme des confidences et des dévouements réciproques, la passion des belles choses et des grandes idées, la conception d'un idéal qu*on tâchera de réaliser un jour, voilà de puissants dérivatifs à cette fièvre des sens, à ces langueurs vagues qui dévorent silencieusement tant de pâles adolescents ! En y joignant de fatigants et passionnants exercices corporels, comme les voyages à pied, les courses de montagne, la natation^, Tescrime, on arriverait à franchir sans encombre Tespace dangereux qui va de l'enfance à la pleine virilité; on doublerait sans naufrage le Cap des Tempêtes.
Au degré supérieur revient la discussion des principes de la morale. C'est là qu'il sied d'en reprendre les fondements en sous-œuvre, de chercher si elle ne peut être encore consçlidée, ennoblie, précisée. Dans un pays qui ne veut pas rester stationnaire il serait sage, à certains intervalles, de reviser la morale courante, les codes de lois, les programmes d'enseignement. Sans se perdre dans une instabilité qui serait périlleuse, on éviterait ainsi une pétrification qui ne le serait pas moins ; on combinerait dans le lent cheminement de l'humanité ses expériences qui la tiennent en bride avec ses aspirations qui la tirent en avant, on maintiendrait à l'ordre du jour le progrès que l'homme et la société doivf^nt faire incessamment l'un par l'autre vers la justice et le bonheur.