Pages libres, 2 novembre
tcurs se compose de cultivateurs locataires, de fermiers, d'ouvriers agricoles et de cultivateurs parcellaires.
Des faits que nous venons d'exposer se dégage cette conclusion que, dans les pays où le mode de production capitaliste se développe, il y a tendance à la séparation de la propriété et du travail, non seulement dans l'industrie, mais dans l'agriculture.
Dans les régions pauvres, en effet, il y a prédominance du faire valoir direct. La propriété paysanne conserve, généralement, de puissantes racines. Il est facile d'acquérir des terres, car elles n'ont qu'une faible valeur; il est difficile d'en tirer des revenus sans travail, car la rente foncière est réduite au minimum.
Dans les pays riches, au contraire, la plus grande partie du territoire est morcelée, affermée ou hypothéquée, et, dans les trois cas, il ne reste plus grand'chose de la propriété paysanne. La terre devient un moyen de placement ou d'exploitation du travail d'autrui. Ceux qui la possèdent trouvent aisément des locataires ; ceux qui ne la possèdent pas ne parviennent guère à acquérir la propriété.
Or, dans les pays où l'industrie progresse, la population et la richesse augmentent. La valeur du sol tend à s'accroître. Aussi la propriété paysanne y est-elle de plus en plus menacée dans ses conditions d'existence.
Tantôt elle est absorbée par la grande propriété
capitaliste, comme en Angleterre, ou recule devant le faire valoir indirect comme en Belgique, et, à un moindre degré, dans la plupart des autres pays.
Tantôt, au contraire, elle se morcelle et s'émiette, comme dans certaines parties de la France, où l'on trouve les exemples les plus frappants qu'on puisse voir de pulvérisation du sol.
Tantôt, enfin, elle se trouve réduite, pour une part plus ou moins forte à l'état de propriété nominale, comme c'est le cas dans maintes parties de l'Allemagne, où les gains des paysans sont fortement réduits par les intérêts à payer aux créanciers hypothécaires.
Mais si, d'une manière générale, la propriété paysanne recule, nous avons constaté que cette règle n'est pas sans exceptions.
Pour certains cultivateurs, en effet, l'emprunt hypothécaire est une étape vers la propriété complète.
D'autre part, il arrive que les ouvriers et les petits cultivateurs consacrent leurs économies à l'achat d'une propriété, et, depuis quelques années, la plupart des gouvernements font effort pour organiser le crédit agricole et procurer aux acquéreurs des facilités de paiement.
Pareilles tentatives peuvent avoir chance de succès dans les pays où la culture extensive domine et où le morcellement du sol, que faute de capitaux, les grands propriétaires, ne parvenaient pas à rendre productif, peut constituer, à la fois, un avantage pour
Vandervoltlc
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pour la population agricole et un acheminement vers une culture plus intensive.
Mais, dans les régions riches et populeuses, où les terres ont une valeur vénale considérable, l'expérience montre que les projets d'accession des cultivateurs à la propriété individuelle du sol sont les plus décevantes des utopies : alors même que la grande culture perd du terrain, ce n'est généralement pas au profit de la propriété paysanne, mais de la culture morcellée, par de petits fermiers locataires.
C'est le cas, par exemple, en Angleterre, où la petite culture a quelque peu gagné, depuis la crise agricole, mais où la petite propriété, malgré les efforts du législateur, n'est nullement en voie de se reconstituer.
Lévy, qui traite longuement de cette question dans son étude : Das Untergang kleinbauerlicher Betriebe in En gland, donne une première raison de ce fait : l'obstacle que les fidéicommis opposent à l'aliénation du sol. Mais« la seconde raison — ajoutet-il — est le haut prix des terres en Angleterre. Les gros revenus qui sont gagnés dans l'industrie ou le commerce cherchent souvent des placements en biens-fonds. La recherche des terres comme placement, l'espérance d'une plus-value dans l'avenir, et les avantages sérieux, qui s'attachent à elles comme lieux de séjour, ont fait monter les prix au-dessus de la valeur de revenu {Ertragswert). Certes, le prix des terres arables en Angleterre est beaucoup tombé
par suite de la crise agricole. Mais cette chute de la valeur du sol n'implique nullement pour les petits propriétaires une facilité plus grande pour l'acquisition de la terre, car la différence entre la valeur de revenu et la valeur d'achat s'est maintenue ou est même devenue plus grande...
« D'autre part, on trouve dans toute l'Angleterre, aux environs des villes et des villages, une demande énergique de terres de la part d'ouvriers industriels, d'artisans et de petits commerçants. Eux aussi consentent à payer pour 1/2, 1 ou 2 acres de terre beaucoup plus que ceux qui veulent acheter un petit bien de 15 à 20 acres, dont l'exploitation suffit à les occuper et dont le produit constitue exclusivement, ou à peu près exclusivement, leur revenu. »
En somme, donc, il y a un rapport de cause à effet, d'une évidence incontestable, entre le développement du capitalisme et la décadence de la propriété paysanne. Aux environs des villes, ou des régions industrielles, elle tend à disparaître. Dans les régions agricoles, au contraire, elle parvient à se maintenir ou ne décline que très lentement.
Il va sans dire que nous aurons à tenir compte de cette force de résistance de la propriété paysanne, quand nous aurons à définir l'attitude des socialistes vis-à-vis de la petite propriété.