LE CAPITALISME ET LES EXPLOITATIONS AGRICOLES
En agriculture comme en industrie, la petite production tend-elle à disparaître devant la production capitaliste ?
On a écrit des volumes sur cette question. On a mis en œuvre tout un fatras de statistiques, d'une exactitude plus que douteuse, pour essayer d'y répondre ; mais, la plupart du temps, on ne s'est pas avisé que l'on employait ces termes de « grandes» de « petites » exploitations dans un sens différent, selon qu'il s'agissait de l'industrie ou de l'agriculture.
Dans l'industrie, les grandes exploitations, suivant la terminologie courante, ce sont les exploitations qui disposent d'un grand capital et qui emploient un grand nombre d'ouvriers ; les petites exploitations, ce sont les exploitations individuelles, ou celles qui n'emploient qu'un nombre restreint d'ouvriers.
Dans l'agriculture, ce qu'on appelle grandes exploitations ce sont les exploitations qui ont, suivant les
pays, une étendue supérieure à 40, 100, ou 200 hectares; les petites exploitations, ce sont celles qui ont, par exemple, une étendue de 1, 2 ou 5 hectares.
Il est clair, cependant, que si l'on veut comparer, utilement, l'évolution agricole l'évolution industrielle, la première chose à faire c'est de définir de la même manière les grandes et les petites entreprises, qu'il s'agisse de l'agriculture ou qu'il s'agisse de l'industrie.
Cette commune définition, évidemment, ne peut se fonder sur l'étendue des exploitations, sur l'espace plus ou moins grand qu'elles occupent : à ce compte, les plus grandes entreprises industrielles du monde ne seraient que de petites exploitations car — les mines ou les chemins de fer exceptés — elles n'occupent jamais qu'un petit nombre d'hectares.
Par contre, il n'y a aucun motif pour ne pas appliquer à l'agriculture, lecritérium que l'on emploie dans l'industrie : l'importance des capitaux mis en œuvre, le nombre des ouvriers.
Au point de vue qui nous occupe, il importe assez peu, en effet, que les exploitations agricoles soient plus ou moins étendues : une ferme de 100 hectares dans la Beauce peut être une exploitation plus importante qu'un pâturage à moutons de 1.000 hectares dans les Causses ; une forcerie de raisins de 30 ares, aux environs de Bruxelles, peut être une exploitation plus importante qu'un vignoble de 30 hectares dans le Languedoc.
Ce qui nous intéresse c'est de savoir si, en agriculture comme en industrie, nous assistons au développement d'entreprises capitalistes, occupant un nombre plus ou moins grand de salariés et tendant, grâce aux avantages qui résultent de la division du travail, du machinisme, de la direction scientifique, de la connaissance plus exacte des conditions de marché, à se substituer aux petites exploitations, dans lesquelles un seul individu travaille, en n'utilisant comme auxiliaires permanents que les seuls membres de sa famille ?
Remarquons, tout d'abord, que pareille question n'a pu se poser qu'à une époque assez récente.
Sous l'ancien régime, en effet, il y avait de grandes exploitations, des exploitations plus grandes même que celles qui existent aujourd'hui, mais la majeure partie de ces exploitations se composait de forêts, de pâturages pour les bêtes à laine, de terres vagues affectées à l'usage des tenanciers établis sur le domaine. Pour les terres arables, au contraire, la petite culture était la règle et on ne peut concevoir qu'il en fût autrement, car, sous le régime de la culture extensive, les inconvénients du travail salarié ne sont compensés par aucun avantage : il n'y a pas de division du travail, pas de machines, pas d'engrais artificiels, pas de productions pour des marchés lointains ; tout le monde produit les mêmes choses, par des procédés identiques ; et, dans ces cultures, il va de soi que des cultivateurs, travaillant pour leur compte
et, surtout, des paysans propriétaires, doivent produire plus que des salariés pour le compte d'autrui (1).
Aussi n'est-ce qu'à partir du moment où la culture intensive et l'agriculture rationnelle se substituent à la culture extensive et l'agriculture empirique, que de grosses fermes se créent et que les économistes commencent à discuter les avantages respectifs de la grande et de la petite cultures.
En France, où la petite culture reste dominante, la plupart d'entre eux se prononcent pour elle. Mais, en Angleterre, où l'agriculture capitaliste prend un grand développement, on admet généralement que l'avenir lui appartient : pendant la seconde moitié du xixe siècle, ce devint un lieu commun de la littérature socialiste que d'annoncer la disparition, plus ou moins
1 . Cf. Sismondi. « Etudes sur l'Economie politique », t. I, p. 138. La Haye, 1832 : « Pour que la terre soit cultivée avec intelligence, avec amour, il faut que le travail soit fait par celui-là même qui en fait les avances et qui en retire le profit. Aucun cultivateur, toutes choses égales d'ailleurs, ne peut sous ce rapport se comparer au paysan propriétaire, qui joint à l'intérêt le plus direct tous les souvenirs de l'expérience et toutes les espérances d'un long avenir... Le petit fermier, celui qui travaille la terre de ses propres mains, a le même intérêt que le propriétaire dans les premières années de son bail, mais son intérêt change dans les dernières ; c'est alors qu'il sacrifie l'avenir au présent et que, selon l'expression proverbiale, il taille les vignes en ruine... Le journalier pris à la semaine n'a aucun intérêt que celui de ne pas se fatiguer et de ne pas se faire renvoyer ; il n'apporte ni intelligence, ni amour à son travail. »
prochaine, mais inéluctable, de la petite culture et de la petite propriété.
Depuis la crise agricole, cependant, il semble que ces prédictions aient été complètement démenties par les faits.
Certes, la grande culture se développe dans les pays neufs, où la production par masses du blé et de la viande se fait, sur les terres vierges, avec tous les raffinements de la technique moderne; mais, dans les pays où le développement économique est le plus avancé — que ce soit l'Allemagne, l'Angleterre, la France ou la Belgique — il n'apparaît nullement que les exploitations agricoles en mode capitaliste, occupant un nombre plus ou moins grand de salariés, tendent à gagner du terrain.
Si elles étaient en progrès, le nombre des salariés augmenterait dans l'agriculture, relativement au nombre des producteurs autonomes, comme c'est le cas dans l'industrie, dans le commerce, dans l'ensemble de la production sociale. Or, c'est le contraire qui est vrai. Il suffit, pour s'en convaincre, de consulter les recensements professionnels.
En Angleterre (Eng\and and Wales) la crise agricole n'a guère épargné que les petites exploitations laitières et fruitières aux environs des grandes villes. Le nombre des ouvriers agricoles n'a cessé de diminuer depuis cinquante ans :
LE SOCIALISME AGRAIRE 8l
185I I.IIO.3II