‹ Le socialisme agraire; ou, Le collectivisme et l'évolution agricoleChapitre 25 sur 96 · Pages libres, 14 mars · texte numérisé non relu

Pages libres, 14 mars

d'un usage presque général, permettent d'obtenir ces produits à des prix que nous ne pourrons jamais aborder ; c'est ce qui arrivera certainement pour le blé, dont le prix anormal n'est maintenu que par un droit protecteur plus ou moins juste et qui ne nous profite peut-être pas autant qu'on ne le croit. »

Nous trouvons des prévisions analogues dans la monographie de Paul Meyer, En Pays Normand, consacrée à la région agricole des environs de Coutances (i).

Il y a une trentaine d'années, dans cette région exclusivement agricole, la terre était divisée en une quantité de petits propriétaires ; ils possédaient en moyenne de 5 à 10 hectares, qu'ils faisaient valoir aidés seulement de leurs enfants. Beaucoup de ces terres ont été vendues, par suite du dépeuplement

1. Pages libres, Ier avril 1905. Cf. Pasquier. L'habitation ouvrière agricole. — Réforme Sociale, 1-16 août 1907, p. 220 : « Il est un fait d'observation constante, c'est que chaque année la culture a besoin davantage, comme toutes les autres industries, d'emprunter ses moyens de production au machinisme, que le machinisme agricole n'est possible ni avantageux que dans les exploitations importantes, que, par suite, l'évolution économique, à laquelle on ne s'aurait résister, tend à faire disparaître la petite culture au profit de la moyenne et de la grande cultures.

« Et s'il fallait des preuves de cette évolution, il suffirait de parcourir nos campagnes, notamment de l'Ouest, où l'on rencontre la ferme moyenne de 30 à 50 hectares, qui a été formée il y a dix, vingt ou trente ans par quatre ou cinq bordages ou closeries qui composaient le village aujourd'hui disparu. »

des campagnes, par suite aussi de l'habitude de boire qui a ruiné beaucoup de petits propriétaires, dont les enfants sont aujourd'hui domestiques.

C'est alors que se sont formées les fermes actuelles. Les plus grandes n'ont pas plus de 60 hectares ; leur superficie moyenne est de 20 à 30.

Les conditions de cette moyenne culture sont rien moins que brillantes, par suite de la dispersion des parcelles, de l'insuffisance des capitaux, de l'absence de crédit, du manque de connaissances professionnelles des fermiers.

« Pourtant — ajoute Meyer — on n'abandonne pas la région. Etant d'une exploitation difficile, cette terre, qui est bonne, se loue pour rien. Le fait qu'elle se prête à la fois au labour et à l'élevage, à plusieurs sortes d'élevages, donne une certaine sécurité... C'est uniquement son morcellement et l'abssence de bâtiments appropriés qui font que la culture y est quelque chose de si difficile et de si mal réglé. Le jour où on viendra avec des capitaux acheter de la terre, abattre des haies pour réunir plusieurs champs en un seul, construire des toitures sous lesquelles les bûtes puissent s'abriter, élever des étables et de vastes greniers, on y aura tous les avantages de la grande culture : une régularité du travail infiment plus grande, une production plus abondante. »

En somme, pour ce qui concerne les cultures ordinaires, il est impossible de soutenir qu'à travail

égal, la petite culture ne soit pas décidément inférieure à la grande.

Tous ceux qui font la comparaison entre les fermes de l'agriculture industrialisée et les petites exploitations que font valoir les paysans, propriétaires ou locataires, proclament la supériorité des premières. Et, cependant, dans beaucoup de régions, le nombre des grosses fermes diminue ; les petites exploitations deviennent plus nombreuses ; les cultures se morcellent de plus en plus.

A quelles causes nous faut-il attribuer cet arrêt de développement, ou même cette régression partielle de la grande culture capitaliste ? C'est ce que nous allons rechercher.

§ 2. — Les obstacles au développement de la grande culture

Il est aisément explicable que, dans certaines régions, la grande culture, malgré les avantages qu'elle présente, soit dans l'impossibilité de prendre la place des petites exploitations :

«... Ce sont des régions coupées à petites distances par une alternance de coteaux et de vallées étroites, de petits prés, de terres bordées de haies, de vignes attachées au rocher en minces parcelles, de jardins maraîchers, etc. Non seulement la grande propriété ne pourrait s'y étendre, mais la terre ne

saurait y donner toute sa valeur que grâce aux soins minutieux du propriétaire travaillant son petit bien avec amour, grattant la vigne pendant la matinée et piochant le soir ses pommes de terre, ne laissant pas un mètre de bonne terre inemployé (i). »

Pour que la grande culture, ait chances de l'emporter sur la petite, il faut des plaines comme la Beauce, la Hesbaye, le comté de Norfolk, où il n'existe pas d'obstacles naturels à son extension.

D'autre part, alors même qu'il n'y a pas d'obstacles naturels au développement des grandes entreprises agricoles, leur création, dans les vieux pays, peut se heurter à des obstacles économiques.

S'il est facile de morceler un domaine, rien n'est plus difficile, en général, que d'en constituer un, aux dépens de petites propriétés.

« Les mariages — dit Flour de Saint-Genis (2) — recomposent les fortunes, mais non les domaines... Un hectare de terre valait 1.000 francs dans une propriété de deux cents hectares ; il en vaut 3.000 pour le paysan qui n'en possède qu'un. Qu'un propriétaire voisin fasse des offres pour l'acquérir, il ne l'obtiendra qu'à la condition de le payer deux et trois fois sa valeur. C'est ce qu'on exprime par cette formule spirituelle : « Si vous ne possédez rien, vous

1. DeCoutenson. « L'évolution de la propriété rurale Revue de Paris, 15 mars 1907, p. 324.

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