‹ Le socialisme agraire; ou, Le collectivisme et l'évolution agricoleChapitre 29 sur 96 · et 1894 167.2 — 1895 et · texte numérisé non relu

et 1894 167.2 — 1895 et

Ce n'est donc qu'assez longtemps après la période du plus grand allongement des chemins de fer que l'exportation du maïs se relève brusquement et a. grâce encore à nos machines, à l'invention de la moissonneuse-lieuse spéciale pour maïs et de l'égreneuse à vapeur pour maïs ».

Assurément, il y aurait exagération à prétendre expliquer toute la crise agricole par le développement du machinisme et de la grande culture extensive avec un personnel restreint et un outillage perfectionné.

On a fait observer, avec raison, que l'agriculture de nos pays souffre, ou a souffert au moins autant

de la concurrence des paysans de l'Inde ou de la Russie, obligés de vendre leur récolte à tout prix, pour payer leurs impôts, que de la concurrence des fermiers capitalistes du Manitoba ou du wbeat belt américain.

Mais il n\-n reste pas moins que l'une des principales sources de la crise- agricole a été, plus encore que la facilité croissante des communications, le développement du machinisme dans les pays neufs.

Or, c'est un fait bien connu que la crise a bien plus durement atteint la grande culture capitaliste que la culture des paysans.

Nous savons, en effet, que ces derniers, pour la plupart, produisent en majeure partie pour leur consommation personnelle. Aussi sont-ils peu sensibles aux fluctuations des prix.

Le fermier capitaliste, au contraire, ne peut vivre que s'il vend ses produits à un prix rémunérateur. Aussi la dépression des prix a-t-elle affecté surtout la grande culture. Elle a mis à néant les profits des fermiers. Elle a contraint au bout de quelques années les propriétaires fonciers à abaisser leurs prétentions. Et. si elle n'a pas eu grande influence sur le taux nominal des salaires, — déjà trop réduits, pour qu'il soit possible de les réduire encore — elle a contribué largement à l'exode rural, en diminuant la demande de bras.

C'est ce que constatait, par exemple, en 1894. nu moment où la crise agricole battait son plein, un agro-

nome belge, Leplae, pour la région de Furncs Ambacht :

« Il y a dans nos campagnes beaucoup de misères, causées non par le coût des denrées, mais par le manque de travail. Cela n'a rien d'étonnant car le cultivateur, réduit aux abois, cherche tout naturellement à payer le moins d'ouvriers possible et se garde bien d'entreprendre un travail aussi longtemps qu'il lui est pratiquement possible de le différer.

« ...La situation au point de vue des heures de travail se résume dans cette phrase que nous entendons répéter partout par les ouvriers : De bœren doen niets meer doen, omdat ^ij niet meer hunnen. «Les fermiers ne font rien faire, parce qu'ils n'ont plus de quoi. »(i).

Depuis que ces lignes ont été écrites, la situation des campagnes s'est modifiée profondément.

Dans certaines régions, les fermiers, incapables de réagir, ont renoncé à la lutte et il s'est produit une véritable régression de la culture, au profit des pâturages et des reboisements.

Il y a certains comtés de l'Angleterre, où une notable partie des terres labourables a été transformée en territoires de chasse.

Ailleurs, au contraire, les cultivateurs se sont tirés d'affaire en faisant de l'élevage, en produisant du lait, du beurre, de la viande, des fruits et des plantes

i. Vandervelde. V exode rural et le retour aux champs, p. 99. Paris, Alcan, 1903.

industrielles, au lieu de produire du froment et d'autres céréales.

Grâce à cette transformation des cultures, la prospérité paraît revenir dans les campagnes. La valeur locative et vénale des terres tend à se relever. Demazy constatait récemment, dans les Annales de Gembloux que les fermes sont de nouveau très recherchées.

Il est difficile de prévoir, dès à présent, quelles seront les conséquences de ce retour de prospérité.

Une chose est indéniable, cependant, c'est que les débuts de la transformation culturale déterminée par la mévente des céréales ont été plutôt favorables aux petites et moyennes exploitations.

Pour la production du blé, en effet, la supériorité de la grande culture est incontestable. Mais nous avons vu qu'il en est autrement pour des cultures où la main-d'œuvre joue un rôle plus considérable et ou le travail salarié est qualitativement inférieur à celui des producteurs travaillant pour leur compte.

C'était une raison suffisante, déjà, pour que, dans certaines régions, on constate une tendance à la division des fermes et au remplacement des ouvriers agricoles, par de petits cultivateurs, travaillant avec les seuls membres de leur famille.

Mais cette tendance s'est accentuée depuis que l'essor industriel de nos dernières années a opéré un

1. Demazy. « Le propriétaire devant sa ferme recherchée ». Annales de Gembroux, i*rjuin 1907.

véritable drainage des forces de travail agricole, au profit des agglomérations urbaines et des centres industriels.

II. — La concurrence de V industrie. — Le développement de l'agricultnre capitaliste se heurte actuellement à l'obstacle que rencontra naguère le développement de la grande industrie: la difficulté pour les chefs d'entreprise de recruter la main-d'œuvre dont ils ont besoin.

Aussi longtemps qu'il y a des terres libres, que la masse de la population rurale se compose de propriétaires ou de tenanciers perpétuels, les travailleurs ne se soucient guère de se mettre au service d 'autrui, alors qu'ils ont la faculté de s'établir pour leur compte.

Pour que l'industrie de fabrique, par exemple, pût trouver des ouvriers, dans l'Angleterre du xvnie siècle, il fallut que l'accaparement du sol par les lanrflords créât un prolétariat sans feu ni lieu, n'ayant d'autre alternative que la misère ou le travail à l'usine (i).

Mais, aujourd'hui, la situation est exactement l'inverse de ce qu'elle était alors. Les industries et les métiers urbains jouent, à l'égard de l'agriculture capitaliste le même rôle que, jadis, les terres libres et les

i. V. Mantoux. La révolution industrielle au XVUL sûclc,p. 426 et p. 147 et suiv. Paris, Cornély, 1906.

propriétés paysannes à l'égard du capitalisme industriel.

Pour le paysan propriétaire, l'usine était la servitude. Pour le journalier et le valet de ferme elle est, au contraire, un moyen d'échapper à la servitude plus pénible de la vie rurale.

Il semble bien, en effet, que ce n'est pas, ou ce n'est pas uniquement, la différence des salaires qui détermine l'exode des ouvriers agricoles.

Dans une note publiée par Economie Journal, en septembre 1905, Clarke, un ancien ouvrier de ferme, déclarait que, somme toute, les travailleurs agricoles, qui peuvent élever un porc, produire leurs légumes, louer une maison à très bas prix, ne se trouvent pas dans une situation matérielle sensiblement inférieure à celle des ouvriers urbains.

Seulement « pour un garçon qui a quitté l'école, la vie de la ferme ne comporte aucune fixité dans les heures de travail. Il n'est jamais son propre maître. Loué par un fermier à l'année pour soigner ses chevaux, sa vie tout entière se passe à travailler, à manger et à dormir. On compte qu'il sera debout à quatre heures du matin et ses occupations régulières ne cessent qu'à sept heures du soir. Après qu'il a soupe, il doit songer à se mettre au lit pour ne pas être endormi quand les quatre heures sonneront. Il ne peut quitter la ferme pour un jour sans demander la permission. Il n'a jamais un dimanche libre de travail et il doit toujours être rentré à l'heure fixe le diman-

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chc soir. Ce n'est pas de son salaire qu'il se plaint. Il profère simplement une existence qui comporte un peu moins d'esclavage. Et la même chose est vraie de tous les ouvriers de ferme, sauf le journalier qui a généralement les soirs et les dimanches pour lui(i). »

Que ces causes morales agissent seules, ou, ce qui nous paraît plus probable, que l'appât d'un salaire plus élevé, au moins en apparence, vienne s'y joindre, un fait est certain c'est que, partout où des usines se créent, où des voies ferrées s'établissent, où des carrières et des mines sont mises en exploitation, des salariés de l'agriculture désertent les fermes pour entrer au chemin de fer ou s'engager dans les établissements industriels.

De plus, nombre de jeunes gens et, surtout, de jeunes filles préfèrent être domestiques que servantes ni valets de ferme.

Cet abandon du travail des champs affecte, d'ailleurs, des formes très diverses.

Tantôt nous voyons des ouvriers agricoles quitter le village qu'ils habitent et s établir, temporairement ou à demeure, dans les agglomérations industrielles et urbaines. Tantôt, au contraire, il continuent à habiter leur commune d'origine, mais se rendent tous les jours, ou toutes les semaines, à pied, à bicyclette, en chemin de fer, dans la localité où ils travaillent.

i. Tbefarm labourer as the is. Economie Journal, septembre 1905.

Au point de vue de la société, en général, il n'est naturellement pas indifférent que ce soit l'une ou l'autre de ces formes d'émigration interne qui domine.

En France, par exemple, les ouvriers ou les fils de petits cultivateurs, qui abandonnent l'agriculture, cessent, le plus souvent, d'habiter la campagne. Les trains ouvriers ne jouent qu'un rôle secondaire. Les villes sont, en général, trop clairsemées pour que les travailleurs ruraux puissent s'y rendre tous lesjours. Aussi le passage du travail agricole au travail industriel, coïncidant avec une faible natalité, a le plus souvent pour conséquence une véritable dépopulation des campagnes.

C'est ainsi que de 1881 à 1901 la population a diminué dans 57 départements sur 87.

En Belgique, au contraire, beaucoup d'ouvriers qui désertent le travail des fermes continuent à vivre à la campagne. Comme les villes sont très nombreuses, les distances à parcourir pour s'y rendre sont généralement courtes. D'autre part, grâce à l'exploitation par l'Etat, les prix de transports par chemin de fer, pour les ouvriers abonnés à la semaine, sont extrêmement bas. Aussi peut-on dire que les campagnes, dans la plupart des provinces, ne forment qu'une banlieue ininterrompue, dont les habitants peuvent travailler en ville, tout en conservant leur ancien domicile.

Dans ces conditions, il est possible que la popula-

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tion agricole diminue tandis que la population rurale continue à s'accroître.

Mais, au point de vue des fermiers, en quête de main-d'œuvre, le résultat est identique : leurs doléances au sujet de la rareté et de la cherté de la maind'œuvre sont aussi vives dans les campagnes populeuses de la Belgique, que dans les villages désertés de la France ou de l'Angleterre.

Les monographies régionales publiées par les agronomes de l'Etat belge nous apportent, à cet égard, des témoignages concordant pour toutes les parties du pays.

Seule, la Campine, où les chemins de fer sont rares et l'industrie récemment introduite, fait encore exception : « Le recrutement des domestiques n'offre guère de difficultés, sauf à proximité des régions industrielles. » (i).

En Ardenne, le nombre des domestiques ne varie guère, mais celui des ouvriers à la journée va toujours diminuant. Dans la région Jurassique (Luxembourg méridional) « les journaliers deviennent de plus en plus rares ; ils s'en vont vers les établissements industriels qui, plus prospères que l'agriculture peuvent mieux rémunérer les travailleurs » (2). Dans le Coudro^ « l'ouvrier agricole a une tendance toujours plus prononcée à chercher du travail dans les

1. Monographie régionale de la Campine, 1900-1901. (Publications du Ministère de l'Agriculture).

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