‹ Le socialisme agraire; ou, Le collectivisme et l'évolution agricoleChapitre 32 sur 96 · Monographie de la région sablonneuse des Flandres · texte numérisé non relu

Monographie de la région sablonneuse des Flandres

lctte du houblon et du lin, du binage et de l'arrachage des betteraves, des troupes de travailleurs étrangers à la localité.

Mais, en dépit de ces expédients, le développement de l'industrie crée une pénurie de main-d'œuvre agricole, qui fait une situation très difficile aux exploitations de la grande culture. Alors que la concurrence des pays neufs agit d'une manière défavorable sur les prix de vente, la concurrence de l'industrie, en raréfiant et en renchérissant la main-d'œuvre, agit, plus défavorablement encore, sur leur prix de revient.

Seules les exploitations qui ne recourent pas ou ne recourent qu'exceptionnellement au travail salarié, échappent à cette influence.

Aussi n'est-il pas étonnant que dans certaines régions où la pénurie de main-d'œuvre se fait particulièrement sentir, les petites et les moyennes exploitations gagnent du terrain sur les grandes. Ce n'est pas qu'elles leur soient techniquement supérieures. Le contraire reste vrai. Mais les ouvriers sont rares. L'existence des grosses fermes se trouve compromise par la pénurie et la cherté de la main-d'œuvre. Le développement des entreprises capitalistes dans l'industrie entrave le développement des entreprises capitalistes dans l'agriculture.

C'est ce que nous expliquait, il y a trois ou quatre ans, un fermier de la Hesbaye, qui, depuis, a renoncé

à la culture parce qu'il ne la trouvait pas suffisamment rémunératrice.

« La raréfaction de la main-d'œuvre — disait-il — s'accentue constamment, surtout en ce qui concerne les domestiques de ferme. J'ai, pour ma part, l'intention de renoncer à tenir des vaches laitières parce que je ne parviens plus à trouver des servantes pour les traire. Les femmes consentent bien encore à travailler dans les champs, mais elles se refusent à servir. Les hommes, de leur côté, vont, de plus en plus, travailler dans les centres industriels. La perspective de gagner des salaires plus élevés constitue la cause principale de leur exode. Cependant, chez mon oncle, M. H..., fermier à Gembloux, les ouvriers agricoles quittent la ferme pour la corderic, où ils ne sont pas mieux payés, mais où ils trouvent le travail moins rude.

« Par suite des difficultés de recrutement de la main-d'œuvre, il devient à peu près impossible à un fermier ordinaire de gagner de l'argent, s'il ne trouve pas des auxiliaires parmi les membres de sa famille.

« Seules les catégories suivantes se trouvent dans des conditions relativement favorables :

« i° Les fermiers propriétaires, lorsqu'ils disposent d'un capital suffisant, parce que, n'ayant pas à payer de fermage, ils ont, à défaut de propriété, la rente du sol qu'ils cultivent ;

« 2° Les fermiers qui occupent depuis longtemps la même ferme, avec l'assurance de la conserver aussi

longtemps qu'ils voudront, parce qu'à l'époque où l'agriculture était prospère, ils ont pu faire des améliorations telles que leurs rendements dépassent de beaucoup ceux des autres fermiers ; ces cultivateurs sont l'exception ;

«30 Enfin — et c'est la catégorie la plus nombreuse — les fermiers qui travaillent eux-mêmes et font travailler les membres de leur famille. Ils disposent ainsi d'une main-d'œuvre suffisante pour se passer à peu près complètement d'auxiliaires salariés. Aussi bénéficient-ils de la différence entre le salaire qu'ils devraient payer à leurs ouvriers et Le coût d'existence des membres de leur famille. Or, cette différence est considérable quand le fermier et les siens se contentent de vivre, assez misérablement, des produits de la terre et des trois ou quatre cochons que l'on engraisse pendant l'année. A force de réductions du standard oflife, cette catégorie de cultivateurs parvient à mettre quelque chose de côté. »

Il est vrai qu'à l'époque où ce témoignage a été recueilli, rien ne faisait encore prévoir que les prix des produits agricoles allaient tendre vers la hausse et l'agriculture entrer dans une phase plus prospère.

Mais si, comme nous l'avons vu, les fermiers, actuellement, font de meilleures affaires. les difficultés de recrutement des ouvriers agricoles n'en persistent pas moins et, à ce point de vue, les exploitations familiales conservent un avantage sur les exploitations qui emploient des salariés.

III. — Les inconvénients du mode de production capitaliste. — Ce ne sont pas seulement des faits extrinsèques, comme la concurrence des pays neufs et la concurrence de l'industrie qui expliquent l'arrêt de développement ou même le recul de la grande culture dans beaucoup de régions.

Il ne faut pas oublier, en outre, que — sauf des exceptions actuellement peu nombreuses — la grande culture n'existe que sous la forme capitaliste et que, par conséquent, les avantages de l'exploitation en grand se trouvent plus ou moins neutralisés par des inconvénients qui résultent, au point de vue de la production même, du divorce de la propriété et du travail.

Dans une entreprise agricole où existe la différenciation classique du propriétaire foncier, du fermier capitaliste et des travailleurs salariés, la seule personne qui ait pleinement intérêt à ce que la production soit portée au maximum, c'est — précisément celle qui ne participe pas à la production : le propriétaire foncier.

Chez les producteurs, au contraire — aussi bien chez le fermier que chez les ouvriers — il existe des motifs d'agir, ou plutôt de ne pas agir, qui vont directement à rencontre des intérêts de la production.

C'est l'évidence même, aussi bien pour les valets de ferme que pour les journaliers, lorsqu'il ne travaillent pas aux pièces. N'ayant aucune part dans les

profits de l'entreprise, ils travaillent, le plus souvent, tout juste ce qu'il faut pour éviter des remontrances.

A ce point de vue, l'agriculture ne se distingue de l'industrie que par les difficultés plus grandes de la surveillance.

Mais, contrairement à ce qui se passe dans l'industrie, où la propriété de l'emplacement n'a qu'une importance secondaire, les intérêts du chef même de l'entreprise agricole ne coïncident pas avec ceux de la production.

Certes, en tant que capitaliste, le fermier a un intérêt personnel à faire les meilleures récoltes possibles. Mais ce n'est pas là nullement une garantie quant à l'exploitation rationnelle du sol.

Par le fait que sa possession est précaire, qu'il est toujours sous la menace, à l'expiration du bail, d'être remplacé par un autre locataire — soit parce que ce dernier fait au propriétaire des offres plus alléchantes, soit parce que le propriétaire cède à des préoccupations personnelles ou politiques — le fermier est naturellement enclin à tirer de la terre tout ce qu'elle peut donner. Après lui le déluge. Peu lui importe, s'il parvient à gagner de l'argent, que les procédés auxquels il a recours aboutissent finalement à l'épuisement du sol.

Il n'a donc pas intérêt à ménager (a terre. Bien moins encore a-t-il intérêt à réaliser des améliorations

permanentes, qui ne profiteraient, en dernière analyse, qu'au propriétaire du fonds.

En effet, dans les pays où une législation spéciale ne donne pas à l'occupant des garanties à cet égard, ces améliorations, en augmentant la valeur de la ferme, seraient un motif pour réclamer à la fin du bail un prix de location plus élevé.

Aussi tous les agronomes sont d'accord pour constater que, à ce point de vue, le système du faire valoir indirect présente de graves défauts.

« Les praticiens savent parfaitement — dit Piret (i) — que, dans le mode d'exploitation des terres par fermage, il faut distinguer deux périodes bien caractérisées : une période d'amélioration et une période d'épuisement ou de détérioration. Pendant la première, qui se présente au commencement du bail, le cultivateur ameublit, nettoie et fertilise les terres, négligées sous tous les rapports, que lui a abandonnées son prédécesseur. Cette période dure au moins trois ans, dans le cas de l'assolement triennal parce que c'est seulement après trois années écoulées que toutes les parcelles de la ferme auront passé par la sole, jachère morte ou cultivée, et qu'elles auront pu être ameublées, nettoyées, fertilisées, remises, en un mot, en bon état de production. Pendant cette période, les produits ne remboursent généralement pas les avances des cultivateurs avec un excédent

i. Piret. Traité d'économie rurale, II, p. 20.

convenable pour bénéfice Ce n'est que pendant la dernière période de son bail, quand le cultivateur prend le plus possible à la terre et qu'il lui rend le moins possible, qu'il rentre dans les avances extraordinaires qu'il a dû faire au commencement de son bail. Entre ces deux périodes de culture complètement opposées, il y a ordinairement une période intermédiaire du culture stationnaire, pendant laquelle le cultivateur se borne à jouir des avances faites, tout en maintenant le bon état du sol. »

Ce sont là des inconvénients graves. Ils comptent parmi les plus sérieux obstacles à la réalisation d'une agriculture rationnelle.

Remarquons, cependant, que ces inconvénients ne sont pas limités à la grande culture. Ils existent aussi bien pour les cultivateurs parcellaires de l'Irlande et des Flandres, que pour les gros fermiers de la Beauce ou de la Hesbaye. Ils expliquent, dans une certaine mesure, la survivance des propriétés paysannes. Ils ne peuvent expliquer le développement des petites exploitations par locataires aux dépens des grandes.

En revanche, c'est la grande culture seule qui souffre des inconvénients que présente, au point de vue de la production du travail, le système du salariat.

Qu'il s'agisse, en effet, de l'industrie ou de l'agriculture, on est généralement d'accord pour recon

naître que l'une des taies fondamentales du mode de production capitaliste, c'est l'absence complète

d'intérêt de l'immense majorité des travailleurs à la prospérité des entreprises.

Mais, dans la plupart des branches de l'industrie proprement dite, la division du travail, l'emploi des machines, la combinaison des forces ouvrières présentent de tels avantages que, malgré tout, de grandes exploitations ont une incontestable supériorité.

Dans l'agriculture, au contraire, les avantages de la production en grand sont moins décisifs et, d'autre part, les inconvénients du salariat sont portés au maximum.

Tout d'abord, il ne faut pas oublier que les ouvriers qui restent aux champs sont, en général, les plus faibles, les plus vieux, les plus indolents, ceux qui n'ont pas l'énergie ou l'habileté nécessaires pour trouver un emploi dans l'industrie. Dans l'enquête de Ridder Haggard sur l'Angleterre rurale, les fermiers se plaignent à l'envi de n'avoir que le rebut de la classe ouvrière (i).

D'autre part, la nature même des exploitations agricoles rend leur surveillance difficile. Le maître ne peut pas être partout. Les distances à parcourir, la diversité des travaux, le passage fréquent d'un local ou d'un travail à un autre laissent une marge considérable à la paresse et à la flânerie.

Aussi n'est-il pas contestable que le travail des

i. Ridder Haggard. Rural England, II, 395,398,404, 431, 436. 449, 459, 473, 475, 482 et 4*3.

domestiques de ferme et des journaliers soit beaucoup moins intensif que celui des petits cultivateurs travaillant pour leur compte.

« Une preuve convaincante de l'activité au travail des petits cultivateurs, propriétaires ou fermiers — dit Piret (i) — c'est que les journaliers qui travaillent pour eux exigent un salaire plus élevé que pour travailler pour les cultivateurs qui ne prennent pas part, si ce n'est qu'exceptionnellement, aux travaux manuels. Selon dcGasparin,« le prix que les ouvriers exigent pour les journées faites à côté des travailleurs propriétaires (nous croyons pouvoir ajouter : ou fermiers), en suivant son impulsion et en accomplissant le même travail, est à celui des journaliers ordinaires comme 14 : 10 et ils ne s'engageraient pas à le continuer longtemps, ce qui prouve qu'ils dépassent généralement les forces qu'ils peuvent déployer sans s'épuiser. Dans d'autres circonstances, nous avons vu souvent des petits cultivateurs nourrir leurs ouvriers et leur payer le même salaire que celui gagné par les ouvriers non nourris, mais travaillant pour des cultivateurs ne prenant part, si ce n'est qu'exceptionnellement, aux travaux manuels. Beaucoup de journaliers ne veulent pas travailler pour les petits cultivateurs parce que ceux-ci les surmènent. »

Bref, il arrive, le plus souvent, que les petits cultivateurs travaillent trop — ils s'épuisent — et que

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