‹ Le socialisme agraire; ou, Le collectivisme et l'évolution agricoleChapitre 34 sur 96 · Méline. Le retour a la terre · texte numérisé non relu

Méline. Le retour a la terre

mes exploitées industriellement ne sont pas en voie de supplanter les exploitations familiales des petits cultivateurs.

Seulement ce n'est pas un motif pour en conclure, comme le fait David, que, dans les pays précisément où l'évolution du capitalisme est la plus plus avancée, le morcellement progressif des cultures soit destiné à aboutir à l'élimination des grandes fermes.

Dans l'état actuel des choses, il y a plutôt une sorte de division du travail entre les grandes et les petites exploitations.

La petite culture l'emporte généralement sur la grande, quand les travaux à exécuter exigent plus de main-d'œuvre que de capital; elle reste, au contraire, en état d'infériorité quand c'est le contraire qui se produit.

11 y a quelques années, déjà, dans son Cours d'Economie rurale, Lecouteux faisait, avec beaucoup de clarté, la part de l'une et de l'autre.

« L'avenir de la grande culture — écrivait-il — c'est surtout la production des grains, des fourrages et des bestiaux ; l'exploitation du sol par le boisement, l'engazonnement, par la charrue, par les machines ; c'est l'utilisation de toutes les terres qui manquent de bras pour être mises en valeur et qui forment, au milieu de notre civilisation, le sol inculte et insuffisamment habité des landes, des steppes et des pays de marais ou d'étangs insalubres.

«L'avenir de la petite culture c'est surtout la produc-

tion des plantes qui réclament le secours de la maind'œuvre, c'est-à-dire des plantes industrielles, des vignes, des mûriers, des arbres fruitiers, des plantes semi-horticoles, qui marquent la transition entre la végétation de plein champ et celle de nos vergers et de nos jardins; c'est l'utilisation des terrains en pente que ne pourrait labourer la charrue ; c'est la mise en valeur de terrains tellement exposés au soleil que les plantes herbacées n'y sont pas possibles ; c'est la mise en rapport de certains pays de montagnes, où la population condensée s'adonne à l'industrie pastorale des beurres et des fromages, associée à la culture des grains et des pommes de terre, ou bien encore combine les travaux agricoles avec des industries comme l'horlogerie, la saboterie, la vannerie, etc.; c'est enfin l'emploi des terres en période jardinière, qui ne remboursent les frais de production qu'à condition d'être convertis en récoltes industrielles ou horticoles. » t

Bref, à la grande culture, les défrichements, les boisements, l'élevage en grand, la production par masses ; à la petite culture, le jardinage, la production des légumes, des fruits et, en général, de ce qui exige, avant tout, une main d'œuvre patiente et des soins assidus.

Mais si le domaine de la petite culture reste étendu, s'il tend même à prendre plus d'extension dans les régions que le développement des populations urbaines translorme en de véritables jardins, il faudrait

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bien se garder d'en conclure que, dans ces régions, les petits cultivateurs puissent, plus facilement qu'ailleurs, devenir propriétaires du sol.

C'est précisément le contraire qui est vrai.

Nulle part le faire valoir indirect n'est plus répandu qu'aux environs des villes, ou bien dans les campagnes surpeuplées des Flandres et de la terra di lavoro, aux environs de Naples, où le haut prix de la terre est un obstacle permanent à l'acquisition de la propriété par les travailleurs du sol. Il va sans dire que, dans ces régions, on ne pourrait songer à la socialisation des moyens de travail qui appartiennent individuellement aux fermiers locataires, mais, pour ce qui est de la terre elle-même, l'appropriation collective est parfaitement concevable; elle apparaît même comme le seul moyen de rendre les travailleurs propriétaires du sol.

Nous sommes maintenant en mesure de répondre aux trois questions qui ont été posées au début de cette étude.

Tout d'abord il est certain que V agriculture tend à s'industrialiser et à se commercialiser. Les cultivateurs produisent de plus en plus, pour le marché. L'économie d'argent se substitue à l'économie naturelle. L'échange en nature, les redevances et les salaires en nature font place à la vente, aux fermages

et aux salaires en argent. Toutefois cette transformation est beaucoup moins complète que dans l'industrie. Elle est fort peu avancée dans certaines régions, où les formes archaïques de l'échange et de la production résistent tenacement à l'action du capitalisme. Ailleurs même nous trouvons des survivances nombreuses de l'ancien état de choses et il semble que, maintes fois, la crise agricole ait eu pour résultat de leur donner un regain dévie. C'est ainsi que, dans beaucoup de régions, le métayage a regagné du terrain depuis trente ans. D'autre part, les fermiers, pour retenir ou attirer la main-d'œuvre, ajoutent, dans certaines localités, de menus avantages en nature au salaire argent : ils prêtent leurs attelages, donnent de la bière ou du cidre, louent à bas prix des maisonnettes.

Mais ces retours, ou ces retours apparents, à des habitudes anciennes, n'empêchent pas que, de plus en plus, l'agriculture se trouve incorporée au mouvement d'ensemble de la production capitaliste et que, par conséquent, la première condition du développement du socialisme agricole se trouve, dès à présent, réalisée, sinon partout, du moins dans une grande partie des campagnes.

Un second fait, d'une importance fondamentale, c'est la scission de la propriété foncière cl du travail agricole .

Antérieurement à la période capitaliste, et. aujourd'hui encore, dans les régions pauvres ou arriérées, le

faire valoir direct est la règle. Tous les paysans ne sont pas propriétaires et libres, mais tous ont un droit réel sur la terre qu'ils cultivent. A partir du moment, au contraire, où la valeur vénale du sol augmente et où les immeubles se trouvent, à peu de chose près, soumis au même régime légal que les meubles, les conditions d'existence de la propriété paysanne deviennent des plus précaires. Tantôt c'est la grande ou la moyenne propriété rentière qui l'absorbe : le faire valoir direct recule, l'exploitation par des métayers ou des fermiers locataires se développe. Tantôt ce sont des charges hypothécaires qui s'accumulent, ne laissant aux paysans que les risques, transférant aux créanciers le plus clair des revenus. Tantôt, enfin, c'est le morcellement qui prend de telles proportions que les paysans, prolétarisés par les partages successoraux, ne peuvent plus vivre qu'en travaillant pour les fermiers d'alentour ou en se livrant à l'un ou l'autre métier industriel.

Cette régression de la propriété paysanne est inégalement avancée, selon les pays.

Nous avons vu qu'il n'y a pour ainsi dire plus de paysans propriétaires en Angleterre où, d'après Fontpertuis, cité par Souchon, les deux tiers du sol sont monopolisés par les plus grands landlords, au nombre de dix mille environ (1).

Ils restent au contraire très nombreux en France,

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