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LA PRODUCTION POUR L'ÉCHANGE

« La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s'annonce comme une immense accumulation de marchandises. »

C'est par ces mots que débute le Capital de Marx et, en effet, le caractère fondamental du régime capitaliste, de l'économie d'argent, par opposition à Y économie naturelle, c'est la production pour le marché sur la base de la division du travail.

Le boulanger, le cordonnier, le tailleur, les artisans, en général, et, à plus forte raison, les ouvriers à domicile ou les ouvriers de fabrique, ne produisent pas pour la satisfaction directe de leurs besoins : ils produisent des choses échangeables contre les marchandises dont ils ont besoin pour se nourrir, se vêtir, entretenir et reproduire leur force de travail. Et, en régime capitaliste, cette séparation entre la production et la satisfaction des besoins est si rigoureuse que, bien souvent, les producteurs ne peuvent se procurer, pour leur consommation, les choses même qu'ils produisent !

Des ouvriers tisserands ou des ouvriers tailleurs

par exemple, peuvent manquer de vêtements, des ouvriers cordonniers n'avoir pas de chaussures.

En Belgique, lors de la discussion du projet de revision de la loi sur les mines (1906^ des députés socialistes essayèrent vainement d'ailleurs, de faire passer un amendement en vertu duquel les ouvriers employés dans les charbonnages auraient droit, chaque année, à deux tonnes de charbon pour leur consommation personnelle: il arrive souvent, en effet, que des familles de mineurs grelottent de froid, pendant la mauvaise saison, à deux pas des gisements houillers où leurs chefs sont occupés.

La production pour l'échange est donc la règle en régime capitaliste. Néanmoins la production pour l'usage est loin d'avoir complètement disparu, même dans les pays les plus industrialisés.

Tantôt elle subsiste comme accessoire d'une occupation principale : c'est le cas, par exemple, pour l'ouvrier de fabrique qui cultive un jardin potager à ses moments perdus, ou bien pour la ménagère qui cuit du pain, confectionne des vêtements ou fait des confitures et d'autres conserves, au lieu de s'adresser à l'épicier, au tailleur ou au boulanger.

Tantôt, au contraire, elle reste la forme dominante de l'activité d'un homme ou d'une famille.

Il en est ainsi, et il doit nécessairement en être ainsi, dans toutes les régions où le faible développement de l'industrie, la difficulté des communications et des transports, l'absence de débouchés font obs-

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tade à la division du travail et rendent impossible, à la fois, toute culture intensive et toute production spécialisée.

C'est ce que Léonce de Lavergne montrait fort bien, dans son Economie rurale de V Angleterre (1857) lorsqu'il opposait la situation florissante de l'agriculture britannique à l'état arriéré de l'agriculture française, tout au moins dans les provinces qui ne subissaient pas l'influence de Paris et des centres industriels du Nord:

« Ce qui caractérise — disait-il — l'économie rurale anglaise, c'est moins la grande culture proprement dite que l'érection de la culture en industrie spéciale et la quantité de capital dont disposent les cultivateurs de profession. Ces deux caractères dérivent l'un et l'autre de l'immense débouché de la population non agricole.

« Si nous nous transportons en France, dans les départements les plus arriérés du Centre et du Midi, où règne le métayage, qu'y trouvons-nous? Une population clairsemée, égale, tout au plus, en moyenne, au tiers de la population anglaise, une tête humaine seulement, au lieu de trois pour deux hectares, et cette population est agricole, à peu près exclusivement; peu ou point de villes, peu ou point d'industrie; le commerce strictement nécessaire pour suffire aux besoins bornés des habitants; les centres de communication étant éloignés, les moyens de communication coûteux et difficiles, les frais de transport absor-

beraient la valeur entière des produits. Le cultivateur ne peut trouver rien ou presque rien à vendre. Pourquoi travaille-t-il? Pour se nourrir, lui et son maître, avec ses produits. Le maître partage avec lui et consomme sa part: si c'est du froment ou du vin, maître et métayer mangent du froment et boivent du vin ; si c'est du seigle, du sarrazin ou des pommes de terre, maître et métayer mangent du seigle, des pommes de terre et du sarrazin. La laine et le chanvre se partagent de même et servent à faire les étoffes grossières dont s'habillent également les deux associés. S'il reste quelques moutons mal engraissés dans les chaumes, quelques cochons nourris de débris, quelques veaux élevés à grand'peine par des vaches exténuées de travail et dont on leur . dispute le lait, on les vend pour payer l'impôt » (i).

Il va sans dire que, depuis un demi-siècle, cette situation s'est profondément modifiée grâce au développement des routes, des chemins de fer, des lignes de navigation, qui permettent, par exemple, aux cultivateurs de la Rivière ou du Comtat Venaissin d'envoyer leurs fleurs, leurs fruits ou leurs légumes sur les marchés de Paris, de Londres ou de Manchester.

Néanmoins ce serait une erreur de croire que la production pour l'usage ne continue pas à jouer un

1. Léonce DE LavERGNE, Economie rurale de l'Angleterre, p. i8o, Paris, 1887.

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rôle important, spécialement pour ce qui concerne la culture des céréales.

Ainsi que le fait remarquer Flour de Saint-Genis(i), le blé, comme produit alimentaire, intéresse toutes les régions de France, car la consommation de pain y est plus forte que dans n'importe quelle autre partie de l'Europe ; mais le blé, comme objet dechange, doit être considéré tout autrement. Les gros fermiers de la Beauce, de la Brie, de la Picardie concentrent à peu près tout le commerce des céréales ; la très nombreuse classe des petits propriétaires qui cultivent eux-mêmes et qui consomment personnellement leurs récoltes ou les échangent contre d'autres denrées dans un rayon limité, est hors de cause ; il leur importe même assez peu que le blé soit cher ou bon marché, puisqu'ils ne le vendent pas et le réservent pour leur usage.

Mais si cette classe de cultivateurs ne vend pas son blé, tout au moins doit-elle vendre quelque chose — du vin, du bétail, du beurre, des œufs — pour se procurer de l'argent ; et, à mesure que le régime capitaliste se développe, ces opérations de vente se font nécessairement plus nombreuses, soit que les paysans y aient avantage, soit qu'ils s'y trouvent contraints par leurs obligations vis-à-vis du fisc.

C'est le second motif qui joue le principal rôle,

i. Flour de Saint-Genis. La propriété rurale en'^ France , p. 2. Paris. Colin, 1902.

aussi longtemps que l'industrie n'occupe pas une grande partie de la population,

L'Etat moderne, en effet, exige de tous les citoyens une participation plus ou moins forte aux dépenses publiques. Ne fut-ce que pour payer leurs impôts, les cultivateurs doivent avoir de l'argent, et', pour se procurer cet argent, ils ont recours à des moyens qui diffèrent avec l'importance de leur exploitation et la nature du milieu social dans lequel ils vivent.

Les uns vont faire des journées chez les fermiers de leur voisinage. D'autres se spécialisent en exerçant une petite industrie, qui tend à devenir leur occupation principale. D'autres, au contraire, développent leur protection agricole, ou l'une des branches de leur production agricole, afin de produire un excédent pour le marché.

Mais, dans tous les cas, c'est le fisc qui absorbe la majeure partie de ces revenus en numéraire.

Il en était ainsi, par exemple, pour les paysans de l'ancienne France.

Dans son livre sur l'Agriculture en Limousin au XVlll* siècle, par exemple, Lafarge constate que la propriété rurale devait payer en impôts 35 à 400/0 de son produit net:

« En y ajoutant — dit-il — les 18 à 20 0/0 pris par la dîme et la rente, on peut dire que plus de 50 0/0 et près de 60 0/0 n'allaient pas au propriétaire. Il lui restait environ 500/0. S'il s'agissait d'un métayer, ce sont ces 40 0/0 qu'il fallait partager avec le maître.

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La part de chacun se réduisait à peu de chose, déduction faite de la semence...

«"Ce qui, en général, permettait au cultivateur de vivre, c'est que les récoltes en grains n'étaient pas employées au paiement des impositions : elles servaient uniquementà acquitter les charges en nature et à nourrir les cultivateurs. C'était l'élevage et le commerce de bétail qui procuraient aux populations agricoles l'argent nécessaire au paiement de leurs impositions...

On voit que sous l'ancien régime, la grosse affaire pour le paysan était de trouver l'argent que lui réclamait la fisc. C'est encore le cas en Russie, où une industrie naissante et une agriculture arriérée doivent entretenir une bureaucratie et une armée plus coûteuses que celles de n'importe quelles des grandes et riches nations de l'Europe occidentale.

Mais, dans les pays les plus avancés, cette pression exercée par l'Etat ne constitue plus le facteur principal de la transformation économique des campagnes.

C'est, avant tout, la croissance de l'industrie qui, réagissant sur l'agriculture, tend à réduire au minimum la production pour l'usage et à porter au maximum la production pour rechange.

D'une part, en effet, pour que la population industrielle puisse vivre, il faut que la partie agricole de la population produise plus qu'il n'est nécessaire pour sa propre consommation.

D'autre part, ce qui permet aux agriculteurs de produire ce surplus, c'est ce que l'industrie leur procure, à des prix peu élevés, quantité de choses dont la production absorbait naguère une grande partie de leur temps et de leurs forces.

Au lieu de réparer eux-mêmes leurs outils, de tisser leur drap, de tanner leur cuir, ils s'adressent au forgeron, au tisserand, au cordonnier. Ils commencent par faire avec eux des échanges en nature — ce qui se fait encore dans beaucoup de localités — ; puis, à mesure que les moyens de communication se développent, que la demande de produits agricoles s'accroît, que le numéraire devient plus abondant, ils achètent des instruments perfectionnés, des engrais chimiques, delà nourriture pour leur bétail, et renonçant à la plupart des travaux accessoires qui les occupaient jadis, ils intensifient leur culture et augmentent leur production pour la vente.

C'est ainsi que, peu à peu, la production agricole s'incorpore dans l'ensemble de la production capitaliste :

« De nos jours — dit Bûcher (i) — même dans la ferme la plus écartée d'un paysan, il n'est plus un sac de froment qui ne soit produit, sans se rattacher à l'ensemble de la création économique. Même s'il est consommé dans la maison du producteur, une

1. Bûcher, Etudes historiques d'économie politique. Trad. Hausay. Paris, Alcan, 1901 .

bonne partie, cependant, des moyens de production (charrue, faux, machine à battre, engrais artificiels, bêtes de trait, etc.) sont acquis par suite de la circulation des biens, et la consommation personnelle ellemême n'a lieu que si elle paraît économique d'après la situation du marché. Chaque sac de froment est donc rattaché par un fil solide, au tissu vaste et ingénieux de la circulation économique. »

En somme, toutes les influences dérivant du régime capitaliste, se combinent pour inciter le paysan, ou pour le contraindre, à vendre une plus grande partie des choses qu'il produit et à acheter une plus grande partie des choses qu'il consomme.

Il en arrive même, pour payer ses impôts ou son fermage, à acheter du lard d'Amérique, sauf à vendre le lard de ses porcs, ou à manger de la margarine, sauf à porter son beurre au marché; en un mot, il transforme en marchandises ce qu'il produit, sauf à acquérir des produits similaires, mais de qualité inférieure.

Cependant, si avancée que soit, dans certaines régions agricoles, la transformation de l'économie naturelle en économie d'argent, il est bien rare que cette transformation soit complète : alors même que la production pour le ménage ne joue plus qu'un rôle secondaire, nous trouvons de nombreux vestiges de l'ancien état de choses, sous la triple forme de l'échange en nature, des redevances en nature et des salaires en nature.

i° L'échange en nature. — Il va sans dire que l'échange en nature n'est possible que dans un rayon restreint. Dès l'instant où les cultivateurs produisent pour des marchés lointains, pour des clients avec lesquels ils n'ont point de rapports directs, le médium argent devient indispensable.

Néanmoins l'échange en nature continue à jouer un rôle considérable dans les campagnes et dans les bourgs où les paysans écoulent leurs produits.

Même en Hesbaye, la plus avancée en capitalisme de toutes les régions agricoles de Belgique, beaucoup de petits cultivateurs continuent à troquer leur beurre, leurs œufs ou leur avoine, contre les marchandises que leur fournissent les épiciers ou les sociétés coopératives de consommation.

A plus forte raison en est-il de même dans les contrées où le numéraire est plus rare, la circulation des biens moins active.

Les paysans du Valais, par exemple, qui possèdent des vignes sur les coteaux de la vallée du Rhône, et des alpages dans la montagne, portent la plus grande partie de leur vin, de leur beurre ou de leur fromage à des négociants établis dans les localités du bas. Ces derniers, qui tiennent en mains tout le commerce du pays, leur donnent en échange des denrées et des objets que les agriculteurs ne produisent pas eux-mêmes. Mais, d'après ce que l'on nous a rapporté, ils abusent scandaleusement de la difficulté que les paysans ( prouvenl a é< ouït i autremenl

leurs produits : ils surévaluent ce qu'ils donnent ; ils sou s-éval Lient ce qu'ils prennent, et, somme toute, ils pratiquent un véritable truck System, fort analogue en définitive, à celui dont usent certains patrons à l'égard de leurs ouvriers.

2° Les redevances en nature. — Chacun sait que l'un des phénomènes les plus caractéristiques de l'évolution agricole, depuis le début de la période capitaliste, c'est la substitution des fermages en argent aux redevances en nature.

Jadis, la rente était presque toujours fixée et payée en grains ; plus tard, elle fut fixée en grains et payée en argent, d'après les mercuriales des marchés du voisinage ; aujourd'hui,- le prix est presque toujours exprimé en argent (i).

Toutefois, dans les régions où la grande majorité des habitants vit exclusivement de l'agriculture, et, notamment, dans certaines provinces de la France et de l'Italie, nous trouvons encore, à peu près intacte," l'habitude du paiement, ou, plutôt, du partage en nature, entre les métayers et les propriétaires du sol.

i. Cf. Du Bled : Les- transformations de V agriculture, Revue des Deux-Mondes, i«r décembre 1904 et iç juillet 1905. « Il convient de noter, cependant, qu'en sus delà redevance principale, les baux stipulent souvent des redevances en nature qu'on appelle, suivant la région : menus suffrages, faisances, outres, prestations, et qui consistent en charrois, beurre, œufs, fromage, volailles, fruits, pommes de terre, etc. », p. 374.

Certes, le métayage a perdu beaucoup de terrain pendant les trois premiers quarts du xixe siècle. Tandis qu'à la veille de la Révolution, Adam Smith estimait que les 5/6, Arthur Young les 7/8 du sol de la France, étaient cultivés par des métayers (i),la statistique générale de 1892 n'attribuait plus à cette forme d'exploitation que 10 00 à peine de l'étendue du domaine cultivé.

Mais, depuis la crise agricole, les choses ont changé de face. Dans beaucoup de régions, il y a eu un véritable retour vers l'économie naturelle : le fermage a reculé ; le métayage a regagné du terrain.

On peut s'en convaincre en parcourant l'enquête de Merlin sur les conditions particulières du métayage en France (2).

C'est ainsi, par exemple, qu'un propriétaire du Bourbonnais, la terre classique du partage à moitié fruits, constate que le mouvement en faveur de ce mode d'exploitation ne cesse de progresser.

«Dans notre région — dit-il — plus on avance, plus la crise agricole tend à se continuer par la dépréciation du blé. la hausse des salaires et les exigences des travailleurs, plus on sent quels grands services rend le métayage. Avec lui les frais de culture sont diminues, les grèves sont évitées avec toutes les hai-

1. Merlin. Le métayage et la participation aux bénéfices, p. 18. Paris. Rousseau, 1898.

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