‹ Le socialisme agraire; ou, Le collectivisme et l'évolution agricoleChapitre 47 sur 96 · LA DIVISION DES PROPRIÉTÉS ET DES CULTURES · texte numérisé non relu

LA DIVISION DES PROPRIÉTÉS ET DES CULTURES

Plus encore que la diminution numérique des ouvriers agricoles, la multiplication des cotes foncières et le morcellement des cultures passent, aux yeux des conservateurs, pour garantir à tout jamais les campagnes de l'invasion du socialisme.

Nous ne prétendons pas que cette opinion soit en tous points mal fondée.

Dans un pays où la terre appartient à un nombre restreint de propriétaires, mais est cultivée par un très grand nombre de petits tenanciers — c'est le cas de l'Irlande, par exemple, — on peut songer à l'appropriation collective du sol, on ne conçoit guère, pour l'instant, la possibilité de son exploitation par des travailleurs associés.

D'autre part, dans un pays comme la France, où la majorité de la population agricole se compose de petits, ou de très petits propriétaires, ce n'est pas seulement la socialisation des cultures, mais la socialisation intégrale du sol qui se heurterait à de formi-

dables résistances. Aussi voyons-nous les socialistes de toutes nuances — à la seule exception des Colinsiens — proclamer à l'envi leur respect indéfectible pour la propriété paysanne, pour la propriété associée au travail.

Mais, de ce que les paysans tiennent à leur lopin, de ce que des fermiers locataires sont, en général, fort peu enclins à substituer la culture en commun à leur production individualiste, on a tort de conclure que les uns et les autres soient réfractaires à toute espèce de socialisme, à un socialisme même qui ne toucherait qu'aux grands domaines et aux intries qui mettent en œuvre les produits de l'agriculture.

Il faudrait pour cela que leurs intérêts soient en opposition avec ceux du prolétariat agricole.

Or, nous allons voir que ce n'est pas le cas pour la majorité d'entre eux.

Parmi les paysans propriétaires, comme parmi les cultivateurs locataires, il existe une masse énorme de petits exploitants, dont la propriété est tellement insignifiante, dont les fermages sont tellement lourds, que, somme toute, leurs conditions de travail et d'existence ne diffèrent pas sensiblement de celles des prolétaires proprement dits. Souvent même ils vivent moins bien, ils doivent travailler plus que ceux-ci, et, en définitive, ils ont le même intérêt à lutter contre l'exploitation dont ils sont victimes, de la

part des propriétaires fonciers, ou des financiers et des capitalistes.

C'est ce que nous allons montrer, successivement, pour les paysans propriétaires et pour les cultivateurs locataires.

§ 1 . — Les paysans propriétaires

Dans le débat qui eut lieu à la Chambre française, en 1897, sur l'interpellation de Jaurès, relative à la crise agricole, l'un des principaux arguments que l'on opposa à l'éloquent interpellateur fut l'augmentation, depuis un siècle, du nombre des propriétaires fonciers.

Pour autant que les très défectueux relevés des cotes foncières soient utilisables, on peut admettre, en effet, que pendant les trois premiers quarts du xixe siècle, la propriété en France s'est de plus en plus divisée. Par contre, depuis 1883, on constate une certaine diminution du nombre des cotes foncières, mais cette diminution n'est pas très considérable, et, somme toute, il n'en reste pas moins, d'après de Foville, quelque chose comme huit millions de propriétaires fonciers (1).

D'où l'on conclut que l'ordre social actuel est iné-

1 . De Foville, Le Morcellement, p. 67 : « Des calculs assez minutieux ont été entrepris à deux reprises pour déterminer le nombre des propriétaires correspondant en moyenne à 100 cotes, et, d'après ces calculs, le rapport serait tombé de 63 0/0 en 185 1, à 59 en 1879. »

branlable, puisque huit millions d'hommes, ou, plutôt, huit millions de familles, ont une part dans la propriété du sol.

Cette conclusion serait irréprochable si ces huit millions de propriétaires se partageaient à peu près également le sol de la France.

Mais nous savons de reste qu'il n'en est pas ainsi.

Cette grande armée se divise en trois groupes : quelques gros, qui possèdent à peu près la moitié du territoire ; un certain nombre de moyens, dont la majorité, selon toutes apparences, fait travailler des locataires à sa place, et, enfin, une multitude de petits propriétaires, dont beaucoup sont en même temps des salariés et qui forment, en définitive, avec les journaliers et les petits cultivateurs mitoyens ou locataires, l'immense majorité de la population rurale.

C'est donc sur eux, que nous devons porter notre attention, bien plutôt que sur la minorité, relativement faible, des grands et des moyens propriétaires, si nous voulons nous rendre compte des conséquences sociales de la propriété individuelle répartie entre un très grand nombre de petits paysans.

Chacun sait que la plupart des socialistes, à commencer par Marx, n'ont jamais manifesté beaucoup d'enthousiasme pour ce régime de propriété parcellaire.

On se souvient, par exemple, de ce passage célèbre : du Dix-huit brumaire de Louis-Bonaparte :

« Les paysans parcellaires forment une masse énorme. Ils vivent dans la même situation, mais ne sont pas unis par de nombreux rapports. Leur mode de production les isole les uns des autres au lieu de les amener à un commerce réciproque. Cet isolement est encore augmenté par le mauvais état des moyens de communication français et par la pauvreté des campagnards. Leur champ de production, la parcelle, ne permet pas de diviser le travail dans sa culture, interdit l'utilisation de la machine ; on ne trouve ni diversité dans le développement, ni variété dans les talents, ni richesse dans les rapports sociaux. Chaque famille isolée se suffit presque à elle même, produit directement la plus grande partie de ce qu'elle consomme, et obtient ses moyens d'existence plutôt par un échange avec la nature que par son commerce avec la société. D'un côté, la parcelle, avec le paysan et sa famille. A côté, une autre parcelle, un autre paysan, une autre famille. Une soixantaine de ces familles forment un village et une soixantaine de villages un département. Ainsi la grande masse de la nation française est constituée par une simple addition de grandeur de même nom, à peu près de la même façon qu'un sac de pommes de terre » (i).

Plus récemment, dans son livre sur la question agraire, Kautsky tient à peu près le même langage.

I. Marx. La lutte des classes en France. Le dix-huit brumaire de Louis-Bonaparte. Trad. Rémy, p. 346. Paris. Schleirher, 1900.

Il s'attache spécialement à établir qu'au point de vue des paysans eux-mêmes, la propriété est plutôt une nuisance qu'un avantage, car ils ne peuvent la conserver qu'en s'imposant les privations les plus rudes et en fournissant un labeur surhumain. De telle sorte qu'en définitive, leur condition est aussi pénible, souvent même plus pénible que celle des prolétaires proprement dits (1).

On a reproché à Kaustky de n'avoir appuyé ses affirmations, pour ce qui concerne la France, que sur le seul témoignage anonyme d'un Anglais, qu'il cite, sans indication de source.

Ce reproche serait fondé, si l'auteur, écrivant avant tout pour le public allemand, n'avait pas la préoccupation évidente d'emprunter la plupart de ses exemples à l'Allemagne.

Mais, quoi qu'il en soit, puisque la France est le pays type de la propriété paysanne, celui que l'on cite toujours, pour montrer les avantages de la petite propriété, nous avons à nous demander, en tâchant de faire abstraction de toute idée préconçue, si ces avantages sont aussi grands qu'on veut bien le dire et si le régime français, pour valoir mieux, sans doute, que le régime de l'Irlande, de la Sicile, de la Prusse orientale et autres pays de survivances féodales, ne présente pas, lui aussi, pour la collectivité

1. Kautsky. La question agraire, p. 163 et s. Paris, Giard et Brière.

et pour les cultivateurs eux-mêmes, de redoutables inconvénients.

Pour répondre à cette question, nous ne pouvons mieux faire que de recourir au témoignage d'un auteur non suspect, d'un économiste libéral, également opposé aux conceptions socialistes et aux conceptions pessimistes de Leplay, H. Baudrillard, qui consacra les quinze dernières années de sa vie à faire, sur la demande de l'Institut, une vaste enquête sur les Populations agricoles delà France (i).

Cette enquête, malheureusement inachevée, et dont toutes les parties ne sont pas d'égale valeur, porte néanmoins sur plus de la moitié du territoire français : le Nord, l'Ouest, le Midi et, avec plus de détails, la Bretagne et la Normandie.

Or, malgré l'optimisme de Baudrillard, partisan du faire valoir direct et préoccupé de mettre en lumière les progrès réalisés depuis la Révolution, l'impression d'ensemble qui se dégage de son patient et consciencieux travail c'est que, dans la plupart des régions, les petits propriétaires ont tout juste de quoi vivre et que la propriété paysanne n'échappe aux conséquences fâcheuses d'un morcellement excessif que par lu Ziceikinder System, par la limitation systématique du nombre des naissances, principale cause de la dépopulation des campagnes.

1. Baudrillard. Les populations agricoles de la France. Paris, Guillaumin, 1880, 1881, 1888 et 1903.

l8o LE SOCIALISME AGRAIRE

Certes, étant donnée la variété extrême d'un pays comme la France, où, depuis le Languedoc jusqu'à la Flandre, depuis la Bretagne jusqu'au Lyonnais, nous voyons coexister les cultures et les formes de propriété les plus diverses, il serait étonnant que nous ne trouvions pas un certain nombre d'oasis, où la propriété paysanne prospère et où les petits cultivateurs ont un niveau de vie satisfaisant.

C'est le cas, par exemple, dans plusieurs parties du pays normand, et notamment dans la région herbagère de Neufchâtel ; dans la zone des cultures maraîchères ou fruitières de la Bretagne, de l'Anjou, de l'ancien Comtat Venaissin, dans les départements de l'Ile-de-France, qui travaillent pour le marché de Paris, ou bien encore — et il est entendu que cette énumération n'est pas limitative — dans les pays à vignes comme l'Hérault, quand la mévente des vins ne provoque pas de véritables crises de misère comme celle de 1907.

Il suffit, au surplus, de lire le livre de Auge Laribé sur la Viticulture industrielle du Midi, pour se convaincre que, même pendant les années prospères, Baudrillard rie pourrait plus écrire, sur les paysans d'Aigues- Mortes, ce qu'il écrivait en 1893 :

« La prospérité exceptionnelle dont elle (la région d'Arigues Mortes) jouit depuis qu'elle a été régénérée par la création des vignes a fait naître dans la population rurale des exigences dont elle n'avait aucune idée, et qui dépassent sensiblement la moyenne du

LE SOCIALISME AGRAIRE iÔl

reste du département. Le paysan est délicat pour sa nourriture. Bien que la viande soit à des prix élevés, les bouchers en font un grand débit. Il se consomme aussi beaucoup de poissons de mer, et des aliments réputés de luxe naguère, tels que chocolat, fruits frais et secs, confitures, etc. Le café, qui a été mis en usage pour combattre les effets de Linsalubrité du climat est consommé chez le paysan, même par les femmes, trois ou quatre fois par jour. Il est en permanence, au coin du feu, pour être offert aux visiteurs, (i) »

Aujourd'hui que les petits vignerons du Midi subissent durement les conséquences de l'insuffisance de leur capital et de la mauvaise organisation du com merce des vins, ils ne connaissent plus les années grasses.

Faut-il ajouter que la grande majorité des paysans français ne les ont jamais connues et que, dans les pays de morcellement, le lambeau de propriété qu'ils possèdent ne les empêche nullement d'être des prolétaires,et des prolétaires dont la nourriture est insuffisante et le labeur excessif.

Cela est aussi vrai pour les régions arriérées de l'intérieur de la Bretagne, ou les villages à banlieue morcelée du Laonnais,que pour ce jardin de la France qu'est la Touraine.

Ainsi que le constate Baudrillard, le petit proprie-

i. Baudrillard. Les Populations agricoles Je la France, t. IV. Pans. 1893.

Vandn\ cldr il

taire breton se présente plutôt sous les traits d'un travailleur agricole que sous ceux d'un entrepreneur de culture : «Ce travailleur se paie de sa peine en économisant la main-d'œuvre sur le champ qu'il exploite ; il est son propre fermier ; gages et rente se retrouvent ainsi dans son revenu total qui suffit à peine à le faire vivre (i). »

En Laonnais, le pays type de la propriété parcellaire, c'est pis encore :

« Beaucoup de paysans propriétaires — dit Baudrillart — partagent leur temps entre l'exploitation de leur terre et le travail salarié. Ceux qui possèdent quelque propriété, moyenne ou petite, d'une certaine étendue, ont une existence très occupée dans les cas surtout où leurs parcelles sont distantes les unes des autres. On peut dire qu'en de pareils cas, il y a peu de paysans qui travaillent autant que ceux du Laonnais et on peut le dire généralement du département de l'Aisne, toutes les fois que les mêmes circonstances se présentent. Nous n'hésitons pas à affirmer que ce travail est excessif, écrasant pour les forces physiques et absorbant au point d'étouffer toute vie intellectuelle et morale. On est souvent confondu de la somme d'activité que bon nombre de ces familles, placées dans de telles conditions, doivent déployer pour exécuter, sans le service de bras étrangers, l'exploitation de leur domaine. Que l'on se représente deux, trois, rarement quatre personnes, ayant à me-

i. lbid.ty, 498, t. I.

ner de front plusieurs occupations également pressantes, appelées ici par une terre à préparer, là par une récolte à rentrer, plus loin par un fauchage, ailleurs par une fenaison, réclamés là-bas par le transport des engrais et retenus ici par un long et ennuyeux sarclage, obligés quelquefois de battre les grains au milieu des semailles, forcés tous les jours de parcourir de longues distances pour aller à l'ouvrage, pour en revenir, ou pour passer à une autre pièce de terre très éloignée, et à cause de cela prenant sur leur sommeil du matin, sur leur repos du soir, ne rentrant à la maison que pour se livrer à des travaux d'un autre genre et non moins pénibles, et l'on restera effrayé des fatigues qu'ils endurent et l'on se demandera quelles sont les jouissances qui peuvent payer de telles fatigues ? »

Il est évident, en effet, que dans de pareilles conditions, le sort du petit propriétaire est infiniment plus dur que celui de la plupart des ouvriers agricoles. Alors que les salariés ont généralement leur dimanche, pour ne point parler du lundi, les paysans du Laonnais ne prennent pour ainsi dire jamais derepos. La monographie qui leur est consacrée, dans le tome IV des « Ouvriers des deux Mondes », constate qu'il est fait en moyenne trois cent cinquante sept jours de travail par an et que chacun des enfants ne se repose que vingt et un joins ! Quant à la femme, ajoute Baudriilard « elle travaille double pour ainsi dire et on a pu affirmer qu'elle fait, en réalité, quatre

cent cinquante journées, de travail en supposant que la journée soit de dix heures. Comme les hommes elle travaille aux champs et, de plus, il faut qu'elle vaque aux soins du ménage. On dira que toutes les familles ne sont pas assujetties à des efforts aussi exorbitants. Cela est vrai, mais il est un très grand nombre qui porte cet écrasant fardeau (1;. »

Faut-il s'étonner, après cela, que les paysans désertent leurs villages, que les fils de cultivateurs, plutôt que de mener cette vie d'esclave, préfèrent aller chercher du travail dans l'industrie ?

Nous ne prétendons pas, naturellement, que le paysan du Laonnais représente le type moyen des paysans de France ; mais ce qui paraît malheureusement certain, c'est que, dans la plupart des provinces, même les plus riches, la majorité des propriétaires de parcelles, qui forment eux-mêmes la majorité des petits propriétaires, ne se trouvent guère dans une meilleure situation.

On ne saurait invoquer, à ce sujet, de témoignage plus caractéristique que ce passage de Baudrillard sur les populations agricoles de la Touraine :

« Il est difficile, dit-il (2), de ne pas éprouver un sérieux sentiment d'estime à l'aspect de certains labeurs pénibles et de cette dure vie du petit cultivateur, notamment du petit vigneron.

Page 1