‹ Le socialisme agraire; ou, Le collectivisme et l'évolution agricoleChapitre 48 sur 96 · Ibid. II, p · texte numérisé non relu

Ibid. II, p

Rien ne ressemble moins à ce qu'on a pu dire, non sans raison, de l'existence facile et de la bonne chère des fermiers en Touraine. Lorsque nous visitions le pays, une série de mauvaises récoltes et de vendanges insuffisantes avait resserré encore la consommation dans les petites fermes. On avait dit adieu à la consommation, même modérée dû vin. Le pain, quelques oignons, ou quelque autre végétal, à peineassaisonné, suffisaient à l'un des repas. Les femmes donnaient l'exemple, parfois au préjudice de leurs forces, qu'elles emploient sans ménagement. Nous avons vu tout ce monde, hommes et femmes, courbés, durant de longues heures, sur la vigne ou sur le sillon. Cette attitude, à force de se prolonger, laisse, assez souvent, des traces trop durables. Nulle part, peut-être, on ne rencontre plus de gens dont le corps, déformé et courbé en deux, reste penché vers la terre et qui se nomment ployés dans le langage du pays. Combien d'intrépides travailleuses inclinées ou couchées sur la terre, soit pour ramasser l'herbe qui nourrit leur vache, soit pour accomplir telle autre besogne rustique ! Elles se chargent peu à peu, se relèvent avec une pénible lenteur et marchent pliant sous le faix. Combien de fois, au retour, ces femmes, presque épuisées de fatigue, ne trouvent pour se réconforter que des légumes cuits sans beurre, et, comme boisson, de l'eau arrosée de quelques gouttes de vinaigre î Les hommes disent souvent que les femmes sont plus résistantes qu'eux-mêmes: pourtant beaucoup parais-

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sent chétivcs. On nous pardonnera, en présence de peintures trop dénigrantes du paysan français, d'insister sur les qualités qu'on rencontre chez nos populations rurales et sur cette transformation dans le sens des habitudes laborieuses, d'une partie nombreuse de la population tourangelle, laboureurs, maraîchers, cultivateurs de la vigne. Travailler à partir de l'enfance, jusqu'aux limites de l'extrême vieillesse, travailler pendant certaines saisons depuis 3 heures du matin sous le soleil ardent, et jusqu'à la tombée du jour, voilà sa destinée. On devrait plutôt, peut-être, accuser d'excès untellabeur. L'absence, poussée siloin, detout loisir pour le corps et l'esprit ne saurait être louée sans réserve. »

En somme, Baudrillart qui « ne loue pas sans réserves » le surtravail des paysans, mais qui ne peut s'empêcher, en bon économiste libéral, de se réjouir que les gens s'éreintent ainsi, nous fait, avec une conscience louable d'ailleurs, des tableaux de la vie des cultivateurs parcellaires qui suffisent à eux seuls, pour justifier les appréciations de Marx et de Kautsky.

Encore une fois, nous ne disons pas que la situation des petits propriétaires soit partout aussi mauvaise. Nous admettons volontiers qu'elle est mauvaise surtout dans les régions où le morcellement est excessif. Mais, d'autre part, il est évident que par suite de l'égalité des partages — clef de voûte du droit successoral français— ce morcellement, cette pulvérisation du sol doivent nécessairement se produire, à moins que

l'industrie n'absorbe le trop plein de la population rurale, ou bien que le nombre des naissances ne dépasse pas le nombre des décès.

Or, dans un pays comme la France, où, faute de bassins houillers étendus, l'industrie ne se développe pas rapidement, la capacité d'absorption des villes se trouve nécessairement contenue dans des limites assez restreintes. Aussi les paysans propriétaires qui veulent empêcher qu'après eux leur terre se morcelle, s'arrangent-ils pour réduire au minimum le nombre de leurs enfants.

«Le droit établi parle Code — dit deBrandt(i) — a influencé peu à peu les mœurs elles-mêmes dans le sens de l'égalité des partages, et la pratique de cette égalité, se répandant insensiblement, a souvent changé les idées de la population sur les rapports entre parents et enfants et afait entrer dans les esprits la pensée « d'un amour égal des parents pour tous leurs enfants» et de « l'égalité des droits entre les descendants. » Il semble alors bien dur aux parents que les fils puînés soient obligés d'émigrer, tandis que l'aîné reste au pays ; mais la perspective de l'égalité du partage, pour les enfants, tue facilement l'esprit d'entreprise de la jeune génération, et c'est ainsi que finalement les pères de famille se voient réduits à limiter leur postérité pour lui procurer une existence plus facile, puisqu'ils ne peuvent pas avoir assez de

1 . Brandt. Le droit et les coutumes successorales de la France.

l88 LE SOCIALISME AGRAIRE

confiance en elle pour savoir qu'elle se poussera dans le monde par ses propres forces. »

Ce serait, naturellement, exagérer l'importance d'un seul facteur que d'attribuer uniquement au désir d'empêcher le morcellement des héritages, la diminution de la natalité française. D'autres facteurs entrent en ligne de compte, qui n'agissent pas seulement sur les paysans, mais sur toutes les classes de la population. Tels sont, par exemple, le désir d'éviter à la femme, ou le désir de la femme de s'éviter des maternités trop fréquentes ; la préoccupation de diminuer les charges de la famille, ou d'élever mieux un plus petit nombre d'enfants.

Nous ne prétendons pas.au surplus, que ces préoccupations soient blâmables. Nous admettons que l'on puisse prendre des mesures pour éviter la surproduction des hommes comme on en prend pour éviter la surproduction des marchandises. Nous ne sommes pas de ceux qui considèrent la France comme perdue parce que les Français ont devancé les autres peuples dans la pratique de limiter le nombre des naissances. Ce peut être, pour eux, une infériorité au point de vue militaire. Il n'est nullement démontré que ce soit une infériorité au point de vue social.

Certes on peut être plus attiré par la vie intense, l'activité fiévreuse, le rythme puissant des évolutions politiques et économiques, dans les pays à population grandissante, où s'accumulent aux deux bouts de la société des extrêmes de richesse et de misère.

Mais qui prouvera qu'il ne vaut pas mieux pour un peuple que la lutte pour la vie soit moins intense, les antagonismes de classe moins âpres, les inégalités sociales moins accentuées ?

Il est assez inutile, d'ailleurs, de discuter pareille question, à laquelle chacun, nécessairement, sera tenté de répondre d'après ses préférences subjectives.

Seulement ce qui paraît difficile à contester, — quelle que soit l'opinion que l'on ait sur les avantages ou les inconvénients de l'état stationnaire — c'est que la limitation systématique du nombre des naissances, lorsqu'elle a pour objectif d'empêcher la division des propriétés, de laisser à un seul, ou à deux enfants, la totalité de l'héritage, dépasse trop souvent le but poursuivi et aboutit, en dernière analyse, à une dépopulation vraiment désastreuse.

Que l'on songe, par exemple, aux effets du Zweihinder System, combinés avec ceux de l'alcoolisme, dans la plupart des départements de l'ancienne Normandie,ou bien à des faits, trop nombreux en France, analogues à celui que rappelle de Brandt, d'après les Comptes rendus des travaux de la Société des Agriculteurs (Session de 1897) :

« Le droit successoral moderne — dit-il — a beaucoup moins agi sur la répartition du sol dans la région du Sud-Ouest que sur le mouvement de la population. La petite propriété était déjà tics étendue avant la Révolution. Dans la commune de Merville (Haute-Garonne), par exemple, en 1792, presque tous

les chefs de famille étaient comme aujourd'hui propriétaires fonciers. Par contre, l'excédent des naissances sur les décès a fait aujourd'hui place au phénomène inverse et sur 330 maisons, 41 sont vides, sans qu'il y ait émigration. » Ces chiffres accusent la décadence et exhalent une odeur de mort.

En résumé, les efforts que font les paysans pour empêcher la division des héritages affaiblissent la natalité et contribuent grandement à dépeupler les campagnes.

Quand, au contraire, la population augmente, les propriétés, sous le régime du partage égal, tendent à se diviser en un si grand nombre de parcelles que les paysans finissent par ne plus se distinguer nettement des prolétaires proprement dits.

Il arrive même, très fréquemment, que leurs conditions d'existence ou de travail soient moins bonnes que celles des ouvriers agricoles.

Dans son livre sur l' Economie rurale de l'Angleterre Léonce de Lavergne constatait déjà que le paysan français, bien que souvent propriétaire, était moins bien vêtu, moins bien logé, moins bien nourri que le paysan — c'est-à-dire l'ouvrier — anglais (1).

D'autre part, les socialistes ne sont pas seuls à constater que les petits propriétaires doivent, pour nouer les deux bouts, travailler infiniment plus que les sala-

I. De Lavergne. Economie rurale de V Angleterre, p. 105 Paris, 1883.

ries des grandes fermes. Nous avons emprunté ces exemples à Baudrillard. Voici, sur ce point, l'opinion de Leroy-Beaulieu :

« Ce n'est pas avec une somme moyennede travail, c'est avec une effroyable somme de travail pour lui et pour toute sa famille que le petit propriétaire arrive, dans bien des cas, aux résultats qui font l'admiration de tous (i). »

Dans ces conditions, il est difficile de prétendre que la multiplication des propriétés parcellaires soit un idéal à poursuivre, et, d'autre part, il devient aisément compréhensible qu'à partir du moment où les petits propriétaires prennent conscience de ce que leur sort a de pénible, ils cessent d'être, pour les conservateurs, un rempart contre le socialisme.

On s'en aperçoit, actuellement, dans le Midi.

§ 2. — Les cultivateurs locataires

Dans le domaine de l'industrie manufacturière, certains conservateurs, que les conséquences révolutionnaires du capitalisme effraient, nous parlent avec enthousiasme de la supériorité du travail à domicile sur le travail en fabrique, tant au point de vue de la vie de famille que de la liberté personnelle des travailleurs. Dans le domaine de l'industrie agricole, ils invoquent les mêmes raisons pour se réjouir, lorsque

i. Leroy-Beaulieu. Traité théorique et pratique a" Economie politique, II, p. 17.

de grandes fermes disparaissent et font place à de petites cultures familiales.

Cet enthousiasme pourrait se comprendre, sinon se justifier, si les travailleurs à domicile étaient, comme les artisans de l'ancien régime, des producteurs indépendants et si les petits cultivateurs nouveau style acquéraient la propriété du sol qu'ils cultivent.

On peut trouver, en effet, que la propriété paysanne et l'industrie de métiers sont des formes inférieures à la grande culture et à la grande industrie, quant à la productivité, mais on ne saurait contester que la condition personnelle d'un artisan ou d'un paysan propriétaire — lorsque sa propriété n'est pas une de ces infimes parcelles dont nous venons de parler — soit préférable à celle d'un prolétaire, industriel ou agricole.

Seulement, l'industrie à domicile — que l'on songe, par exemple, aux tisserands à la main ou aux ouvriers du vêtement — est un mode de production capitaliste qui n'a de commun que l'apparence avec l'industrie du métier exercée par des artisans libres et, d'autre part, nous l'avons vu, l'évolution actuelle de l'agriculture, lors même qu'elle aboutit au démembrement des grandes fermes, ne se fait nullement dans le sens d'une extension de la propriété paysanne.

Quand l'industrie se développe, quand l'influence •directe des agglomérations urbaines se fait sentir dans leurs alentours, il arrive, le plus souvent, que les cul-

tures se morcellent, mais, en même temps,, par suite de l'accroissement de la valeur du sol, le faire valoir direct recule, l'exploitation par locataires tend à devenir la règle.

Nulle part, peut-être, ce double phénomène ne se manifeste avec autant d'intensité qu'en Belgique, le pays le plus industriel et le plus populeux de l'Europe. A. Lonay le décrit et l'explique en ces termes, dans son étude, déjà citée, sur Y Avenir de l'industrie des champs :

« La propriété du sol — dit-il — échappe, de plus en plus, aux cultivateurs propriétaires ; elle passe aux propriétaires rentiers, entre les mains desquels les exploitations se subdivisent, les fermes se morcellent, pour être attribuées à un nombre de plus en plus considérable de petits cultivateurs locataires.

« Le premier phénomène trouve évidemment sa cause dans la disponibilité des capitaux chez les propriétaires rentiers et dans l'appauvrissement de la classe des cultivateurs propriétaires. A la mort des parents, surtout, le bien se disperse, les héritiers n'ayant pas individuellement les moyens de s'en rendre acquéreurs.

«Ces héritiers, par le fait, s'il veulent continuer à cultiver, ce qui est le cas le plus général, passent dans la catégorie des exploitants locataires. Nous en faisons la remarque, pour ajouter que leur présence, sur le marché du louage, contribue à augmenter la rente, augmentation qui, précisément, commande ou

domine le second phénomène. De telle sorte que les propriétaires cultivateurs, non seulement sont dépossédés de leur bien, mais contribuent, en outre, à faire hausser le prix des fermages, au profit des propriétaires rentiers. »

Ce n'est donc pas au profit, mais au détriment de la propriété paysanne, pas au détriment, mais au profit de la propriété rentière que s'effectue, dans certaines régions, le morcellement des cultures. Le prolétariat agricole proprement dit — journaliers ou valets de ferme — diminue, ou, plus exactement, se transforme en prolétariat industriel, mais, à sa place, nous voyons se former, non pas une classe de propriétaires indépendants, mais une classe de petits cultivateurs locataires, dont la condition, à bien des points de vue, se rapproche de celle du prolétariat.

On sait, par exemple, que nulle part, peut-être, la pauvreté rurale n'est aussi grande que chez les crofters d'Ecosse, les tenanciers de la terra dilavoro des environs de Naplcs, et des latifundia d'Irlande et de Sicile, ou bien — pour prendre un exemple que nous avons pu vérifier personnellement — chez les petits cultivateurs de notre pays flamand.

Voici, d'ailleurs, comment un document officiel, le rapport des agronomes de l'Etat sur la région des Flandres, caractérise la condition de ces derniers :

« Le petit exploitant est voué à un labeur incessant ; il peine nuit et jour, avec sa famille, et se prive même du nécessaire dans le ménage pour parvenir à

nouer les deux bouts à la fin de l'année. C'est surtout le paiement du loyer qui le hante, du Ier janvier à la

Saint-Sylvestre, et, malgré les peines et les privations qu'il s'impose, il ne parvient pas toujours à éviter les arriérés, soit chez le propriétaire, soit chez le fournisseur d'engrais et de tourteaux. »

Quand les choses en sont là, ce serait évidemment une dérision que de considérer les fermiers locataires comme de petits capitalistes, ou même comme des producteurs indépendants.

Nous nous trouvons, en réalité, dans l'hypothèse décrite par Karl Marx, au v volume du Capital (i): Le fermier paie au propriétaire un fermage qui souvent absorbe, non seulement une partie de son profit, c'està-dire de son surtravail, auquel il aurait droit comme possesseur de ses instruments de travail, mais une partie du salaire normal que, dans d'autres conditions, il obtiendrait pour la même quantité de travail. Le propriétaire qui ne fait rien pour l'amélioration du sol, exproprie en outre le fermier du petit capital qu'il incorpore à la terre à force de travail personnel, agissant ainsi comme l'usurier, mais avec cette différence que celui-ci risque son capital.

Dans ces conditions il n'est pas douteux qu'au point de vue du surmenage, de la dépendance personnelle, de l'exploitation par les mangeurs de rente, le petit cultivateur soit en dessous, non au-dessus, des journaliers employés dans les grandes fermes.

i.Ch. XXXVII. 11,202.

C'est cet état de choses que A. Lonay décrit dans les termes suivants :

« Il est à remarquer, et nous devons y insister, que les petits cultivateurs locataires occupant les ateliers agricoles, ne sont, en réalité, que les artisans de la rente du propriétaire. La part du produit de leur travail cédée à celui-ci, sous forme de fermage, est toujours un maximum, à raison de la concurrence qui existe entre eux pour la reprise des terres. La part qui leur reste est représentée simplement par leur consommation, leur subsistance. Quand eux et leur famille ont pu subsister tant bien que mal pendant l'année et payer leur propriétaire, c'est tout ce qu'ils peuvent espérer ; leur part est toujours au minimum. On ne peut les comparer à des industriels, comme on le fait parfois ; ce sont des ouvriers, ou, mieux, des artisans travaillant à forfait au profit du propriétaire. Celui-ci, plutôt, est un industriel faisant fonctionner son usine dans des conditions toutes particulières, sans capital d'exploitation, celui-ci étant fourni par les gens qu'il occupe, lesquels, en outre, lui garantissent son bénéfice, c'est-à-dire sa rente. »

Que pareil régime fasse une situation peu enviable aux cultivateurs, il faut l'optimisme voulu de certains économistes pour le mettre en doute.

Mais, au point de vue même des progrès de la culture, on ne saurait contester que le morcellement des exploitations présente, dans beaucoup de régions, les inconvénients les plus graves.

Il est intéressant de constater, à cet égard, qu'en Belgique, la terre promise de la petite culture, le pays que l'on cite toujours comme un des jardins de l'Europe, une réaction très nette commence à se manifester parmi les ingénieurs agricoles contre la tendance du gouvernement et des propriétaires fonciers à favoriser la division du sol en une multitude de petitesexploitations.

On en jugera, notamment, par ces quelques lignes très suggestives, que nous trouvons dans un article de Dumas (Annales de Gembloux, numéro d'octobre 1905) :

« Chacun connaît la réputation économique de nos Flandres : publicistes agricoles et statisticiens officiels sont d'accord pour vanter la fécondité de cette région et la prouver par des chiffres.

« D'où vient l'impression plutôt pénible que nous avons ressentie dans leur traversée rapide, et l'intuition vague d'une réputation qui ne semblait plus justifiée ? Ce n'est certes pas au vol d'un express que l'on peut apprécier sainement un pays, moins encore après une période désastreuse d'orages et de pluies. Aussi notre interrogation se fût-elle bornée là, si nos réflexions, loin d'être nouvelles, n'étaient la répétition d'impressions peu différentes des années antérieures.

«Dans le déroulement de ces plaines infinies, égorpar les plantations routières ou limitatives des héritages, qui caractérisent le morcellement de la propriété, les parcelles se succédaient sans autre note

saillante que les tabacs et les maïs fourragers, tous deux jaunissants. Les potagers étaient quelconques : les champs sans vigueur : trèfle de peu de hauteur et gris, navets aux taches claires ; çà et là des moissons en retard, des labourés à la terre grise d'apparence pauvre et sans hommes ; des pâtures ou des prés à blanchir le lin peu touffus et d'un vert terne. Les terres noyées par les pluies ne montraient ni travailleurs, ni attelages ; pas de bétail en vue, pas même les volatiles de la basse-cour. De grandes pâtures, coupées de barrières, n'offraient ni arbres fruitiers, ni hangars pour le bétail. Les légères dépressions des plaines étaient inondées. Les parcs des châteaux seuls détonnaient dans cet ensemble triste et monotone par leur vigueur et leur belle tenue.

« Une amélioration notable s'accusait dans le Brabant, mais surtout dans la partie méridionale, avec l'apparition de la grande culture. »

Ce ne sont là que des impressions, évidemment, et nous n'y insisterions pas, si elles n'étaient corroborées par les monographies officielles, déjà citées, de la région des Flandres et de la région limoneuse (1) ; si,

I. Monographie de la région limoneuse, p. 75 : « S'ils (les petits cultivateurs) n'arrivent à produire que des récoltes ne valant que la moitié ou les deux tiers de celles de la plupart des grands fermiers, c'est que leur travail n'est pas assez intelligent, ni suffisamment raisonné. Les vraies connaissances agricoles leur font défaut. »

Monographie de la région des Flandres, p. 26 : « Le paysan flamand s'est signalé; de tout temps, par son endurance

d'autre, part nous ne voyions pas des agronomes comme Lonay, dont nul ne conteste la haute valeur, jeter le même cri d'alarme et aboutir aux mêmes conclusions :

«... Nous savons parfaitement — dit-il — que le morcellement cultural n'est pas arrivé au même point dans toutes les régions : la tendance pourtant est générale et elle s'active même par le fait de l'émigration continue des cultivateurs des Flandres vers les provinces Wallonnes, chassés qu'ils sont par le morcellement devenu excessif chez eux, au point que leur petite culture ne leur donne plus de quoi vivre.

« En Flandre, en effet, il est possible déjà d'étudier la subdivision extrême des cultures dans ses conséquences désastreuses: plus de cinquante mille travailleurs agricoles flamands, cultivateurs et fils de cultivateurs, sont obligés, chaque année, d'aller dans les fermes de la France, en travaillant les betteraves et en faisant la moisson, gagner le pécule qui leur permettra de payer la location des. terres qu'ils occupent ; d'autres font, chaque année une saison comme charbonniers dans le Centre ou le pays de Charleroi ; les femmes et les filles confectionnent des dentelles pour un salaire dérisoire ; enfin, l'émigration, non

au travail et par sa ténacité à la tâche. Malheureusement ces qualités ne sont que rarement accompagnées de l'esprit d'initiative et d'une instruction professionnelle suffisante. 11 en résulte que ses efforts ne sont pas toujours proportionnés au but à atteindre, et qu'il se donne parfois beaucoup de mal pour arriver à un résultat insignifiant.

seulement vers le Hainaut, mais aussi vers l'Argentine ou le Canada, prend de l'extension.

«...Maintenant, que l'on se pose après cela la question de savoir si l'avenir de la culture est dans la perpétuation du morcellement des exploitations, contraire au progrès technique et économique des entreprises agricoles, et contraire, en même temps, au bien-être des travailleurs agricoles. Nous ne le pensons pas. L'avenir, à notre avis, est à l'atelier agricole, ou, si l'on veut, au domaine cultural organisé, dirigé et exploité avec les moyens mis en œuvre par l'industrie moderne : le capital, les machines, la science tant économique que technique. »

On voit que, dans le pays même où la culture est plus intensive que partout ailleurs, où l'ardeur au travail des paysans est incontestable, où le gouvernement et le clergé ont rivalisé d'efforts pour multiplier les associations agricoles, des esprits clairvoyants arrivent à penser — ce sont les expressions de Lonay — « que l'on s'est engagé dans une impasse », qu'en mettant la petite culture en mesure de dévorer la grande, on « a conduit de petits cultivateurs à se dévorer entre eux » pour le plus grand profit des propriétaires du sol.

Est-ce à dire, toutefois, que ces appréciations pessimistes puissent s'appliquer, sans distinction, à tous les genres de la petite culture par des fermiers locataires ?

Ce n'est pas notre pensée.

A vouloir généraliser trop, on s'exposerait à des réfutations faciles.

Dans l'industrie à domicile, il n'y a pas seulement des ouvriers tailleurs de l'East End ou des tisserands à la main de Silésie, mais des catégories de travailleurs relativement favorisées, comme les gantiers de Bruxelles ou de Grenoble, les lapidaires ou les horlogers du Jura. De même, parmi les petits cultivateurs locataires, nous trouvons, à côté des crève de faim d'Irlande, de Flandre ou de Sicile, des tenanciers, pourvus d'un cheptel et d'un outillage plus ou moins considérable qui parviennent à gagner convenablement leur vie et même à mettre quelque chose de côté.

Ce sont des privilégiés que les apologistes de la petite culture ne manquent pas de citer, quand ils veulent établir que le socialisme n'a pas de raison d'être dans les campagnes.

Nous avons sous les yeux, par exemple, le compte rendu d'une conférence faite à la Société d'Economie sociale de Bruxelles par le chanoine Appelmans,sous le titre : Au pays du houblon et des fruits (i).

Rien de plus idyllique que la description qu'il nous fait du village de Schepdael, situé sur la route de Ninove à Bruxelles, à douze kilomètres environ de la capitale.

A Schepdael, nous dit-on, la petite culture familiale réalise des merveilles. On produit le blé, mais scule-

i. Revue Sociale catholique, 1904-1905, p. 277.

ment pour la consommation du fermier. La culture fourragère est importante. Importante aussi l'industrie du lait, surtout depuis qu'une laiterie coopérative a permis d'obtenir un prix plus rémunérateur. On plante aussi du houblon, moins d'ailleurs que par le passé. Mais la culture spéciale à Schepdael est celle des fruits et spécialement de la fraise, dont le rapport atteint parfois 7.000 à 8.000 francs l'hectare. Grâce à la fraise, le bien-être est général à Schepdael. Le paysan n'est pas difficile sur le fait du logement. Il conserve le plus longtemps possible sa cabane en torchis. Sa nourriture est frugale. 11 n'a pas délaissé le pain noir, si appétissant. Il fait fabriquer sa bière à l'aide du houblon et de l'orge qu'il remet dans ce but au brasseur. Il ne fréquente guère le cabaret. Une réclame pas la suppression du fermage. Il ne goûte pas les beautés du roman socialiste. Ce qu'il demande, c'est de pouvoir gagner sa vie aux champs où il est né.

On verra bientôt qu'il y a beaucoup d'ombres à ce riant tableau. Mais, d'autre part, nous ne songeons nullement à méconnaître que, dans certains milieux et à la faveur de certaines circonstances, des fermiers locataires, alors même qu'ils occupent de très petites tenures, puissent produire dans de bonnes conditions et n'être pas contraints d'abandonner le plus clair de ce qu'ils gagnent aux propriétaires fonciers.

Il n'est pas douteux, par exemple, que le développement de la production laitière et beurrière au Dane-

mark, de la culture des oignons et des pommes de terre de primeur sur les côtes de Bretagne, des forcenés de raisin dans les environs de Bruxelles et le Nord de la France, aient sensiblement amélioré les conditions d'existence d'un grand nombre de petites gens.

De même, nous trouvons dans le livre de Ridder Haggard sur l'Angleterre rurale nombre de cas — dont il marque d'ailleurs le caractère exceptionnel — où les petites exploitations prospèrent, alors que les grandes fermes sont en pleine décadence.

C'est ce que l'on retrouve, par exemple, pour les small holdings créés à une époque récente dans les environs de Londres, dans le Lincolnshire,dans le Yorkshire, dans le Sussexet, d'une manière générale, dans le rayon d'influence des grandes villes ou agglomérations industrielles.

Il en est de même pour certaines régions, plus éloignées, mais que la proximité d'une gare de chemin de fermet en relations avec les marchés urbains.

Voici, notamment, ce que dit Ridder Haggard de la vallée d'Evesham, dans le Worcestershirc :

« Depuis longtemps déjà, Evesham est le pays du jardinage. Lorsque Arthur Young passa de ce côté, en 1770, il trouva que trois à quatre cents acres de terre, dans le voisinage, étaient en cultures jardinières. Maintenant ces cultures doivent couvrir des milliers d'acres — je ne connais pas le chiffre exact — et leur étendue va toujours croissant. Tout ce dévelop-

pement s'est produit depuis 1853, et peut être attribué pour la plus grande partie à l'invention et au développement des chemins de fer, qui ont rendu possible l'écoulement des produits sur le marché de Londres et des autres grandes villes. Les résultats habituels de la culture intensive par les petits tenanciers ne fait pas défaut dans l'occurence : prospérité générale et accroissement de la population. C'est ainsi que le recensement de 1901 pour l'Union d'Evesham montre que la population a passé de 13.891 en 1841 à 17.629 en 1901, l'augmentation depuis le recensement de 1891 était de 1.560 et, cela, en dépit du fait que plusieurs paroisses purement rurales sont en déclin. La prospérité générale ne peut être mise en doute : elle est prouvée par le grand nombre de borne steads confortables et les centaines de parcelles occupées par le jardinage intensif (1). »

La conclusion que l'on peut légitimement tirer de ces faits, et d'autres du même genre, c'est qu'il serait inexact de dire que, partout, les petites cultivateurs locataires se trouvent dans des conditions qui ne valent pas mieux, ou qui valent moins que celles des salariés agricoles. Et, à coup sûr, si les partisans de la petite culture se bornaient à cette constatation, se contentaient de faire justice des généralisations et des exagérations un peu naïves de certains socialistes, nul ne songerait à leur donner tort.

Mais, en général, ils vont beaucoup plus loin.

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