Ridder Haggard. Rural England, I, p
LE SOCtAIISME AGRAIRE 20^
On a vu que des économistes comme Sering, des socialistes comme David arrivaient à conclure que dans les pays industriels à population dense, comme l'Angleterre, l'Allemagne, la Belgique, l'avenir appartient à la petite culture, aux exploitations agricoles n'occupant d'autres travailleurs que les membres de la famille.
Il ne faut pas être un marxiste orthodoxe pour trouver que pareille conclusion dépasse singulièrement ses prémisses.
Dans Rural En gland, Ridder Haggard, grand
partisan lui-même de la petite culture, montre fort
bien que le développement des small holdings se
trouve contenu, par la force des choses, dans des
limites assez étroites (i) :
i. Loc.cit., II, p. 531. Cf. T.-E. Kebbel. Conservai ive organisation and the agricultural labourers. The Nineteenth Century, July 1906. L'auteur conseille à l'aristocratie foncière de prendre elle-même l'initiative de créer des small holdings, au lieu de se laisser devancer par les autorités locales qu'influence le radicalisme. Mais il ajoute (p. 129J : « Bien entendu, l'on ne se propose pas de couvrir toute la surface du pays d'un réseau de small holdings et de substituer, dans toutes les parties du royaume, la petite culture à la grande. En agir ainsi ce serait compromettre le véritable objet que j'ai en vue. Pour que l'extension des small holdings sur une grande échelle puisse être permanente, il faut qu'elle soit un succès au point de vue économique. Autrement, l'aboutissement final serait seulement de créer, à la deuxième génération tout au moins, une classe de misérables squatters, criblés de dettes etjncapablesde cultiver le sol convenablement. Ce serait infailliblement le résultat de « settling the labourer on the land », comme on dit, sans se demander s'il y est apte et suivant la théorie doctrinaire que chaque individu a droit a sa part
du sol. »
Vandervclde la
« En Angleterre — dit-il — près des centres de population, aux alentours des grandes villes, auprès des stations de chemin de fer, lorsque le sol est bon, et qu'une grande partie est en gazon, des small holdings et des jardins maraîchers peuvent prospérer. Ils peuvent produire du lait, du beurre, des cochons, de la volaille, des fruits, des légumes, mieux que dans les grandes fermes. Mais les produits principaux du sol arable — le pain, la bière, la viande et le beurre — peuvent être créés à meilleur marché et plus facilement dans de grandes exploitations. L'idée de couper en petits morceaux les wolds du Lincolnshire, les ebolks du Norfolk, ou les grandes fermes à moutons du Herts et du Wilts est simplement ridicule. »
Or, ce qui est vrai de l'Angleterre ne lest pas moins des autres pays : pour que la petite culture soit vraiment prospère, il faut qu'elle se consacre à des spécialités, à des productions ou la main-d'œuvre joue le rôle principal.
Mais alors même qu'elle est prospère — et, notamment, dans la plupart des cas que nous venons de citer, il faut une large dose d'optimisme pour ne pas voir que cette prospérité s'accompagne, généralement, d'une exploitation intensive des petits cultivateurs par les propriétaires du sol et par les intermédiaires ou les industriels qui achètent leurs produits.
Reprenons, par exemple, le premier cas que nous ayons cité : la culture des fraises aux environs de Bruxelles.
Le chanoine Appelmans nous dit qu'à Schcpdael la valeur vénale du sol est en progression constante ; les cultivateurs disputent les terres aux capitalistes ; le faire-valoir direct s'accentue de jour en jour, contrairement aux conclusions énoncées par les docteurs socialistes.
Mais il ajoute lui-même que le fermage à l'hectare, qui est de 140 francs pour les bonnes terres et la grande culture, peut s'élever jusqu'à 180 francs pour la petite, qui s'adapte mieux aux cultures spéciales, telles que le houblon et les fruits ; il constate que si les grands propriétaires seigneuriaux accordent volontiers un bail, les autres louent à l'année, ce qui est désastreux pour le fermier ; il nous dit, enfin, que si la culture des fraises est rémunératrice, elle exige pendant toute la saison fraisière, c'est-à-dire pendant un mois et demi, un labeur que la nuit même vient à peine interrompre: « Dès une heure du matin, paysans et paysannes prennent le vicinal et, arrivés à la porte de Ninove, se précipitent à l'assaut du marché, afin de s'assurer les meilleures places. Celles-ci sont parfois retenues par des roucheurs, hélas très infidèles. Dès huit heures, au plus tard, on est de retour à Schcpdael, où il faut préparer (en travaillant toute la journée à la cueillette) le marché du lendemain (1). »
Pour autant que nous ayions pu les vérifier, les
1. Cpr. Vandervri.de. « Le sort des campagnards s'améliore-t-il ? » Monographie de la commune Je Gaesbeck. Bruxelles, Misch et Thron, 1907.
observations du chanoine Appelmans sont exactes.
Il arrive assez fréquemment à Schepdael, ou à Vlesembeek — un autre village à fraises — que les petits cultivateurs achètent, horriblement cher, une petite parcelle qu'ils ajoutent aux terres qu'ils prennent en location.
Mais il n'en reste pas moins qu'à Schepdael, les deux tiers, à Vlesembeek, les trois quarts du sol sont cultivés par des locataires et que, en règle générale les « docteurs du socialisme » n'ont pas tort de dire qu'aux environs des villes le faire-valoir direct tend à perdre du terrain.
Nous n'en voulons pour preuve que ces quelques lignes extraites de la partie analytique du recensement général agricole belge de 1895 (i) :
« Relativement à 1866, le faire-valoir direct a subi en 1895 une réduction de 4, 80 0/0 et de 9,09 0/0 comparativement à 1846. Les diminutions se manifestent principalement dans les provinces du Brabant, de la Flandre orientale et, surtout, du Hainault et de Liège, où ils atteignent, par rapport aux données de 1866, une proportion de 11,29 et ^e I1[>75 °/°- Dans chacune de ces provinces, ce sont les régions à culture intensive et les parties industrielles qui contribuent le plus à déterminer cette diminution... Chacun sait, d'ailleurs, que dans le voisinage immédiat de tous nos centres industriels, des cités ouvrières s'élèvent en grand nombre ; les systèmes de culture se modi-
fient, les grandes fermes font place à la propriété bâtie, et à d'innombrables petits potagers presque toujours occupés par des locataires. »
Or, quand la production par locataires domine, quand le capital foncier et ses capitaux d'exploitation sont dissociés, les progrès de la culture finissent toujours par tourner au profit des propriétaires du sol.
Assurément, pendant la durée du bail, le cultivateur profite lui-même des améliorations qu'il réalise, mais à l'expiration du bail — et nous venons de voir que beaucoup de petits tenanciers n'ont qu'un bail à court terme — l'accroissement de productivité du sol détermine d'autant plus sûrement une augmentation du fermage que la concurrence entre fermiers est plus forte, la demande de terres plus active.
C'est ainsi que dans les Flandres nous voyons certains petits fermiers, pressés par la concurrence d'ouvriers industriels, qui veulent un lopin de terre à tout prix, payer jusqu'à 300 francs l'hectare, et dans la banlieue de Paris, au témoignage de Kropotkine, le fermage des exploitations maraîchères, atteindre le chiffre fantastique de deux mille francs l'hectare !
Dans ces conditions, à supposer que la culture reste rémunératrice, il n'en reste pas moins que la propriété rentière, la propriété sans travail, confisque la plus grande partie des revenus de la terre, et que, par conséquent, les petits cultivateurs sont, aussi bien que les salariés agricoles, intéressés à la disparition du régime actuel de propriété foncière.