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Plus des deux tiers de la population occupée dans les branches maîtresses de la production sociale appartenaient donc au prolétariat, et celui-ci formerait encore la grande majorité de la population, si l'on tenait compte des personnes sans profession, ou comprises dans les services public et domestiques, pour lesquelles le recensement ne fait naturellement pas de distinction en salariés et indépendants.
En France, d'après le recensement de 1896, l'ensemble de la population ouvrière se répartissait approximativement de la manière suivante (1):
Patrons Salariés
Agriculture .... 4.430.000 4.095.000
Industrie et transports. 1.490.000 4.844.000
Commerce 901.000 758.000
Service domestique . . » 920.000 Professions libérales et
services publics . . 166.000 865.000
Soit 62,2 0/0 de salariés contre 37,8 0/0 de patrons.
D'après le recensement de 1901, pour lequel on a adopté un autre mode de classification, la population active se divisait comme suit :
Chefs d'établissement 25,92 0/0 .
Employés et ouvriers des établissements 50,56 »
Employés et ouvriers sans emploi.. 1,50 »
Travailleurs isolés 22,02 »
1. Bourguin. Les Systèmes socialistes et révolution économique. Annexe, p. 451. Paris, Colin, 1906.
Même en ne comptant pas les travailleurs isolés (i) dont un grand nombre sont des ouvriers à domicile, les employés et les ouvriers, le prolétariat manuel et intellectuel formait donc, dans celui de tous les pays de l'Europe occidentale où la petite" bourgeoisie est la plus forte, la majorité de la population active.
A supposer, par conséquent, que la démocratie socialiste parvienne à grouper en parti de classe tous ceux que la statistique officielle rattache au salariat, elle pourrait, sans avoir un seul paysan avec elle, être la majorité, non seulement en Belgique et en Angleterre, mais en Allemagne et même en France.
Cela ne veut pas dire naturellement qu'elle doive, pour cela, renoncer à toute propagande auprès des paysans — nous examinerons cette question dans la suite — mais c'est, en tous cas, une raison suffisante pour que, suivant la ligne de moindre résistance, elle se préoccupe, avant tout, de gagner à sa cause les prolétaires, si nombreux encore, qui échappent à son action.
Or, chacun sait que, de ces travailleurs indifférents ou hostiles, la majorité se compose d'ouvriers agrico-
1. Recensement de içoi , t. IV, p. 179 et 177. Note : « Les travailleurs isolés ne peuvent être classés en bloc, soit parmi les patrons, soit parmi les salariés. En effet... on a ran^c dans cette catégorie, à la fois, des patrons n'occupant aucun aide, des façonniers travaillant librement chez eux, pour le compte d'une maison qui leur fournit le travail, des ouvriers à emploi irrégulier.
les, ou, du moins, d'ouvriers habitant la campagne et participant, dans une certaine mesure, aux conditions de vie des ouvriers agricoles.
Leur indifférence ou leur hostilité s'expliquent — faut-il le dire ? — par des causes multiples : ignorance, attachement aux traditions, préjugés religieux, méfiance à l'égard de tout ce qui vient des villes, communauté dévie avec les maîtres dans les régions où la différence des classes est peu marquée.
Mais alors même que toutes ces raisons n'existeraient pas, encore faudrait-il, pour que les ouvriers ruraux viennent au socialisme, que le programme socialiste réponde à leurs aspirations, donne satisfaction à leurs griefs.
Nous avons donc à nous demander si c'est le cas actuellement, si le programme socialiste — formulé par ou pour les ouvriers de la grande industrie — peut convenir, sauf des modifications de détail, aux ouvriers de l'agriculture, ou s'il faut, au contraire, élaborer un programme additionnel, ayant spécialement en vue la défense des intérêts du prolétariat agricole ?
Pour examiner cette question, nous ferons abstraction des particularités de tel ou tel programme national, pour nous en tenir aux revendications qui leur sont communes à tous, et qui, pour la plupart d'entre elles, sont empruntées au même modèle : le programme d'Erfurt.