‹ Le socialisme agraire; ou, Le collectivisme et l'évolution agricoleChapitre 55 sur 96 · LE SOCIALISME ET LES OUVRIERS AGRICOLES · texte numérisé non relu

LE SOCIALISME ET LES OUVRIERS AGRICOLES

Dans les pays où le prolétariat est constitué en parti de classe, il réclame comme premiers acomptes, comme mesures de réalisation immédiate — indépendamment des réformes qui intéressent la population tout entière, telle que l'impôt progressif sur le revenu et les successions, le suffrage universel ou l'allégement des charges militaires — des interventions légales qui l'intéressent spécialement, comme la pleine reconnaissance du droit de se syndiquer et de se coaliser, la réglementation protectrice du travail des enfants et des femmes, la fixation d'une journée normale de travail, avec repos du dimanche, l'assurance contre les accidents et la maladie, la retraite pour les invalides et les vieillards, l'intervention des pouvoirs publics pour la fourniture d'habitations à bon marché.

Dès à présent, d'ailleurs, presque toutes ces réformes sont amorcées. Le principe en est inscrit dans la plupart des législations industrielles. L'effort des travailleurs tend surtout à renforcer les prescriptions

légales, à arracher des concessions nouvelles, à tirer parti des concessions déjà faites, à empêcher les retours offensifs du patronat.

Mais, à de rares exceptions près, cette organisation protectrice du travail s'applique exclusivement à l'industrie, ou même à certaines catégories d'établissements industriels.

L'ouvrier agricole reste en dehors. C'est « l'homme oublié » des lois sociales. Les dispositions relatives au contrat de travail l'ignorent, ou bien ne s'occupent de lui, en Prusse et en Russie, par exemple, que pour l'attacher à la glèbe. Les lois sur le travail des enfants, des jeunes gens ou des adultes ne s'appliquent pas à l'agriculture. Le problème des habitations ouvrières n'est guère abordé que dans les villes. Tout au plus, dans quelques pays, a-t-on songé aux travailleurs des champs pour la réparation des accidents et l'allocation — bien insuffisante d'ailleurs — de pensions ouvrières.

Les motifs de cette exclusion ne sont pas difficiles à pénétrer.

D'abord, les ouvriers agricoles, dans leur majorité, ne réclament pas, et les législateurs bourgeois ne se résignent à intervenir, pour protéger la classe ouvrière, que si les ouvriers eux-mêmes agissent avec énergie pour leur imposer cette intervention.

D'autre part — dans les pays du moins où domine la petite culture — les ouvriers agricoles ne sont pas, le- plus souvent, au service de grands capitalistes. La

plupart d'entre eux travaillent pour de petits et de moyens fermiers, et même, à certains moments, pour des paysans presque aussi pauvres qu'eux. Aussi l'extension des lois de protection ouvrière à l'agriculture soulève une opposition puissante de la part de tous ceux — et c'est souvent la majorité de la population agricole — qui devraient, le cas échéant, en supporter les charges.

Il est vrai que pour justifier cette opposition, on prétend que pour les ouvriers agricoles les lois sociales ne sont pas nécessaires ; que les abus qu'elles ont pour but de supprimer n'existent guère que dans l'industrie ; qu'au surplus, les conditions mêmes du travail, dans les campagnes, font quéleurapplication serait, ou bien impossible, ou bien plus nuisible qu'utile à ceux mêmes que le législateur aurait pour but de protéger (i).

Sil en était réellement ainsi, la démocratie socialiste pourrait, peut-être, en abordant d'autres questions, élaborer un programme agraire, mais, à coup sûr, elle devrait abandonner l'espoir de conquérir les salariés de l'agriculture, en leur proposant mutatis mutandis son programme général de protection ouvrière.

Seulement, nous allons voir, en passant en revue les

principaux points de ce programme, que, pour avoir

moins d'importance, peut-être, et rencontrer plus de

1. V. Mhilath. « La protection ouvrière dans l'exploitation agricole ». Revue J Economie politique, 1907, p. 52oet s.

difficultés d'application, dans l'agriculture que dans l'industrie, ce programme n'en intéresse pas moins tousceux qui, dans l'agriculture comme dans l'industrie, sont obligés pour vivre de vendre leur force de travail.

§ 1 . — Le droit de coalition et les syndicats

Pour que des salariés soient, sinon des hommes libres, du moins des hommes possédant les droits indispensables pour s'éleverà la liberté, ilsdoiventavoir, indépendamment des droits politiques, le droit de se coaliser, le droit de se syndiquer, et — il est nécessaire de l'ajouter, bien que le choix paraisse aller de soi — ce que les Allemands appellent la Frei^ugigkeit, le droit d'aller et venir librement, à la recherche de meilleures conditions de travail.

Après de longues et pénibles luttes, ces droits leur ont été reconnus, en principe, par presque toutes les législations. Quelques-unes seulement font excep tion. C'est ainsi qu'en Russie, la Frei^ugigheit, pour ne point parler du droit dégrève ou d'association, est encore restreinte, dans une certaine mesure par l'organisation du mir. En Prusse, le droit de coalition n'existe pas pour les ouvriers agricoles, et, sauf en Alsace-Lorraine, les Gesindeordnungen soumettent les domestiques de ferme à un régime dont Anton Men-

ger a pu dire que « rien, dans la société bourgeoise, ne ressemble plus à l'esclavage » (i).

Il va sans dire que partout où ces survivances de la féodalité existent encore, la démocratie socialiste doit en poursuivre la suppression, et s'efforcer d'obtenir pour les ouvriers agricoles, le droit que possèdent les ouvriers industriels de se coaliser et de s'associer.

Mais la lutte pour le droit de coalition et le droit syndical ne finit pas, dès l'instant où ces garanties élémentaires sont inscrites dans un texte légal.

Pour que la classe ouvrière en jouisse réellement, il faut que par d'incessants efforts, elle s'attache à leur donner plus de force et d'ampleur.

Aussi, voyons-nous dans toute l'Europe occidentale, les questions relatives au droit d'association et au droit de grève tenir la tête des programmes socialistes.

En Belgique, par exemple, les ouvriers réclament l'abolition de l'article 3ioduCode pénal, qui crée un régime d'exception, d'une sévérité excessive, pour les délits relatifs à la liberté du travail. En Erance. les syndicats réclament des mesures législatives contre les patrons qui empêchent leurs ouvriers de se syndiquer.

En Angleterre, les Trade Unions s'efforcent de garantir leur encaisse contre des décisions qui le

i . Kautsky. La politique agraire du parti socialise, tfitd. fr.,P. 57.

rendraient responsables du fait individuel de leurs membres.

Toutes ces questions intéressent, en théorie, les ouvriers agricoles aussi bien que les ouvriers industriels. Sauf l'exception signalée pour la Prusse, la loi ne distingue pas entre eux. Elle leur reconnaît les mêmes droits. Elle soumet ces droits aux mêmes restrictions.

Mais, au point de vue pratique, la différence n'estelle pas énorme ?

Pour les ouvriers de l'industrie, de la grande industrie, du moins, le droit de faire grève et de se syndiquer sont des garanties essentielles, des conditions préalables à toute amélioration de leur sort. Pour les ouvriers agricoles, au contraire, ne sont-cc pas des droits platoniques ? Se figure-t-on .sérieusement que, sauf dans quelques régions d'agriculture capitaliste, ils puissent attacher la moindre importance à une législation sur des grèves qu'ils ne font pas, ou sur des associations syndicales qui n'existent peint parmi eux? Dès lors, que leur importent, sur ce point, les revendications du programme socialiste ? N'est-ce point le cas de dire que le moindre grain de mil ferait beaucoup mieux leur affaire ?

Tout cela est exact, dans la mesure où l'on veut montrer que les questions relatives au droit d'association ou de coalition touchent moins les travailleurs de 1m campagne que les travailleurs des villes ; mais de ce qu'elles les touchent moins, ce n'est pas une

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raison pour conclure qu'elles ne les touchent pas du tout.

Les syndicats d'ouvriers agricoles sont rares, mais nous avons vu qu'il en existe en Italie, dans la plupart des provinces, en France, parmi les bûcherons du Centre, les résiniers du département des Landes, les ouvriers viticolesde l'Hérault et du Gard, les journaliers de la Brie, les métayers de l'Allier. Il y en a également quelques-uns en Belgique. Ils sont très nombreux en Hongrie. Malgré la décroissance rapide du prolétariat agricole en Angleterre, on y trouve encore des vestiges de l'organisation créée jadis par Joseph Arch.

Quant aux grèves agricoles, elles sont encore des faits exceptionnels, mais chaque année, vers l'époque de la moisson, ces exceptions deviennent plus fréquentes, et, dans la mesure où elles se multiplieront, dans la mesure où elles s'organiseront, au préalable, sous la forme syndicale, les réformes complémentaires du droit de grève et d'association prendront, pour les ouvriers de l'agriculture, la même importance que pour les ouvriers de l'industrie.

Bref, si l'on veut que les revendications du programme socialiste en cette matière soient autre chose, pour le prolétariat agricole, que des formules théoriques, il faut se préoccuper avant tout de lui donner conscience de ses intérêts de classe, de lui montrer les avantages de l'association, de mettre la solidarité ouvrière au service de ses premiers efforts pour con-

quérir de meilleures conditions de travail et d'existence.

Or, ainsi que nous l'avons vu, l'exode rural, le drainage des forces de travail par les villes et les industries, facilitent cette tâche en donnant aux ouvriers ruraux une situation meilleure dans la discussion du contrat de travail.

Aussi voyons-nous les fermiers et les propriétaires multiplier leurs efforts pour que, directement ou indirectement, on entrave les déplacements de la maind'œuvre rurale, soit en raréfiant les trains ouvriers, soit en augmentant le prix des coupons de semaine, soit en donnant une consécration pénale aux contrats à long terme qui transforment la domesticité agricole en un véritable servage.

Contre pareilles mesures, le socialisme doit — cela va sans dire — protéger la liberté du déplacement des travailleurs ruraux. Pour enrayer l'exode rural, il ne faut pas le rendre plus difficile, mais le rendre moins nécessaire, en relevant le niveau de vie de ceux, parmi les campagnards, qui y recourent aujourd'hui.

§ 2. — La protection de V enfance

La réglementation du travail industriel a commencé par la protection des enfants. Il fout lire dans le beau livre de J.Podmore sur la vie de Robert Owen,à quels effroyables abus le père du socialisme anglais voulait

porter remède quand il détermina sir Robert Peel à faire voter par la Chambre des communes le premier des factory acts (1819).

D'une statistique publiée à cette époque par les fabricants de Manchester eux-mêmes, dans le but de combattre l'intervention légale, il résultait que, sur 4.938 personnes employées dans leurs établissements, 80 avaient moins de neuf ans, 764 entre neuf et onze ans, et 2.896, ou à peu près les trois cinquièmes, moins de vingt ans. D'autre part, sur ces 4.938 personnes, il n'y en avait pas moins de 1.658, soit un tiers, qui avaient commencé à travailler avant neuf ans, et un autre tiers, entre neuf et onze ans (1).

Aujourd'hui, dans tous les pays industriels, cette exploitation de la première enfance est devenue légalement impossible dans l'industrie, ou du moins, dans les établissements industriels de quelque importance.

Mais, en dehors des lois d'instruction obligatoire — qui n'empêchent pas de faire travailler les enfants en dehors des heures de classe — les dispositions protectrices de l'enfance ne s'appliquent pas à l'agriculture. Encore y a-t-il des pays comme l'Italie ou l'obligation scolaire n'est pas effective et d'autres comme la Belgique où elle n'existe pas du tout, si bien que les enfants peuvent être astreints au travail agricole à n'importe quel âge et pendant n'importe quelle durée.

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