I. Podmore. Robert Oiven, I, p
On objecte, il est vrai, aux partisans de la réglementation du travail agricole des enfants, que cette réglementation est inutile, que les enfants ne sont astreints qu'à des travaux légers et faciles ; que les abus qui existent, ou existaient dans l'industrie, n'existent pas dans l'agriculture; qu'au surplus, l'intervention de la loi en pareille matière n'aurait pas d'adversaires plus énergiques que les ouvriers agricoles eux-mêmes.
Nous reconnaissons volontiers que si cette partie du programme socialiste n'avait pas pour complément l'organisation de cantines scolaires, elle ne serait pas précisément de nature à provoquer beaucoup d'enthousiasme dans les campagnes.
D'autre part, nous sommes disposé à admettre que dans les régions où l'agriculture n'est pas industrialisée, les travaux que l'on impose aux enfants ne menacent pas, en général, de compromettre leur développement physique.
Sans partager, à cet égard, l'optimisme des enquêteurs du Verein fiir social politiek, sur la condition des ouvriers allemands, auxquels Kautsky reproche avec raison de n'avoir pris leurs informations que chez les fermiers et les propriétaires, on peut admettre qu'à garder des oies ou des vaches, à aider leurs parents à l'époque de la fenaison, de la moisson ou de l'arrachage des pommes déterre, les enfants, tout en ayant une vie fort rude, ne risquent pas de s'étioler et de s'épuiser, comme les petits malheureux qui
travaillent dans les briqueteries, dans les fabriques d'allumettes ou dans les chambres infectes des confectionneurs de vêtements. Mais si ces travaux prématurés ne font point tort à leur développement physique, il en est autrement de leur développement intellectuel ; et, d'autre part, la situation se modifie du tout au tout, quand l'agriculture s'industrialise, quand elle emploie des travailleurs nomades, quand elle recourt, aux moments de presse, à des intermédiaires qui font travailler sous leurs ordres des bandes de femmes et d'enfants.
C'est le cas, par exemple, pour la cueillette du houblon et des fruits, pour le travail des rizières, pour la récolte des betteraves, et dans beaucoup de régions, pour les travaux qui requièrent, à certaines époques, de la main-d'œuvre supplémentaire : sarclage des betteraves, récolte des foins, arrachage des pommes de terre, etc.
Certes, les travaux que l'on fait exécuter par les jeunes travailleurs ne sont point, par eux-mêmes. très pénibles et très difficiles — on disait d'ailleurs la même chose, naguère, du travail des enfants dans les filatures et les tissages — mais quand ils sont encadrés par des travailleurs adultes, quand la journée du travail se prolonge, quand ils se trouvent sous la férule d'un chef de gang, ayant intérêt à les faire peiner le plus possible, des abus se produisent, qui rendent l'intervention du législateur aussi néces-
saire que dans n'importe quelle branche de l'industrie.
Il est impossible, par exemple, de ne pas s'émouvoir à lire la description que nous fait Kautsky, d'après Schippel, du travail de jeunes enfants, âgés de six à quatorze ans, occupés pendant douze à dix-huit heures par jour, à sarcler les champs de betteraves, accroupis, plies en deux, le sang à la tête, sous le soleil déjà brûlant.
Les choses ne vont pas mieux, pour les travaux de la cueillette du houblon, même dans des pays comme l'Angleterre où, d'une manière générale, les travailleurs agricoles se trouvent dans des conditions meilleures que sur le continent.
On peut s'en convaincre en lisant, dans Ridder Haggard (1), la description que fait Miss Mary Russcll, des huttes où des milliers d'ouvriers, hommes, femmes et enfants, viennent s'entasser, chaque automne, dans le Kent, à l'époque de la récolte des houblons.
« La majorité d'entre eux — dit-elle — hommes et femmes, ne pensent pas à autre chose qu'au cabaret et à la boisson ; les filles sont très incultes. Par suite de l'insuffisance des arrangements pour la propreté (manque d'eau, absence de lavoirs, etc.), la condition des enfants, qui sont infestés par les insectes, est extrêmement mauvaise. Plusieurs d'entre eux souffrent d'ophtalmie, causée par la saleté, et un pauvre petit de cinq ans, que j'ai vu, était couvert d'ulcères.