‹ Le socialisme agraire; ou, Le collectivisme et l'évolution agricoleChapitre 59 sur 96 · Neue Zeit, octobre · texte numérisé non relu

Neue Zeit, octobre

vriers, qui font travailler leurs enfants à un âge où ils devraient être à l'école, nu seraient pas favorables à une action prohibitive de la loi.

Lors d'une enquête personnelle que nous, fîmes, en 1904, sur cette question, un instituteur de la Hesbaye nous écrivait :

« Les fermiers, les grands propriétaires ne voient que leurs intérêts et ils retiennent à leurs travaux des champs une bonne partie des enfants delà classe ouvrière. C'est ainsi que les parents sont obligés d'y envoyer leurs enfants. L'an dernier, un ouvrier agricole,père de famille, me disait :«]e voudrais envoyer mon fils à l'école ; je désirerais vivement qu'il pût fréquenter régulièrement ; mais mon maître m'a dit : « Si vous ne me laissez votre fils.je ne vous occuperai plus î »

Dans pareils cas, évidemment, l'intervention du législateur apparaîtrait comme une délivrance. Mais ce serait se faire illusion que de généraliser des faits de ce genre. Etant données les habitudes qui régnent dans les campagnes, le faible intérêt que les ouvriers agricoles, en général, portent à l'instruction de leurs enfants, la nécessité dans laquelle ils se trouvent de tirer d'eux, le plus tôt possible, un revenu supplémentaire, il n'est pasdouteux que la réglementation du travail des enfants et le renforcement de l'obligation scolaire rencontreraient, dans les campagnes, plus de résistances que de sympathies, si l'on n'y ajoutait pas, à titre de compensation, l'entretien des

enfants par les pouvoirs publics, pendant tout le temps qu'ils passent à l'école.

Peut-être objectera-t-on que l'organisation du vêtement ou des cantines scolaires rencontre dans les campagnes des obstacles d'ordre pratique ou d'ordre financier, plus grands que dans les villes. Mais on peut répondre à cette objection en invoquant les expériences déjà faites dans nombre de communes rurales.

A La Hulpe, où nous avons habité pendant longtemps, il n'a pas été difficile d'organiser la soupe scolaire, grâce à une subvention de la commune et aux souscriptions de quelques particuliers.

Dans un article de la Revue des Revues, du 15 mai 1906, Mme Moll Weiss décrit, en ces termes, ce qui a été fait en France :

« Dans nos campagnes aux populations dispersées, aux ressources limitées — dit-elle — c'est un inspecteur primaire, M. Moreau, qui installait « la soupe chaude de midi » de la simple et charmante façon que voici : les élèves apportent tous les matins dans leur panier une poignée de légumes tout épluchés... tout cela est jeté dans un grand seau placé à la porte de la classe ; un élève, un des grands, lave ces légumes tout préparés déjà, les met dans une marmite avec de l'eau, du sel, de la graisse, et la cuisine se fait pendant la classe. A onze heures et demie une excellente julienne est prête. L'élève prend son pain, taille lui-même sa soupe dans son bol, la trempe et la mange. Il rince

aussi sa petite gamelle pour le lendemain, et le maître n'a ainsi rien à faire. Pour couvrir les dépenses de la graisse et du chauffage, chaque mangeur de soupe verse de 15 à 20 sous par mois. Toutes les familles, même les plus pauvres, ont accueilli cette innovation avec plaisir.

« Aujourd'hui, dans un grand nombre de bourgades l'œuvre de « la soupe chaude à midi » existe et fait beaucoup de bien.

« Dans certaines écoles de la campagne, depuis un article que j'ai publié dans Le Matin, l'année dernière, les juliennes sont remplacées par de grandes marmites de riz au lait; chaque enfant apporte sa petite bouteille de lait, d'un demi-litre; les municipalités et les bienfaiteurs de l'école fournissent le riz et le sucre. »

On sourira, peut-être, en songeant à l'écart énorme qui existe entre ces rudiments decoopération scolaire, en vue de fournir aux enfants une assiettée de soupe ou de riz au lait, et l'organisation économique considérable qu'il faudrait créer pour subvenir, comme le proposent les socialistes, à l'entretien de tous les enfants de toutes les écoles.

Mais, somme toute, de ces premiers essais, si modestes soient-ils, à la réalisation intégrale du programme scolaire des socialistes, il n'y a pas plus loin que des écoles de Lancaster et de Bell, en Angleterre, au commencement du xix° siècle, à l'imposante organisation actuelle de l'enseignement primaire.

Et, si l'entretien des enfants à l'école présente des

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difficultés d'ordre financier difficiles à surmonter, dans les pays où les charges militaires pèsent d'un poids insupportable sur les populations, c'est un motif de plus pour que les socialistes, faisant de la propagande dans les milieux agricoles, fassent comprendre aux travailleurs ruraux que leurs enfants pourront avoir, gratuitement, le pain du corps et de l'esprit dans les écoles, le jour où l'Etat ne retiendra plus les jeunes gens deux ou trois ans dans les casernes.

§ 3. — Le travail des femmes

Les lois protectrices du travail des femmes dans l'industrie interviennent principalement pour interdire de les faire travailler la nuit, pour fixer un maximum à leur journée de travail et pour défendre de les astreindre à certains travaux qui, pour des motifs divers, ne paraissent point convenir à leur sexe.

Il va sans dire que dans l'agriculture, du moins l'agriculture proprement dite, la question du travail de nuit ne se pose pas.

La question de la durée du travail, d'autre part, se pose aussi bien pour les hommes que pour les femmes. Nous l'examinerons pour les deux sexes à la fois.

Quant à l'interdiction d'occuper les femmes à certains travaux, personne ne songe évidemment à prohiber le travail des femmes dans les champs, alors

qu'on l'autorise à la surface des mines, dans les ateliers à métiers continus des filatures de lin, ou bien dans les fabriques de céruse et d'allumettes.

Mais on peut se demander s'il n'y a pas lieu d'interdire la participation des femmes, ou du moins des jeunes filles mineures, à ces bandes de travailleurs nomades que l'on emploie pour la moisson, la récolte des betteraves, la culture du houblon ou la culture du riz?

Tous ceux qui ont étudié ces migrations saisonnières sont d'accord pour reconnaître que les mauvaises conditions de travail et de logement des ouvriers et et ouvrières ont pour ces dernières surtout, les plus sérieux inconvénients.

Qu'une réglementation s'impose, qu'il faille imposer à ceux qui emploient ces travailleurs adventices, de leur fournir des logements convenables et de ne pas les astreindre à un labeur excessif, personne ne saurait le contester sérieusement. Mais faut-il aller plus loin ? Faut-il aller, pour les filles mineures, jusqu'à l'interdiction complète?

Kautsky, dans sa Qiiesiion agraire, n'hésite pas à répondre affirmativement. Il formule, comme suit, cette partie des propositions qu'il se refuse à appeler un programme agraire :

« Protection du travail nomade ; interdiction du

travail nomade pour les jeunes filles avant moins de

vingt et un ans ; interdiction du système du gang ;

remplacement des racoleurs par des agences publiques de placement (i). »

Nous n'avons naturellement d'objection de principe à aucune de ces propositions, et s'il était possible, comme le propose Kautsky, de soustraire les filles mineures à des conditions de travail qui ont pour résultat à peu près inévitable de les démoraliser, ce ne sont pas les réclamations des fermiers ou des propriétaires de domaines qui suffiraient à nous en dissuader.

Mais il paraît impossible de méconnaître que, dans bien des cas, l'interdiction d'employer des jeunes filles aux travaux saisonniers, se heurterait à la fois à des difficultés pratiques sérieuses et à des résistances tenaces de la part même des intéressées.

Prenons l'exemple des travaux de la mondât tira dans les rizières :

« Le travail de la monda — dit Lorenzoni —n'est pas de ceux qui requièrent une grande force musculaire ; il est, par lui-même, simple et facile. Il devient pénible et fatigant par l'uniformité des mouvements, la position incommode et les conditions peu favorables dans lesquelles il doit être accompli. Ce ne sont pas en général, les plus solides, mais les plus faibles des travailleurs mâles qui y participent et plus encore, les femmes et les enfants. Les femmes trouvent dans

i. Kautsky. Question agraire, 2° partie : «La politique agraire du parti socialiste »,p. 197. Paris, Giard et Brière,

la mondatura du riz un moyen rapide et sûr d'amasser une petite somme d'argent. »

Or, la majorité de ce personnel féminin se compose de jeunes filles mineures, qui vont travailler dans les rizières, soit pour venir en aide à leurs parents, soit pour se procurer un petit pécule pour entrer en ménage.

Ces jeunes filles se soucient aussi peu que possible d'une loi « protectrice » qui leur interdirait de se livrer à ce genre de travail. Lorenzoni fait observer, en effet, que malgré les fatigues, les fièvres, la nourriture misérable, la tyrannie et la cupiditédes caporali ce séjour de quelque six semaines dans les rizières a, pour la jeunesse immigrante, un véritable attrait: c'est un travail en commun, qui réunit les deux sexes, à la saison la plus douce, loin des surveillances du voisinage, loin de la famille, en une terre étrangère, ou tout est permis. On peine, pendant le jour, mais, pendant les belles nuits étoilées, on danse sur l'aire, lisse et cimentée, jusqu'à l'heure où tous, à bout de forces, vont se coucher sur la paille commune.

Pareilles conditions d'existence ne valent pas mieux, assurément, pour la santé morale que pour la santé physique.

«Il est clair— dit Lorenzoni (i) — qu'avec pareil régime, les jeunes travailleurs doivent être à la lin de la saison littéralement épuisés : de la fatigue, inter-

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