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rompue par des repos insuffisants ; des fièvres que l'on ne soigne pas ; du plaisir en plus. Et la majorité des modarisi se compose de fillettes entre dix-huit et vingt-deux ans. Que l'on se figure les effets de pareille vie sur le moral et le physique de ces enfants ! De trop nombreuses naissances illégitimes sont, au plus prochain hiver, le souvenir misérable de leur pénible et amoureux printemps. »
Les mêmes choses se passent ailleurs, avec la poésie en moins. Que l'on songe, par exemple, à la description que donne Marx des gages des travailleurs anglais, aux constatations affligeantes de l'enquête agricole belge de 1886, sur les émigrations saisonnières de la Flandre Occidentale, ou aux témoignages de Weber et de Kaerger sur les Sachsengœnger , les travailleurs ambulants employés dans les plantations de betteraves.
Mais, en dépit de ces abus, est-il possible de prendre une mesure aussi radicale que l'interdiction du travail ambulant aux filles mineures, alors que celles-ci seraient plus hostiles que personne à cette interdiction ? Est-il possible de défendre à ces milliers d'ouvrières d'user du seul gagne-pain, peut-être, qui soit à leur disposition ?
Nous hésitons, pour notre part, à conclure affirmativement, et serions plutôt enclins à réglementer sévèrement qu'à prohiber absolument la participation des femmes ou des filles aux migrations saisonnières. Pareille prohibition ne nous paraît possible
LE SOCIALISME AGRAIRE 2Ôt>
que pour les enfants : ces derniers pourraient accompagner leurs parents, si c'était nécessaire, mais ils devraient aller à l'école et non sur les travaux.
Quant aux autres travailleurs, et spécialement aux adolescents des deux sexes, que la loi veille à ce qu'ils soient décemment logés, à ce que leur journée de travail ne soit pas excessive ; à ce que leur recrutement s'effectue dans des conditions normales; c'est, nous semble-t-il, dans cette direction qu'il faut agir, si l'on ne veut point tourner contre ceux-là mêmes que l'on désire protéger.
§ 4. — La limitation des heures de travail
Beaucoup de partisans de la réglementation des heures du travail dans les professions industrielles admettent volontiers que l'extension de cette réforme à l'agriculture serait, à la fois, inutile, impraticable et impopulaire. Inutile, parce que les prestations imposées aux ouvriers agricoles ne sont généralement pas excessives ; impraticable, parce que l'irrégularité du travail des champs est la conséquence nécessaire des fluctuations climatériques ; impopulaire, parce que les ouvriers craindraient de voir diminuer leurs salaires en même temps que leurs heures de travail.
Si ces considérations avaient toute la portée qu'on leur attribue, il faudrait évidemment rayer l'établis-
sèment d'une journée normale de travail de la liste des revendications à proposer aux travailleurs agricoles.
Mais est-il vrai, tout d'abord, que la réglementation des heures de travail dans l'agriculture, à supposer qu'elle soit possible, serait inutile.
On nous dit qu'en général, les ouvriers des champs ne travaillent pas trop. On ajoute que le travail en plein air n'a pas les mêmes inconvénients que le séjour prolongé dans des fabriques et des ateliers poussiéreux et surchauffés. On fait valoir, enfin, que la variété des travaux agricoles protège les ouvriers contre la dégradation qui menace les ouvriers industriels, obligés pendant de trop longues heures, à surveiller la même machine, à exécuter la même opération.
Il y a certes une part de vérité dans tout ceci, mais une part de vérité qui va décroissant à mesure que l'agriculture s'industrialise.
Dans une exploitation agricole moderne, en effet. les opérations culturales tendent à prendre la même régularité que les opérations industrielles. On ne voit pas bien, par exemple, en quoi les tâcherons qui, pendant des semaines, fauchent le blé, sarclent ou arrachent des betteraves, conduisent, tout le jour durant, une machine agricole, font un travail moins monotone que de poser des briques, de conduire une locomotive ou d'abattre du charbon.
Certes, ces opérations varient avec les saisons et
ceci est un avantage indiscutable à l'actif du travail agricole.
D'autre part, le travail en plein air est plus sain que le travail dans des locaux fermés. Mais les ouvriers agricoles ne sont pas les seuls à travailler en plein air. Les briquetiers, les ouvriers du bâtiment, les débardeurs, la plupart des ouvriers de transport se trouvent dans le même cas. Cela ne les empêche nullement de réclamer avec énergie la réglementation des heures de travail et de faire valoir que, si le travail en plein air est plus sain, il est souvent aussi plus pénible : quand il gèle, quand il pleut, quand le soleil tombe d'aplomb sur les épaules des travailleurs.
On répond, il est vrai, qu'à rencontre des maçons, des briquetiers, des ouvriers de transport, les ouvriers des champs ont une journée de travail qui, sauf aux moments de presse, reste généralement au-dessous des maxima fixés par les lois de fabrique. On travaille dur au moment des grands travaux, et c'est indispensable, mais le reste de l'année les journées sont si courtes que, dans certaines régions, les huit heures sont un idéal, non pour les travailleurs, mais pour les fermiers et les propriétaires.
Dans le Languedoc, par exemple, il y a encore des villages où la journée de travail ne dépasse pas six heures. Non pas. bien entendu, que les ouvriers se reposent le reste du temps, mais ils sont eux-mêmes propriétaires d'un coin de vigne ; ils travaillent à la
fois pour leur compte et pour le compte de ceux qui les emploient (i).
De même nous avons vu que dans les rizières de la vallée du Pô, les ouvriers de la localité ont une journée plus courte que les ouvriers ambulants, parce qu'ils ont besoin de quelques heures, chaque jour, pour tenir leur propre culture en état.
Il va de soi que pour des travailleurs de cette espèce, la réglementation des heures de travail serait inopérante. Que l'on étende, par exemple, la loi de dix heures à l'agriculture, ils ne seraient point touchés ; leurs conditions de travail ne seraient modifiées en rien ; ils continueraient à rester en-dessous du maximum légal.
Seulement des situations de ce genre sont exceptionnelles et, surtout, tendent, de plus en plus, à devenir exceptionnelles.
Dans le Languedoc même, dit Auge Laribé, « les propriétaires réagissent contre l'usage ancien. Ils ne veulent plus de ces journées de travail trop courtes qui permettent à l'ouvrier de prendre ailleurs des travaux à la tâche ou de cultiver sa propre vigne, avant ou après le temps qu'il leur doit » (2). Dès à présent, la journée atteint dans la majorité des cas, sept, huit et même neuf heures. Elle augmente d'une heure en été. Elle s'accroît aussi pour certains travaux. Elle
1. Auge Laribé. La viticulture industrielle dans le Midi de la France, p. 263. Paris, Giard et Brière.