LA SCISSION DE LA PROPRIÉTÉ ET DU TRAVAIL
« Au fond du système capitaliste — dit Marx (i) — il y a la séparation radicale du producteur d'avec les moyens de production... »
Cette séparation est la règle dans la grande industrie. Sauf les cas exceptionnels de coopération ou de participation des travailleurs au capital de l'usine, l'ouvrier de fabrique n'est pas propriétaire de ses moyens de production. Il peut avoir des économies ; il peut posséder en propre une maison ; mais, dans l'établissement où il travaille, le capital tout entier appartient à d'autres ; lui même est, purement et simplement, un salarié.
Dans l'agriculture, au contraire, — de même que dans beaucoup d'industries à domicile — il est assez fréquent que les producteurs possèdent tout ou partie de leurs moyens de travail ; les uns sont propriétaires du sol qu'ils cultivent; d'autres, tout au moins, ont leur cheptel et leur matériel agricole. Les prolétaires proprement dits, journaliers ou valets de ferme,
i. Le capital. Trad., 1. 1, p. 26.
ne forment, en général, qu'une minorité de la population rurale.
Ce prolétariat agricole, d'ailleurs, n'existe guère que depuis la dissolution du régime féodal :
« Au xvme siècle — dit Philippovich (i) — l'ouvrier rural c'est le paysan. Il n'y a pas de classe ouvrière détachée du sol. Ce n'est que par l'affranchissement des paysans et par le dégrèvement foncier qu'une classe ouvrière fut créée ; elle sortit des rangs des possesseurs de ces biens qui, par suite de l'obligation de dédommagement s'attachant au dégrèvement, ou à la suite de la perte du droit d'usage sur le bien seigneurial, cessèrent d'avoir une existence assurée ; c'est là, d'ailleurs ce qui s'est produit aussi en Prusse, dans le cours du xixe siècle, à la. suite de la disparition des terres non réglementées. Ayant ainsi perdu la protection que leur accordait le régime seigneurial, les paysans, qui avaient perdu leur indépendance économique, durent chercher de l'ouvrage comme ouvriers salariés, sur le bien du seigneur foncier. »
Jusqu'à l'époque de la crise agricole, on croyait généralement — les écrivains socialistes surtout, — que cette classe de prolétaires était destinée à s'accroître et que, dans l'agriculture comme dans l'industrie, l'avenir prochain appartenait à de vastes entreprises capitalistes.
1. La politique agraire. Trad. fi%, p. 58. Paris, Giard et Brière, 1904.
Mais ces prévisions ne se sont nullement réalisées. Sous l'influence de divers facteurs, que nous analyserons dans la suite, il y a décroissance du nombre des ouvriers agricoles dans les régions, précisément, où le mode de production capitaliste est le plus répandu. Dès lors rien ne permet de croire que nous nous acheminons vers un état de choses où, comme dans l'industrie, la population agricole se compose d'un nombre restreint de capitalistes, employant un grand nombre de salariés.
Ce qui caractérise, au contraire, l'économie rurale dans la plupart des pays, c'est l'existence d'une classe nombreuse de petits cultivateurs — métayers, fermiers ou propriétaires — qui ne travaillent pas chez autrui, ou n'y travaillent qu'exceptionnellement.
Seulement, si le nombre de ces petits cultivateurs est considérable, s'il augmente même à certaines places, tandis que diminue le nombre des salariés agricoles, le développement du capitalisme tend à provoquer, sous une autre forme, la scission de la propriété et du travail.
Nous allons voir, en effet, que partout où la valeur vénale du sol augmente, par suite du progrès de la population et de l'industrie, la propriété paysanne recule, soit qu'elle passe aux mains de créanciers hypothécaires ou de propriétaires qui ne cultivent pas eux-mêmes, soit qu'elle s'émiette en parcelles trop petites pour suffire à l'entretien d'une famille.
Mais, avant de montrer qu'il en est ainsi, nous
éviterons des malentendus en précisant ce que nous entendons par propriété paysanne.
§ i , — Qu'est-ce que la propriété paysanne ?
Dans son livre sur la Propriété paysanne, Souchon dit, avec raison, qu'il ne faut pas faire entrer dans cette catégorie toutes les propriétés exploitées en faire valoir direct, — si grandes ou si petites soient-elles, — mais, seulement, « les propriétés moyennes dont la récolte doit être assez abondante pour nourrir le maître et sa famille, à la double condition que cette famille ne soit pas excessivement nombreuse et que tous ses membres consacrent leur activité aux soins de l'exploitation »(i).
Naturellement, en pareille matière, des classifications ne peuvent être très rigoureuses et l'on trouve tous les intermédiaires entre les divers types de propriété.
Mais, d'une manière générale, on doit admettre que, si la propriété dépasse une certaine étendue, le faire valoir par les seuls membres de la famille devient impossible ; il faut recourir au travail d'un plus ou moins grand nombre de salariés, et l'exploitation tend à prendre un caractère capitaliste.
D'autre part, si la propriété reste en deçà d'une
i. Souchon, La propriété paysanne, p. 10. Paris. Larose, 1899,
certaine étendue, elle devient trop petite pour nourrir une famille ; elle ne laisse place qu'à une exploitation parcellaire; elle ne dispense plus ceux qui la possèdent de demander une partie de leur subsistance soit à un salaire agricole ou industriel, soit à l'exercice d'une autre profession.
C'est entre les deux extrêmes, dans la catégorie des exploitations moyennes, que nous trouvons la propriété paysanne. Ses caractères distinctifs sont, en somme: i° le faire valoir direct; 20 l'appropriation par le paysan de la terre et des moyens de production qui servent à la cultiver ; 30 la possibilité pour le propriétaire d'en tirer, soit directement, soit par voie d'échange, ce qui est nécessaire à sa subsistance et à celle des membres de sa famille.
De toutes les formes d'appropriation individuelle du sol, c'est évidemment la plus équitable, puisqu'elle associe étroitement la propriété et le travail. Aussi est-ce toujours son exemple que l'on invoque, lorsqu'on veut présenter la propriété privée sous un jour favorable.
On se souvient de ce passage célèbre de Sismondi :
« Le bonheur rural dont l'histoire nous présente le tableau dans le temps glorieux de l'Italie et de la Grèce, n'est pas non plus inconnu à notre siècle. Partout où l'on retrouve des paysans propriétaires, on retrouve aussi cette aisance, cette sécurité, cette confiance dans l'avenir, qui assurent en même temps le bonheur et la vertu . »
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«Le paysan qui fait, avec ses enfants, tout l'ouvrage de. son petit héritage, qui ne paie des fermages à personne au-dessus de lui, ni de salaire à personne audessous, qui règle sa production sur sa consommation, qui mange son propre blé, boit son propre vin, se revêt de son chanvre et de ses laines, se soucie peu de connaître les prix du marché, car il a peu à vendre et peu à acheter et il n'est jamais ruiné par les révolutions du commerce. Loin de craindre pour l'avenir il le voit s'embellir dans son espérance, car il met à profit pour ses enfants, pour les siècles qui viendront, chacun des instants que ne requiert pas de lui le travail de l'année (i). »
Il y aurait bien des réserves à faire sur ce riant tableau, et beaucoup d'auteurs socialistes le reproduisent trop complaisamment, pour opposer aux misères de l'agriculture capitaliste l'âge d'or, plutôt imaginaire, du faire valoir direct et de la propriété paysanne.
Certes, aujourd'hui encore, quand on parcourt les vallées de la Suisse que Sismondi prenait pour exemple, son enthousiasme se peuteomprendre. Mais ainsi Qu'il le constate d'ailleurs lui-même, ces conditions favorables n'existent qu'à l'état d'exceptions. D'ordinaire, les cultivateurs ne sont propriétaires du sol que dans les régions les plus pauvres. Pour trouver, dans nos pays, la propriété paysanne répandue sur la ma-
i. Sismondi, Etudes sur V Economie politique, I, p. 1 1 s , La Haye. 1837.
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jeure partie du territoire, il faut remonter jusqu'à la fin du moyen âge, jusqu'au moment où, libérés de la servitude personnelle, les paysans deviennent propriétaires, en fait, sinon en droit, de la terre qu'ils cultivent.
§ 2. — Le passé de la propriété paysanne
Sans prétendre, comme le fait Colins, que les masses soient devenues cinquante fois plus malheureuses qu'il y a cinq cents ans (i), il n'est pas douteux que la condition des paysans ait été meilleure qu'aujourd'hui, pendant la courte période où, débarrassés du servage, ils conservaient un droit perpétuel sur le sol qu'ils cultivaient.
On sait, par exemple, qu'en Angleterre, à là fin du xive siècle, les insurrections de paysans, vaincues en apparence, aboutirent cependant au rachat des prestations serviles et à la transformation des serfs en copy holders (2).
C'est le temps heureux évoqué par William Morris, dans The dream ofjohn Bull.
1. Soixante-huit fois et huit dixièmes exactement. V, Colins, L'Economie politique, source des révolutions, etc., t. I, pp. 81, 82,63.
2. V. Thorold Rogers, Travail et Salaires en Angleterre depuis le xme siècle, pp. 2i4 et suiv. Paris, Guillaumir et C'e, 1897.
La même transformation du régime foncier eut lieu en France :
«Du xr au xive siècle — dit Flour de Saint-Genis (i) — il se produisit un phénomène qui ne se verra plus : l'abandon de la terre, en toute propriété, à quiconque voudrait la prendre, moyennant un très faible intérêt annuel à payer aux anciens détenteurs. Le paysan, affranchi ou libre, acquiert le fond, sans rien débourser et profite des plus-values. »
Cette propriété, cependant, n'est pas complète. Elle reste grevée de charges, qui allèrent grandissant. A ces charges, d'origine féodale, vinrent s'ajouter des impôts excessifs. Et si, dans le cours des temps, certains paysans s'élèvent au rang de propriétaires libres, que l'abolition de la féodalité acheva d'affranchir, la plupart d'entre eux, au contraire, par le développement du bail à cens, du bail à cheptel, du métayage du fermage retombent sous la domination de nouveaux maîtres et se transforment en cultivateurs locataires ou en prolétaires agricoles.
Cette élimination de la propriété paysanne fut, il est vrai, moins complète en France qu'en Angleterre.
Néanmoins, on s'accorde à reconnaître que, vers la fin de l'ancien régime, les paysans propriétaires ne formaient plus qu'une minorité de la population
i. Flour de Saint-Genis, La propriété rurale en 1 ■> p. 174. Paris. Colin, 1902.
rurale et n'occupaient qu'une faible partie du territoire français.
Il est impossible, au surplus, de chiffrer cette minorité et de déterminer, même approximativement, l'étendue occupée par les paysans propriétaires.
Même aujourd'hui nous ne pouvons accepter que sous bénéfice d'inventaire, les données des recense. ments agricoles. A plus forte raison convient-il de se méfier des évaluations faites « à vue de nez » par les économistes et les agronomes du xvinc siècle.
Dans son livre sur Les paysans et la question paysanne , Karéiew dit qu'on peut, en général, consisidérer comme établis les faits suivants :
« i° La majeure partie du territoire appartenait à l'Etat, au clergé et à la noblesse, que cette proportion soit des deux tiers, des trois quarts, ou des trois cinquièmes et en admettant une petite inexactitude de trois vingtièmes,
«2° Le restant appartenait non pas aux paysans seulement, mais aussi aux bourgeois qui ne cultivaient pas eux-mêmes. Quant aux paysans, ils étaient souvent possesseurs de fractions extrêmement petites.
« 3° Une certaine quantité de paysans étaient sans terre. Dans les villages, leur existence se manifestait peu, grâce à leur nombreuse émigration vers les villes » (i).
i. Karéiew, Les paysans et la question paysanne en France.
Les affirmations de Karéiew s'appuient sur des conjectures trop incertaines pour n'être pas sujettes à caution, Jaurès, dans son Histoire socialiste les considère comme exagérées et arrive à conclure que la grande propriété des nobles, du clergé, de l'Etat, pouvait représenter le gros tiers, peut-être la moitié du territoire français, ce qui est déjà considérable, si l'on songe qu'indépendamment de cette propriété, l'Eglise et la noblesse avaient le droit d'exiger la dîme, le cens et des redevances en nature, pour presque toutes les terres, en vertu du principe : « Nulle terre sans seigneur » (i).
Une chose certaine, en tous cas, c'est que, du xive à la fin du xvme siècle, en France, et plus encore, en Angleterre, l'histoire de la propriété rurale est l'histoire du divorce des paysans et de la terre.
Mais ce mouvement de dissociation continue-t-il ? La régression de la propriété paysanne s'est-elle prolongée durant le xixe siècle? La révolution industrielle et la transformation capitaliste de l'agriculture ont-elles eu pour effet de restreindre encore le droit des paysans a la propriété du sol.
C'est l'évidence même pour l'Angleterre, ou les freeholders, les paysans propriétaires n'existent plus qu'à l'état d'exception.
Tremenherc le constatait en ces termes, dans son rapport, daté de 1869, sur le travail des femmes et des enfants dans l'agriculture :